Il avait fallu appeler en renfort la Police Magique pour arrêter l'ensemble des membres de l'Organisation que les Aurors avaient pu stopper. Il fut décidé que ceux qui étaient encore à l'intérieur, et que Owen et Harry avaient pu immobiliser, ne serait pas arrêté immédiatement mais dans une heure. Ils ne pouvaient pas sortir étant donné que l'accès était maintenant fermé, et les forces de l'ordre avaient besoin de préparer l'intervention, surtout avec des blessés dans leur camp.

Alaric fut envoyé à Sainte-Mangouste sous bonne garde. Seamus et Caelean, qui avaient été impressionné par ce que le Conjureur de sorts avait mis en œuvre pour les aider, s'étaient en effet portés volontaires. Drago y fut conduit également, sous la garde d'Angelina et d'Ilena.

Eleanor, Chad, Anthony et Horacius restèrent sur place, pour s'assurer que personne n'ouvrirait la porte et que ceux qui étaient à l'intérieur ne trouveraient pas un moyen de sortir malgré les précautions prises.

Harry retourna donc au ministère de la Magie avec Owen, bien conscient qu'il n'allait pas s'en tirer facilement. Il allait devoir expliquer pourquoi il avait agi dans l'urgence et placé le sauvetage de Drago avant toute autre chose. Ce ne serait pas choses aisées, mais il était sûr du bien fondé de ses choix et de sa capacité à les défendre. Maintenant que Drago était en sécurité, il se sentait incroyablement mieux… Mais il ne pouvait pas s'empêcher de penser à l'homme qu'il avait touché d'un Sectumsempra avant de fuir. Il comprenait pourquoi Drago avait utilisé ce sortilège, même s'il y en avait bien d'autres possibles à cet instant, et ne pouvait pas l'en blâmer étant donné que lui-même l'avait un jour jeté sur lui. Il espérait simplement que la femme, arrivée par la suite, avait pu le soigner.

Il demanda à Owen d'aller écrire son rapport sur les événements des dernières heures pendant que lui-même irait voir le Ministre. Ils se séparèrent dans l'ascenseur, Owen sortant alors que Harry descendait encore plusieurs étages. Il se présenta devant le bureau du Ministre et fut arrêté par Mandy, qui le retint un peu par le bras alors qu'il allait pousser la porte entre-ouverte.

— Je préfère te prévenir, il n'a vraiment pas apprécié ce qui s'est passé, dit-elle.

— Merci, Mandy. Je ferais au mieux pour le calmer.

Harry s'en voulait un peu, il avait conscience que la mauvaise humeur qu'il déclenchait systématiquement chez Adrian se répercutait forcément sur la jeune femme. S'il avait eu d'autres choix… Hélas, c'était ça ou la fin de sa carrière : s'il suivait son Ministre à l'aveugle, le bureau des Aurors ne serait plus bon à rien.

Il toqua, et Adrian lui aboya d'entrer, ce qui déclencha immédiatement chez Harry un réflexe qui ne l'aiderait pas du tout pendant cette entrevue. Il referma la porte d'un coup sec, la claquant presque, et le Ministre releva sur lui un regard plein de dédain. Il avait laissé tomber sa veste de costume et sa cravate, ne portant qu'une chemise blanche dont il avait défait les premiers boutons et remontés les manches. Habituellement impeccablement coiffé, ses cheveux étaient en désordre maintenant. Chose inhabituelle, ou habitude que Harry ne lui connaissait pas, Ackerley avait allumé une cigarette sur laquelle il tirait à n'en plus finir pour calmer sa colère. Ou bien sa peur.

— Assis, ordonna-t-il.

Harry resta bien évidemment debout, parfaitement droit, une lueur de défi dans le regard. Hermione l'aurait clairement frappé pour ça, mais il était grand temps que les deux hommes se fassent face dans ce qu'ils étaient réellement : des collègues incapables de s'apprécier ou de respecter les décisions de l'autre.

Le Ministre écrasa sa cigarette dans le cendrier qui comptait déjà trois autres mégots. Harry se demanda s'il devait apprendre à compter les mégots pour mesurer la colère de son employeur. Etant donné la situation, un « problème à quatre mégots » devait être un très gros problème.

— Je croyais avoir été clair, grinça Adrian. Vous deviez me faire part de vos agissements. Je ne compte pas vous empêcher de faire quoi que ce soit je vous demande juste de me tenir au courant des conneries que vous enchainez !

Il avait hurlé sur la fin, et pour cela Harry le respecta sans doute un peu moins. Hélas, ils en étaient arrivés à un stade où « un peu » n'était plus vraiment perceptible. Le Commandant des Aurors dû lutter pour ne pas croiser les bras, il savait que ce serait une posture de défense. Il n'était pas là pour se défendre, mais pour mettre les choses au clair.

— Cet arrangement marche la plupart du temps, expliqua calmement Harry. D'autres fois, c'est prendre un risque trop important. Nous devions agir rapidement et concentrer tous nos efforts sur ce seul objectif, raison pour laquelle seules les personnes directement impliquées ont été prévenues de ce que nous allions faire.

— Et votre employeur n'est pas concerné, Potter ? coupa sèchement le Ministre.

— Vous semblez oublier qu'il a été décidé, bien avant votre investiture mon Suzerain, dit-il d'une voix moqueuse, que les forces de l'Ordre n'était plus le bras armé du Ministre. Autrement dit, c'est Commandant, pas « Potter ».

