Le taxi volant n'eut pas la possibilité de s'arrêter juste devant la maison, et dû continuer sa route jusqu'au bout de la rue, où une ouverture sur le flanc de la colline lui permit de faire se poser les sombrals. Harry, Owen et Hilliard descendirent de la calèche l'un après l'autre, payèrent grassement le cocher qui n'en demandait pas tant, et se dirigèrent vers la rue pavillonnaire où logeait leur suspect.

Sur le trajet, ils n'échangèrent pas un mot, se contentant de vague signe de main ou de tête pour comprendre ce qu'ils devraient faire une fois sur place. Comme Harry avait le plus d'information, c'était lui qui toquerait à la porte. Owen se tiendrait en retrait, derrière lui, pas menaçant mais suffisamment présent pour témoigner de l'importance de la visite et éviter que les habitants ne tentent quelque chose d'absurde. Au cas où ils seraient stupides, Hilliard attendait à l'abris des regards, sur le côté de la maison de briques.

Harry toqua après s'être fait confirmer par Owen que sa métamorphose tenait encore la route. Il avait aussi pris le temps de s'inquiéter qu'aucun de ses agents ne l'ait encore contacté, même si les probabilités que tous soient tombés dans un piège était particulièrement basse. Pour tout avouer, Harry ne mettait pas beaucoup d'espoir dans leur mission de recherche : les attaques avaient eu lieu dans des petites villes et villages, pas dans de grandes villes du Royaume-Unis où ils fouillaient.

Il fallut attendre environ trois minutes avant qu'une jeune femme ne leur ouvre. Elle était petite, plus maigre que mince, le visage pâle et les yeux cernés. Ses pupilles, d'un vert qui avait dû être autrefois éclatant et plein de malice n'était plus qu'un voile vaguement coloré. Harry fut assez choqué de voir à quel point cette femme ressemblait à l'ex-Sophie. A Hailey. C'était Sophie, et elle ressemblait à sa sœur si elle était mourante.

— Bonjour, Madame Scarletwound. Excusez-nous de nous imposer, nous souhaiterions parler à votre mari. Est-ce qu'il est là ?

Sophie eut pour premier réflexe de refermer légèrement la porte. Harry ne s'interposa pas de peur de la braquer alors qu'elle n'avait qu'un réflexe de défense logique, étant donné son état. Il avait l'impression que, derrière lui, Owen était littéralement en ébullition. Lui aussi avait dû les voir, les tâches bleus, jaunes et violettes qui se dévoilaient un peu quand elle bougeait. Lui aussi devait avoir envie, à cet instant, de faire sauter chacune de ces briques une à une pour trouver celle sous laquelle se trouvait ce Blake. Seulement, une lueur de lucidité, unique, faible, perça dans l'esprit de Harry. Il ne pourrait évidemment rien confirmer pour le moment, mais l'idée ne pourrait pas s'effacer d'elle-même.

— Mon mari est… absent…

— Quand reviendra-t-il ?

Elle jeta un coup d'œil par-dessus son épaule et Owen fit un pas en avant. Harry eut envie de l'envoyer au tapis tant ses intentions étaient claires lorsqu'il perdait son sang-froid. Au lieu de ça, il bougea imperceptiblement sa main. Suffisamment pour qu'un Auror entrainé le voit, trop peu pour qu'une femme effrayée ne s'en alerte.

— Je ne sais pas, fini-t-elle par répondre. Il… Heum, il travaille.

— Entendu, nous pourrons donc le trouver sur son lieu de travail. Où est-ce ?

Harry avait un sourire tranquille, mais la façon dont le visage de la jeune femme blêmit lui fit comprendre qu'il n'était pas en train de la rassurer mais de l'acculer. Décidément, il avait des lacunes avec le social et ça devenait de plus en plus problématique. Comme Owen, il avait envie de simplement entrer de force pour débusquer le mari, mais c'était totalement idiot comme manœuvre, et cela avait de fortes chances de leur retomber dessus. Il choisit donc la voie diplomatique, en gardant en tête le même mantra : « que dirait Hermione ? »

— Madame, je vous assure que nous voulons simplement lui parler. Nous travaillons actuellement sur une enquête mineure, et n'avons besoin que de son témoignage car il était sur les lieux d'un incident lundi dernier.

C'était faux. Assez pour que sa cicatrice pourtant invisible le démange et qu'il doive se faire violence pour ne pas en toucher l'emplacement. La jeune femme sembla s'apaiser un peu, sans que le mensonge ne puisse la convaincre totalement. Heureusement, c'est le moment que choisi le mari pour sortir d'une pièce qui devait être les toilettes, étant donné qu'il ajustait la boucle de son pantalon.

— Monsieur Scarletwound ? Aurors Onyx et Harper, nous avons des…

L'homme avait écarquillé les yeux avant de s'enfuir en courant, vers l'arrière de la maison. Harry soupira profondément en finissant d'une voix lasse :

— Questions à vous poser.

Il y eut des éclats de voix, pendant à peine plus d'une seconde, puis le bruit d'un corps tombant sur les dalles qui devaient sans doute avoir été posé dans le jardin arrière. Harry s'excusa auprès d'une Sophie mortifiée et entra, suivit d'Owen. Dehors, ils retrouvèrent Hilliard qui tenait encore le mari sous la menace de sa baguette, mais il était pétrifié.

— Bonjour, Monsieur Scarletwound, recommença Harry. Excusez-nous de nous imposer, mais nous aurions des questions à propre d'une organisation secrète de loups-garous, auriez-vous une minute à nous accorder ?

