Update 2022

Kurasa no Moribito

Gardien des Ténèbres


Chapitre 1

À la découverte de Kanbal

Au petit matin, ils mangèrent le petit déjeuner à l'auberge. Tanda était aussi curieux que sa fille d'essayer les mets Kanbalese. Balsa demanda à Suyana si elle avait une carte du pays pour les voyageurs. Elle fouilla derrière son kiosque avant de revenir.

« Voici une carte pour les voyageurs. Je vais vous la laisser pour la moitié d'un nal.

- Merci, c'est gentil. Pouvez-vous me dire comment on peut se rendre sur le territoire Yonsa à partir d'ici ?

- Vous avez de la famille ici ?

- Oui. Nous comptons s'y rendre dans trois jours.

- Je vois. Lorsque vous partirez, aller en direction est. Vous arriverez sur le territoire Yonro, avant d'atteindre le territoire Yonsa. Je vais vous écrire les directives sur la carte.

- Merci beaucoup pour les informations. »

Ils se promenèrent un peu dans la ville, laissant les chevaux à l'écurie, découvrant la vie à Kanbal. Balsa vit une femme récolter des gasha – une variété de pommes de terre qui pouvait pousser même dans les endroits les plus hostiles – de la terre sèche et mince, sur de petites parcelles étayés par un mur de soutènement en pierre. Encore une fois, elle fut frappée par la pauvreté de son pays natal.

« Tu aimes toujours cet endroit même si c'est très pauvre ? se renseigna-t-elle à Alika.

- J'aime Kanbal pareil, même si c'est pauvre ! s'égaya-t-elle.

- Tant mieux. »

Les lèvres de Balsa piquaient, gercées par le vent fort et sec. Tanda découvrit le marché d'herbes médicinales et en profita pour acheter des plantes qu'il avait souvent vues au Marché des Herbes de Rota, mais ne pouvait se les offrir à Yogo. Il prit une bonne quantité d'okkul, un type de fleur qui poussait sur le haut des pentes des montagnes de Kanbal. C'était des plantes robustes qui pouvaient prospérer même au milieu de l'hiver Kanbalese. Elles étaient assez courantes et bon marché à cet endroit, mais elles étaient utilisées pour fabriquer des médicaments précieux dans les autres pays.

Il s'inquiéta un peu pour son portefeuille, mais Balsa ne vit aucun problème à dépenser pour le voyage. Elle n'avait jamais été aussi riche de toute sa vie, remerciant sa dernière job. La Seconde Impératrice l'avait aisément bien payé pour les quinze prochaines années de sa vie.

« Tu vas vraiment bien t'entendre avec ma Tante Yuka, commenta Balsa. Elle est aussi médecin et semble vraiment bien connue.

- Je suis sûre qu'elle est une personne sympa. »

Ils passèrent devant un kiosque de vêtements. Alika s'arrêta, ne lâchant pas la main de Balsa qui elle, continua sa route. Sentant de la résistance, elle se retourna.

« Maman ! Je veux une robe Kanbalese !

- Oh ? Bien sûre. Il y en a une qui te plait ? »

À sa plus grande surprise, Alika ne pointa pas une robe de couleur rose ou mauve, mais bien une de couleur rouge; elle avait des manches longues et le biais du collet était orangé. Balsa proposa aussi de prendre une nouvelle ceinture. Alika la pris de couleur or. Une fois son vêtement en main, elle serra sa robe contre elle, impatiente de pouvoir la porter. La vendeuse sourit en voyant sa joie.

« Tu veux des vêtements Kanbalese, Tanda ? lui suggéra Balsa.

- Tu veux me convertir ? s'amusa-t-il.

- Pourquoi pas ? »

Ils entrèrent dans une boutique et trouvèrent un pantalon de couleur gris-bleuté et un habit Kanbalese de couleur verte, qui ressemblait à la même robe qu'Alika avait eu plus tôt, et arrivait jusqu'au milieu des tibias de Tanda. Sur l'extrémité des manches, il y avait des motifs semblables à des flocons de neige. Balsa prit une ceinture brune et l'attacha à sa taille.

