Update 2022
Kurasa no Moribito
Gardien des Ténèbres
Chapitre 2
La maison de guérison de Tante Yuka
Ils atteignirent la frontière entre les clans Yonsa et Yonro avant la tombée de la troisième nuit. Elle était marquée par deux forts de pierre brute de chaque côté de la route au sommet du col de la montagne. Ce n'était pas très imposant, mais ils indiquaient bel et bien les limites entre chaque territoire. Les gardes regardaient les voyageurs les traverser, avec sans grand intérêt, pendant qu'ils faisaient paître leurs chèvres. Ils donnèrent les directives pour l'auberge le plus proche. Dès le matin, ils se mirent en route pour retrouver Yuka, qui semblait bien connue dans la région. L'aubergiste leur dit qu'elle tenait une maison de guérison dans la vallée proche du village du chef du clan, à une heure de l'auberge.
Leurs montures montèrent sur une petite colline. Tanda et Alika, qui chevauchaient ensembles, regardèrent la large vallée qui clapotait doucement sous leurs yeux. Balsa pouvait voir la salle du chef, situé sur une élévation au nord et en premier plan, il y avait un marché de la taille de Sula Lassal. Situé entre ces deux endroits, un groupe de bâtiment était entouré d'un muret de pierre. À sa vue, Balsa réalisa que ça devait être la maison de sa tante. Plus ils approchaient, et plus elle commença à avoir l'impression qu'elle avait déjà vu cet endroit auparavant. Peut-être, puisque son père l'avait emmenée ici quand elle était très petite.
Ce qu'elle vit soudainement la rendit sûre de cet endroit : il avait une branche de yukka surplombant le mur de pierres noires. L'arbre était chargé de fruits rouges, et les oiseaux virevoltaient de branche en branche en poussant des gazouillis joyeux. Le doux parfum mûr des yukka se déplaça vers elle avec le vent. Elle descendit doucement de sa monture et regarda distraitement sur place les branches lorsqu'une personne bougea de l'autre côté de la porte en bois. Un vieil homme, petit, avec un râteau à la main les regardait.
« C'est la maison de guérison de Yuka Yonsa ? s'enquit Balsa.
- Oui, c'est bien ça, affirma-t-il. Êtes-vous malade ou un membre de votre famille ?
- Non, je ne suis pas un patient. Ni ma famille, d'ailleurs. Je voudrais voir Maîtresse Yuka, s'il vous plait. »
Le jardinier regarda les deux lances d'un air dubitatif, mais à ce moment précis, une femme solide, en chair et aux formes aussi généreuses que Balsa dans la cinquantaine apparut sur le bord de la porte. Ses cheveux poivre-sels étaient attachés en arrière et elle portait une douce robe en laine blanche. Balsa reconnut instantanément ses sourcils bruns, son menton ferme et ses yeux bruns foncés.
« Merci, Masato. Je suis Yuka Yonsa, désirez-vous me voir ? questionna calmement la femme. »
Le cœur de Balsa commençait à battre fort dans sa cage thoracique. Toute sa prudence disparut lorsqu'elle vit le visage de sa tante. Alika se sentit soudainement très intimidée par l'aura de prestance de Yuka et se cacha derrière l'habit de Tanda.
« Tante Yuka, c'est moi, Balsa. La fille de Karuna. »
Le médecin la regarda bizarrement, comme si elle avait de la difficulté à comprendre ce que Balsa disait. Puis, son visage devint sévère et elle parla doucement, mais avec force.
« Qui êtes-vous ? Et pourquoi utilisez-vous le nom de ma nièce ? »
Yuka avait vu Balsa pour la dernière fois quand cette dernière avait six ans. Elle ne pouvait pas s'attendre à retrouver cette enfant dans le visage d'une femme déjà dans la trentaine. Balsa la regarda droit dans les yeux et parla calmement et délibérément.
« Je n'utilise le nom de personne. Je suis Balsa Yonsa. »
Les yeux de sa tante vacillèrent.
« Mais c'est impossible ! Balsa est décédée quand elle avait seulement six ans. »
Balsa se sentit comme si elle avait été frappée à la poitrine. Décédée... ?
Elle avait prévu un scénario de ce genre-là, mais entendre les mots sortir de la bouche de sa tante faisait toujours aussi mal.
