Update 2022

Kurasa no Moribito

Gardien des Ténèbres


Chapitre 9

La Cérémonie des Remises

Un soir en revenant de l'école, Alika courut voir Yuka dans le salon qui parlait avec d'autres patients.

« Tante Yuka !

- Oui, Alika ? sourit-elle. Qu'est-ce qui te range si joyeuse ?

- Amaya m'a invitée à aller dormir chez elle demain, je peux ?

- Mais bien sûre.

- C'est vrai ?!

- Oui. »

Et le lendemain, Amaya et Alika passèrent leur après-midi à jouer dans la neige en créant un fort tout en attaquant une équipe adverse avec des boules de neiges. Akiro poussa Alika sur Amaya pour les protéger en créant une contre-attaque. Shozen comptait prendre sa revanche sur Alika dans la bataille. Amaya regarda Alika, dans la neige, suite à l'impact quand Akiro les avait toutes deux poussé. Rapidement, elle lui offrit un bisou sur le front avant de se redresser pour réattaquer leurs adversaires.

Encore un peu étourdie de la situation, Alika ne vit pas la balle de neige fuser l'air droit dans sa direction et elle se la prit en plein visage. Ce fut de la part de Shozen, qui lui, était fier de son coup. La fille de Balsa s'échoua dans la neige en cachant son visage dans ses mains et en retirant la neige qui lui picotait son visage. Amaya alla la voir et lui demanda si elle allait bien.

« Alichoue', tout va bien ?! s'inquiéta-t-elle.

- Urgh... Je vais le tuer... ! explosa Alika en se redressant et bravant la tempête, les boules de neige et la neige elle-même. »

L'adrénaline que son sang de guerrier lui offrait s'était activée et elle empoigna Shozen par le collet avant de l'enfoncer dans la neige. Il se débattit sans succès, sachant qu'Alika avait démontré que peu importe ce qu'il ferait, elle aurait toujours le contrôle sur lui. Elle avait emprisonné ses hanches entre ses cuisses, l'immobilisant de tous ses gestes. N'utilisant même pas ses coups de poing, elle prit la neige des environs et se vengea hardiment.

« T'es idiot ! cria-t-elle. Je vois pas ce que je t'ai fait de mal ! Je t'ai juste battu pendant le tournoi ! C'est pas de ma faute si tes techniques au combat sont nulles ! T'as vraiment besoin d'un bon professeur ! »

Elle lui fit manger de la neige et se redressa pour retourner à son fort avec ses amis. Shozen se redressa et la dévisagea avec un regard noir. Il retourna à son fort : Alika était sa cible numéro un.

« Hé Shozen, cette fille semble te donner de la misère, ricana son ami.

- La ferme, toi ! se défendit-il.

- Il a raison, l'appuya son second camarade. C'est drôle. Je suis sûr qu'elle te plait, cette Alika-Chan.

- Jamais de la vie, rêvez en couleur !

- Qui aime bien, châtie bien, fanfaronna les deux amis.

- Fermez-là !

- Ouh-ouh...

- L'amour flotte dans l'air...

- Nyé-héhé ! rit l'autre ami. »

Il les poussa dans la neige et leur ordonna d'attaquer et de préparer plus de boules de neiges.

Alika rentra chez Amaya, avec Aikiro. Meiko leur offrit un bon lait chaud aromatisé à la noisette pour qu'ils puissent se réchauffer de leur sortie extérieure. Ils dessinèrent jusqu'à ce que les parents d'Akiro viennent le reprendre. Et dans la soirée, pour économiser l'eau, Alika et Amaya prirent un bain ensembles à leur plus grand plaisir. Elles parlèrent de tout et de rien, mais surtout de leur famille et de Shozen.

« Je me demande comment tu fais pour lui tenir tête, dit Amaya, un tas de mousse sur les cheveux.

- Je me laisse pas faire. Surtout pas par lui. Il se vente qu'il est le meilleur, pfff... il peut bien rêver.

