Update 2022

Kurasa no Moribito

Gardien des Ténèbres


Chapitre 5

Obscurité dans les Grottes

Trois semaines s'étaient écoulées depuis la perte de leur enfant. Balsa faisait doucement son deuil et avait accepté la réalité que son ventre vide, encore gonflé, donne l'impression qu'elle était toujours enceinte. Alika avait visité les différents endroits à proximité de la maison de Yuka sur le territoire Yonsa. Tanda avait eu un léger mal du pays, mais il comptait retourner à Yogo dans les deux prochains jours avant l'arrivée de la première neige. Pour l'instant, il faisait encore assez chaud pour voyager sans problème.

« Je sais que j'avais dit que nous reviendrions tous ensembles, dit Balsa en cherchant ses mots. Mais... j'ai vraiment besoin de rester plus longtemps ici, maintenant que... nous avons un ange qui veille sur nous. »

Tanda comprenait ce que Balsa disait. Il hocha légèrement la tête. Parfois, les femmes s'isolaient et disparaissaient complètement après avoir perdu leurs enfants. À Yogo, quelques semaines plus tard, elles pouvaient être vues, errant autour des montagnes dans des vêtements déchirés et en piteux état. Dans ces situations, les villageois disaient que « la fille avait été appelé par les montagnes ».

« Si tu restes au village, cloîtré chez toi, c'est comme si tu ne peux pas respirer, avait dit Torogai. Seulement cueillir des herbes et des fleurs sauvages dans les montagnes, changer d'air et d'environnement, peut apaiser ton cœur. »

Balsa n'avait pas été appelé par les montagnes, mais Kanbal était un pays montagneux et elle était en deuil. C'était une étrange corrélation en soi. Ils s'argumentèrent un peu pour savoir qui conserverait la boîte de Kasem, mais Tanda préféra la lui laisser pour que Balsa observe le portrait de leur fils lors de crise de nostalgie et se stabilise émotionnellement. Alika voulait rester chez Tante Yuka également et il ne l'empêcha pas de rester avec Balsa jusqu'à leur retour à Yogo.

« Alika et moi allons revenir au printemps prochain, dit Balsa alors qu'ils se mettaient en selle, pour ramener Tanda jusqu'aux portes officielles des voyageurs, aux limites de Kanbal. Je te promets de ne pas te faire attendre deux ans.

- Je te fais confiance, sourit-il. Je sais être patient. »

Ils quittèrent le territoire Yonsa, traversa le territoire Yonro pour atteindre la ville dans laquelle leur voyage avait commencé. Tanda avait assez de vivres pour tenir jusqu'à son retour au refuge. Alika donna un gros câlin à Tanda et Balsa finit avec un baiser sur les lèvres, lui demandant de rester prudent sur la route.

Il y eut un petit silence lorsque le cheval de Tanda s'éloigna de la capitale avant de disparaître au loin. Alika regarda sa mère et prit sa main : la douleur de la perte de son petit frère faisait encore comme un nœud et à la fois un vide dans le ventre de Balsa. Jiguro se pencha proche d'Alika et lui caressa la tête.

« J'ai un petit devoir à accomplir ici, lui dit-il.

- Quand est-ce que tu vas revenir ? demanda Alika par télépathie.

- Laisse-moi quelques temps. Je ne t'abandonnerai pas ni ne te remplacerai. Je dois aller au cœur des montagnes Yusa pour remplir un devoir particulier. Motoko te veillera avec Nahoko.

- Hum... d'accord. Mais tu reviendras pas pour dormir avec moi, chaque soir ?

- Non.

- D'accord... Sois prudent. »

Il frappa du sol sa lance et mit son bras par-dessus sa poitrine : c'était un serment solennel en tant que lancier. Il s'éloigna et s'évapora de sa vision.

« Qu'est-ce qu'on fait Maman ? demanda Alika.

- ... J'aimerai aller à un endroit en particulier.

- Où ça ?

- Tu le sauras quand nous y serons.

- Et on fait quoi de notre cheval ?

- J'ai l'intention de le passer à un marchand Yogoese, pour qu'il puisse le ramener à Yogo avec les indications que j'aurai écrites sur un papier.

- On va retourner chez Tante Yuka à pieds ?! s'exclama-t-elle.