Ils se fixèrent longuement, et Harry comprit qu'il n'y avait plus la moindre chance pour que leur relation s'améliore un jour. Tant qu'Adrian Ackerley serait Ministre, il ne pourrait pas diriger son service de la bonne façon. De manière générale, il avait de plus en plus la sensation que le monde Magique faisait du surplace depuis son arrivée. Aucun grand changement, quelques retours en arrières, aucune avancée. Hermione s'était souvent plaint à demi-mot que Harry ne s'intéresse pas un peu plus à la politique. Elle allait pouvoir remercier Adrian, le charmant Adrian, car Harry allait se mêler de la politique pour que quelqu'un d'autre prenne sa place aussi tôt que possible.

— Votre rapport.

— Pardon ?

— Faites-moi votre satané rapport sur les événements !

Le Commandant des Aurors résista à l'envie de lever les yeux au ciel, ça n'aurait rien arrangé, bien au contraire. Il reprit une posture neutre, pour ne pas se montrer trop agressif alors que les choses redevenaient parfaitement professionnelles. Sans doute Ackerley avait-il compris qu'il n'obtiendrait rien de lui.

— Suite à notre interrogatoire de Blake Scarletwound, nous avons décidé de fouiller les dossiers pour trouver le repère de l'Organisation. Nous avions de bonnes raisons de penser que Drago Malefoy était retenu là-bas. A force d'investigation, nous avons appris que l'endroit s'avérait être le château de Whitby, ville dans laquelle se concentre une part importante de leurs activités. Nous avons été sur place.

— Qui c'est, « nous » ? coupa Adrian en allumant une nouvelle cigarette.

— Les Aurors Owen Harper et Hilliard Hobday étaient avec moi. Nous avons trouvé l'endroit où devait se trouver la porte, mais elle était ensorcelée. Raison pour laquelle le Conjureur de Sorts Alaric Keeling nous a rejoint sur place. Il a rapidement déterminé que la porte ne s'ouvrirait qu'à la pleine lune, qui se produirait environ deux heures plus tard. Le temps pressant, nous avons lancé l'opération directement.

— Pourquoi avant la pleine lune ?

Harry se demanda s'il était censé répondre en disant la vérité ou en éludant. Il suivit des yeux la cigarettes qu'Adrian porta à ses lèvres et décida que, face à un problème à cinq cigarettes, il convenait de mentir autant que nécessaire.

— Nous avions un civil à l'intérieur, séquestré par des loups-garous connus pour mordre volontairement des innocents.

— Très bien, continuez.

— Etant donné le peu de temps dont nous disposions, j'ai rapidement donné mes ordres aux personnes qui étaient avec moi. Owen et Hilliard se sont chargés de récupérer les ingrédients dont nous avions besoin et de prévenir le reste des Aurors de se préparer à l'intervention. Je suis resté sur place pour superviser le Conjureur de Sorts et le protéger en cas de besoin.

Problème à cinq cigarettes oblige, il évita de dire qu'il soupçonnait encore, à ce moment-là, leur Conjureur de Sorts de ralentir les opérations, juste pour être un peu plus diverti le moment venu. Ce n'était pas nécessaire d'en parler et, surtout, Alaric avait montré à tous les Aurors qu'il était très loin d'être assez idiot pour ça. Il avait montré beaucoup de choses, à en croire les témoignages, et Harry ressentit une vague de culpabilité en réalisant que cet homme était maintenant à l'hôpital, épuisé, éreinté, parce qu'embarqué dans une enquête dans laquelle il n'avait rien à faire.

— J'ai également contacté Ron Weasley pour lui demander de mettre au point quelque chose qui me permettrait d'empêcher la transformation des lycanthropes que nous allions croiser en chemin. Il nous a fourni des fléchettes que nous avons pu imbiber de potion tue-loup.

— Astucieux, commenta Adrian à voix basse sans le regarder.

Harry hocha un peu la tête, par respect pour le travail de Ron plus que pour répondre réellement à son Ministre. Il arrivait bientôt à la fin de son récit, et c'était la partie où il devenait impossible de cacher la plupart des éléments problématiques. Il déglutit un peu et continua donc, en expliquant comment Owen et lui s'étaient introduit dans le repère de l'Organisation, fouillant un premier étage avant de neutraliser vingt-et-un sorcier à l'étage suivant.

Il parla ensuite du duel qui les avait opposés à deux gardes et du fait qu'ils étaient arrivés in extremis devant la cellule de Drago Malefoy, où ils avaient dû affronter deux gardes supplémentaires. Il omit de parler de la fléchette qu'Owen avait dû tirer sur leur cible et expliqua simplement que les trente-cinq heures de tortures physiques et psychologiques avaient épuisé Drago.

Ce n'est qu'à ce moment-là qu'il réalisa totalement l'état dans lequel était Drago à leur arrivée. Avec le peu de lumière qu'ils avaient, il n'avait pas vraiment vu sur le coup, et une fois dehors tout le monde était dans un sale état, il n'avait pas vraiment réfléchi. Mais Drago était couvet de sang, sa chemise qui était blanche à l'origine était devenue sombre à cause du sang coagulé. Il chassa au mieux cette information, mais décida d'aller voir Drago directement en sortant d'ici.

— Owen est sorti le premier, et j'ai été attaqué. Drago Malefoy a pu réagir avant moi. Pour se faire, il a utilisé un sortilège peu recommandable, mais pas interdit.

— Lequel ? questionna agressivement Adrian.

— Je souhaite garder cette information pour moi en attendant d'éclaircir les choses. Je vous certifie cependant qu'il ne s'agit pas d'un Impardonnable.