« Avez-vous vu son corps, à votre nièce ? demanda Balsa doucement. »
Sa tante devint visiblement pâle. Alika vit Jiguro aller proche de Balsa.
« Je m'en occupe, je vais donner un coup de main à ta mère, dit-il à sa protégée.
- Non, comment le pourrais-je ? continua de nier Yuka. Elle est tombée dans un puits artésien. Elle a été emportée par le courant de l'eau souterraine et–
- Tante Yuka, l'interrompit Balsa abruptement, vous voyez la branche sur cet arbre yukka ? Je ne me souviens pas quel âge j'avais, mais je me souviens que je suis tombée de là et que je me suis cassée le bras. »
Le visage de Yuka devint livide, tourna blanc craie et ses lèvres tremblèrent. Elle les pressa ensembles et scruta le visage de Balsa. D'une main tremblante, elle plaça ses cheveux derrière son oreille.
« Lusula, déesse des rêves, murmura-t-elle, est-ce un cauchemar éveillé ? »
Yuka regarda Tanda rapidement. Il fit un petit signe de tête et Alika rencontra son regard malgré le fait qu'elle tentait de se cacher. Malgré tout, sa ressemblance frappante avec Balsa quand elle était enfant ne passa pas inaperçu. Pour Yuka, cette fillette qui tenait une lance avait le même visage que sa nièce et la même frange. C'était à s'y méprendre.
« Qui... sont-ils ?
- Voici Tanda et notre fille, Alika.
- Votre fille... elle ressemble vraiment à... »
Alika retourna se cacher dans la cape de son père, timide, resserra sa prise contre Tanda.
Yuka guida Tanda, Balsa et Alika dans le salon en leur demandant d'attendre un moment, le temps qu'elle fasse le tour de ses patients.
Balsa prit place sur un divan à deux places. Tanda prit place à ses côtés. C'était une pièce confortable. Le sol de pierre polie était jonché d'herbes sèches odorantes et une brise apportait le parfum des fruits yukka suspendus dans une fenêtre plus grande que de la plupart des maisons Kanbalese. Les braises rouges brillaient dans le foyer, et une casserole brillante était accrochée sur le mur intérieur de la cheminée. Dans le milieu de la pièce se trouvait une table recouverte d'un mince drap vert. Un livre unique était apposé sur le dessus de celle-ci. Des bouquets d'herbes étaient accrochés aux poutres du plafond, se balançant dans la brise.
« Ça ressemble à la maison de Papa, remarqua Alika.
- C'est vrai, j'y pensais moi aussi, sourit Tanda.
- C'est elle, Tante Yuka ?
- Oui, c'est Tante Yuka, confirma Balsa.
- Elle est gentille ?
- Évidemment.
- Elle n'avait pas l'air de l'être au départ... »
Balsa sourit.
« Elle ne m'a pas revue depuis mes six ans... par contre, le fait que tu aies montrée ton visage a peut-être dû la faire changer d'idée... »
Alika se tint le ventre et observa le livre avec un petit intérêt, caressant sa couverture du bout des doigts. Elle s'agenouilla sur le sol, en face de la basse table, du même côté du divan sur lequel ses parents reposaient.
« Tu as mal au ventre, ma chérie ? demanda Tanda.
- Non... enfin, un peu.
- Es-tu nerveuse ?
- Non... Il y a trop d'énergie, ça me met à l'envers...
- Tout ira bien, tenta de la rassurer Balsa. »
Ensembles, ils attendirent patiemment Yuka. Alika découvrit que le livre parlait de médecine et en fit des traductions pour Tanda. Des pas se firent entendre dans le couloir et leurs regards se posèrent sur la porte. Yuka entra, portant un plateau qui contenait des douceurs cuites au four et trois tasses avec un pichet de lakalle et ainsi qu'un verre de lakoluka, du lait de chèvre bouillit avec des feuilles de thé appelé koluka, pour Alika.
« Désolée de vous avoir fait attendre, s'excusa Yuka, incertaine. Heureusement, il y avait moins de patients que d'habitude aujourd'hui. »
Yuka déposa le verre en face d'Alika et offrit les tasses à Balsa et Tanda.