- Je t'admire ! »

Et elles finirent par s'arroser en riant. Meiko les arrêta avant que le sol ne soit trop mouillé et les deux amies s'habillèrent pour la nuit. Alika et Amaya étaient pressées l'une contre l'autre dans le petit lit simple.

« Vous êtes sûres que vous allez bien dormir ensembles dans un lit simple ? s'inquiéta Meiko, non pas parce que deux filles dormaient ensembles, mais bien à cause de l'espace restreint du lit et du risque de soit : tomber en bas du lit et ou se cogner la tête contre le mur.

- Oui, on est sûres, Maman ! répondit positivement Amaya. On aura plus chaud !

- Si vous le dites. Tu es confortable Alika ?

- Oui.

- Bien, dans ce cas, bonne nuit les filles. »

Elle éteignit la chandelle et ferma la porte pour conserver la chaleur de la pièce qui était créée par la cheminé. Elles attendirent un peu dans le silence, puis Amaya se colla contre Alika en emprisonnant son bras dans les siens comme une grosse peluche. L'énergie d'Amaya était très bonne, et elle était une personne à qui on pouvait naturellement faire confiance et n'était pas du genre à trahir. Alika se demandait s'il était temps de lui parler de son don, ou d'attendre un peu. Personne spirituellement ne pouvait la conseiller.

« Nae, Amaya, chuchota-t-elle.

- Quoi ?

- Tu dors ?

- Non.

- ... Je peux te demander de quoi ?

- Oui.

- Tu crois aux esprits ?

- Aux fantômes ?

- Non... aux esprits. Les âmes des personnes décédées... »

Amaya redressa la tête et réfléchit un moment.

« Je voudrais y croire, mais j'ai jamais vu d'esprits, répondit-elle enfin. Mais je pense qu'on a tous un ange gardien qui veille sur nous... quelque chose de ce genre. Et toi ?

- J'y crois. Et je crois aussi en la réincarnation. Bon, aller, bonne nuit !

- Bonne nuit ! »

Au milieu de la nuit, Amaya et ses parents se firent réveiller par Alika qui cria en se réveillant, tombant par la même occasion sur le sol.

« Alichoue' ?! s'exclama Amaya. Tu as fait un cauchemar ?

- Qu'est-ce qui se passe ?! s'écria Juro en ouvrant la porte. Vous allez bien ?! »

Meiko aida Alika à se redresser alors que la pauvre reprenait son souffle.

« Je... je pense que j'ai fait un cauchemar, mentit Alika. Désolée de vous avoir réveillé.

- Ne t'en fais pas. Amaya fait aussi des mauvais rêves et encore à ce jour. »

Amaya se renfrogna, puis échangea de place avec son amie, pour qu'Alika soit proche du mur.

En fait, la raison du pourquoi Alika avait crié, était que les deux esprits – les fillettes aperçues lors de sa première visite chez son amie – avaient été intrigués par son énergie de médium. Essayant de les ignorer, elle s'était cachée la tête sous les couvertures avant de jeter un second coup d'œil, mais il s'était avéré que les deux fillettes n'avaient pas respecté les limites d'Alika et l'avait regardé à dix centimètres, très, très proches de son visage. Sa terreur, bien que courte, avait été suffisante pour que Nahoko et Motoko arrivent en catastrophe chez Amaya et réprimandent les deux fillettes esprits.

Mais pour l'instant, Alika ne pouvait pas expliquer que tout ce qui était arrivé était dû à cause de ses facultés médiumniques. Ce pourquoi elle avait menti en disant qu'elle avait fait un cauchemar.

Yuka alla chercher sa petite-nièce. Amaya offrit un câlin à Alika, triste de devoir se séparer.

« On s'est beaucoup amusés et j'ai encore mis à la honte à Shozen ! sourit Alika sur le chemin de retour.

- Encore une fois ? se surprit Yuka.

- Oui, dans une bataille de boules de neige en plus !

