Update 2022

Kurasa no Moribito

Gardien des Ténèbres


Chapitre 8

Mal du Pays

Quand Shozen vit qu'Alika avait le poignet gauche enveloppé dans un bandage, il en profita pour se moquer d'elle.

« Comme ça, t'as fini par te faire battre ? ricana-t-il.

- Je suis seulement mal tombée, répliqua-t-elle sans lui jeter un œil, ne quittant pas son livre des yeux. »

- Oh ? »

Amaya arriva et poussa Shozen d'un coup de hanches.

« Dégage un peu, Shozen-le-jaloux, répliqua-t-elle. Laisse Alichoue' tranquille.

- T'as vu son poignet ?! Maintenant, si on a à combattre, elle pourra pas gagner. Elle a eu de la chance, c'est tout. »

Il se figea quand il sentit le regard noir d'Alika contre lui. Elle utilisait les énergies et la magie pour s'imposer dans la classe. Bien que Shozen ne fût pas dans les énergies, il sut qu'il fallait qu'il arrête de déconner avec elle. Trop fier, il ne baissa pas la tête et tourna les talons.

Amaya avait choisi de raccompagner Alika chez Yuka. Elle en avait averti ses parents le matin même. De plus, elle voulait qu'elles étudient et fassent leurs travaux scolaires ensembles; c'était beaucoup plus facile de mémoriser les notes. Alors qu'elles marchaient, un animal attira l'attention d'Alika.

« Ce sont des chèvres ? demanda-t-elle à Amaya. »

Son amie suivit la direction pointée du doigt.

« Oh ! oui. Avec elles, ce sont les bergers et ils s'occupent principalement des chèvres et des yaks.

- Est-ce qu'on peut aller les voir ?! demanda Alika, les yeux pétillants.

- Oui, viens. »

Parmi les petites chèvres de tailles normales, il y en avait quelques-unes qui étaient plus grandes. Alika remarqua aussi que les personnes étaient de petites tailles à la peau foncée.

« Ce sont eux les bergers ?

- Exacte, sourit Amaya. Ici à Kanbal, les bergers sont des personnes de petites tailles. Ils élèvent les chèvres dans les prairies, dans des fermes ou dans les alpes. Je le connais ! Bonjour Loulou ! »

Le berger leva la tête en voyant Amaya. Alika fut surprise de voir qu'ils étaient presque de la même taille. C'était un adulte.

« Tiens, bonjour Amaya ! Tu nous emmènes une amie aujourd'hui ?

- Oh, oui. Je te présente Alika. Elle a vu les chèvres.

- Enchanté Alika, je suis Loulou.

- Bonjour, sourit Alika. »

Elle vit un plus petit berger chevaucher le dos d'une des grandes chèvres de Kanbal. Son côté aventurier prenant le dessus, Alika avait très envie de l'imiter.

« Monsieur Loulou, il y a un enfant sur le dos d'une chèvre énorme.

- C'est une chèvre de montagne. Elles sont plus grandes que les chèvres d'élevages.

- J'aimerai monter sur son dos, moi aussi ! »

Amaya jeta un œil surprit à Loulou.

« Ma foi, ce n'est pas courant de chevaucher le dos des chèvres, commenta le berger. Mais comme tu sembles très intéressée, je peux te donner la chance de faire un essai. »

Loulou siffla une sorte de mélodie à l'enfant qui approcha la chèvre d'Amaya et d'Alika. L'enfant descendit alors qu'Alika retira son sac d'école de son dos.

« Je vous présente mon fils, Momo, sourit Loulou. Momo, est-ce que tu voudrais montrer à Alika-Chan comment on monte une chèvre ? »

Momo allait donner les explications de comment monter sur le dos de la chèvre, mais Alika fut plus rapide que lui. Malgré son poignet gauche fracturé, elle n'écouta pas les recommandations de sa Tante Yuka. Elle empoigna la fourrure de l'animal par le cou et sur son dos avant de se hisser comme une experte sur son dos, à cru comme en équitation, ignorant totalement la douleur dans son poignet, trop excitée de ce qu'elle expérimentait présentement.

« Oh si seulement Maman pouvait me voir ! s'exclama Alika.

- ... Ton amie est étonnamment agile, commenta Loulou à Amaya. Peut-être devrais-tu essayé un jour.