« Pourquoi ne me dirais-tu pas ton histoire, maintenant ? Tu peux prendre tout ton temps. »
Les Kanbalese, bien que méfiant envers l'inconnu en général, étaient réputés pour être amicaux et décontractés avec n'importe quels étrangers. Ils parlaient de façon beaucoup plus informelle et ne faisaient pas de cérémonies. Yuka tutoyait Balsa sans prendre compte des formalités. Balsa choisit donc de faire comme elle quand elle lui parlait.
Balsa prit la tasse que sa tante lui offrit. Un arôme d'épice emplit sa bouche avec la première gorgée, remuant souvenir si familier que son nez en fut chatouillé.
« Je connais cette saveur, déclara Balsa, surprise. Le goût me dit vraiment quelque chose. Mon père m'en donnait souvent quand j'attrapais un rhume. »
Yuka respira brusquement. Elle regarda Balsa et hocha la tête doucement.
« Vraiment ? Alors peut-être que tu es Balsa après tout. Il n'y a que Karuna et moi qui utilisons ce mélange d'épices. Mon grand frère et moi avions développé et créée cette recette quand nous étudions ensembles à l'académie de la Capitale. Ça a été fabriqué à partir d'une combinaison d'épices qui réchauffent le corps et c'est un excellent remède contre le rhume. »
Balsa s'arrêta de boire en voyant que Yuka ne cessait de fixer Alika qui n'avait pas bougé d'un poil depuis l'arrivée de sa Tante dans la pièce, la tête toujours penchée timidement sur le livre. Par contre, elle observait la boisson qui reposait devant elle avec des regards furtifs.
« Qu'est-ce qui ne va pas, Alika ? demanda Tanda. Il n'y a aucun danger, tu peux boire, voyons.
- Est-elle gênée ? demanda Yuka à Tanda.
- Hum, parfois, ça arrive, répondit-il dans un Kanbalese baragouiné. »
Il caressa son dos et s'étira pour prendre le verre.
« Tu ne veux pas goûter, ma chérie ?
- Hmm..., dit longuement Alika.
- Bon, je suppose que je vais devoir le boire à ta place alors. »
Tanda porta le verre à ses lèvres sous les yeux de sa fille et prit une gorgée. Il passa le verra à Balsa qui l'imita : cette gorgée ranima encore des souvenirs en elle. Alika tendit la main et prit le verre avant de prendre une gorgée.
« Ça, c'est ce qu'il faut faire pour l'inciter à goûter quelque chose de nouveau, rit Balsa. Mais normalement, elle n'est pas si réservée que ça à essayer de nouveaux aliments.
- Maman ! se froissa Alika.
- Je te taquine. Tu le sais bien, mon trésor. »
Alika prit un air pincé qui fit rire les adultes.
« Alors, est-ce que quelqu'un t'a sauvé après que tu sois tombée dans le puits et t'a tiré loin du courant ? commença Yuka. »
Balsa hocha négativement la tête.
« Je ne suis jamais tombée dans un puits, mais avant de te raconter mon histoire, dis-moi ce qui est arrivé à mon père, Karuna, s'il te plait.
- D'accord... alors, mon frère a été tué dix jours après... après que tu sois disparue, narra-t-elle avec des yeux qui semblaient chercher des détails. Son assistante s'est présentée pour le travail comme à son habitude un jour et a retrouvé son corps derrière la porte. Les gardes de la capitale ont dit que c'était le travail des voleurs. La maison était sans dessus-dessous, comme si une tornade était passée au travers. »
Balsa ferma les yeux brièvement. Alika en profita pour prendre quelques douceurs cuites discrètement. Tanda comprenait majoritairement ce que Yuka disait. Balsa rouvrit ses deux et demanda d'une voix calme :
« As-tu vu son corps ?
- Oui. Je logeais dans une auberge à la capitale parce que j'étais inquiète à propos de Karuna. Il était tellement déprimé par ta mort. Je voulais rester à sa maison, mais il refusait catégoriquement, comme s'il savait qu'il allait être attaqué. Oui, j'ai vu le corps de mon frère et encore aujourd'hui, je me demande toujours ce qui s'est réellement passé. Karuna a été blessé à deux endroits bien précis. La première blessure était une longue entaille qui courait de son épaule gauche jusqu'au bas de son ventre. La seconde était une profonde coupure à sa gorge... dès que j'ai vu ça, je savais que quiconque l'avait fait n'était pas un voleur. Ils voulaient le tuer. Cette coupure était destinée à couper sa respiration. »
Alika devint livide et grimaça après une bouchée de son biscuit avant de s'adosser contre les jambes de Balsa. Yuka inspira profondément et Balsa prit la parole.