« Papa, ça te va trop bien ! s'écria Alika. Il ne te manque plus que la lance ! »

Il regarda ses vêtements, incertain. Les vêtements étaient plus lourds et plus raides que ceux de Yogo. C'était sans doute pour protéger les habitants du froid. Avant qu'il ne puisse dire quoique ce soit, Balsa était déjà en train de déposer de l'argent dans les mains de la vendeuse. Il était proche de midi.

« J'ai faim, dit Tanda. »

Effectivement, ils n'avaient pas marché très loin qu'une délicieuse odeur flotta dans l'air – les losso profondément frit; une fine pâte de pomme de terre râpée de gasha, malaxée avec beaucoup de la qui était en fait du beurre de chèvre, et fourré de divers ingrédients.

Lors de la préparation de leur commande, Alika regarda avec fascination le cuisinier manipuler la pâte de pomme de terre, y déposer la garniture pour refermer le tout. Il saupoudra la boule de pâte de farine, la badigeonna de lait pour la rouler dans la panure. Quand il les déposa dans l'huile, elle sursauta en entendant le liquide crépiter. Tanda observa également.

« Tu ferai mieux te mettre un tablier si tu fais des lossos, très chère, dit le cuisinier à Alika. De l'huile, ça tâche les vêtements. »

Les lossos changèrent de couleur dans la friture.

« Papa, on pourra en faire à la maison ? demanda-t-elle.

- Certainement ! C'est pour ça que j'ai observé comment ils faisaient. »

Ils prirent trois losso sucré et trois autres farcis au fromage de chèvre et de viandes hachées. Pour Alika, Balsa prit du jus de yukka ainsi que du lakalle pour Tanda et elle qui était en fait une boisson brassée à partir de lait de chèvre fermenté. Elles allèrent s'asseoir à une table, proche d'un groupe de marchands qui avaient déjà commencé un début de dîner.

« Tu es contente de tes achats, Alika ? se renseigna Balsa.

- Oh oui ! Papa va être habillé comme nous ! »

Tanda sourit. Il regarda Balsa mordre la croûte extérieure croustillante du losso. Le goût du fromage de chèvre fondu remplit sa bouche et un flot de souvenirs jaillit dans sa mémoire. Oui. Elle en avait souvent mangé quand elle était petite. Elle observa le reste de sa famille goûter ces aliments qui étaient nouveaux. Tanda était plus hésitant que sa fille à essayer de nouveaux plats. Alika ne se gêna pas pour croquer dans son losso sucré. Un grand sourire de satisfaction apparut sur ses lèvres.

« C'est vraiment bon ! dit-elle. »

Convaincu par l'enthousiasme de sa fille, Tanda décida de l'imiter. Il n'avait jamais vraiment été habitué aux produits laitiers. Le Nouvel Empire de Yogo n'était pas réputé pour avoir des fromages et du yogourt. Mais pendant les festivals, il avait souvent pris l'occasion de satisfaire sa curiosité envers les aliments étrangers.

« Alors ? le pressa sa fille. Tu aimes bien, Papa ?

- C'est différent, mais ce n'est pas méchant, sourit-il. C'est très huileux, par contre.

- Et ça se défait très facilement, rajouta Alika qui ramassait un morceau sur son papier.

- Les ingrédients en soi sont assez simples, en fait, expliqua Balsa. Mais cette saveur me rappelle des souvenirs d'enfances. Tiens, essaie le lakalle.

- Une boisson à base de lait fermenté ?

- Hé oui. »

Il approcha la verra et renifla le contenu. Il prit une gorgée timidement; il n'était pas certain s'il allait aimer le lait de chèvre pur. À sa plus grande surprise, le goût n'était pas aussi pire qu'il l'avait imaginé de prime abord.

« J'aime beaucoup la différence de culture et les mets, sourit-il. Comme c'est de l'alcool, on n'abusera pas trop. Quels sont tes plans pour les prochains jours ?