— On en est plus à ça prêt sur les cachotteries, grogna le Ministre.

Harry ne releva pas, il était assez d'accord de toute façon. Mais dans l'immédiat, il faisait une fixette sur une chose en particulier : protéger Drago autant que possible. Il s'était passé quelque chose pendant ces trente-cinq heures, quelque chose qui l'avait poussé à utiliser ce sortilège avec lequel il avait un rapport compliqué plutôt qu'un autre. Il ne le jetterait pas en pâture.

— Une fois l'assaillant immobilisé par Drago, je l'ai désarmé. Un nouvel assaillant est arrivé, je me suis contenté de nous protéger Drago et moi, puis nous sommes sortis. Le combat était déjà terminé de l'autre côté. Alaric Keeling a utilisé ses dernières ressources pour fermer la porte de force, sans doute car il avait compris que nous étions suivit. Je n'ai pas grand-chose à ajouter si ce n'est que grâce à ce Conjureur de Sorts, de l'avis général, tous nos Aurors s'en sont tirés sans blessure grave, cela alors qu'ils ont dû affronter une centaine de lycanthropes transformés.

Adrian le fixa durement. S'il était impressionné, il avait clairement bien d'autres choses en tête que des louanges. Il resta silencieux quelques secondes, la cigarette entre ses lèvres sans qu'il n'en aspire la ravageuse fumée. Il était simplement immobile, comme s'il lui avait fallu un peu de temps pour emmagasiner toutes ces informations. Finalement, il hocha la tête et parla d'une voix étonnamment calme et basse.

— C'est donc une réussite, n'est-ce pas ? Vous avez conduit vos Aurors dans la gueule du loup, et c'est peu dire, mais puisqu'un Conjureur de Sorts les a sauvés au prix de sa propre santé eh bien, c'est une réussite. Je me demande simplement, Commandant, qu'auriez-vous fait si Keeling n'avait pas été le sorcier puissant et astucieux qu'il est ? Toute votre opération reposait sur la chance. J'imagine que l'on s'y habitue, lorsqu'on est Le Survivant.

Harry le regardait, alors qu'Ackerley était assis sur le bord de son bureau, dos à lui. Il ne répondit pas, pas parce qu'il voulait tenir ses mots et ne pas s'emporter, non, simplement parce qu'il ne pouvait rien dire. Adrian avait raison. Harry avait pris des risques considérables parce qu'il était avec Alaric Keeling, qui lui rappelait Dumbledore en tellement d'aspect. Dans sa malice, son assurance, dans cette aura qui l'entourait et semblait dire que rien n'échouait jamais pour lui. Evidemment, il n'allait pas blâmer le conjureur pour ça, il était le seul coupable.

— Vous avez raison, dit-il d'une voix enrouée.

Le Ministre se tourna vers lui sans se redresser, regardant par-dessus son épaule. Il soupira profondément et se leva, écrasant dans le cendrier un cinquième mégot. Il en vida le contenu dans la poubelle avant de reprendre la parole.

— Ce n'est pas la peine de faire cette tête de chien battu, Commandant. Je ne peux cependant pas simplement laisser passer vos prises de risques cette fois, sans votre chance vous auriez envoyé à la mort de nombreux Aurors. J'ignore ce qui se passe en ce moment, pourquoi on m'a signalé que vous aviez détruit une salle d'interrogatoire et pourquoi vous semblez sur le point d'exploser chaque fois que vous prenez une inspiration, mais vous allez faire une pause.

— Monsieur le Ministre, tenta Harry d'une voix assez piteuse.

— Non, Monsieur Potter, coupa doucement Adrian. A compter de ce jour, et jusqu'à nouvel ordre, vous êtes mis à pied.

Harry ferma les yeux, accusant le coup. C'était logique. Pire encore, il ne pouvait pas s'énerver de cette décision, c'était la meilleure chose à faire. Tant qu'il n'avait pas repris le contrôle de lui-même, il ne pouvait pas rester ici, diriger des hommes et risquer de les envoyer à la mort, sans un regard en arrière. Adrian avait raison, il avait compté sur la chance pendant toute cette enquête, et ça lui était venu très naturellement. Il n'avait à aucun moment remis en question cet état de fait. Les choses marchaient toujours, voilà tout.

— Bien.

Il détacha de sa veste son insigne d'Auror, et celle qu'on lui avait donné lorsqu'il avait choisi de rester sur le terrain même en tant que Commandant et les posa toutes les deux sur le bureau d'Ackerley, mais celui-ci les ramassa et les remit dans la main de Harry, fermant ses doigts dessus.

— Prenez-les. Elles vous aideront à réfléchir. Vous pouvez bien évidemment avertir vos hommes, dites-leur les choses comme vous voulez. Je sais que vous avez conscience des risques inconsidérés que vous leur avez fait courir et en cela, soupira Adrian, je vous fais confiance.

Les insignes dans sa poche, Harry avait réuni ses Aurors. Il avait le cœur lourd, mais c'était surtout sa conscience qui lui pesait. Il se sentait mal, pour eux, et pour cette enquête qu'il allait laisser derrière lui pour prendre un repos qu'il ne méritait pas. Il s'en voulait, aussi, d'avoir tant douté d'Adrian, de l'avoir rejeté si fort, alors qu'il n'avait fait que comprendre un peu plus tôt que lui que ça finirait par déraper. C'était ce qui arrivait quand on mettait un homme forgé dans la chance dans une situation de contrôle.