- Sacré petite Alika. On aurait dit ta Maman au même âge : une fillette garçon manquée qui aurait pu mettre la honte à tous les garçons.

- Il le mérite, grogna-t-elle, la faisant rire.

- Il est peut-être amoureux de toi. Parfois qui aime bien châtie bien.

- Erk... non, je crois que c'est Amaya qui est amoureuse de moi. Entre lui ou elle, je pense que je prendrais Amaya. »

Elles revinrent à la maison de guérison et Alika alla vers des patients qui parlaient dans le salon. Elle leur parla et raconta tout plein de petites histoires courtes. En échange, ils lui parlèrent de Kanbal et ce qu'ils avaient fait dans la vie comme métier et de leurs liens de famille. Il y avait même une jeune femme qui était mariée à une autre femme – en secret – et à ce moment, Alika comprit que tout le monde pouvait tomber amoureux, qu'importe le sexe.


La Cérémonie des Remises eut enfin lieu, après un long mois d'attente. Kanbal pouvait enfin de nouveau prospérer. L'hiver s'était bien installé. La frénésie de la première neige et du paysage blanc devint habituel et Alika ne trouva plus rien de magique quand il neigeait au dehors. Amaya et Akiro lui portaient compagnie, se chamaillant amicalement devant elle quand ils venaient la visiter. Shozen montra moins d'intérêt envers elle, quoiqu'il restait toujours un peu méfiant – il retenait les leçons qu'elle lui avait donné, et se souvenait, surtout, de la cruelle humiliation ce jour-là dans la cour de récréation.

Alors qu'Alika faisait encore la grasse matinée, Yuka alla la réveiller en douceur.

« Encore au lit, ma belle ?

- J'aime dormir, répondit-elle, fatiguée.

- J'ai vu ça. Viens, le petit déjeuner est prêt.

- C'était pas ma journée "grasse matinée" aujourd'hui ? la reprit-elle.

- Oui, mais tu as dormi jusqu'à presque midi, indiqua Yuka.

- Oh... »

Alika se redressa de sa couche et se leva avant de suivre Yuka vers la cuisine. Elle passa devant le salon sans vraiment porter attention jusqu'à ce qu'elle voit quelque chose du coin de l'œil. Elle s'arrêta en sentant deux énergies familières. Elle fit trois pas en arrière, s'arrêta et tourna sur elle-même comme si elle dansait. Ses yeux s'écarquillèrent.

« Alors comme ça on passe devant moi sans même me dire bonjour ? questionna une voix familière.

- Maman ?! »

Elle regarda la silhouette qui était plongée dans la lumière du jour avant de pousser un cri de joie et de courir rapidement vers Balsa. Cette dernière se baissa à son niveau et se prépara à recevoir le boulet de canon qui fonçait droit sur elle. Comme elle l'avait bien prédit, sa fille s'était catapultée sur elle sans retenue, s'était accrochée à son cou comme un étau de métal et avait enroulé ses jambes autour de sa taille. Balsa crut un moment qu'elle allait se faire étouffer par sa propre fille.

« Maman ! commença Alika en se mettant à pleurer. T'étais où ?!

- Je... j'ai eu quelques problèmes. J'ai donc dû les régler... désolée que ça ait pris autant de temps. Je ne pensais pas que ce serait si long.

- Pars plus jamais comme ça !

- C'est promis.

- Promis, hein ?!

- Oui, promis. »

Balsa essuya les larmes de sa fille et caressa ses cheveux avant de lui baiser le front. Elle était arrivée en début de matinée à la maison de guérison, soutenue par Kassa, et Yuka avait pansé le reste de ses blessures suite à sa confrontation avec le hyohlu. Balsa avait eu assez d'énergie, par contre, pour accueillir sa fille et lui montrer qu'elle était bel et bien de retour.

« Je me sens vraiment mieux et plus en paix désormais, informa-t-elle à Yuka qui avait été témoin de leur échange. J'ai l'impression d'avoir été libéré d'un gros poids de sur mes épaules.