- Visiter Kanbal bien sûre, et ensuite, se mettre en route pour aller voir Tante Yuka lors de la troisième journée. Retourner dans mon territoire et ma ville natale ne signifie pas que toute la famille serait là. Ma mère est décédée quand j'avais cinq ans et je n'ai plus aucun souvenir de mes grands-parents. La seule personne que je me souvienne vraiment, c'est Tante Yuka, la plus jeune sœur de mon père. Elle venait nous voir souvent après la mort de ma mère et apportait souvent des plats chauds et des douceurs. »

Les plis de la chaîne des montagnes Yusa marquaient les limites de chaque clan de Kanbal. Chaque clan comptait environ cinq mille personnes qui faisaient paître les chèvres sur les étendues rocheuses sous les sommets des montagnes. Ils les élevaient aussi sur les plateaux au-dessus des pentes boisées. Les colonies des clans comptaient une cinquantaine de familles et chacune d'entre elles étaient dispersées le long de ces plateaux, entourés par des murets de pierre. Les routes principales traversaient les vallées où se trouvaient les marchés.

Il y avait trente ou quarante jeunes hommes, certains assez jeunes pour être encore considérés comme des garçons, tous portant des lances. Certains regardaient les lances de Balsa et Alika. Cette dernière ne se cachait pas, voire, elle sentait une sorte de fierté. C'est comme si elle avait un fort sentiment d'appartenance. Kanbal était un pays de guerriers. Tout le monde semblait si grand et fort, même les femmes et les enfants. C'était un endroit très rude remplit de gens coriaces.

Les losso n'avaient rien d'exceptionnels d'un point de vue extérieur, mais Balsa s'en souvenait maintenant : c'était très bourratif, même pour un seul losso. Alika peinait à entamer son second losso plus salé, mais si elle prenait une bouchée de plus, elle aurait mal au cœur. La culpabilisation de gaspiller de la nourriture alors que d'autres plus pauvre mouraient de faim se lisait clairement sur son visage.

« Si tu n'as plus faim, Alika, tu peux toujours nous donner ton losso, sourit Balsa.

- C'était bon, mais j'ai plus de place dans le ventre..., dit-elle gênée.

- Tu n'es pas une poubelle, lui rappela Tanda. Ne te force pas si tu sens que tu vas vomir.

- Les lossos sont trompeurs, dit Balsa. Ça doit être le gras de la friture. Dans un pays où la terre est à peine fertile avec de gros et longs hivers glacials, les gens font de leur mieux pour économiser leur énergie, leur lampe à l'huile ainsi que la nourriture. Les lossos sont un parfait exemple de ce que les Kanbalese mangent pour ne pas mourir de faim en pleine tempête d'hiver. »

Alika donna son losso à Balsa et prit une gorgée de son jus, moins coupable.


Lors de la deuxième journée, avant le grand départ pour le territoire Yonsa, Balsa décida de montrer les vastes prairies qu'il y avait à Kanbal. Ils n'avaient pas besoin de prendre leurs chevaux et s'y rendirent à pied.

« Kanbal est très rude pour y vivre, mais il y a de très grandes prairies où tu peux monter à cheval quand tu le souhaites. Ce n'est pas si pire une fois que tu as mis le pied dans le pays, comme tu as pu le voir. »

Au tournant du flanc d'une montagne, la vue s'ouvrit sur une vaste plaine recouverte d'herbes et de quelques fleurs encore coriaces qui n'avaient pas peur de la température qui refroidissait considérablement, marquant le passage de l'été à l'automne. Au loin, les montagnes s'élevaient vers les cieux, pointant le ciel bleuté et un timide soleil. Alika entendit le cri d'un aigle ainsi que quelques échos qui ressemblaient à un bruit d'objet tombant dans le vide pour s'y fracasser.

« C'était quoi ce bruit, Maman ?

- Ça, c'est le bruit que les os des rongeurs ou des chèvres font lorsqu'ils tombent dans la vallée. »

Alika réfléchit un moment.

« Ah ! Oui, je me souviens ! Tu as parlé de ces aigles aux grandes ailes qui se nourrissent de rongeurs et parfois de chèvres qui tombent. Ils prennent leurs os dans leur bec et les lâchent de très haut sur les rochers pour les briser et manger la moelle tendre.