- Pourquoi pas ? On va changer un peu de routine. Et souviens-toi : j'ai pris une monture en guise de transport sécuritaire pour quand j'étais enceinte. Et comme je ne le suis plus, hé bah, je préfère que notre monture rende service à quelqu'un qui en a le plus de besoin. »

Balsa alla voir un palefrenier et lui laissa le cheval de Kokku avec le prix de location et les indications pour que les marchands Yogoese qui comptaient retourner à Yogo puissent ramener la bête chez son propriétaire d'origine.

Alika suivit sa mère sans demander plus d'explications lorsqu'elles prirent une route inconnue. Une chose était certaine pour elle : ce n'était aucunement le chemin qui menait à Tante Yuka et le territoire Yonsa. Elles étaient hors de la ville de Kanbal et longeaient le flanc de la montagne.

L'été chaud et sec avait commencé à faire estomper le feuillage vert. Dans un mois, les flancs de la montagne seraient couverts des flamboyantes couleurs d'automne. Elles se tenaient maintenant sur le plateau rocheux à côté d'une grotte. Un courant se précipita hors de la bouche de la grotte et retentit dans un bassin en bas de la falaise, enveloppant les deux guerrières dans un picotement d'eau douce. C'était maintenant le crépuscule.

« C'est quoi cet endroit ? Pourquoi on passe pas par l'entrée de la capitale ? demanda Alika. Il fait sombre. J'en ai la chair de poule...

- Je connais le chemin. Le terrain montagnard de Kanbal suit les contours des montagnes Yusa, ''la chaîne mère''. En vérité, ces montagnes cachent un labyrinthe de grottes profondes. Les parents mettent constamment en garde leurs enfants de rester en dehors des grottes, leur racontant l'histoire de l'obscurité qui règne de cet endroit, qui sont gouvernées par le Roi de la Montagne et le terrible hyohlu, gardien de ce royaume souterrain.

- Le hyohlu ? Qu'est-ce que c'est ?

- Le gardien des ténèbres. Je te raconterai plus tard.

- On ne va pas passer par là, si ?

- Oui. Ceci dit, nous aurions pu retourner chez Tante Yuka par la porte officielle, mais je voulais revenir dans cette même grotte.

- Pourquoi ?

- ... À cause de ce que tu appelles si souvent ''l'intuition''. Et aussi, pour faire face à mon passé. J'ai traversé une seule fois cette grotte quand j'avais six ans... et je ne suis plus jamais retournée à Kanbal par la suite. »

Malgré tout, depuis sa plus tendre enfance, Balsa trop avait appris à craindre les grottes, et pourtant, elle avait survécu à d'innombrables batailles par la force et le courage seulement. En ce moment-même, elle ressentait la terreur familière grimpée dans son estomac alors qu'elle se tenait avant l'ouverture sombre avec sa fille. Elle n'en fit rien paraître, afin de ne faire stresser Alika encore plus. Elle était son guide après tout.

« Tu es nerveuse, comprit sa fille.

- Oui... je ne peux rien te cacher. J'ai toujours été effrayée par les grottes, et pourtant, c'est le seul moyen d'y remédier.

- Ça ira bien, je suis avec toi. »

Balsa rouvrit les yeux, prit une grande respiration et la main de sa fille.

« Hé bin ? Allons-y. »

D'un pas synchronisé, elles entrèrent dans la sombre grotte. La lumière derrière elles diminua à un point minuscule avant de complètement disparaître. Malgré tout, elles continuèrent lentement à marcher, les yeux grands ouverts tout en gardant à portée une main sur le mur rocheux et caverneux de la grotte.


Alika se pressa contre Balsa. Étant d'une sensibilité aigüe aux énergies intangibles, sa nervosité était très dure à gérer. Le moindre mouvement que faisaient les âmes défuntes attirait son attention de tous les sens tous les côtés. Il lui semblait même qu'ils la frôlaient.

« On ne doit jamais emmener de la lumière dans les grottes. Le hyohlu déteste le feu. Si tu apportes une torche ou une lanterne, ils sentiront l'odeur et viendront te traquer. La seule manière de sortir d'ici vivant et sauf est de marcher lentement en touchant la roche.

- On peut parler ?

- Bien sûr. Mais ne pas crier.

- Pourquoi crierai-je ? Je me sens si étouffée...

- Tout va bien. Je sais que tu ne crieras pas. Je me sentais autant oppressée à ton âge.