- Tant mieux.

- Et comment s'est passé le séjour avec Alika ?

- Super bien. Elle a été sage comme une image, mais elle a énormément de chose à te raconter, pas vraiment Alika ?

- Oh oui ! »

Tandis qu'elles mangeaient, Alika expliqua qu'elle avait essayé l'école pour la première fois de toute sa vie et qu'elle avait maintenant des amis, Amaya et Akiro, avec un rival surnommé « Shozen-le-jaloux ». Elle n'hésita pas à dire avec une certaine fierté qu'elle l'avait combattu à la fin des cours, lui offrant une cuisante humiliation.

« Sais-tu ce que ta fille a osé faire quand tu étais absente, Balsa ? questionna Yuka avec une pointe de malice dans le regard.

- Quoi donc ? demanda Balsa, intriguée, suspendant sa tasse devant ses lèvres.

- Est-ce que tu veux que je lui dise ou tu lui diras, Alika ? »

Alika serra les lèvres et détourna la tête, gênée. Yuka comprit qu'elle ne voulait pas le dire par elle-même.

« Alika a grimpé dans l'arbre yukka, à son tour, quand tu étais partie, raconta-t-elle.

- Eh ?!

- Et attends, ce n'est pas tout. Elle en est tombée et s'est fracturé le poignet gauche. Exactement comme toi quand tu avais trois ans, sauf que c'était ton bras. »

Balsa tendit le bras et prit la main de sa fille pour voir une marque ou une cicatrice quelconque. Alika se libéra plus ou moins brusquement, mais son poignet était revenu à son état normal.

« Et en plus, elle a osé chevaucher une chèvre de montagne, une journée après se l'être fracturé, continua Yuka avant de froncer les sourcils. Elle a dit que cette habitude a été retenue de... toi. Toi, et de ton mari Tanda.

- Juste "Tanda", la corrigea Balsa. Nous ne sommes pas mariés lui et moi.

- Tanda, se reprit Yuka qui ne pouvait s'empêcher de les voir comme un couple depuis l'incident avec Kasem. Peu importe, je ne peux pas dire que je suis en accord avec cette façon de faire. Le corps a besoin de repos après s'être blessé. »

Yuka regarda sa nièce qui semblait légèrement malaisée.

« Jiguro et moi avons eu une vie très dur, lui rappela Balsa.

- Oui, je me souviens que tu en as parlé.

- Et... ce n'est pas tout de sa faute, mais très souvent, j'ai été conditionné à être prête à fuir, à tout moment; même si mes blessures n'étaient pas totalement guéries.

- Je comprends, et je ne dicterai pas de comment tu dois vivre ta vie. Ma seule préoccupation est que je n'ai pas aimé qu'Alika suive cet exemple.

- Urgh. Je n'aurai jamais pensé qu'elle se casserait le poignet de cette façon, honnêtement. Mais je sais que si Tanda avait été là, il l'aurait sans doute empêché et réprimandé. Me concernant, je suis seulement, vraiment, très têtue.

- Une vraie tête de cochon, donc.

- Oui.

- J'étais avec Amaya ! se défendit Alika. On a même rencontré un berger avec son fils, monsieur Loulou et Momo.

- Au moins, vous étiez surveillées, sortit Yuka. C'est une chance que je connaisse presque tout le monde ici. »

Balsa s'excusa, se sentant soudainement vidée de son énergie et demanda à aller dormir dans sa chambre d'invitée qui n'avait jamais été utilisée depuis qu'Alika dormait avec Yuka.


Au revoir, Balsa...

Lorsque la Cérémonie des Remises termina, Jiguro se retrouva dans le noir total pendant un moment. Il avait finalement accomplis son devoir envers Kanbal et une grosse blessure qui ne s'était jamais refermée dans son cœur avait commencé à cicatriser. Ce n'était pas un adieu avec Balsa. C'était juste un « au revoir ». Très bientôt, il la retrouverait et l'accompagnerait de nouveau dans ses aventures.