« Jiguro a dit que si tu voyais le corps, tu aurais toute de suite su qu'il s'agissait d'un acte criminel. Et il craignait qu'il puisse mettre ta vie en danger.
- Jiguro ? dit Yuka vivement. Tu veux dire : Jiguro Musa ? »
Balsa fut surprise du ton de voix qu'employait sa tante. Elle avait dit le nom comme si c'était un insecte empoisonné. Alika vit Jiguro fermer les yeux et se croiser les bras. Elle avait l'impression qu'il partirait à tout moment pour éviter que quelqu'un ne mette son doigt dans une blessure terrible qui avait de la difficulté à cicatriser.
« Oui, Jiguro m'a sauvée. Il m'a élevée et m'a aidée à survivre, répondit Balsa.
- Tu sais, avoua Yuka en la regardant, à la fois choquée et confuse, je me sens encore comme si j'étais au milieu d'un mauvais rêve. Ton récit est comme un labyrinthe tordu.
- Vraiment ?
- Oui. Jiguro Musa était un idiot, un véritable idiot qui causait des souffrances à nous tous juste pour l'entêtement tout simplement. Je le connais depuis que nous sommes enfants et je me sens tellement trahie quand je réalise quel idiot il était. Il est vrai qu'il était têtu même en étant enfant, mais jamais je n'aurai pu penser qu'il fasse quelque chose comme ça.
- Et que penses-tu qu'il ait pu faire ? demanda Balsa alors qu'elle reprenait son souffle, caressant son vente rond. »
Il y eut un silence, quelque peu malaisant.
« Si je m'apprête à te le dire, je suppose que ce serait mieux si je commençais par t'expliquer ce qui s'est passé avant. Tu vois, Jiguro et le prince Rogsam ne se sont jamais entendus. Tous les gens qui vivaient au château connaissaient leur relation tendue. Bien qu'il fût le plus jeune des neuf lanciers, Jiguro affichait des compétences exceptionnelles et il était le meilleur instructeur d'arts martiaux du Roi Naguru. Il ne laissait jamais les princes gagner aussi facilement, mais il travaillait aussi dur que tous les autres. Le Prince Rogsam était vieux, et rusé, mais Jiguro le battait fréquemment en pratique, et solidement. Tu pouvais sentir la haine entre eux, soupira-t-elle. Le prince Rogsam était trompeur et ignoble, mais encore... Je ne sais pas si tu te souviens de quelque chose concernant la succession à Kanbal, mais les héritiers ne succèdent pas automatiquement au trône quand le Roi meure. Il doit premièrement être reconnu par les neufs lanciers du Roi. Une fois qu'ils lui ont tenu allégeance, il est accepté comme l'héritier légitime. Au couronnement, tous les lanciers se rassemblent autour de lui et touchent sa tête avec les anneaux d'or de leur lance.
- Intéressant, je ne savais pas ça.
- Jiguro était considéré comme un grand héro. Il a été invité à assister à la Cérémonie des Remises quand il n'avait que seize ans, et tous les lanciers l'ont reconnu comme étant le meilleur guerrier parmi eux. Bien qu'il était un homme avec peu de mots et se vantait peu, il avait un grand sens de la fierté. Une fois qu'il prenait une décision, il ne changeait pas d'avis. »
Balsa hocha de la tête.
« Mais l'homme qui aurait emmené le malheur sur la tête des autres pour sa propre fierté et sa propre obstination n'était rien d'autre qu'un idiot. »
Alika reprit quelques douceurs et une gorgé de son lakoluka et continua d'écouter le récit de Yuka. Elle expliqua la trahison de Jiguro, le fait qu'il ait volé les anneaux d'or de chaque lance, une fierté pour chaque meilleur lancier des neuf clans et qui était un symbole qui reliait la famille royale aux neuf clans. Et pour prouver leur loyauté à la famille royale, chaque clan avait envoyé leur meilleur lancier contre Jiguro en priant le dieu Yoram de ne pas lui parler lorsqu'ils iraient le tuer. Balsa comprit que les lanciers ne les avaient pas traqués durant quinze années parce que leur famille avait été prise en otage, mais bien pour prouver leur loyauté envers le Roi Rogsam !