Le commandant des Aurors avait perdu patience quand il avait vu l'homme, plus large et plus haut de moitié sur sa compagne. A présent, il n'était plus bon qu'à envoyer la diplomatie au bûcher, ce qui ne serait pas forcément une mauvaise chose pour cet entretien qui s'annonçait peu cordiale. Owen et lui aidèrent l'homme à se relever quand Hilliard eut levé son sortilège. Ils le ramenèrent à l'intérieur et le firent asseoir, leurs baguettes bien en vue.

— Essayons de faire ça vite, en évitant de nier tous les faits pour ne pas perdre de temps, entendu ?

L'homme fixa Harry une seconde avant de hocher la tête. Il lança à sa femme un regard mauvais, comme si elle l'avait trahi en laissant les hommes forcer le passage. Comment aurait-elle pu les en empêcher alors qu'elle semblait peser moins lourd que leurs vêtements à tous les trois réunis ?

— Entendu, répondit l'homme les dents serrées.

— Bien, je commencerais par une question simple. Sachant que cela ne constitue ni un crime ni une circonstance aggravante, êtes-vous oui ou non atteint de lycanthropie ?

Blake Scarletwound se crispa et sembla peiner à desserrer les dents. Finalement, après une inspiration sifflante, ses mains se crispèrent sur ses genoux et il répondit :

— Depuis quinze ans.

— Je vous remercie de votre franchise, l'apaisa Harry à contre-cœur. Avez-vous connaissance de l'existence d'une Organisation de loup-garou luttant contre les mesures Ministérielles ?

— On en a tous connaissance, aboya-t-il en réponse. Ceux qui vous disent le contraire sont des menteurs. On a tous été approché au moins une fois par ces gens.

— Au moins une fois ?

— Ils arrêtent une fois qu'on les rejoint, autrement ils viennent deux à trois fois par an, après une pleine-lune.

— Combien de fois vous ont-ils approchés, Monsieur Scarletwound, avant que vous n'acceptiez de les rejoindre ?

Ils se fixèrent longuement, dans le blanc des yeux. Blake semblait se demander à quel jeu ils jouaient, pour évaluer ses chances de s'en tirer. Hélas pour lui, il tira la mauvaise carte en optant pour la provocation.

— Trop souvent, Monsieur l'Auror. J'aurais dû leur dire oui dès la première nuit, mais j'ai attendu d'être sûr.

Qu'est-ce que cela pouvait signifier ? Harry sentait qu'il y avait derrière cette phrase un sens profond et se promit d'étudier la question plus tard. Pour le moment, il devait surtout tenter de trouver un angle d'attaque. Il savait que son suspect était un loup-garou, membre de l'Organisation. En revanche il n'avait aucune preuve que ladite Organisation ait fait quoi que ce soit d'illégal depuis l'arrestation de ses membres principaux dix ans plus tôt, ni que Blake ait prit part à un événement quelconque avec eux.

— L'organisation est-elle active à ce jour ?

— Elle n'a jamais cessé de l'être, même quand vous avez arrêté nos pères.

Harry avait enfin la sensation de toucher à quelque chose. Les trois condamnés étaient-ils à l'origine des transformations de leurs membres ? Cela expliquerait pourquoi ils connaissaient l'identité des loups-garous qui ne faisaient pas partie de leur petite bande. Greyback avait-il participé à cette organisation ? Évidemment, ça ne faisait aucun doute. Rémus avait donc dû les repousser lui-aussi, n'est-ce pas ? En avait-il jamais fait mention ? Il semblait à Harry que non, mais comment en être sûr alors que les seules personnes capables de lui répondre étaient mortes depuis longtemps ? Il aurait aimé les revoir. Rémus, Tonks, Sirius, même Severus. L'Auror chassa ces idées, pas loin, mais derrière une porte de son esprit qu'il gardait toujours entrouverte pour que les souvenirs viennent caresser de temps à autre l'orée de ses pensées.

— Actuellement, une opération est-elle en cours ?

Cette fois-ci, l'homme ne répondit pas. Owen leva sa baguette, mais Harry l'en empêcha d'un signe d'apaisement. Il ne servait à rien d'attaquer Blake : plus il se sentirait acculé, plus il réagirait de façon idiote. Il fallait lui montrer que répondre était la seule bonne chose à faire.

— Si vous acceptez de nous parler, vous ne serez pas tenu responsable des derniers événements.

Évidemment, c'était passablement faux. Tant que Harry ne signait rien, il pouvait techniquement promettre tout ce qu'il voulait. C'était éthiquement discutable bien sûr, mais il interrogeait un homme qui maltraitait sa femme, qui se soucierait de l'éthique dans cette pièce ? Exceptés les Scarletwound bien sûr, car Sophie ne semblait pas prête à cesser de soutenir son époux, qu'elle rejoignait justement sur le canapé pour prendre sa main. Voulait-elle l'encourage à parler ? Il la repoussa sèchement pour seule réponse.

— Si vous refusez de parler, reprit Harry, ce sera en revanche une obstruction à la justice, et nous pourrons considérer ça comme une circonstance aggravante.

La menace sembla étonnamment efficace, mais pas dans un sens qui jouait en leur faveur. L'homme se pencha en avant et planta son regard dans celui de Harry, en inclinant un peu la tête sur le côté. Un sourire dérangeant étira ses lèvres dans un rictus ridicule.

— Plutôt crever que de répondre aux toutous du Ministère.

— Je vois, répondit Harry sans se laisser impressionner. Monsieur Scarletwound vous êtes à partir de maintenant, Lundi 4 septembre 2021 à 17h37, en garde à vue. Vous avez le droit de garder le silence, tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous. Si vous le souhaitez, vous pouvez contacter un professionnel du droit magique pour vous assister durant votre interrogatoire. Si vous n'avez pas la possibilité d'être représenté, le Ministère engagera pour vous l'un de ces professionnels.