- Ça sonne très sinistre, un peu glauque, mais je suppose qu'on finit par s'y habituer, ajouta Tanda.

- Oui, confirma Balsa avec nostalgie. C'est dans une ambiance comme celle-ci que j'ai passé ma petite enfance. »

Ils revinrent dans la ville où ils avaient loué leur auberge quand le bruit d'une foule qui s'exclame s'éleva dans les airs. Alika sentit une énergie d'émerveillement et d'admiration émaner d'elle.

Elle observa son esprit commandant, l'âme de Jiguro qui la veillait comme un gardien depuis sa naissance. Il fronça les sourcils.

Lorsqu'ils se mêlèrent à la foule, en prenant bien soin de rester groupé, ils virent que deux montures arrivaient par la porte des voyageurs. C'était des guerriers, à première vue, et ils portaient aussi une lance. Balsa crut que son cœur avait arrêté l'espace d'un instant. Bien sûre, pensa-t-elle, la toute nouvelle génération des lanciers du roi. Jiguro sembla lire dans ses pensées qu'il s'adressa à elle – même si elle ne pouvait pas l'entendre – et à Alika.

« Encore, ils peuvent très bien faire partie du cercle du roi, dit-il.

- Le cercle du roi ? demanda Alika en se mettant sur télépathie.

- Oui. Le pouvoir du roi est devenu plus fort aux fils des années. De ce que j'ai pu observer, maintenant, presque tous les jeunes hommes de la lignée des chefs vont vivre dans la capitale quand ils atteignent l'âge de dix-huit ans. Ils forment alors le cercle du roi. Ce ne sont pas les neufs lanciers reconnut à travers le pays, mais ils sont en étroite relation avec eux.

- Ah... je vois... »

Alika jeta un œil à sa mère : son aura avait viré bleu marine et elle était plus pâle que d'habitude. Elle s'empressa de se coller contre elle pour l'apaiser avec sa propre énergie.

« Maman... ça va ? »

Tanda sembla aussi avoir remarqué le changement d'attitude de Balsa, mais il ne voyait pas la couleur de son énergie. Elle secoua la tête et sourit faiblement.

« Je me sens un peu nauséeuse... peut-on rentrer à l'auberge un moment ?

- Certainement, répondit Tanda. N'oublies pas que tu es enceinte et qu'il faut que tu te ménages un peu. »

Ils tournèrent les talons et retournèrent dans leur chambre. Au passage, Tanda demanda un bac car il se doutait que Balsa régurgiterait sans doute ce qu'elle avait dans l'estomac très bientôt. Son intuition avait vu juste, car une fois la porte fermée, Balsa s'assit sur le lit et vomit tout ce qu'elle avait.

« Oh Maman, s'inquiéta Alika en caressant son dos. Je vais aller chercher de l'eau !

- Fais, sourit Tanda. Je suis avec elle, alors elle est entre bonnes mains. »

L'enfant hocha la tête et partit rapidement.

« Qu'est-ce qui se passe Balsa ? questionna Tanda qui lui passait une serviette pour essuyer sa bouche et retira le bac de ses genoux. Tu es en train de pleurer.

- Ce sont les hormones, marmonna-t-elle. Normalement, je n'aurais pas pleuré. »

Il l'attira dans ses bras.

« Je crois que tu as eu une crise de panique, remarqua-t-il.

- Comment aurais-je pu faire une crise de panique ? Nous étions en pleine foule et je n'ai pas peur des foules.

- Ce n'est pas la foule qui a fait remonter des souvenirs amers en toi... ce sont les guerriers à cheval que nous avons vu.

- ... Jiguro était comme eux avant, dit-elle avec amertume. Et il a tout perdu pour me sauver... je sais qu'il m'a dit qu'il ne regrettait pas sa vie passée avec moi, mais...