- Je l'ai déjà fait, rit Amaya. »

Le fils de Loulou guida la chèvre, afin qu'elle ne s'énerve pas et finisse en rodéo improvisé. Alika n'avait pas du tout envie de descendre de l'animal, mais elle sentait que si Amaya et elle ne revenaient pas bientôt chez Tante Yuka, cette dernière finirait par s'inquiéter. Elle remercia les bergers et rentra à la maison. S'emportant dans ses récits, Amaya finit par dire à Yuka qu'Alika avait chevauché une chèvre malgré son poignet cassé. La fille de Balsa ne crut jamais voir le visage paisible et doux de sa grande tante devenir aussi sévère. Yuka mit ses mains sur ses hanches.

« Alika, je t'ai dit qu'il fallait que tu ménages ton poignet, la gronda-t-elle.

- Mais-mais... Maman fait la même chose avec Papa ! se défendit Alika.

- Balsa fait la même chose avec Tanda quand elle est blessée ?

- Oui... »

Pas étonnant qu'elle ne sache pas comment récupérer et prendre ça tranquillement, pensa Yuka.

« Hé bien, jeune fille, c'est une très mauvaise habitude et je déconseille de faire ça.

- Pourquoi ?

- Parce que même si ton corps guérit physiquement, les os et les muscles blessés ne guérissent pas aussi vite. Si tu ne permets pas à ton poignet de guérir comme il se doit, tu pourras garder des séquelles et ne plus le bouger comme avant. »

Cette révélation jeta un froid sur l'attitude tantôt joyeuse et déterminé d'Alika. Elle prit son poignet gauche dans sa main droite et fit une moue. Lorsque Yuka fit sa tournée pour les patients, Amaya se rapprocha de son amie.

« Désolée, Alichoue'... c'est de ma faute. J'ai trop parlé et je t'ai dénoncée sans le savoir. Pardon. »

Alika fit un sourire réconfortant à son amie.

« C'est pas grave... Tante Yuka a raison. J'aurai pas dû. Papa aussi se fâche de la même manière quand Maman n'écoute pas ses conseils.

- Je devrais me montrer plus prudente...

- T'as pas à t'en faire. »

Elle la prit dans ses bras et Amaya en profita pour lui donner un petit bisou sur la joue, furtivement.


Lorsqu'Alika n'eut pas d'école cette journée-là, Yuka l'emmena pour rendre visite à l'aîné du clan Yonsa, Laloog. L'enfant avoua qu'elle était un peu nerveuse, mais Yuka la rassura en lui disant qu'elle convainquait de jour en jour Laloog comme quoi Balsa était réellement la fille de Karuna, son frère aîné défunt.

« Laloog est très respecté de tous les clans, car il a assisté à la toute dernière Cérémonie des Remises. Il se fait vieux, alors on doit ménager ses forces.

- Est-ce qu'il veut me rencontrer ?

- J'ai été le soigner à chaque jour depuis que Balsa a été arrêtée et que tu allais à l'école. J'essaie vraiment de le convaincre que ma nièce est encore bel et bien avec nous, vivante et de la sauver. »

Elles montèrent sur Lakota pour se diriger vers la place du chef. Elles entrèrent dans la demeure et Yuka demanda à revoir Laloog. Le jeune garde cogna à la porte, mais il fallut à Laloog quelques minutes pour pouvoir bouger et répondre.

« Mmmh ?

- Maître Laloog, Maîtresse Yuka de la maison de guérison est ici à nouveau, mais cette fois-ci, avec une enfant.

- Faites-les entrer, soupira-t-il. »

Entendant le jeune garde reculer, Laloog regarda d'un air morose le feu. Dernièrement, il rêvait sans cesse de son fils aîné, Taguru, et cela ne pouvait être dû qu'aux nouvelles inquiétantes que Yuka lui avait apportées récemment. Ses paroles avaient réactivité la douleur qu'il pensait avoir enterrée avec le temps. Mais si ce qu'elle disait était vrai...

Au moment où il l'avait vu, il y a de cela six jours exactement, il avait été rempli d'appréhension. Rien ne déstabilisait Yuka, pas même quand elle avait dû couper le bras d'un patient pour l'amputer. Laloog avait souvent pensé que si elle avait été un homme, elle aurait été un guerrier hors pair. Pourtant, elle s'était précipitée dans sa chambre avec ses cheveux en désordre et la peur avait immédiatement confirmé ses soupçons. Le saluant superficiellement, elle l'avait regardé avec détermination, les yeux étincelants, avant de se lancer dans son récit absurde.

De penser que la fille de Karuna était encore en vie...

Bien sûr, Laloog ne l'avait pas cru au début. Il avait essayé de convaincre Yuka que la femme devait avoir été l'amante de Jiguro, ou qu'elle avait été manipulée pour répondre aux propres desseins de la femme. Mais Yuka s'était esclaffée bruyamment et avait secoué la tête.