- Continue de me parler, Maman. »

Balsa sourit.

« Comme dit plus tôt, les parents mettent constamment en garde leurs enfants de rester en dehors des grottes. Mais malgré ces avertissements, il y a fort à parier que tous les enfants Kanbalese se sont au moins une fois aventuré un petit peu à l'intérieur d'une d'entre elles dans leur vie.

- Même toi ?

- Oui, même moi. Mais je n'ai jamais été aussi loin; peut-être à un mètre de profondeur de l'entrée, rien de plus. La roche proche de la surface est du calcaire, et si on va plus loin, bientôt il laissera place à une pierre lisse blanche, l'hakuma. Un morceau d'hakuma est l'insigne le plus élevé de courage chez les enfants Kanbalese, car il démontre que le porteur de ce morceau de pierre a disparu dans l'obscurité, au-delà de la portée de la lumière du jour. Toutes les quelques années, un ou deux enfants se faufilant dans les grottes ne sont jamais revenus. Peut-être qu'ils ont été mangé par le hyohlu; c'est que leurs parents disent. Ou peut-être tout simplement ont-ils perdu leur chemin dans le labyrinthe complexe de tunnels. Mais je sais que la plupart se sont égarés par mégarde. Le hyohlu ne mange pas vraiment les enfants... les adultes disent ça pour inciter les enfants à ne pas s'aventurer ici.

- Comme la troisième porte à droite dans la Grotte des chasseurs.

- Exactement. »

La main d'Alika se serra davantage à la sienne.

« Le hakuma blanc lisse va finalement laisser place au lyokuhaku, une pierre précieuse verte laiteuse.

- Est-ce que je pourrais en récupérer une de chaque ? Pour prouver mon courage aux autres enfants Kanbalese ?

- Nous verrons bien. Tu sais Alika, une légende dit que si un voyageur va assez loin dans la grotte, il peut réussir à trouver le palais du Roi de la Montagne, qui crée soi-disant, le joyau le plus précieux de Kanbal : le luisha, une pierre bleue lumineuse.

- Elle brille dans le noir ?

- Oui. C'est la gamme de pierre la plus précieuse à Kanbal, celle qui permet également la survie de mon pays natal.

- ... C'est comme les colliers que Niisan nous a donné, alors !

- Exactement. »

Quand elles avaient reçu leurs récompenses, Chagum avait offert son premier collier à Balsa comme cadeau et Alika avait reçu le deuxième – qui était la seconde boucle d'oreille de la Seconde Impératrice. Alika dormait toujours avec, se baignait avec, refusant catégoriquement de le retirer.

« Nous sommes proches de la sortie ? questionna-t-elle.

- Pas encore. Ça prend une journée complète traverser la grotte dans l'obscurité.

- Je suis fatiguée d'être dans le noir...

- Même en ma compagnie ?

- Ça, non. »

Balsa acquiesça un sourire. Plus elles avançaient dans l'obscurité, plus l'air se comprimait dans leurs poumons.

« Respire plus lentement, conseilla-t-elle à sa fille.

- D'accord. »

Elles continuèrent de s'enfoncer dans les ténèbres. Le torrent de la rivière qui rugissait continuellement dans leurs oreilles diminua graduellement. Leur respiration sembla également plus lourde. Alors qu'elles s'apprêtaient à tourner au coin, une odeur mordante de fumée leur prit au nez.

« Ne pas emmener de feu dans la grotte, répéta Alika. »

Un cri les ramena à la réalité. Une plainte sans paroles rebondit sur les murs, faisant écho à travers les grottes – une voix d'enfant, forte et aiguë. Déposant son sac sur le sol avec celui de sa fille, Balsa empoigna sa lance et courut précautionneusement sur le chenal dans la noirceur en continuant de serrer solidement la main de sa fille. La grotte labyrinthique déformait les sons, rendant difficile la localisation des cris. À la prochaine branche, cependant, elle vit une lumière et sprinta vers elle en prenant soin de se rappeler le chemin du retour, Alika sur ses talons avec la vitesse que lui permettaient ses petites jambes d'enfant.