- La blessure fait encore mal, je comprends. C'est pour ça que tu es revenue à Kanbal : pour guérir tous ces non-dits. Maintenant, je voudrais que tu te reposes. Trop d'émotions fortes ne sont pas bonnes pour le bébé. »

Tanda posa sa main sur son ventre et le caressa avec tendresse. Alika revint au même moment avec un pichet d'eau et des gobelets.

« Suyana-San m'a donnée plus qu'il faut ! annonça-t-elle. Alors on a de l'eau pour nous tous. »

Elle versa de l'eau dans un gobelet et l'offrit à Balsa.

« Merci, mon cœur. Je vais faire une sieste par après.

- Je veux faire une sieste avec toi ! »

Alika retira ses bottes et alla retrouver sa mère dans son lit. Tanda leur dit qu'il les réveillerait quand l'heure du souper sera proche. Il s'assit à l'unique bureau de la pièce et commença à rédiger son journal enfin de conserver les souvenirs de ces premiers jours de voyage.

Lorsqu'elle rouvrit les yeux, Balsa demanda faiblement combien de temps elle avait dormi à Tanda.

« Tu as dormi une bonne heure. Tu te sens mieux ?

- Oui, un peu mieux. »

Balsa caressa la tête de sa fille et tenta de la réveiller. Alika se retourna, ouvrit légèrement les yeux et grogna : elle voulait encore dormir. Le bon côté avec les siestes, c'est qu'elle n'était pas difficile. Le mauvais, par contre, était qu'elle ne se levait plus si elle commençait à bien dormir. Comme ils n'avaient pas l'intention de quitter l'auberge pour le reste de la soirée, Balsa n'insista pas plus pour garder Alika éveillée et se redressa avant de quitter le lit. Elle s'assit proche de Tanda et posa sa tête sur son épaule. Il posa une main sur sa tête.

« Tu es plus calme ? se renseigna-t-il.

- Oui... ça m'a aidé à aller mieux. J'ignore encore quelle est cette sensation que j'ai pu ressentir en voyant ces guerriers, mais j'ai eu un peu mal à l'intérieur de moi.

- Tu n'es pas retournée à Kanbal depuis que tu es gamine, Balsa. Laisse-toi une chance.

- Hum... le pays où je suis née est totalement étranger pour moi, maintenant. Je ne ressens aucune attache particulière. Il est vrai que quand j'avais treize ans, j'ai eu envie de retourner chez moi, auprès de ma famille, mais je ne le pouvais pas. J'ai fui Kanbal à l'âge de six ans. Moi et Jiguro avons été des vagabonds pendant toutes ces années, vivant et travaillant parmi des étrangers dans des terres étrangères. C'est le seul genre de vie dont je parvins à me souvenir.

- Est-ce que tu regrettes ce genre de vie ?

- Non. Ma vie aurait été différente si rien de tout ça ne s'était produit... et nous ne nous serions sans doute jamais rencontré. Mais je ne regrette rien, vraiment. D'une part, je me sentais, et me sens encore aujourd'hui, comme une hybride. Pour les Yogoese, je suis trop Kanbalese et pour les Kanbalese, je suis une étrangère. Je n'ai aucun sentiment d'appartenance. Je n'ai jamais vraiment su qui j'étais réellement, en fait. Juste un prénom dans un océan d'identités et de langues. »

Une odeur appétissante de nourriture emplit les chambres de l'auberge. Tanda réveilla sa fille pour lui dire qu'ils allaient bientôt manger. Alika ronchonna un peu au début, d'une humeur maussade, puis changea son attitude quand elle entendit le mot « nourriture ». Ils descendirent dans la cuisine par le passage qui reliait le bâtiment principal de l'auberge à la salle à manger en contrebas. La cuisine et la salle à manger se trouvaient dans des bâtiments séparés pour éviter qu'un incendie ne se déclare et ne brûle l'auberge en entier. Lorsqu'ils pénétrèrent dans la salle à manger, ils virent que deux feux de cheminées avaient été allumés. Les deux cheminées étaient placées dans des directions opposés et encastrés dans le mur. Les habitations Kanbalese étaient réputées pour leurs cheminées encastrées dans les murs de pierres. Et tout au centre, il y avait un énorme feu d'allumé, dans une fosse creusées dans le sol de la pierre, entourée d'un grillage en fer, qui permettait d'avoir une bonne visibilité sur la salle. Il y avait des lampes à l'huile d'allumées sur chaque table, des musiciens jouaient une musique d'ambiance festives et des serveurs venaient et allaient pour prendre les commandes, portant des plateaux de nourriture et de boissons.