« C'était Balsa. Vous l'aurez aussi reconnue, si vous l'aviez vu ! »

Laloog n'avait vu Balsa qu'une seule fois, il y a très longtemps, quand Karuna, de retour de la capitale, avait effectué une visite au frère cadet de Laloog – qui était le chef du clan à l'époque. Étant un lancier, Laloog avait aussi vécu dans la capitale, mais il lui arrivait de séjourner à l'hôtel du chef du clan pour assister à la cérémonie de passage quand les apprentis lanciers atteignaient l'âge de seize ans, comme lorsque son neveu fut en âge de célébrer son passage. Karuna avait amené sa fille, âgée de trois ans à l'époque, avec lui. Son bras était enroulé dans une écharpe, et le bandage blanc faisait contraste sur sa peau qui était aussi bronzée qu'un garçon. Apparemment, la première chose qu'elle avait faite en arrivant à la maison de Yuka était de grimper dans un arbre yukka avant d'y tomber et de se casser le bras.

« Elle ressemble plus à Yuka au même âge que toi, avait-il fait remarquer à Karuna. »

C'était les bonnes années, pensa l'aîné, Karuna était le physicien du roi et nous étions si fiers qu'il vienne du clan Yonsa.

Si, ce que prétendait Yuka, ces tragédies concernant l'assassinat de Karuna, les combats de Jiguro et finalement la mort de son fils aîné Taguru, s'avéraient réels et provenaient d'un complot mis en place par le Roi Rogsam...

L'odeur âcre de la pommade à friction précéda Yuka dans la pièce. Cette dernière était suivie rapidement d'une silhouette plus petite, de la taille d'une enfant. Yuka venait tous les jours sous prétexte de traiter la douleur de ses jointures, mais c'était la première fois qu'elle emmenait une enfant avec elle. Lorsque Yuka rencontra ses yeux, il secoua doucement la tête.

« Ils ne l'ont pas encore prise. »

La rumeur avait circulé dans les clans Yonsa et Musa encore plus rapidement qu'un troupeau de chevaux au galop : la fugitive capturée par les deux guerriers Musa avait glissé de leur emprise, et les avait mis en piteux état. La nouvelle avait atteint les oreilles de Laloog le même jour où cela était arrivé. Un message de Kaguro Musa lui-même lui était rapidement parvenu, disant que la femme avait officiellement fui sur le territoire Yonsa. D'autres rumeurs indiquaient qu'une recherche massive, qui avait été lancée par Kaguro, avait échoué.

Yuka emmena deux chaises au canapé de Laloog et s'assit alors qu'Alika l'imitait, sans parler, tenant son poignet gauche dans sa main droite. La Tante de Balsa commença à masser la pommade dans le coude ridé de Laloog avec des mains habiles. Son bras était mince et ses muscles étaient secs, mous, de sorte que la peau flasque et relâchée se déplaçait sous ses doigts à chaque fois qu'elle les passait dessus. C'était un petit cirque qui amusait grandement les yeux d'Alika, qui se retenait bien franchement de ne pas éclater de rire...

« J'ai entendu dire que Yuguro Musa a déjà traversé le territoire Yonsa, raconta-t-elle.

- Oui, il a rejoint les hommes de notre clan. Ils devraient atteindre le territoire Yonro demain. »

Yuka augmenta la pression dans ses doigts.

« Je suis sûre que Kaguro vous écoutera maintenant que Yuguro est parti. »

Laloog la regarda brusquement.

« Yuka—

- Les gens disent que Yuguro a laissé le fils aîné de Kaguro, Kahm, derrière lui et qu'il a pris son fils Shisheem avec lui à la place. En fait, Maître Kahm a seulement traversé le territoire Yonsa ce matin. Il s'agit certainement d'une opportunité offert par le Dieu Yoram. Kaguro doit avoir une certaine inquiétude.

- Tu entends tout, soupira-t-il.

- La salon à la maison de guérison a toujours été un foyer de bavardage et de potins. »

Le vieil homme leva des yeux fatigués au plafond.

« Tu me demandes de déclencher une avalanche entre les clans Yonsa et Musa ? Il n'y a plus de force dans cet ancien corps qu'est le mien et arrêter l'avalanche une fois qu'elle a commencé est chose impossible, tu le sais bien. Je ne peux pas prendre ce risque sur quelque chose qui ne serait pas bénéfique à notre clan, d'aucune façon.