Les yeux de Balsa s'étant accoutumés à la noirceur, la lumière de la torche semblait briller comme en plein jour, reflétant la couleur blanche des pierres hakuma d'une brillance qui illuminait toute la caverne. Un rayon de lumière siffla dans l'air et frappa la torche, étouffant la flamme. L'obscurité revint, mais pas avant que la scène ne s'imprime d'elle-même dans l'esprit de Balsa : un garçon tenant une torche, dos contre le mur et derrière lui, une fille recroquevillée sur le sol. La fumée provenant de la torche éteinte arriva à leur odorat alors qu'elle se dirigeait à l'endroit où elle avait vu le garçon. Sa respiration saccadée lui indiqua qu'il était toujours en vie. Comme elle ne sentait pas l'odeur de sang, elle était tout à fait certaine qu'il était sain et sauf. Balsa retira la main de sa fille de la sienne. Alika prit instantanément sa ceinture à la place pour pouvoir se guider. Balsa, de son autre main, tenait sa lance. En tâtant l'obscurité, elle agrippa l'épaule du garçon. Il sursauta.

« Ne crie pas, murmura-t-elle sévèrement. Dis-moi ce qui s'est passé.

- Ma so-sœur... le hyohlu... »

Balsa se tourna en direction de la petite fille. Quelque chose qui rôdait dans la noirceur passa juste à côté d'elle. Alika se plaqua de son mieux contre sa mère en tremblant, comme si elle voulait se fusionner à elle. Quelque chose d'inquiétant. Oscillant sa lance vers celle-ci, Balsa expira lentement. Le calme venait toujours avant le combat et l'adrénaline faisait un bond dans ses veines, rétrécissant le monde à un rien sauf à elle-même et à son ennemi. Perçant le combat même dans les ténèbres, elle crut apercevoir une pâle et phosphorescente lumière bleue. Gardant ses yeux bien ouverts, elle bougea son regard silencieusement sur le côté jusqu'à ce qu'elle voit une forme bleuâtre brumeuse. Alors c'est ça un hyohlu, pensa-t-elle. Elle se sentait glacée jusqu'au cœur.

Alika cligna des yeux et observa sa mère.

« J'ai déjà fait ça, il y a longtemps, murmura Balsa.

- Maman... ?

- Désolée, j'ai juste... eu drôle de sentiment en faisant face au hyohlu...

- Ah ? »

Elles entendirent un faible gémissement derrière elle – la fille. Bougeant précautionneusement vers le son, elle chercha l'enfant.

« Tout va bien, maintenant. Le hyohlu est parti. Es-tu blessée ?

- Mes pieds..., répondit-elle entre deux sanglots. »

Alika sentit l'énergie du garçon approcher, incertain. Sa main bougeait dans le noir et il toucha enfin l'une des leurs deux têtes, enfin... pas la tête de Balsa, mais celle d'Alika. S'il y avait eu de la lumière, elle lui aurait sans doute affiché sa tête agacée.

« Hey, garçon, grogna-t-elle au grand étonnement de sa mère et profitant de l'occasion pour parler Kanbalese. Tu touches ma tête. »

Elle prit sa main et la posa sur le bras de sa mère.

« Ça, c'est ma Maman... votre sauveur... »

Balsa guida le garçon vers la fille.

« Gina, est-ce que tu vas bien ? demanda-t-il.

- Kassa ! pleura la fille.

- Tout va bien maintenant, répéta Balsa. Mais sortons d'ici. Je prendrai soin de ta sœur. Agrippe la fin de ma lance et suis-moi rapidement. »

Le garçon aida sa sœur à monter sur le dos de Balsa. Alika retint toute jalousie. Se souvenant du chemin qu'elle avait utilisé pour les trouver, Balsa retourna à l'endroit où elle avait déposé leurs sacs. Par le temps qu'ils prirent pour sortir de la grotte, la lune s'était déjà levée dans l'ouest du ciel. Au dehors, l'air de la nuit les enveloppait, étonnamment froid avec l'odeur de la neige. Le vent soufflait vers le bas des monts de neiges éternelles de la rangée mère Yusa.

« Er... »

Le garçon regarda Balsa, son visage faiblement éclairé par la lune. Une tête plus petit qu'elle mais solidement bâtit, il devait avoir entre quatorze et quinze ans. Sa tunique en peau de chèvre tannée était marquée d'un logo qui indiquait qu'il était membre de la classe guerrière, tout comme le large couteau qui était suspendu dans le dos de sa ceinture en cuir épais.

« Merci, dit-il de sa voix rauque, comme si elle venait de changer.