« Tu étais trop jeune à l'époque pour le savoir, mais Karuna, Jiguro et moi étions de très bons amis dans les premiers temps où nous nous sommes rencontrés à la capitale.
- Vraiment ? sourit Balsa.
- Oui. »
Balsa essaya d'imaginer à quoi ils avaient pu ressembler dans leur jeunesse, avant qu'elle ne naisse. Elle pouvait dire que sa tante avait un franc-parler et défendait fermement ses principes. Les trois devaient sans doute s'entendre très bien ensemble. Et juste alors, un jour, tout ça avait disparu et été écrasé. Comment Yuka avait-elle pu se sentir quand son meilleur ami avait fui le pays et que son frère avait été assassiné, la laissant seule, dans l'incompréhension totale ?
Balsa décida alors de lui raconter la fourberie de Rogsam, parlant sans émotions, mais tout en pensant à comment les ambitions diaboliques d'un seul homme avaient déformé tant de vies. De par le temps où elle termina, le crépuscule s'introduisait dans la pièce. Yuka poussa un long soupir.
« Ah. Enfin, les ficelles entremêlées ont finalement été démêlées. »
Elle semblait épuisée, mais en même temps, profondément soulagée, comme si une épine coincée dans son cœur pendant des années avait finalement été retirée.
« Je me suis toujours demandée à propos de la mort de mon frère, mais ton histoire vient de me rappeler plusieurs choses qui m'ont incommodés. Quand le Roi Naguru est décédé, Karuna est devenu très étrange. Il voulait enterrer le corps rapidement, espérant qu'aucun autre docteur ne le verrait, disant qu'il voulait éviter une décomposition. Il faisait plutôt chaud ce jour-là, alors les autres personnes de la cour ont accepté tout simplement sans faire d'histoires. Mais je le savais, au fond de moi, ça me semblait hors de lui. Je me suis aussi demandée pourquoi Jiguro avait disparu soudainement avant que le Roi ne soit plus, comme s'il savait qu'il allait mourir et être remplacé par Rogsam. Et je ne parvenais pas à comprendre pourquoi, même s'il planifiait une révolte. Il a fui le pays sans me dire la vérité à moi ou à mon frère... ça semblait hors de Jiguro également. Le jour après qu'il soit disparu, mon frère m'a dit que tu t'étais noyée. Plusieurs événements étranges sont arrivés – c'est comme si le ciel et la terre avait changé de place ! J'allais justement demander à Karuna sur quelle terre on allait quand il a été tué. »
Yuka regarda la lance de Balsa qui reposait proche du mur avec celle d'Alika.
« Je me demande depuis le début... est-ce que c'est la lance de Jiguro ? demanda-t-elle en se levant.
- Non, sourit doucement Balsa en se levant doucement et prenant son arme. Jiguro m'a forgé cette lance quand j'avais seulement huit ans. Le matériau est assez durable, et j'ai changé quelques fois la lame.
- Est-ce que je peux la prendre ? »
Balsa lui déposa en main. Le manche était complètement lisse et luisant à force d'avoir une forte utilisation. Yuka pouvait y voir des traces nettes et droites qui avaient été créé en recevant et bloquant des lames des adversaires. Celle d'Alika, au manche ambrée, semblait presque neuve à ses côtés.
« C'est plus lourd qu'il n'y paraît..., murmura Yuka. »
Des larmes se mirent à rouler sur ses joues en pensant à la cruelle vie que sa nièce avait dû vivre contre son gré. Elle n'était qu'une enfant. Porter une arme si lourde dans le but de se défendre et survivre à chaque jour...
« Ah ! Jiguro. Comment as-tu bien pu élever et protéger Balsa ? questionna Yuka en observant la lance. J'ai du mal à le croire. Pensant qu'un homme, aussi têtu et obstiné que toi, ait été en mesure de pouvoir élever une petite fille par lui-même...
- Tu as raison. Il n'y avait aucun homme aussi inadapté à élever une fille que Jiguro. Pas étonnant que je ne sache pas du tout comment être féminine, rit-elle.
- Quoi ? s'esclaffa Yuka. Pauvre Jiguro ! C'est inutile de mettre tout le blâme sur lui. Tu es née en vrai garçon manqué qui aurait pu mettre la honte à tous les garçons de ton âge à l'époque. Karuna était habitué de dire que tu avais oublié quelque chose de très important dans le ventre de ta mère. »
Elles rirent de bon cœur.