Les Aurors le rejoignirent, et il constata que tous avaient reçus les soins dont ils avaient besoin. Aucune cicatrice, seulement quelques marques de sang séché sur leur vêtement, que les plus distraits avaient oublié d'effacer. Ils regardaient sa main l'un après l'autre mais ne firent aucun commentaire, ce qui l'arrangeait : il n'avait pas envie de justifier ça aussi.

En revanche, le regard de Pritchard fut le seul à se poser sur son torse, sur le revers de sa cape où auraient dû se trouver les deux insignes qu'il portait avec tant de fierté. Il se tint droit sous son regard, car il ne pouvait rien lui offrir d'autre à ce moment qu'un simulacre d'assurance.

— Merci à tous, pour ce soir. Vous avez été… bien au-delà de mes espérances. Et j'ai été bien au-dessous de celles que vous auriez dû avoir à mon encontre. Je sais que la plupart d'entre vous ne me font aucun reproches, vous devriez réviser votre jugement. Ce soir, dans le seul but de sauver un homme auprès duquel je cherche à me racheter, je vous ai mis en danger. Je vous ai lancé, sans préparation, au-devant de nombreux ennemis, rendus puissants par leur transformation. Dans votre professionnalisme et dans l'empathie que je vous connais, vous avez tout fait pour ne pas les abattre. Le fait est que sans la présence d'Alaric Keeling, beaucoup d'entre vous seraient morts. Je ne mentirais pas, j'en avais conscience d'une certaine façon. J'espérais simplement que ça n'arrive pas, car c'est ce que j'ai toujours fait. Ce n'est pas une justification et je ne m'en sers pas comme tel : j'ai toujours compté sur ma chance, du premier sortilège de Voldemort à aujourd'hui, la chance m'a toujours portée. C'était le cas aujourd'hui encore.

Il y avait un silence de plomb. Ceux qui n'avaient pas réussi à en vouloir à Harry commençaient à prendre la mesure de ce qui s'était passé et du risque qu'ils avaient courus à croire aveuglément leur Commandant. Il voyait du doute, de la peur et de l'appréhension dans leurs regards qui se posait maintenant sur son torse. Voulaient-ils le voir partir, ou craignaient-ils que ce soit le cas ? D'autres regards montraient de la colère et de la déception, il les comprenait bien mieux, ceux-là.

— Je me dois d'être sincère avec vous. Cela fait maintenant plusieurs semaines que je vais mal, psychologiquement, que je lutte contre des sentiments très contradictoires. Ce matin, j'ai explosé. Owen en a été témoin, mais il a gardé le silence pour me protéger. À la suite de cela, je n'ai pas réussi à me reprendre totalement, et j'ai laissé des priorités qui n'étaient pas les bonnes s'imposer dans mon esprit. L'une de ces priorités était un genre de folie : donner une chance à Drago Malefoy, avec lequel je partage un passé compliqué, quitte à y laisser ma vie. C'était une opération suicide, je m'en rends compte maintenant et jamais je n'aurais dû vous entrainer là-dedans. Je me suis trouvé des excuses, de nombreuses excuses, mais face à vous je l'avoue sans réserve : aucune d'entre elles n'était bonne. Parce qu'aucune de ces décisions n'a été réellement prise par votre commandant.

Ils devaient le détester, tous autant qu'ils étaient. Harry se tourna vers Owen mais n'arriva pas à poser son regard sur lui, il passa donc directement à Pritchard qui le regardait avec douleur. C'était le problème, avec les gens dont vous aviez un jour sauvé la vie : qu'importe vos erreurs, ils souffraient avec vous.

— Stanislas, tout le monde ici te fait entièrement confiance, c'est mon cas également. Au départ de Dave, nous savions tous que tu aurais dû récupérer sa place si tu n'avais pas quitté notre équipe à ce moment. C'est pourquoi, aujourd'hui, je te demande humblement de récupérer ce qui t'es dû.

Le Commandant des Aurors sortit la main de sa poche. Il ouvrit la main en la tendant vers Stanislas, y dévoilant les insignes. Il les avait serré si fort, avec tant de désespoir, qu'elles étaient comme imprimés dans sa peau. Leur épingle était profondément rentrée dans sa paume, le faisant saigner sans qu'il ne s'en soucie. Elles lui brûlaient la main, aussi fort qu'il voulait les garder pour lui et oublier tout ce qu'il avait fait aujourd'hui.

Stanislas referma la main de Harry en le regardant droit dans les yeux, et le Survivant sentit sa gorge se serrer brutalement, le brûler et le tirailler, alors que ses yeux verts se couvraient de brouillard.

— Un Commandant par Intérim n'a pas besoin de ça. Elles sont à toi. Que ceux qui ne sont pas de cet avis viennent me voir dans ton bureau, je serais ravi d'en discuter avec eux.

Harry n'était pas prêt à l'entendre, et Stan le savait parfaitement. Il s'arrêta donc là, mais personne ne broncha. Evidemment, il y avait des regards réprobateurs mais, dans l'ensemble, les Aurors semblaient plutôt se demander ce qu'ils étaient censés penser et ressentir à cet instant. Harry remit les insignes dans sa poche, avec trop d'empressement peut-être.