Harry se leva et posa sa main sur l'épaule de l'homme qui s'apprêtait à faire de même, sans doute pour le provoquer ou le menacer. Il le maintint sur le sofa d'autorité, et Owen s'occupa de former autour de ses poignets les menottes magiques, un simple fil de protection, doré et étincelant, qui empêcherait toute tentative de mouvement et de magie sans baguette. Hilliard fut chargé de fouiller l'homme et de lui confisquer sa baguette.

— Attendez, vous ne pouvez pas… Blake ! Réponds-leur simplement !

— Ferme-la pouffiasse ! Je ne dirais rien, et j'te jure que si t'ouvre ta grande gueule j'te fais la peau à la prochaine pleine lune !

Owen tendit légèrement le pied et Blake Scarletwound, que Harry faisait avancer vers la porte alors qu'il agressait verbalement sa femme, trébucha lourdement. Le commandant des Aurors le lâcha par inadvertance et le regarda, non sans une satisfaction dissimuler, s'étaler de tout son long par terre.

— C'est dingue tous ces accidents de tapis. On se prend les pieds dedans dans des moments vraiment inopportuns.

Evidemment, il n'y avait pas le moindre tapis à l'horizon, mais les choses étaient verbalisées par le Commandant des Aurors, ces deux agents pourraient simplement répéter ses mots sans que cela ne leur soit réellement préjudiciable. Une façon pour Harry de faire comprendre qu'il prendrait la charge de cette bavure et qu'Owen n'en serait pas tenu pour responsable. Harry releva son suspect et se dirigea vers la porte. Il ne comptait évidemment pas le sortir et aller attendre un taxi, seulement se mettre hors de portée de Sophie, au cas où elle voudrait tenter quelque chose dans un élan de bravoure.

Owen et Hilliard firent d'ailleurs barrage quand elle s'approcha, le temps pour Harry de transplaner avec son suspect en escorte.

Il arriva au Ministère avec la désagréable impression que tout ça allait devenir encore plus complexe, alors même qu'il avait enfin mit la main sur un suspect. Le fait était que, hélas, rien dans cette affaire n'était vraiment simple, et il lui restait à déterminer sur les actions de cette Organisation avaient un quelconque rapport avec les attaques que subissaient les Apothicaires. Harry venait de placer son suspect en garde-à-vue, Blake Scarletwound l'ayant affublé de plusieurs noms d'oiseaux-tonnerres – car Harry avait décidé que ce serait bien là sa déformation de l'expression – avant qu'il ne l'enferme dans l'une des salles d'interrogatoire.

Le Commandant des Aurors profita de ce moment de répit, court mais tellement plaisant, pour appeler Charlie. La gêne familière revint lui chatouiller les entrailles, et Harry eut bien envie de s'insulter à son tour pour ça. Charlie, qui avait obtenu un miroir par le biais de Ron quelques années plus tôt après que Molly ait fait pression sur eux, pris rapidement son appel. Harry reconnu le décor derrière lui et du fournir bien des efforts pour ne pas sourire en réalisant qu'il était toujours avec Keanu.

— Salut Charlie, désolé de te déranger de nouveau, commença Harry. Je voulais te remercier, et te demander de faire passer un message à Hailey.

— Bien sûr, je t'écoute.

— Dis-lui que nous venons d'arrêter le mari de sa sœur, et qu'elle devrait donc saisir cette occasion pour se mêler de ce qui ne me regarde pas.

Charlie s'amusa de la formulation qu'avait choisi Harry et lui assura qu'il ferait bien passer le message en ces termes, puis ils se dirent au revoir et, de nouveau, se promirent de se voir à la fin de la semaine. Ce repas était si traditionnel qu'il semblait pourtant inutile de le confirmer chaque semaine. Cette fois-ci, évidemment, ce serait différent, et Harry ne pouvait s'empêcher de se demander comment ça se passerait. Il savait que le monde moldu s'ouvrait de plus en plus aux différences, aux autres types de normalités, devrait-il dire plutôt. Mais qu'en était-il du monde sorcier ? Il n'y a pas si longtemps, être né moldu était très mal perçu, qu'en était-il des orientations sexuelles qui sortaient des habitudes du plus grand nombre ? Harry soupira et se promit de poser la question à Hermione, en essayant au mieux de ne pas révéler le fond de sa pensée.

Il fut de retour dans son bureau quelques minutes plus tard, épuisé. Sa journée n'était pas finie, loin de là, mais il avait l'impression d'avoir déjà vécu mille vies depuis ce midi.

Des nouvelles de nos équipes ? demanda-t-il à son adjoint.

Aucunes. Il est encore tôt, ils ne nous contacteront que s'ils trouvent quelque chose.

Harry hocha la tête, comprenant qu'il devrait s'attendre à les voir revenir les uns après les autres, sans rien de plus à annoncer. Il allait devoir s'occuper de l'interrogation de Blake Scarletwound, mais devait avouer qu'il n'en avait pas la force actuellement. Le laisser mariner un peu ne lui ferait pas de mal… il avait jusqu'à mercredi en fin d'après-midi pour le faire plier. Le compte à rebours était lancé, certes, mais ne l'alertait pas plus que ça pour le moment.

Pour le moment, il devait plutôt s'occuper de son rapport sur l'arrestation, et regrettait d'ailleurs sa bavure de tout à l'heure. Sur le coup de la colère, il avait fait preuve d'un manque flagrant de professionnalisme. Devrait-il en informer le Ministre directement ? L'affaire étant importante, il viendrait y fourrer son nez récalcitrant à chaque avancée, et puisque l'arrestation en était une… le coup du tapis ne le duperait sans doute pas. Il attrapa le dossier de l'enquête et fit voler à lui une nouvelle feuille de rapport. Il l'a data, indiqua l'heure des évènements, puis se mit à les résumer succinctement. Dans la rubrique « informations sensibles » il ajouta donc que le prévenu était tombé lors de son arrestation, sans mentionner quoi que ce soit d'autre. Il se leva, plia le feuillet qu'il glissa dans sa poche – car il était plus prudent d'éviter d'égarer un document des Aurors dans le Ministère – et informa Pritchard qu'il allait voir le Ministre.