- Vous êtes l'aîné du clan. Les membres du clan sont vos enfants et vos descendants. Souhaitez-vous rester là, à regarder vos enfants mourir ? »

Elle ramassa une petite quantité de pommade jaune collante avec son annulaire et dit rapidement :

« Même maintenant, je déteste celui qui a tué mon frère. Je vois encore les yeux de Karuna, le regard dans le vide le jour où il a été assassiné. Souhaitez-vous pardonner l'homme qui a fait mourir pour rien le meilleur jeune guerrier de notre clan – l'homme qui a envoyé Taguru à sa tombe ? »

Laloog agita sa main brusquement et s'assit dans un gémissement plaintif. Il lui fit face, l'observant un moment avant de poser son regard sur Alika qui se pressa un peu plus sur sa grande Tante.

« Où est la preuve ? dit-il. Dis la-moi. Où est la juste preuve qui convaincrait nos gens que je devrais accuser l'homme le plus puissant de Kanbal d'une tromperie ?

- Il y a un témoin : Balsa. Allez-vous laisser Yuguro la tuer ?

- C'est bien ce que je veux signifier. Il n'y a aucune preuve que cette femme dise la vérité, rétorqua-t-il à nouveau en secouant la tête. Yuka, il n'y a rien que je puisse faire à ce sujet. Combien de fois vas-tu en parler ? »

Yuka le regarda droit dans les yeux, un air de défi collé au visage.

« Autant de fois que nécessaire. Pensez-vous vraiment que je vais rester là à ne rien faire et le laisser tuer ma seule et unique nièce ? »

Il doit bien y avoir un moyen d'aider Balsa. Cette pensée consumait Yuka constamment, quand elle était réveillée et quand elle dormait. Mais elle revenait toujours à ce point fatidique : il n'y avait aucun moyen de prouver que Balsa disait la vérité. Laloog bougea son regard en tentant de mieux apercevoir l'enfant. Alika rencontra ses yeux et sourit timidement sans montrer ses dents.

« Qui est-ce ? questionna-t-il.

- Ma "petite-nièce" Alika.

- Enchantée, répondit poliment Alika.

- Votre petite-nièce ?! s'exclama-t-il avant de pousser une quinte de toux.

- Faites doucement. Oui, c'est ma petite-nièce et je peux vous dire que son père n'est pas du tout Jiguro.

- Qui est-il ?

- C'est un homme apothicaire qui habite au Nouvel Empire de Yogo.

- Donc elle est la fille de votre nièce qui, selon vous, est Balsa ?

- C'est ça. Et pas "selon moi", Balsa est sa mère.

- Qui dit que cette enfant n'a pas été manipulée dans des mensonges ? »

Alika s'irrita intérieurement et son expression paisible se durcit, démontrant son mécontentement. Elle ressentait les énergies. Elle était naturellement capable de déceler qui mentait et qui était sincère. Cette expression la rendit plus mignonne que menaçante. Yuka éclata de rire.

« Mais non, il ne faut pas soupçonner tout le monde. Les enfants n'ont rien à voir avec ce que leurs parents font comme action.

- Vous avez sans doute raison, soupira Laloog.

- Pas "sans doute", le corrigea-t-elle. J'ai raison. »

L'enfant n'esquissa qu'un second petit sourire. Lorsqu'elles quittèrent la chambre de Laloog et sortirent hors du bâtiment, la neige tombait doucement, comme de la poussière du ciel argenté. Les hommes réparaient les fixations plantureuses des enclos à bêtes pour l'hiver. Les chèvres avaient été rassemblées vers le bas des falaises. Bientôt, les montagnes seraient ensevelies par la neige. Yuka se demandait où Balsa pouvait être maintenant, mais elle faisait confiance à l'intuition de sa petite-nièce.

Montant Lakota, puis aidant Alika à embarquer, elle se dirigea vers la maison de la guérison sous une avalanche de flocons pulvérulents.

« Tante Yuka ? sortit Alika.

- Oui ?

- J'avais pas envie de parler. C'est mal ?

- Non, je ne vois pas en quoi ce serait mal de ne pas ouvrir la bouche.

- D'accord.

- Tu avais peur qu'il te soupçonne ?

- Oui.

- Tu n'es qu'une enfant et comme j'ai pu le voir depuis que tu séjournes chez moi, j'en ai conclu que ce n'était pas dans ta nature d'être embobinée de cette façon.

- ... T'as encore des doutes concernant Maman et la vérité.

- Je n'ai pas de doutes, mais je n'ai aucune autre preuve en dehors d'elle... c'est difficile.

- Maman est toujours honnête... parfois trop... elle dit la vérité, je le sens dans son énergie. »

Yuka sourit.