— J'ignore quand je reviendrais. Si je reviendrais. Par conséquent, vous allez devoir continuer cette enquête sans moi. Etant donné que nous venons de mettre à mal l'Organisation, il y a de grande chance qu'elle reste inactive quelques temps, il faudra tout de même la surveiller. Leur QG, que vous allez devoir vider avant de rentrer chez vous, j'en suis désolé, est encore investis par soixante-six personnes au minimum. Deux semblent plus puissants que les autres. L'un a été touché par un sortilège puissant dont il est difficile de se rétablir, l'autre semblait savoir comment le soigner. Je crois qu'il s'agit de deux des leaders. Je suis désolé de vous laisser gérer ça par vous-même.

— C'est bon, Harry, dit Owen après un silence. On prend la suite, rentre te reposer, tu en as besoin.

Harry le regarda, sans savoir s'il était reconnaissant. Il lui semblait que non, car il avait la sensation que ce n'était pas ce qu'il avait besoin d'entendre, ou ce qu'il était capable de croire. Owen aurait dû être hors de lui. Ou se sentait-il coupable, d'avoir vu qu'il déraillait sans rien faire ? C'était possible mais, ami ou pas, Harry restait son Commandant, qu'aurait-il pu faire en réalité ? Et surtout, ami ou pas, Harry aurait pu être dangereux, il en prenait la pleine conscience à présent.

Il s'éclipsa rapidement, parce qu'il n'avait pas envie de rester ici, sous des regards hostiles qu'il méritait et d'autres, compatissants, qu'il ne voulait pas voir. Alors il quitta le bureau des Aurors, sans savoir réellement où aller. L'idée de rentrer l'effrayait. Il ne voulait pas affronter Ginny, pas maintenant. Il décida d'aller à l'hôpital, les heures de visite étaient passées, bien sûr, mais il était Harry Potter, et il avait besoin de remercier Alaric et de s'assurer que Drago allait bien. Il était presque une heure du matin, mais il savait qu'ils ne dormiraient pas encore.

Son arrivée à Sainte-Mangouste fut, comme d'habitude, remarquée. Il alla à l'accueil et demanda à voir les deux hommes. Après une hésitation, l'infirmier lui donna le numéro des chambres et Harry se dirigea vers les escaliers en le remerciant sobrement. Il montra deux étages pour rejoindre la chambre d'Alaric, aux soins intensifs. Il détestait ce terme. Il toqua doucement à la porte, et entra.

Alaric était bien là, il s'était redressé dans son lit, sans doute sans l'accord du personnel médical. En tailleurs, il écrivait dans un genre de cahier, ses muscles se crispaient de douleur régulièrement. Il leva la tête vers Harry et le regarda un moment avant de lui sourire.

— Ce n'est pas la peine de faire cette tête, Harry. Je ne suis pas mort. D'ailleurs, si je meurs, ne fais pas cette tête non plus, je préfère que tu fasses quelque chose d'inattendu, genre chanter une sérénade à ma grand-mère.

Harry ne put s'empêcher de rire un peu, de souffler du nez tout du moins. Il referma la porte et approcha du lit. Alaric avait l'air en piteux état tout de même, il était pâle, et la douleur et la faiblesse faisaient encore trembler son corps.

— Que s'est-il passé là-bas ? Pourquoi as-tu pris tant de risques ?

— Utiliser le sortilège pour vous ouvrir le passage m'avait déjà pas mal amoché, commença-t-il. C'est quelque chose de violent, un genre de sacrifice que l'on fait à soi-même. C'est comme se prendre un éclair sur le front, le torse et le ventre. Tes Aurors ont réussi à me remettre partiellement sur pieds, mais j'aurais été incapable d'ouvrir le passage une fois de plus sans en mourir. Je savais que nous allions devoir attendre jusqu'à ce que la lune se lève, et donc que nous allions être dépassés. J'ai fait au mieux pour me reposer en attendant que ça commence, j'ai pris un philtre revigorant que je garde toujours sur moi et environ une demi-heure après votre départ, nous avons été attaqués.

« Tes Aurors ont fait un travail remarquable, ils avaient compris que je devais me ménager pour être en mesure de les aider par la suite et se sont acharnés à me protéger. Puis la pleine lune s'est levée, et ça a… dégénéré. Tes hommes étaient épuisés mais ne pouvaient pas se replier sans Owen et toi, ça aurait été comme vous condamner à mort. Ils sont restés, ils se sont battus, et j'ai fait tout ce que j'ai pu pour les protéger. J'ai… disons que j'ai quelques cordes à mon arc. J'ai pu empêcher les transformations pendant environ trois minutes, le temps que tes Aurors se positionnent et érigent leurs défenses, puis ça a été un carnage. Très sincèrement, je ne pourrais pas te décrire précisément ce qui s'est passé, ou ce que j'ai fait. J'envoyais simplement des sortilèges de protection partout où je le pouvais. Mais même moi, qui suit capable de tenir cinq sortilèges différents au même moment, je ne pouvais pas tous les défendre en même temps. Je devais constamment trouver le bon timing pour qu'ils soient blessés, mais pas tué.

« Owen est sorti, et il a été… Je dirais étonnamment efficace. Je crois qu'il avait quelque chose à extérioriser, et comme il n'était pas aussi fatigué que les autres il a réussi à nous faire reprendre l'avantage. Puis tu es enfin sorti. J'ai utilisé mes dernières forces pour lancer un sortilège d'obscurité, puissant mais épuisant. Très sincèrement, je crois que je n'avais plus assez de force pour ça en réalité, c'est pour ça que je me retrouve ici, j'ai été trop loin. Je vais devoir me reposer quelques jours, je suis interdis de magie pour deux bonnes semaines !