« Alors, que comptes-tu faire maintenant ? demanda Yuka, une fois de nouveau assise. As-tu l'intention de nettoyer le nom de Jiguro ?
- Que pourrais-je faire ? sourit Balsa tristement en caressant doucement son ventre. Même si je voudrais avoir ma vengeance, Rogsam est mort. Et franchement, je ne vois pas beaucoup d'intérêt de secouer à nouveau ce complot maintenant. Je suis revenue pour guérir une vieille blessure que j'avais eu trop peur d'affronter... et faire un voyage avec ma famille pour un petit mois avant de repartir à Yogo pour la naissance de notre enfant.
- Tu as fait tout ce chemin dans cet état ?
- Oui. Mon intuition me disait que c'était ici et maintenant qu'il fallait que je vienne à Kanbal. Après la naissance de l'enfant, je ne pourrai plus voyager avant que le petit n'ait au moins trois ans de vie. Et voyager avec un bébé qui pleure, l'allaiter et changer ses langes, c'est beaucoup plus complexe.
- Je comprends maintenant. »
Le crépuscule faisait une ombre profonde sur le visage de Balsa alors que ceux de Tanda et Alika étaient illuminés par le soleil couchant. Balsa raconta à Yuka son aventure avec Chagum. C'était un vrai récit de famille.
« Jusqu'à maintenant, je n'ai jamais vraiment porté attention de comment je vivais ma vie, raconta Balsa. C'était juste un miracle que j'aie survécu à tout ça... un miracle emmené par le sang de plusieurs autres vies. J'ai longtemps pensé que je n'avais pas le droit de rêver du futur. Mais avec l'arrivée d'Alika dans ma vie, et ensuite celle de Chagum, ça m'a aidé à voir ma propre stupidité. Jiguro ne sera jamais capable d'être en paix si je continuais à penser de cette manière. Il s'est battu tellement fort pour me donner cette vie. C'est la moindre des choses que je puisse faire de profiter et d'apprécier cette vie-ci. »
La pièce était maintenant plongée dans une obscurité naissante qu'ils pouvaient à peine distinguer leurs propres visages. Un petit bruit attira leurs attentions et ils remarquèrent qu'Alika s'était endormie sur le plancher à force d'écouter les histoires.
Yuka se redressa et brassa les braises à l'aide du tisonnier. Tanda se leva à son tour et ferma la fenêtre. L'endroit s'éclaircit lorsque Yuka mit du bois dans la cheminée et fit le tour en allumant des bougies. Elle se retourna pour regarder Balsa.
« Maintenant, je comprends pourquoi tu es revenue. Je me sens comme si j'avais vécue vingt-cinq ans en une seule journée. Nous avons encore beaucoup de choses à se dire, mais pour ma part, je suis affamée. Voulez-vous me donner un coup de main ? Nous allons faire à souper.
- Pour la question de nourriture, Tanda en est le maître, sourit Balsa. Vous avez beaucoup de chose en commun, notamment la médecine. Tanda n'est pas bilingue, mais il se débrouille avec la base de la langue Kanbalese.
- Je parlerai doucement, sourit Yuka. »
Ils allèrent vers la cuisine. En chemin, Yuka déposa une douce couverture en laine sur l'enfant, laissant Alika roupiller. Yuka n'avait pas de domestiques en dehors de son jardinier, Masato, et son assistant, Kyo. Elle leur dit que vivre par elle-même de cette façon lui convenait parfaitement.
Tout en préparant une chaudrée de laroo, un ragoût composé de patates et de viandes cuits dans du lait et assaisonné avec des herbes parfumées, Yuka se renseigna plus en profondeur sur la famille que sa nièce avait eue au Nouvel Empire de Yogo.
« Alors, Balsa... est-ce que toi et Tanda êtes mariés depuis longtemps ? Vous attendez votre deuxième enfant. »
Elle pointa discrètement son ventre. Les deux interpellés figèrent face à la question. Tanda aurait aimé dire qu'ils étaient mariés, mais il n'aimait pas mentir. Surtout que Balsa venait à peine de retrouver sa tante, sa seule famille.
« Hum... nous ne sommes pas mariés, répondit-elle, un brin mal à l'aise.