Alika comprit que la neige était là pour rester, lorsqu'elle ne fondit plus après être tombée. Les grands mois d'hiver approchait et la lumière diminuait de jour en plus. Son poignet gauche était maintenant guérit et elle pouvait le bouger comme avant.

Elle n'avait aucune nouvelle de Balsa, sauf par intermédiaire de Motoko qui venait lui jeter un œil à presque tous les jours quand elle le pouvait. Mais Jiguro était aussi silencieux que Balsa. Il n'était jamais revenu une seule fois depuis le départ de Tanda pour le Nouvel Empire de Yogo. Elle avait toujours confiance en lui, mais elle avait peur de se faire abandonner. Malgré la présence des esprits et de son amitié croissante avec Amaya et Akiro, Alika se sentait affreusement seule. Elle se sentait perdue, même si elle se sentait bien à Kanbal. La neige ralentissait les sorties du peuple Kanbalese dans les rues et il était difficile d'aller là où on le désirait.

Chaque jour, Alika embellissait peu à peu le pot en terre cuite qui contenait les cendres de son petit frère Kasem. Elle ne le voyait pas en tant qu'esprit, mais elle s'était quand même mise à lui parler de ses journées, de ses projets, de ses espoirs et de ses rêves de « grande sœur ». Elle lui parla de ses journées passées à l'école et le pria de veiller sur leur mère. Elle avait pris une habitude de faire une sieste en début après-midi, quand elle n'avait pas d'école, mais depuis un moment, il était impossible de la tirer hors de la couche une fois qu'elle s'y allongeait. Que ce soit le matin ou après une sieste, Alika restait au lit. Elle était facilement de mauvaise humeur si on la dérangeait pendant sa routine quotidienne.

Dans les premiers temps, Yuka croyait que sa petite-nièce était tombée malade, mais quand elle comprit qu'elle s'ennuyait, elle la laissait tranquille, ne la dérangeant que pour lui dire qu'il était temps de manger.

Deux jours après que les ambassadeurs du roi soient passés sur le territoire pour annoncer que la Cérémonie des Remises allait avoir lieu cette année-là, les villages furent pris dans un tourbillon d'activités. Les femmes laminaient des tapisseries de laine éclatantes et enveloppaient des laga – du fromage de chèvre – dans des chiffons propres. Les hommes quant à eux décoraient les charrettes qui porteraient ces cadeaux jusqu'à ce qu'ils soient satisfaits des décorations et qu'elles surpassent ceux des autres clans. Il y avait beaucoup de compétition entre les différents territoires. Alika aida sa grande tante, mais au fil du temps, Yuka avait bien décelé que sa déprime ne partait pas aussi vite qu'avant.

Le soir suivant les préparatifs pour la cérémonie des remises, alors qu'Alika se couchait dans le lit de sa grande Tante, Yuka abordait le sujet.

« Ney, comment tu vas, Alika ?

- Je sais pas...

- Tu as l'air moins heureuse depuis un moment. Ça m'inquiète. »

Alika joua avec les couvertures tout en tortillant ses petits doigts. Elle leva ses yeux bruns vers elle. Ils s'embuèrent de larmes rapidement et elle se mit à pleurer à chaudes larmes.

« Voyons, ma belle, qu'est-ce qui ne va pas ?! s'inquiéta Yuka en émoi. »

Yuka se dépêcha de la prendre dans ses bras pour l'accoter contre elle avant de la bercer tendrement. En faisant ça, elle lui permettait de se libérer le cœur.

« Je m'ennuis de Maman... Papa est reparti... J'aime Kanbal, mais je me sens...

- Perdue ?

- Oui... je sais que tu es là, mais... je m'ennuie de ma famille quand même, pleura-t-elle.

- C'est normal. Je crois que tu as ce qu'on appelle "le mal du pays".

- Quoi ?

- L'expression "avoir le mal du pays" désigne un malaise ressenti par certaines personnes ayant quitté leur pays ou région d'origine. Ce mal peut être causé par un changement trop brusque de mode de vie qui provoque une perte de repères ou le manque d'un élément auquel la personne était attachée. Pour toi, c'est sûrement Balsa, ta Maman.

- Est-ce qu'elle va revenir bientôt ?

- Je ne sais pas, chatonne, mais elle va revenir, faisons-lui confiance. Je suis là, tu n'es pas seule. Je ne t'abandonnerai pas. »

Alika continua de pleurer avant de se moucher et de se coucher, veillée par sa grande tante qui lui caressait les cheveux tout en lui chantant une berceuse Kanbalese.