Tanda repéra une petite table libre, un peu au fond. Alika se dépêcha de prendre place sur une des chaises pour la réserver avant que d'autres voyageurs ne décident de la prendre. Son père prit le menu qui était gravé dans une pierre. Alika s'amusa à traduire tout ce qu'elle lisait en Yogoese.

« Maman, c'est quoi une ponco ?

- Hum ?... je n'ai jamais entendu parler de ponco ici, honnêtement. Ça doit être un repas. Quand la serveuse viendra, nous lui demanderons.

- Je veux le faire ! »

Ça ne prit pas beaucoup de temps avant qu'une serveuse les remarque, aille les voir et prenne leur commande.

« C'est quoi une ponco ? demanda rapidement Alika.

- Ah ! Une ponco est un nouveau plat Kanbalese qui a trouvé une popularité déconcertante après que la femme d'un des lanciers du roi ait décidé d'improviser un plat composé uniquement de frites, des gashas coupés en lanières, et de morceaux de laga, du fromage de chèvre. Le tout est garni d'une sauce brune. C'est le plat traditionnel, mais il existe des variantes où les gens rajoutent de la viande et divers légumes. »

Tanda et Balsa s'échangèrent un regard et conclurent qu'ils voudraient essayer cette spécialité culinaire. Alika choisit de prendre le plat traditionnel, de même pour Balsa. Tanda choisit de prendre des légumes avec en bonus. Lorsque les plats furent servis, Alika fut surprise de voir autant de sauce recouvrir les frites et le fromage. Les Kanbalese n'utilisaient jamais de baguettes pour manger, mais bien des ustensiles comme des cuillères et des fourchettes. Elle prit sa fourchette et trempa la pointe dans la sauce. Le goût salé roula sur sa langue et elle n'hésita pas à goûter ce mélange de gasha et de laga.

« Je n'aurai jamais pensé que mon pays natal aurait développé un nouveau mets, dit Balsa. Ça me montre seulement à quel point la ligne du temps change les choses et que rien n'est figé dans le temps.

- C'est spécial, mais c'est vraiment bon, sourit Tanda. Et il n'y a que trois principaux ingrédients. Nous pourrons alors en faire à la maison, une fois de retour à Yogo.

- Oh oui ! s'exclama Alika la bouche pleine. C'est mon plat préféré Kanbalese maintenant ! »

Balsa comprit que non seulement les lossos étaient bourratifs, mais la ponco suivait le même genre. Alika ne put terminer encore une fois son assiette, mais elle demanda si elle pouvait emmener les restants dans la chambre de l'auberge comme collation. Tanda demanda alors un petit chaudron pour réchauffer le mets. Et même si sa fille ne mangeait pas de collation, il se ferait un plaisir de manger le restant de sa part.

Alika était impatiente de rencontrer Yuka. Jiguro lui en avait parlé quelques fois. Il ne le démontrait pas beaucoup, mais à son énergie, elle savait qu'il était heureux d'être de retour dans son pays natal. Même s'il avait été en exil et avait dû fuir Kanbal, Jiguro aimait toujours profondément Kanbal, même après sa mort physique. Elle n'avait pas encore porté sa nouvelle petite robe rouge : elle voulait la garder pour le lendemain, quand elles visiteraient Tante Yuka.


* La « ponco » n'est qu'un pseudonyme pour parler du mets Québécois traditionnel appelé la « Poutine » (je ne parle pas du président de la russie; c'est vraiment le nom de ce mets). Comme Kanbal n'a que des pommes de terre et du fromage de chèvre (sans oublier les produits laitiers provenant des chèvres), il a tous les ingrédients pour faire une poutine ! C'est donc fanon et madeup par mon côté fanatique de Moribito, tee-hee~