Harry l'avait écouté sans un mot, et sans le couper surtout. Il était atterré. Quand il était sorti, il n'avait vu que le résultat de cet affrontement qui avait été terrible. Il avait vu ses Aurors debout, leurs ennemis par terre, et quelque chose en lui avait estimé que tout s'était très bien passé. Puis l'obscurité les avait entourés, et Harry avait mis longtemps à comprendre qu'il marchait sur une herbe imbibée du sang de ses hommes, et de celui de leurs ennemis.

Le Commandant des Aurors prit une profonde inspiration et ferma les yeux, le temps que la question se forme dans son esprit et qu'il ait le courage de la poser enfin.

— Est-ce que… quelqu'un a été…

— Mordu ? compléta Alaric. Non. J'y ai veillé. Museler un chien ce n'est pas un sortilège difficile.

Harry hocha la tête, profondément soulagé. Il remercia Alaric de nombreuses fois, et ils discutèrent quelques minutes avant que Harry ne décide de laisser Alaric se reposer. Il se détourna de lui mais, quand il eut atteint la porte, le Conjureur de Sorts l'interpela.

— Il y a quelque chose qu'il faut que tu saches, parce que ça va sûrement figurer dans le rapport de tes hommes. Je suis un animagus non déclaré, et j'ai peut-être oublié à un moment de mon récit de te préciser que je me suis transformé à plusieurs reprises. Disons simplement que quand nous étions un peu trop dépassés, ça s'avérait utile.

— En quoi te transformes-tu ? demanda Harry après une hésitation.

— Sans vouloir me vanter, je suis absolument magnifique. Mais ce serait dommage de te le dire, non ? En plus tu vas avoir besoin de t'occuper… D'accord, disons simplement que je suis aux antipodes, comme dans ma vie de tous les jours !

Alaric rit un peu, et Harry se promit de réfléchir à ça pour s'occuper l'esprit dès le lendemain. Il salua encore le Conjureur de Sorts, le remercia de nouveau, puis quitta finalement la chambre. Il se demandait, tout de même, si Alaric avait eu quelqu'un à prévenir de sa présence ici. Il avait parfois la sensation que les personnes qui semblaient les plus complètes étaient celles qui se sentaient les plus vides. Alors cet homme, qui avait l'air de tout maîtriser, devait être affreusement seul. Il se promit de revenir, s'il en avait le courage.

En attendant, il reprit les escaliers et monta d'un étage supplémentaire pour rejoindre la chambre de Drago. Il ne se trouvait pas aux soins intensifs, ce qui était une bonne nouvelle. Cela devait vouloir signifier que, d'une certaine façon, il n'allait pas aussi mal que l'avait craint Harry. Il toqua à sa porte, et Drago lui dit d'entrer d'une voix distincte mais plus faible qu'à l'accoutumé. Il s'exécuta, et referma la porte derrière lui.

— Il est tard, dit Drago. Tu devrais être avec ta femme et ta fille.

— Je voulais d'abord venir m'assurer que tu allais bien. Ils ont prévenu Astoria que tu étais ici ?

— Oui, je le leur ais demandé. Je vais bien. Je suis épuisé, il va me falloir un peu de temps pour me remettre et je vais avoir envie de viande rouge pendant quelques temps, puisque j'ai reçu une dose de ma potion en pleine transformation, mais rien dont je ne puisse pas me remettre. Bonne idée, d'ailleurs, les épines.

Harry hocha la tête, et lui expliqua en quelques mots que c'était l'œuvre de Ron. Drago resta silencieux un moment et, ne sachant que dire, le Survivant fit de même. Leur relation n'était définitivement pas aussi simple que celle qu'il avait avec Alaric, qu'il ne connaissait pourtant que depuis quelques heures. C'était peut-être pour ça que c'était si facile avec Alaric en réalité, parce qu'il n'y avait aucun passé désastreux.

— Merci, fini par lâcher Drago. De m'avoir aidé. Merci. Je pensais mourir là-bas et, franchement… je ne pensais pas que tu risquerais ta vie pour me sauver. Une fois de plus.

Il n'était pas sûr de savoir de quoi Drago voulait parler, mais le seul événement qui lui vint en tête fut celui du Feudemon dans la salle sur demande. Comment aurait-il pu l'abandonner, alors ? Il secoua un peu la tête pour refuser ses remerciements.

— J'aurais aimé te trouver plus tôt. Je dois te poser une question, Drago. Enfin, deux en réalité.

— Je t'écoute, soupira-t-il.

— Pourquoi Sectumsempra ?

Drago esquissa un faible sourire et laissa sa tête basculer en arrière. Il resta comme ça, les yeux clos, assez longtemps pour que Harry détaille son profil fin, son nez long et son menton aiguisé. Il était plus maigre encore qu'à l'époque de Poudlard, sans doute parce qu'il avait grandi sans vraiment s'épaissir.

— C'est le seul sortilège que j'avais en tête. Parce que c'est celui que tu m'as lancé, tu dois t'en douter, mais pas seulement. Pendant les trente-cinq heures que j'ai passées là-bas, ils ne se sont pas contentés de m'enfermer, Harry. Ils m'ont jeté ce sort. Plusieurs fois. Chaque fois, ils me soignaient, et ils recommençaient. J'ai perdu le compte, à force, tenta-t-il de sourire. C'était lui, celui que j'ai touché, qui le jetait. La femme qui est arrivé derrière me guérissait.

— Pourquoi ont-ils fait ça ?