Ce ne fut qu'une fois devant le bureau de ce dernier qu'il réalisa qu'il avait fait la même erreur deux fois dans la même journée : oublier qu'Adrian ne le faisait pas passer avant toutes choses, contrairement à Kingsley. Mandy Brocklehurst, qui occupait son habituel bureau de bois près de la porte, lui offrir un sourire désolé que Harry détesta, tout en sachant que ce n'était qu'une marque de gentillesse et non pas un défi lancé à son égo.

— Il y en a encore pour longtemps ?

— Une dizaine de minutes, je pense… Vous voulez un café ?

Harry déclina la proposition. S'il buvait un café chaque fois qu'il attendait de pouvoir parler au Ministre, quelque chose lui disait que son cœur ne tiendrait pas plus d'une semaine. Il indiqua à Mandy qu'il reviendrait dans dix minutes, et lui demanda d'en informer le ministre si ce dernier finissait plus tôt que prévu son entretien. Cela étant fait, Harry se dirigea vers le bureau de Hermione. Il ne comptait pas lui demander encore une fois de régler ses problèmes, pas alors qu'il n'avait que dix minutes devant lui, mais il lui avait promis de l'accompagner à Poudlard et mieux valait que ça se fasse avant le weekend, car leurs entrevues la semaine suivante risquaient fort de tourner autour de Charlie et de Keanu. Maintenant qu'il y repensait, il se sentait un peu coupable de ne pas apporter son soutien à son beau-frère dès maintenant, cela devait être terriblement compliqué pour lui de retourner dans tous les sens la meilleure façon de faire son coming-out. Et en même temps, Harry ne se sentait pas tellement légitime à faire ça.

Il toqua à la porte et Hermione lui dit d'entrer. En le reconnaissant, elle afficha un sourire amusé.

— Décidément, on se voit beaucoup aujourd'hui.

— Rien de problématique cette fois, promis. Est-ce que tu voudrais aller à Poudlard ce soir ? Je viens de faire une arrestation que je laisse mariner jusqu'à demain et mes agents sont en mission jusqu'à leur fin de service.

Bien-sûr, il y aurait ensuite l'équipe de nuit qui l'appellerait en lui demandant pourquoi tous les dossiers de la journée étaient sur leur bureau, en retard et à leur charge. Il avait décidé de ne s'en préoccuper qu'une fois qu'il accepterait l'appel, et une petite voix mesquine lui disait que « jamais » était une réponse tout à fait appropriée.

— Ce serait formidable, merci Harry. On se retrouve à 18h30 aux cheminées ? Je vais envoyer un hibou au Professeur Brocklehurst.

Harry hocha la tête et quitta le bureau de son amie, avec l'impression d'avoir fait ce qu'il fallait. Devrait-il lui parler de l'enlèvement de Drago ? Pour le moment, il était certain qu'il devait garder cette information pour lui uniquement, et pour ses Aurors. En parler était de toute façon compliqué : il avait même éludé la question avec Pritchard, ce qui était parfaitement idiot de sa part. Comment pouvait-il l'expliquer ? C'était simplement qu'il se sentait responsable de cet incident, que Drago avait un fils et une femme, et que l'idée qu'un père et mari meurt du fait de son incompétence était insupportable. Ron et Hermione lui diraient conjointement qu'il n'avait rien à se reprocher, faisait les choses dans les règles, et remplissait son rôle de Commandant des Aurors correctement. Seulement, Harry réalisait de plus en plus amèrement qu'il détestait la façon dont « les règles » l'empêchaient d'être parfaitement efficace.

Il se présenta de nouveau devant le bureau du Ministre, dont la porte était entrouverte. Mandy lui indiqua qu'il pouvait entrer, et Harry toqua sur le battant avant de le pousser.

— Désolé de devoir encore vous interrompre, Monsieur le Ministre.

— J'ai demandé à être tenu informé, ce serait mal venu de ma part de m'en plaindre.

Adrian lui offrir l'un de ses sourires de Ministre, et Harry ferma la porte derrière lui. Il se fit violence pour faire taire la voix de son « lui » qui ne voulait rien avoir à faire avec le nouveau Ministre, bien qu'il ne soit plus si nouveau que ça, et se tint droit.

— Je ne serais pas long, commença Harry. Nous avons trouvé l'autrice de la lettre.

Il ne put s'empêcher d'avoir un sourire léger, bien qu'intérieur, en réalisant que Hailey lui avait définitivement ancré ce mot dans l'esprit. On ne l'entendrait plus qualifier une femme d'auteur avant un moment tant elle l'avait déstabilisé avec sa soudaine véhémence.

— Elle travaille dans une librairie de Whitby, c'est dans ce village qu'a eu lieu la première attaque. Nous avons de bonnes raisons de croire que l'Organisation pour le Droit à la pleine lune est derrière cette affaire.

— N'avait-elle pas été détruite par le travail des Aurors, il y a une dizaine d'années ?

— Nous le pensions. Cependant, je viens de procéder, avec les agents Harper et Hobdey, à l'arrestation de l'un de ses membres, qui nous affirme le contraire.

— Très bien. Autre chose que je doive savoir ?

— Oui, monsieur le Ministre. Des choses déplaisantes.

Harry s'avança vers le bureau et posa son rapport sur le bureau, après l'avoir préalablement déplié. Adrian le parcouru rapidement sans vraiment saisir où était le problème, jusqu'à ce que ses yeux ne tombent sur la dernière information. Il resta silencieux, mais Harry vit parfaitement la façon dont sa mâchoire, bien dessinée, se crispait.