- Oui, bien, nous avons juste été chanceux de sortir ici en vie, répondit Balsa avant d'ajouter sévèrement : comment peux-tu être aussi stupide ? Prendre ta petite sœur dans la grotte pour tester ton courage ! Un jeune homme comme toi avec le droit de porter un poignard – tu aurais dû le savoir bien avant. Elle aurait pu être tuée ! »

Il la regarda, surprit.

« Non, vous avez totalement faux ! intervint sa sœur. Je suis celle qui est allée pour prendre une pierre. Pas mon frère. »

Sa voix était étonnamment stable et ferme. Balsa avait assumé qu'elle avait seulement dix ans mais en se corrigeant, elle se dit qu'elle devait avoir douze ans, voire même treize ans.

« Il y a un garçon dans notre village qui est trop coincé et têtu – il n'arrête pas de se venter à propos du "comment" il est de la lignée des chefs du clan et rit de nous. Il nous a dit que si nous allions dans la cave pour prendre une pierre, nous n'en sortirions jamais en vie parce que nous sommes justes une branche secondaire de la famille. C'est pourquoi je l'ai fait. »

Balsa réprima un sourire.

« Je vois. Maintenant, je comprends pourquoi tu l'as fait. Mais il reste que ce n'est toujours pas sans risquer votre vie. Vous n'auriez jamais dû sous-estimer la grotte. Vous êtes presque morts cette nuit. »

Les deux adolescents ne dirent rien, comme s'ils se souvenaient de la terreur engendrée par le hyohlu. Gina s'agrippa à Balsa.

« Ne retournez pas dans la grotte, vous avez compris ? »

Ils acquiescèrent docilement.

« Bien, ceci est maintenant réglé. Est-ce votre village proche d'ici ?

- Oui, je suis Kassa, fils de Tonno du clan Musa et voici ma sœur Gina. »

Alika retint tout commentaire sur le nom Musa.

« Excusez-moi, mais êtes-vous des étrangers ? demanda Kassa avec hésitation.

- Pardon ? questionna Balsa.

- Vous êtes habillées comme des personnes provenant du Nouvel Empire de Yogo, enfin, un peu... et la façon de vous parler, hé bin...

- Non, je suis née à Kanbal, mais je suis partie longtemps en voyage. »

Elle se perdit un peu dans ses pensées, se disant qu'elle devait être prudente à partir de maintenant, même si Tanda était reparti à Yogo.

« Vous êtes Kassa et Gina, n'est-ce pas ? Je voudrais que vous me fassiez une faveur. »

Kassa hocha la tête, prêt à l'écouter.

« Ne dites à personne que vous m'avez rencontré dans la cave avec cette enfant, dit-elle en pointant Alika.

- C'est la vôtre ?

- Oui. »

Il regarda sa lance au manche ambré d'un air dubitatif.

« Elle est jeune, trop même, pour porter une lance...

- Certain possède le talent. Je te rassure, je ne l'ai pas kidnappée, rit-elle alors qu'Alika la regarda, indignée.

- Maman !

- Je sais, trésor. Bref, tu peux dire à ta famille que tu as sauvé Gina par toi-même. »

Il faisait trop sombre pour voir clairement son expression, mais Balsa sentit que Kassa semblait troublé.

« Nous ne pouvons pas le dire à nos parents ? demanda Gina, toujours perchée sur le dos de Balsa. Si vous venez avec nous, je sais qu'ils voudront vous rencontrer et vous avoir pour un repas. S'il vous plait, venez avec nous.

- Merci beaucoup, mais je ne peux vraiment pas. Je suis en voyage pour faire pénitence pour sauver l'âme de mon père adoptif. Si j'accepte toute hospitalité de votre famille, mon acte n'aura aucun effet. Vous savez ça, n'est-ce pas ? Alors s'il vous plait, ne dites à personne que je vous ai aidé. À partir d'ici, pouvez-vous retrouver votre maison ?

- Oui.

- Bien... Oh, aussi, par la même occasion, qu'as-tu fait de la torche ?

- Je l'ai toujours avec moi, mais elle a été étouffée. »

Après une courte analyse de la torche, Balsa se baissa et aida Gina à grimper sur le dos de Kassa. Puis, elle prit les pierres de sillex dans son sac pour rallumer la torche avant de leur remettre.