- Oh, alors fiancés ? tenta Yuka dans l'espoir de se corriger. »
La grimace qu'ils firent donna la réponse.
« Non plus, grimaça Tanda.
- Ah... Ah ! je comprends, dit Yuka. Ah, bien sûre... je ne juge pas. Loin de là.
- Je n'ai jamais pensé cela, sourit-il.
- Nous étions jeunes, insouciants, naïfs, énuméra Balsa le feu aux joues. Et puis, bon... tout comme la jeunesse, nous avons voulu expérimenté, tu sais. Hmm...
- Oh, ne sois pas gênée Balsa, rit Yuka. J'ai été jeune moi aussi et je sais à quel point les nouvelles expériences font qu'on a encore envie de les expérimenter. »
Elle fit un clin d'œil en épluchant une gashas.
« D'ailleurs, j'aimerai te dire à quel point tu es parvenue à faire une copie-conforme de toi avec Alika. Elle te ressemble vraiment beaucoup quand tu avais son âge... pendant un moment, j'ai cru que ma nièce n'avait jamais vieilli. Chose impossible, je sais bien, mais avec sa petite robe rouge, j'aurai pu mettre ma main au feu en disant qu'Alika était toi.
- Peut-être qu'avec..., allait commencer Tanda. Balsa, comment on dit "sort de magie" en Kanbalese ?
- Hum ? Oh ! Bien sûre. »
Balsa lui traduisit en Kanbalese et Tanda essaya de répéter la phrase doucement. Yuka éclata de rire.
« Ma foi, c'est une probabilité à laquelle je n'ai jamais pensé ! Je ne sais pas si cela est possible avec la magie, mais c'est tout de même amusant d'y réfléchir. Quel âge a votre fille ?
- Déjà sept ans, répondit Tanda. Il me semble que je la tenais encore dans mes bras hier soir. »
Yuka voyait le très fort attachement qu'il avait envers sa fille. Tanda était attentif, minutieux. Il se souciait toujours des autres avant lui. Une qualité valorisée, mais ayant une lame à double tranchant. C'était typique des médecins et guérisseurs.
« As-tu appris les arts martiaux et le maniement de la lance à ta fille en guise d'héritage ? demanda Yuka.
- Oui, affirma Balsa. Étrangement, Alika n'a jamais été attiré par la médecine, au grand dam de Tanda. Elle a toujours voulu être comme moi et avoir une lance.
- Une lance n'est pas un jouet, cependant.
- Je sais. Mais d'après Tanda, Alika a une âme Kanbalese. Nous croyons fortement que sa plus récente vie antérieure devait s'être passée ici même.
- Intéressant. Les enfants sont beaucoup plus ouverts à la dimension intangible. Mais si être comme "Maman" rend votre fille heureuse, alors je n'ai pas un mot à dire sur comment l'éduquer et ses passions. »
Le ragoût bien chaud était délicieux, surtout depuis que le froid mordant du soir était tombé. Ils mirent la table dans la cuisine et déposèrent les plats sur la table. Le salon étant séparé par un couloir de la cuisine, ils observèrent Alika qui semblait bien assoupit et ronflait légèrement.
« Devrait-on la réveiller ? demanda Yuka.
- Ça fonctionne toujours avec de la nourriture, sourit Tanda. Elle va un peu ronchonner au début, mais c'est normal. »
Tanda alla vers elle et frotta son dos. Alika grogna et tourna la tête comme un réflexe.
« Hey, ma puce, on va manger.
- ... Manger ? questionna-t-elle, son cerveau encore endormie.
- Oui. La nourriture est prête, tu vas aimer ça. Il y a de la viande. »
Elle leva la tête tranquillement, se redressa sur ses genoux et chercha Balsa des yeux. Elle vit Yuka et Balsa assissent à la table. Alika se leva et se dirigea vers la cuisine.
« Ouh, de la nourriture ! s'exclama-t-elle en faisant sursauter Yuka. J'avais faim !
- Mais... tu n'as mangé que des douceurs cuites tout l'après-midi et tu as encore faim ? s'étonna-t-elle.
- Alika est un estomac sur patte, l'aida Balsa, impossible de satisfaire sa faim. »
Elle sourit à sa fille qui avait déjà commencé à manger sans même oser demander ce que contenait le plat.
« Surtout s'il y a de la viande dans le plat, ajouta Tanda.