— Est-ce que vous vous foutez de moi, Potter ? S'il décide de porter plainte, on peut dire adieu à tout ce qu'on a à son sujet !

— Il ne portera pas plainte, Monsieur le Ministre.

— Donnez-moi encore une fois du « Monsieur le Ministre », Potter, et je vous assure que vous allez tomber aussi.

Ils se fixeront pendant un moment. Aucun d'eux n'était vraiment froid. Ni même vraiment en colère. C'était absurde, comme situation, car Harry de son côté ne ressentait pas le besoin de rendre des comptes et Adrian, du sien, ne cherchait qu'à remplir sa fonction comme on s'attendait à ce qu'il le fasse. Le ministre fini par soupirer profondément.

— Vous n'êtes pas stupide Harry. Alors qu'est-ce qui a provoqué ça ?

— C'est la deuxième nouvelle. Drago Malefoy a été enlevé.

Il y eut un silence de plomb cette fois-ci. Harry ne cherchait pas à se justifier ou à s'attirer la sympathie de qui que ce soit. C'était simplement un fait, clair et pur. Il avait réagi avec autant de stupidité non pas pour des raisons nobles, comme une femme battue. Non. Harry était trop égocentrique pour cela et il en avait parfaitement conscience. Il avait réagi ainsi parce que Drago, son ennemi, avait été enlevé. Or, c'était « son » ennemi. Le sien. Cette relation de haine totalement stupide qu'ils entretenaient depuis des années, qui cachait le respect et l'admiration qu'ils avaient l'un pour l'autre, était précieuse. Harry ne voulait pas qu'elle cesse. Il voulait continuer à mépriser ouvertement l'ancien Drago et à respecter en silence celui qui se dessinait maintenant pour le futur.

Le Drago qui avait créé une potion tue-loup salvatrice, celui-là même qui avait aidé sans rien obtenir en retour, était le Drago qu'il aurait voulu connaître à l'époque. Peut-être que, s'il avait eu d'autres référents que ses parents et ses amis de Serpentard, Drago aurait pu changer plus tôt. Non, pas changer. Arrêté d'être quelqu'un d'autre, simplement.

— Harry ?

Le commandant des Aurors releva les yeux sur Adrian, qui visiblement lui parler sans obtenir son attention depuis quelques secondes. Il s'en excusa, et répondit à la question qu'il avait entendu sans réussir à l'analyser avant de sortir de ses pensées.

— Nous n'avons pas d'autres pistes que l'Organisation pour le moment. Malgré les arrestations à l'époque, nous n'avons jamais su où étaient leur centre de commandement. Par conséquent, nous ignorons totalement où se trouve Monsieur Malefoy à l'heure actuelle.

— Et malgré tout, vous ne comptez pas interroger notre seul suspect aujourd'hui.

— En effet.

— Pour quelle raison ?

Il y avait de l'irritation dans la voix d'Adrian, et Harry le comprenait parfaitement. Lui-même s'en voulait de ne pas agir dès maintenant, mais plusieurs choses l'y poussaient. Tout d'abord, mais il ne pouvait pas l'avouer, il était trop touché par cette affaire et trop épuisé aujourd'hui pour que cet interrogatoire ne tourne pas à la parodie.

— Le suspect est en colère, arrogant et plein de haine pour le Ministère. Ce n'est pas l'interrogatoire qui le fera craquer, mais la peur d'être considéré comme un traître par l'organisation. Par conséquent, le plus simple et le plus efficace sera de trouver un moyen pour que tout nous dire soit sa meilleure option. Et cela demande de le laisser mariner dans ses interrogations jusqu'à demain matin.

— Ça n'a aucun sens.

— Mettez-vous à sa place. Demain matin, il sera fier d'avoir mis à mal les Aurors, de les avoir défiés au point que personne ne puisse l'interroger. Il se prendra pour un héros. Et quelques instants plus tard, nous arriveront en lui disant que s'il ne parle pas, on fera courir le bruit qu'il a parlé, bien plus que nécessaire. Ajoutons-y quelques provocations sur le fait qu'il n'est sans doute pas assez important pour avoir les informations dont nous avons besoin, et son égo fera le reste.

Adrian Ackerley sembla comprendre un peu mieux où Harry voulait en venir. Il approuva sans être totalement convaincu, mais semblait avoir pris conscience que son travail n'était hélas pas de dire à Harry comment faire son travail, mais de s'assurer qu'il le fasse sans nuire au Ministère. Harry le remercia et prit congé, son rapport de nouveau dans sa poche. Il avait l'impression d'avoir simplement cherché à se trouver des excuses pour ne pas interroger son suspect. Le fait que ce soit si clairement le cas le mettait effroyablement mal à l'aise. Il songea à aller faire cet interrogatoire quoi qu'il en coûte, mais malgré tout, le fait que l'un des coûts possibles soit la vie de Drago le fit reculer.

Il avait beau retourner le problème dans tous les sens, il ne trouvait pas de solution pleinement satisfaisante. Le plus simple aurait été de demander à un autre Auror d'assurer l'interrogatoire, tout simplement, mais ce qu'il avait dit à propos du rôle de l'ego dans la réussite de leur enquête était vrai. Il fallait heurter l'ego de cet homme pour le faire plier, et ce ne serait pas possible en lui accordant assez d'importance pour l'interroger dès son arrivée. En le faisant attendre, ils lui témoignaient qu'il ne représentait pas grand-chose.