— Ils voulaient des réponses. Leurs questions sont un peu floues, la douleur me les faisait oublier ce qui rendait leur torture assez inefficace. Je crois que c'était à propos de Greyback et d'un homme que j'ai rencontré un jour où j'étais avec lui. Un homme important, apparemment, mais avec un nom tellement classique, le genre qu'on oublie…

— Daniel Gorst ?

Drago se figea un instant, puis se fut comme si son cœur reprenait lentement vie. Il hocha la tête, c'était bien ce nom-là. Harry le remercia et lui conseilla de se reposer. Environ cinq minutes plus tard, il était de retour dans le hall de l'hôpital avec plus de questions encore dans son esprit. Il ne se sentait pas encore capable de rentrer mais, n'ayant plus de miroir puisqu'il avait été détruit pendant l'intervention, il s'en voulait de ne pas pouvoir prévenir Ginny. Il passa sa main dans sa nuque, et décida d'aller voir la seule personne chez qui il pouvait simplement débarquer, sans s'annoncer avant.

Pourtant, il n'arrive pas à s'y résoudre. Pour la première fois depuis des années, Harry quitta Sainte Mangouste par la grande porte qui donnait sur les rues froides de Londres. Il avait une sensation étrange de vide lancinant, qui lui pesait sur le ventre. Pour faire face au froid, il rentra un peu sa tête dans ses épaules et se mit à marcher. Juste à marcher.

Les mètres puis les kilomètres glissèrent sous les pieds de Harry sans qu'il ne s'en rende vraiment compte. Au-dessus de lui, le monde tournait, le ciel changeait. La lune, plus ronde que jamais, roula dans l'immensité céleste. Elle approchait de l'horizon quand Harry s'arrêta enfin. Il était sur le bord de la Tamise, les mains dans ses poches. Il leva la tête et estima qu'il devait être sept heures du matin.

Harry tourna les talons et pressa le pas. Il avait merdé. Ginny devait être folle d'inquiétude. Il accéléra encore. Lorsqu'il atteignit la cheminée publique la plus proche, il était à bout de souffle. Il s'y engouffre, le corps tout entier courbaturé par les événements de la journée et par ses émotions qui s'emmêlaient dans un capharnaüm de sensations, par cette nuit de marche aussi. Il lâcha une poignée de poudre de cheminette et, fort et distinctement, il prononça le nom de Square Grimmaurd.

Ginny n'était nulle part. Après avoir paniqué pendant quelques minutes, il comprit qu'elle avait dû se rendre chez sa mère pour récupérer Lily à sa place, lorsqu'elle avait vu qu'il n'était pas rentré de la nuit. Elle devait croire qu'il avait travaillé jusqu'au matin. Il se précipita vers la cuisine où les Elfes de maison avaient commencé à faire chauffer de l'eau. Encore une fois la cheminée. La poudre de cheminette. La voix plus assurée qu'elle ne l'était réellement. Le Terrier.

Quand la lumière revint, marquant qu'il était arrivé à destination, Harry embrassa le salon du regard. Les fauteuils dépareillés, le lustre qui pendait au plafond et se balançait mollement, le tapis dans lequel il se prenait inlassablement les pieds. Il fit un pas hors de l'antre et Molly, sortant de la cuisine en essuyant ses mains dans un torchon, lui sourit.

— Bonjour Harry, dit-elle de sa voix la plus douce. Lily est dans la chambre avec Ginny.

Elle dut voir quelque chose sur le visage de Harry, car elle posa son torchon sur le meuble le plus proche et se précipita sur lui. Elle le sera fermement dans ses bras, dans une étreinte si maternelle et apaisante qu'il sembla à Harry qu'il était redevenu un enfant, un nourrisson dans les bras de sa mère adorée, bien avant qu'elle ne meure.

Ses jambes étaient faibles, alors il se laissa faire quand Molly s'assit doucement sur le canapé en le gardant contre elle. Il s'écroula dans ses bras et ce n'est qu'après quelques minutes qu'il réalisa qu'il pleurait. Molly le berça pendant de longues minutes, une main dans la nuque de Harry, l'autre dans son dos. Il sentit que d'une main, elle arrêtait le feu sous une casserole, et l'odeur du petit-déjeuner lui parvint depuis la cuisine.

Quelques minutes passèrent encore avant que la voix de Molly, douce et compréhensive, ne s'élève enfin, tout près de l'oreille de Harry. Elle semblait infiniment inquiète, et le Commandant… non. L'Auror mis à pied se sentit plus mal encore.

— Qu'est-ce qui s'est passé, Harry ?

— J'ai foiré. J'ai totalement foiré.

Il se redressa pour prendre sa tête dans ses mains. Il était exténué, exténué par cette journée et exténué de faire comme si tout allait bien alors qu'il tombait en morceaux depuis des mois. Depuis des années. Depuis cette nuit du 31 octobre 1981. Au début, il avait tenu le coup parce qu'il ne se rendait pas compte de ce qu'il était, parce qu'il avait grandi avec cette sensation en lui, avec cette colère et cette envie de plus, avec ce sentiment d'être différent et de ne rien pouvoir y faire. Puis un demi-géant était apparu et avait transformé son monde. Il avait cru que ses petites anormalités allaient devenir une normalité… mais il parlait fourchelangue et il avait vaincu le plus grand mage noir de tous les temps.

Quand il s'y était finalement habitué, autant que l'on peut s'habituer à être quelque chose qu'on n'avait pas envie d'être, Dumbledore était mort et Harry l'étudiant avait cessé d'exister. Le reste… il en rêvait encore la nuit, parfois. Souvent. Des explosions de couleurs et de lumières, des cris, des hurlements. Le rythme du cœur qui devient si rapide, si puissant, qu'il éclipse absolument tout. Le souffle qui se coupe au point que la vue devient floue. La gorge qui s'assèche au point qu'aucune eau au monde ne peut nous réhydrater.