« Ça ira bien jusqu'à ce que vous retourniez chez vous ?

- Oui, répondit Kassa alors qu'ils acquiescèrent.

- Bien. »

Kassa avait un visage enfantin et l'air peu sûr de lui, mais Balsa pouvait dire qu'il était un jeune homme sérieux qui se souciait du bien-être sa sœur. Gina avait la peau sombre et ses cheveux tressés étaient bouclés sur le dessus de sa tête. Bien qu'il restait encore une trace de peur dans ses yeux, ses lèvres fermement serrées trahissaient une forte volonté.

« Je suppose que c'est le temps des au revoir, maintenant, dit-elle. Je ne pense pas que vous pourriez me dire quel est le chemin le plus rapide pour me rendre au marché le plus proche ?

- Ce serait Sula Lassal, dit Kassa, c'est à une trentaine de Ion ici – ce que vous appelez une heure de marche par la route, au bas de la vallée. C'est le plus grand lassal en territoire Musa, alors vous verrez beaucoup d'auberges. »

Balsa les remercia, soulagée et reprit la main de sa fille avant de se séparer d'eux. Elle n'avait pas l'intention de dormir dans une auberge cette nuit. Elle dormirait dehors dans un petit campement et attendrait quelques temps après le lever du soleil pour se montrer quand le peuple se lèvera et ira travailler. Elle devait aussi aller au marché pour acheter quelques vêtements locaux si elle désirait passer inaperçue. Elle n'avait pas pensé aux vêtements auparavant comme elle était en vacance avec Tanda et qu'il était clair qu'ils étaient des visiteurs, donc, plus d'indulgence. Mais depuis la perte de son fils, Balsa devait changer d'atmosphère et avait choisi de rester à Kanbal pour apaiser la vague d'injustice, de colère et de peine qui consumait son cœur.

« Ça veut dire quoi faire pénitence, Maman ? Tu es en punition ?

- Non, mon ange. Faire "pénitence", ici à Kanbal, signifie que les gens croient que ceux qui sont morts sans réparer leurs torts deviennent des esclaves éternels servant le Roi de la montagne, celui qui gouverne les mystérieuses terres souterraines. Leur seul espoir de se sauver est qu'une personne vivante quitte sa maison et sa famille pour se promener et faire de bons gestes pour se laver de leur péché. Mais les gens qui font pénitence pourraient aussi bien porter un bandeau de couleur rouge ou même enfiler des vêtements de sexe opposé.

- Ce qui expliquerait nos lances ?

- En partie.

- Et nos ceintures et pantalons ?

- En partie, je présume. Mais c'est autant féminin que masculin. On va dormir ici jusqu'à demain matin.

- J'ai froid... pourquoi on ne peut pas prendre une auberge ?

- Parce que vu l'heure qu'il est, et la rencontre de Kassa et Gina dans les grottes, il peut y avoir des problèmes à l'avenir.

- Ah bon ?

- Maintenant, trêve de bavardage, colle-toi contre moi et repose-toi. »

Alika soupira et se colla contre sa mère. Jiguro n'était pas revenu, mais Motoko veillait sur elle.


Le marché Sula Lassal reposait au bas d'une vallée en forme de bol. À peu près trente petits marchés étaient enlignés dans le carrefour où les deux voies principales se rencontraient. Selon les dires de Kassa, c'était le plus grand marché du territoire Musa, mais pour un voyageur expérimenté comme Balsa, cela semblait étonnamment petit. Alika ne voyait aucune différence avec celui du territoire Yonsa et la capitale.

Même si Balsa avait espéré passer inaperçue, elle était remarquée parmi tous les marchands du clan Musa. Tous les yeux la suivaient quand elle passait devant les kiosques. En même temps, Alika tenait aussi une lance pour son très jeune âge, ce qui accentuait le nombre d'yeux sur elles. Au final, Balsa arriva à trouver un marché qui vendait des vêtements à bon prix. Elle montra quelques vêtements à Alika qui regardait particulièrement les robes Kanbalese aux manches longues de couleur rose et mauve. Le vendeur les regardait un peu suspicieux mais dès qu'Alika le regarda droit dans les yeux pour analyser son énergie, il se surprit à lui trouver un certain charme.

« Vous ne voulez sûrement pas ceux-là ? Ce sont des vêtements d'hommes.