Attendre, quoi qu'il ait envie de faire pour l'éviter, était la meilleure solution, la seule qui lui donne un peu d'assurance pour l'avancée de cette enquête. Il devait être patient. Une fois de plus, Harry regagna son bureau et s'y installa. Quelques groupes d'Auror commençaient à revenir, lui faisant le rapport auquel il s'attendait : rien à signaler. Comme toujours dans ces cas-là, il faudrait recommencer le lendemain et le jour suivant pour s'assurer de n'avoir rien manqué. Pour éviter que leurs activités ne soient trop repérables, ils devraient y retourner sous de nouvelles identités. Tous y étaient habitué, et Harry savait donc que dès le lendemain il pourrait observer un spectacle quelque peu déstabilisant les premières fois : des visages qui différaient en tout point de ceux qu'il avait sous les yeux aujourd'hui.

Lui-même avait eu besoin de plusieurs mois pour ne plus sursauter quand il passait devant un miroir une fois métamorphosé, il était difficile de s'habituer à être totalement quelqu'un d'autre sans se trouver suspect dans chaque reflet.

L'heure restante passa vite. Quand il se leva pour rejoindre Hermione, tous les Aurors étaient déjà revenus et finissaient de faire leur rapport qu'ils venaient déposer, les uns après les autres, sur son bureau. Harry les remerciait mécaniquement, espérant qu'ils ne lui en tiendraient pas rigueur, mais tous étaient au moins aussi épuisés que lui et ne se souciait donc que très peu de ce qu'il disait, du moment qu'il leur permettait de rentrer chez eux pour la soirée.

Ce matin, il lui aurait semblé impossible de le faire, mais cette enquête qui semblait n'aller nulle part débouchait sur tellement de cul-de-sac qu'il n'était pas vraiment nécessaire de mobiliser toutes ses équipes. Lui-même ne serait pas contre un repas chaud auprès de Ginny, mais il se contenterait sans doute d'une tisane, enfouit sous la couette avec elle, étant donné qu'il risquait d'en avoir pour un moment à Poudlard.

A l'heure convenue, Harry était devant la première cheminée qui donnait sur le grand hall du Ministère. Il regarda la statue qui trônait au milieu de la fontaine, et un sourire léger vint flotter sur ses lèvres. Des années auparavant, cette statue représentait les sorciers comme les êtres suprêmes, écrasant les moldus pour les rabaisser et les humilier. Aujourd'hui, on voyait une ronde d'Êtres, égaux, qui ne se touchaient pas malgré tout car on ne voulait pas offusquer les réfractaires. C'était déjà beaucoup.

Hermione arriva peu après lui et le salua. Elle avait avec elle son sac, auquel elle avait bien évidemment appliqué un sortilège d'extension indétectable. Depuis la guerre, elle le faisait toujours, « juste au cas où ». Elle y gardait des vêtements de rechange, pour Harry et Ron également. Un nécessaire de potion, de soin, quelques livres utiles, et sans doute des centaines d'autres choses que ses amis n'imaginaient même pas mais qui pourraient se montrer utile dans des situations aussi précises qu'improbables.

Ils se dirigèrent ensemble vers une cheminée.

— Tu as pu prévenir le Directeur de notre arrivée ?

— Oui, j'ai eu sa réponse juste avant de descendre, répondit Hermione. Il est content de savoir que tu vas passer le voir, apparemment il comptait justement demander à s'entretenir avec toi.

Harry n'aimait pas ça du tout, mais il se contenta de hocher la tête car son amie en avait sans doute déjà conscience. Comment aurait-il pu apprécier l'idée qu'après une journée comme celle-ci, on demande justement à le vor pour lui parler de quelque chose ? En plus, ce quelque chose devait sans doute concerner Poudlard, ce qui signifiait que ce ne pourrait pas être simple. Hermione passa la première et disparue dans une volute verte. Harry la suivit de près, et ils furent bientôt tous les deux à pré-au-lard.

— Tu veux passer boire une bierraubeurre avant ?

Harry pesa le pour et le contre, et il lui sembla plus juste d'arriver à Poudlard après le dîner. De cette façon, ils n'auraient pas à se presser et ne risquerait pas de tomber sur leurs enfants respectifs. James lui avait fait comprendre d'une façon très convaincante qu'il n'avait aucune envie de le voir lorsqu'il était avec ses amis. C'était un peu vexant, bien sûr, mais il comprenait : en dehors de Poudlard, la famille n'était vraiment jamais loin, et on avait besoin de respirer à leur âge.

— Oui, allons-y. Je n'ai pas assez faim pour un diner, mais je ne dis jamais non à une bierraubeurre.

— Tu as mangé avec George et Charlie ce midi, c'est ça ?

Ses yeux pétillaient quand Harry lui lança un regard surpris. Visiblement, elle était au courant de beaucoup plus de choses qu'il ne l'avait pensé au premier abord. Est-ce qu'elle avait parlé avec George récemment ? Ou alors, avec Charlie ? Était-elle au courant de sa relation avec Keanu et, si c'était le cas, avait-il trouvé quelqu'un avec qui en parler ? Seulement, il ne pouvait pas poser la question, de peur de trahir un secret, alors il se contenta de confirmer.

— Charlie m'a bien aidé dans mon enquête. Il m'a permis de retrouver l'autrice de la lettre avec laquelle j'ai eu une conversation… disons désappointante.

— A ce point-là ?

— Tu n'imagines même pas.

Harry entreprit de lui résumer, dans les grandes lignes et sans les détails sensibles, le déroulement de la conversation. La façon dont Hailey lui avait parlé, caché son prénom, ou comment il avait cru, un moment, qu'elle avait mentit sur toute la ligne pour que le mari de sa sœur soit arrêté et qu'elle puisse la sortir de là. Il avait eu tort heureusement mais il devait avouer que, devant la porte entrouverte de la maison, il avait vraiment cru s'être fait rouler comme jamais.