- Les hivers ici sont très durs. Si un jour elle décide de les expérimenter, je ne garantis pas qu'elle puisse répondre aux caprices de son estomac.
- Oh ! comment ça ?
- En automne et en hiver, lorsque les nuits deviennent plus longues, nous ne mangeons que deux repas principaux par jour. Un déjeuner très tard et un souper très tôt. La majorité des gens Kanbalese font ça pour économiser l'huile de leur lampe.
- Et tu fais ça, Tante Yuka ? demanda Balsa.
- Non. Enfin, ça dépend toujours. Du fait de ma profession, j'ai un salaire assez décent. Je suis raisonnable et parfois, je ne mange que lorsque j'ai faim ou en ressens le besoin.
- Maman m'a toujours appris à ne pas gaspiller la nourriture, sortit Alika en mettant une cuillérée de son plat dans sa bouche. Je n'arrêtais pas de penser aux gens de Kanbal... alors j'essaie de ne rien gaspiller.
- Mais tu n'es pas un fourre-tout non plus. »
Balsa et Yuka reprirent leur conversation concernant leur passé en commun, jusqu'à ce qu'il y ait confusion dans le dialogue. Yuka disait que Jiguro avait été tué par Yuguro – son plus petit frère – alors que Balsa disait qu'il était mort d'une maladie et qu'elle l'avait vu rendre son dernier souffle. Elle était à ses côtés lorsque c'était arrivé, en compagnie de Tanda et Torogai.
« Je confirme que Balsa dit la vérité, dit Tanda. Sinon, pourquoi mentirions-nous ? »
L'atmosphère de la pièce, qui était auparavant chaleureuse, devint alors froide et gênante.
« Balsa... se pourrait-il que l'intrigue ait été beaucoup plus loin qu'on le pense de prime abord ? murmura Yuka en regardant Balsa droit dans les yeux. »
Il commençait à se faire tard dans la nuit, mais Yuka et Balsa étaient trop agitées pour pouvoir dormir. Ce qui n'était pas le cas de Tanda et d'Alika. Tanda somnolait légèrement sur le divan et sa fille dormait déjà profondément contre lui. Il se réveillait plusieurs fois, entre temps durant une conversation en sursautant légèrement, se sentant coupable de dormir.
« Il s'est écoulé plusieurs heures depuis que la corne de minuit a soufflé. Nous devrions aller au lit bientôt, observa Yuka. Je sens que Tanda ne tiendra pas longtemps et Alika semble être partie depuis très longtemps au pays des songes.
- Tu as bien raison.
- Mon assistant, Kyo, et moi avons déjà préparé vos lits dans la chambre d'invité.
- Merci, c'est gentil. Je vais prendre des précautions prochainement, mais jusqu'à là, tu devrais dire au jardinier qui nous a vu de garder le silence, je ne voudrais pas te mettre dans le trouble.
- Qu'est-ce que tu es en train de dire là ? demanda Yuka, limite insultée.
- Oh rien, je veux juste prendre des mesures de sécurité avec tout ce qu'on s'est échangés.
- Tu es enceinte de cinq mois, ça m'étonnerait que quelqu'un veuille faire du mal à une femme enceinte, non ?
- Tu as raison, mais nous ne sommes jamais trop prudents. Bien, allons coucher ces deux-là. »
Tanda se réveilla encore et se redressa avec Alika dans les bras. Yuka les guida jusqu'à la chambre d'invité où toutes leurs affaires avaient été déposées et leur souhaita bonne nuit. Balsa déposa la lance de sa fille sous le lit en compagnie de la sienne et laissa Tanda l'habiller pour la nuit sans même qu'elle ne se réveille. Il la coucha dans le lit simple avant de se changer en même temps que son amie d'enfance, et prendre place sur le lit double qu'ils partageraient ensembles le temps du séjour.
« Ta Tante est vraiment sympas, dit-il.
- Oui. Je suis contente de voir que tout s'est bien déroulé. Bonne nuit Tanda.
- Bonne nuit, Balsa. »
* Pour ceux qui se demanderaient : je n'ai pas tout traduit de l'anglais au français la partie du chapitre où Yuka explique tout ce qui s'est passé avec Jiguro et le complot. Le chapitre aurait été bien trop long et je n'avais pas tout simplement pas la force de l'intégrer dans ma propre trame originelle.