- Je suis en voyage pour faire pénitence. Je veux des vêtements d'hommes, dit Balsa.

- Ah je vois, dit-il surprit, son expression éberluée redevint douce. Je suis désolé de l'entendre. Et d'où venez-vous ? »

Elle pressa Alika contre elle en remarquant que les marchands voisins faisaient l'effort d'écouter ce qu'elle disait. Balsa décida alors d'en dire juste assez pour satisfaire leur curiosité.

« Je viens du Nouvel Empire de Yogo, mais je suis née à Kanbal. Mon père adoptif m'a emmené à Yogo quand j'étais plus jeune et j'ai grandi là. Il a commis un crime à Yogo, alors j'ai décidé de revenir ici pour faire pénitence... mais s'il vous plait, ne m'en demandez pas plus que ça.

- Ah non, non. »

Il se dépêcha d'agiter sa main hâtivement sur son front.

« C'est juste que la marque sur votre lance est identique à celle du Chef du Clan et je pensais que vous aviez un lien de parenté, considérant que vous êtes habillés comme une personne venant d'une autre contrée et tout. »

Surprise... pensa-t-elle. Elle fit semblant d'être poliment surprise.

« Vraiment ? Je ne savais pas qu'il y avait un autre clan avec une marque similaire. C'est intéressant, mais cette lance est un souvenir de mon père et je ne pense pas qu'il fasse partie du Clan Musa.

- Vraiment ? Alors je suppose que vous avez raison. Il pourrait bien y avoir d'autres clans avec le même dessin. Mais là, je deviens indiscret... Cet habit avec les bottes est cinquante nal. Je vous donne la ceinture gratuitement puisque vous faites pénitence.

- Prenez-vous de l'argent Yogoese ?

- Bien sûr. Des marchands Yogoese viennent souvent pour acheter de la fourrure à ce temps-ci de l'année. »

Il regarda les queues en fourrures accrochés à la taille d'Alika.

« Une pièce d'argent Yogoese, un lugal, équivaut à cent nal.

- Hey vous ! dit haut et fort une marchande qui écoutait. Ne le laissez pas vous escroquer parce que vous faite pénitence, vous entendez ? Ça devrait être cent dix nal ! »

La clientèle éclata de rire. Alika commençait à se fatiguer. Heureusement que sa mère parvenait à conserver son sang-froid et surtout, une touche d'humour au second degré.

« Je n'étais pas en train de l'escroquer. Je lui disais que j'échangeais de l'argent Yogoese à mon marché ! rétorqua-t-il avant de faire un clin d'œil à Balsa. Alors à ce sujet ? Pendant que vous êtes ici, pourquoi ne pas acheter ce manteau de laine ? Je vais vous donner beaucoup pour une seule pièce d'argent Yogoese. Si vous êtes partie depuis un moment, peut-être avez-vous oubliez, mais les hivers viennent rapidement et le froid est assez mordant pour vous glacer jusqu'à la moelle. Ce kahl est tissé à Kanbal des fourrures des chèvres. Leurs huiles naturelles garde au sec de la pluie et éloigne les insectes. »

Balsa sourit et dit qu'elle le prendrait. Alika, qui ne disait pas un mot depuis le début des achats, pointa la robe rose qu'elle ne cessait d'observer et sa mère la prit pour les achats qu'elle faisait. Maintenant, sa fille possédait deux robes souvenirs.

« Auriez-vous le même kahl, mais pour les enfants ?

- Bien sûr. Il est peut-être un peu trop grand pour sa taille actuelle, mais je pense que ça devrait faire l'affaire.

- Elle grandira, je peux vous l'assurer. En retour, pouvez-vous m'échanger une autre pièce d'argent pour moi ? Un cent nal devrait faire l'affaire.

- Attendez, je vais regarder pour voir si j'en ai assez. »

Il ouvrit sa boîte et compta avant d'échanger les pièces.

« Merci. »

Alika l'aida à porter les paquets. Elles n'avaient pas marché très loin quand une délicieuse odeur flotta dans l'air – les losso profondément frit. Balsa acheta des lossos avant d'aller s'asseoir sur un banc près d'un groupe de marchands qui avaient déjà commencé sur leur déjeuner. Elle fit part à Alika de ses plans pour la journée : louer un petit cheval, comme elles avaient remis le premier à la capitale et retournerait voir Tante Yuka.