Ils arrivèrent aux Trois Balais, car il ne leur était même pas venu à l'esprit de se rendre à la Tête de Sanglier, qu'ils fréquentaient pourtant parfois. Sans doute que le fait d'avoir pour objectif de se rendre à Poudlard plus tard dans la soirée les avait guidés sur la voie qu'ils suivaient à leur adolescence. Ils entrèrent et s'assir à une table discrète, au fond de la salle, d'où l'on voyait tout le monde sans être vraiment vu. C'était une habitude depuis longtemps, Harry aurait aimé la qualifier de « déformation professionnelle » mais ça avait commencé bien avant qu'il ne devienne Auror.

— Comment ça se passe, tout poste de Commandant ?

— C'est éprouvant, parfois. Heureusement que Stan est là pour tout ce qui touche à la paperasse, j'en fais peu et c'est déjà trop pour moi.

Hermione rit un peu, en lui faisant remarquer que ça avait toujours été le cas : Harry avait passé plus ou moins toute sa vie à agir avant toute chose. Personne, dans leur entourage, n'avait imaginé une seule seconde qu'il arrête un jour de se comporter de cette façon. Raison pour laquelle ils avaient été assez surpris qu'il accepte cette promotion, avant d'entendre parler de son arrangement avec son ex-coéquipier.

— Comment il va, d'ailleurs ? Le terrain doit lui manquer aussi, j'imagine que ce n'est pas évident pour lui.

— Ça a l'air d'aller. On en a beaucoup discuté. Apparemment il préfère ça, au final. Même s'il aimait être sur le terrain, il pense être arrivé à un stade de sa vie où le travail de bureau lui correspond mieux.

Ils commandèrent de quoi boire, et Hermione demanda qu'on lui apporte un repas chaud, une simple salade au fromage de veaudelune et à la citrouille. Elle mangeait assez léger et privilégiait les plats sans viande ces derniers temps, et quand George l'avait taquiné à ce sujet elle avait répondu que ce n'était pas question de régime mais de santé, ce qui avait fait taire tous ceux qui, à la même table, engloutissait des viandes grasses.

Pendant l'heure suivante, ils discutèrent de divers sujets, sur le passé, sur l'avenir, mais assez peu sur le présent. Une mauvaise habitude qu'ils avaient gardé de leurs années de guerre : toujours penser à la suite plutôt qu'aux échecs actuels. Harry se souvenait qu'un jour, Ron avait craqué et lâché d'un air particulièrement agacé que « de toute façon, que ce soit aujourd'hui ou demain, on n'arrive à rien ». Le lendemain, ils s'envolaient sur le dos d'un dragon à travers le toit en verre de Gringotts, et il admettait quelque chose comme « on arrive au moins à sauter d'un dragon en plein vol dans une eau glaciale ». C'était resté une expression entre eux, même s'ils avaient rarement l'occasion de l'utiliser.

Alors que les sujets de conversation commençaient à se tarir, car quand on passe toute sa vie avec les mêmes personnes, on finit par ne plus avoir grand-chose à leur raconter, Hermione posa sa fourchette et regarda avec Harry avec intérêt, détaillant chacune de ses expressions. Elle finit par se lancer :

— Tu as rencontré Keanu, n'est-ce pas ?

— Le vendeur de la boutique ? Effectivement.

Même s'il lui semblait comprendre que Hermione voulait parler exactement de ce qui lui tournait dans la tête depuis la fin de l'après-midi, il préféra ne pas se montrer trop clair pour ne pas prendre de risque. Peut-être était-elle juste curieuse d'un ami de Charlie, ou bien avait-elle des soupçons qu'elle cherchait à confirmer. Elle le connaissait par cœur, alors elle lirait vite la réponse à ses interrogations dans ses yeux.

— Comment tu le trouves ?

— Je n'ai pas vraiment eu l'occasion de lui parler, se désola un peu Harry. Il avait l'air d'être gentil mais un peu énervé contre Charlie. Enfin, ils se sont expliqués et ça semblait aller mieux quand je suis parti.

Il y eut de nouveau un moment de flottement puis Hermione laissa ses lèvres s'étirer dans un sourire heureux. Elle regarda rapidement autour d'eux avant de parler un peu plus bas.

— Il m'a appelé. Il va l'annoncer dimanche, apparemment.

Harry hocha un peu la tête, en essayant de cacher à quel point il était heureux de pouvoir partager ce secret, qui n'était pas le sien, avec quelqu'un. Il était cela dit un peu vexé, ou peut-être déçu, que Charlie en ait parlé avec Hermione mais pas avec lui. Cependant, il le comprenait assez bien : sans être fermé d'esprit, il avait toujours eu du mal à comprendre les choses qui ne le concernait pas, contrairement à Hermione. Peut-être manquait-il un peu d'empathie, après tout.

— Quand est-ce qu'il t'en a parlé, la première fois ?

— C'était il y a deux mois, je crois, répondit Hermione. Il sentait que ça devenait sérieux et ne savait pas trop comment le gérer. À l'origine il voulait en parler à Bill mais, tu connais Bill… Quand la conversation a commencé à devenir sérieuse, il a brusquement eu quelque chose à faire.

— Je vois. J'imagine que c'était logique qu'il se tourne vers toi après ça. Désolé que tu sois celle qui centralise tous nos problèmes.

Harry lui offrit un sourire sincèrement désolé, tout en sachant qu'il n'y pouvait de toute façon pas grand-chose, et que Hermione devrait faire avec quoi qu'il en soit. Même si lui-même cessait de se reposer sur elle, et il doutait d'en être capable, les autres continueraient à l'appeler pour avoir une oreille attentive et compréhensive à qui parler.