Tout ça était loin mais à force il avait la sensation que ces instants lui manquaient. A l'époque, il savait précisément ce qu'il devait faire. Bien sûr les étapes à courts termes étaient très incertaines mais il avait un objectif à long terme. La tendance était inversée maintenant : il avait la sensation de passer des journées entières à chercher comment arriver au bout de la suivante et ainsi de suite.

Molly caressait son dos sans un mot, laissant à Harry le temps de mettre de l'ordre dans ses pensées. Après environ cinq minutes, il commença à expliquer à demi-mot ce qui s'était passé. Il ne voulait pas parler de son état, il n'avait pas envie de se trouver des excuses face à sa belle-mère. Elle écouta avec attention, puis elle hocha la tête quand il eut fini son récit.

— En effet, tu as fait beaucoup d'erreurs cette fois-ci. Cela dit, je vois bien que tu me caches certaines choses qui pourraient les expliquer, n'est-ce pas ?

Harry soupira profondément. Il hocha la tête sans l'avoir relevée, la gardant dans ses mains. Molly n'avait fait aucun commentaire jusque-là sur sa main blessée mais il s'attendait à ce que ça ne dure pas, et il avait parfaitement raison.

— Par exemple, est-ce que ça pourrait expliquer l'état de ta main ?

— Ça pourrait, souffla Harry en se redressant enfin. J'ai perdu le contrôle. On interrogeait un suspect avec Owen, il a dit des choses qui m'ont mis hors de moi. Quand il est parti, j'ai explosé. Après ça, c'est très flou. Je me souviens juste d'être à fleur de peau, et de faire erreur sur erreur sans même m'en rendre compte.

— Harry, je sais que cette question ne te plait pas mais… As-tu consulté un psychologue depuis la fin de la guerre… ?

— Pourquoi est-ce que j'en aurais besoin ? Je n'ai pas à me plaindre. C'était ma destinée, qu'est-ce que je peux dire ? Que c'était injuste ? C'est absurde. Evidemment que c'était injuste mais…

— Je ne parle pas de ça, coupa Molly. Lorsque la bataille de Poudlard a pris fin, tu as réalisé que tu avais perdu beaucoup de personnes. Tu nous as laissé à tous de la place pour faire notre deuil. Nous avons pu exprimer nos sentiments et reprendre pieds petit à petit… Mais toi, t'es-tu déjà exprimé à propos de ces pertes… ?

— Ce serait totalement stupide. Tu as perdu un fils, mon meilleur ami et ma femme ont perdu un frère.

— Tu as perdu un ami, n'est-ce pas ? Un ami précieux. Tu as aussi perdu Remus. Et Tonks. Et tu as perdu Sirius. As-tu pris le temps de faire le deuil de l'un d'eux ?

— Je n'ai pas le droit de…

— Tu as le droit Harry. Nous ne les avons pas perdus par ta faute mais parce que nous avons décidé de nous battre contre le Seigneur des Ténèbres. Que tu ais été propulsé au rôle de leader de la résistance n'est pas ta faute. Ni la nôtre. Rien de ce qui s'est passé n'est imputable à l'un d'entre nous. Tout est la faute de… De Voldemort.

Harry tourna la tête vers elle, surpris. C'était la première fois qu'elle le disait. Elle avait toujours fait attention, jusque-là, parce qu'elle avait passé tant de temps dans l'idée que son nom était maudit. Harry resta silencieux un moment, puis il la prit doucement dans ses bras. Comment pourrait-il ne pas s'en vouloir, au juste ? La femme qui l'avait aidé à grandir en tant qu'homme avait perdu son fils par sa faute. Son précieux fils. Fred était mort, et personne ne pourrait jamais le ramener et... Comment pouvait-il se permettre de ressentir autre chose que de la culpabilité ?

Comment osait-il être triste ? Comment osait-il vouloir pleurer sa mort ? Comment osait-il se donner le droit d'être en deuil alors que tout était sa faute ? S'il n'avait pas demandé de l'aide à cette femme si douce, entre les quais 9 et 10 de la gare de King Cross, Fred serait encore en vie. Ginny, Ron, Georges, Charlie, Bill, Molly, Arthur. S'il n'était pas entré dans leur vie, chacun d'entre eux serait en vie, sans une place définitivement vide à la table de la salle à manger.

Quelques minutes passèrent, encore, et une porte s'ouvrit à l'étage. Un instant plus tard, Ginny entrait dans le salon et posait un regard à la fois surpris et inquiet sur son époux et sa mère. Harry vit la peur passer dans ses yeux et il se demanda si, à ce moment, elle crut avoir perdu un autre membre de sa famille.

Il se leva et vint la prendre dans ses bras doucement, puis il embrassa sa joue et lui sourit aussi naturellement que possible. Il entoura son visage de ses mains et caressa doucement sa peau. Elle était magnifique, même quand elle était inquiète. Il avait peur, pourtant, de lui avoir arraché quelque chose. Comment serait-elle, maintenant, si elle n'avait pas perdu Fred ? Que serait-elle, si elle ne l'avait pas rencontré ? Serait-elle heureuse ? Avec qui serait-elle mariée ? Aurait-elle trois enfants ? Il posa doucement son front sur le sien.

— Excuse-moi de t'inquiéter. Je vais tout t'expliquer, c'est promis.