Finalement, alors qu'il avait attendu des heures de pouvoir en parler à quelqu'un, Harry réalisa qu'il n'y avait pas grand-chose à dire. Rien, en tout cas, qui ne soit pas juste des sujets d'inquiétudes. Que dirait Molly ? Et Arthur ? Comment réagirait la fratrie ? Et Ginny ? Charlie avait choisi, enfin avait été poussé à choisir, un dimanche où les enfants ne seraient pas là, ce qui était positif. Il y aurait tout de même Lily, la petite Molly et Roxanne, mais elles seraient occupées à jouer entre elles dans le salon la plupart du temps.

— J'espère que ça se passera bien.

Hermione avait parlé dans un soupir, faisant directement écho aux pensées de Harry qui hocha la tête. Elle semblait tout de même plus que sûre que tout irait pour le mieux, car, comme elle le précisa, la famille Weasley était la famille la plus tolérante du pays. Il restait, bien sûr, que c'était la première fois qu'un membre de la famille annoncerait ce genre de chose mais le choc passé… Tout irait bien, c'était certain.

Elle parla aussi du fait que Charlie ait déjà 45 ans, et qu'il était difficile pour lui, à cet âge, de réaliser que ses horizons s'élargissaient. Il lui avait expliqué que même en se sachant bisexuel, il avait l'impression d'avoir toujours trahis et dissimulé une part de lui sans s'en rendre compte, comme s'il l'avait toujours su sans oser le formuler. Si c'était le cas, alors Keanu était une véritable bénédiction. Autrement, cela voulait simplement dire qu'il fallait que ce soit le bon, pour que Charlie se réalise pleinement.

Dans tous les cas, Harry réalisait qu'il était incroyablement heureux pour lui. Il avait la sensation, peut-être un peu absurde et sans aucun doute déplacée, que Charlie venait enrichir un peu plus sa vie et son esprit. C'était une vision extrêmement égocentrique de la situation, mais il était simplement heureux d'y être confronté et de savoir, maintenant, qu'il y réagissait positivement. Car après tout, on ne peut pas savoir avant de l'avoir vécu, et c'était le genre de choses auxquelles, Harry devait bien l'admettre, il ne pensait jamais.

Aux alentours de vingt heures, Harry et Hermione décidèrent de se mettre en route. Ils auraient pu transplaner directement devant le pont qui menait à Poudlard mais ils avaient tous les deux envie de marcher un peu dans le village sorcier qu'ils avaient fréquenté si souvent. Ils longèrent donc les façades des boutiques qui commençaient à fermer. Septembre commençait à peine, mais certaines semblaient déjà commencer à préparer Halloween, on voyait des employés transporter de lourdes boîtes et en sortir des décorations diverses pour en faire l'inventaire. L'ambiance, à la fois dynamique et douce, fit oublier à Harry toutes les informations qu'il avait accumulé depuis le début de la journée. Il les enferma, en se promettant de ne rouvrir ce tiroir que le lendemain, au bureau.

Ils profitèrent de la marche pour s'arrêter derrière le reste des barbelés, depuis longtemps écroulés, qui marquaient le début du terrain de la cabane hurlante. Elle était restée là, abîmée par les années, de plus en plus. Maintenant, ses murs fragiles, ses escaliers à moitié détruits et ses sols troués la rendait bien trop dangereuse à explorer. Ils s'étaient promis, avec Ron et Hermione, de la remettre en état un jour. Les années étaient passées.

— On devrait vraiment faire quelque chose, non ? Pas pour la postérité, précisa Hermione. Seulement, il y a un passage secret qui mène à cette cabane et nos enfants sont à Poudlard. Soyons réalistes, je doute qu'ils soient assez sages pour ne pas tenter leur chance.

Harry grimaça un peu. Il aurait aimé lui dire le contraire mais c'était assez évident : James ne tarderait pas à explorer le château plus en profondeur, et les histoires que lui avaient raconté ses parents constituaient déjà des indices bien trop évident pour qu'il passe à côté. Il hocha donc la tête pour approuver Hermione.

— Effectivement. Pourquoi pas cette année ? Nos ainés sont tous à Poudlard, autant en profiter. Je suis sûr qu'on peut trouver un peu de temps pour ça… Mais il va nous falloir quelqu'un qui s'y connait, si on s'en occupe tous les trois on ne s'en sortira jamais. Je veux dire, explique Harry, toi tu as sûrement des connaissances théoriques, mais quand il va s'agir de nous donner des ordres à Ron et moi, on va se disperser comme des enfants.

Ils contemplèrent encore la cabane, pendant de longues minutes, puis Hermione posa sa main sur le bras de Harry, et il réalisa qu'il était le seul à s'être perdu dans ses pensées. Il avait simplement revu les événements de cette nuit-là, et il trouvait ironique, maintenant, que l'endroit où il avait enfin vu le vrai visage de Severus Rogue soit justement l'endroit où il avait vu les vrais visages de Sirius, Remus et Peter Pettigrew.

— Est-ce qu'il te manque ?

— Difficile à dire. On ne peut pas dire que le professeur Rogue et moi ayons des raisons de nous manquer. Simplement, je regrette de ne pas avoir pu le connaître, à travers un autre prisme.

Il tourna les yeux vers Hermione, qui souriait légèrement, et Harry se dit qu'elle ne parlait sans doute pas de Rogue lorsqu'elle avait posé sa question, mais plutôt de Sirius. C'était bien plus logique. Il préféra ne pas souligner le quiproquo et reprit simplement sa marche.

Arrivés aux abords du village, ils décidèrent de transplaner, en escorte pour ne pas risquer un accident, et c'est Harry qui s'occupa de les guider. Hermione s'accrocha fermement à son bras. Une seconde plus tard, le monde cessait de tourner et découvrait sous leurs yeux le pont et la massive silhouette que dessinait Poudlard sur le ciel qui s'assombrissait déjà.