Lorsqu'il rouvrit les yeux, il se retrouva de nouveau en présence de ses anciens camarades; les huit ex-lanciers du roi, avant que Rogsam ne prenne le pouvoir. L'endroit était chaleureux et il aurait pu jurer qu'ils étaient réunis dans un petit chalet, au loin, dans les montagnes de neige éternelle à Kanbal.

« Tiens, Jiguro, sourit Taguru, son ancien meilleur ami qui représentait le clan Yonsa. Prends un verre avant de retourner veiller ta protégée et ta fille. »

Taguru lui offrit une tasse de lakalle. Il la prit et avala une gorgée.

« Nous allons enfin avoir la tranquillité d'esprit, dit l'un des lanciers, provenant du clan Yonro. Ce qui veut dire qu'on pourra retourner voir et veiller nos familles ou même pouvoir se réincarner.

- Ou bien nous pourrons toujours défendre les grottes en tant que hyohlu, ajouta le lancier du clan Muga. Aux côtés de nos ancêtres. »

Jiguro resta un moment avec eux. Il ne parla pas beaucoup, mais il se souvenait qu'Alika, sa petite-fille, continuait de l'attendre avec impatience. Il lui avait promis qu'il reviendrait et de toute manière, il ne pouvait pas l'abandonner. Il était son gardien après tout, son « esprit commandant » qui avait toujours été là depuis son premier souffle de vie. Et il avait signé un contrat, à la vie à la mort. Motoko avait pris sa responsabilité de veiller Alika, mais elle avait dû refiler cette tâche à un moment donné à Nahoko pour protéger et suivre Balsa.

Jiguro était parfaitement au courant qu'ils s'étaient passés Alika comme dans une course de bâton à relais, même si sa protégée faisait majoritairement confiance aux esprits qui la veillaient. Elle savait que Jiguro ne l'aurait jamais laissé entres de mauvaises mains et elle avait encore confiance en lui. Il devait retourner la veiller. C'était son devoir.

Taguru fit aussi part de ses plans à Jiguro : il avait aussi un petit protégé qu'il avait confié à un autre gardien, le temps que la Cérémonie des Remises se déroule. Il retournerait auprès de lui après leur petite sortie de retrouvaille. Par curiosité, Jiguro lui demanda quel était le nom de son protégé.

« C'est mon petit-neveu, sourit-il. Il s'appelle Shozen et fait partie de la lignée chef du clan. Il n'a que sept ans, mais il est très doué.

- Je savais que tu avais un protégé, mais je n'ai jamais vraiment porté intérêt quant à savoir son nom, sourit Jiguro. Bien, j'y vais.

- Déjà ?! s'exclama le lancier du clan Yonto.

- Oui. C'est ça que ça fait être un gardien.

- Je vais suivre l'exemple de Jiguro, dit Taguru. »

Ils se saluèrent et quittèrent les lieux. Lorsque Jiguro se téléporta dans la cour de la maison de guérison de Yuka, il fût envahi de nostalgie. Il jeta un œil à l'arbre yukka et sourit avant de rentrer. Yuka était attablée avec Balsa. Alika venait de terminer son assiette et s'était levée pour aller se changer dans sa chambre. Il la suivit sur la pointe des pieds, camouflant son énergie et attendit qu'elle termine de s'habiller pour se pointer dans sa chambre. Alika tourna les yeux vers lui en sentant enfin son énergie.

« Jiguro ! s'exclama-t-elle tout haut. Tu es enfin revenu aussi ! »

Elle lui sauta presque dans les bras. Il décida juste d'entourer son petit corps et la serrer contre lui.

« Tu m'as aussi manquée, petite fleur, sourit-il. Mets-toi en télépathie.

- Tu vas rester avec nous, maintenant ? Ou tu dois encore partir ?

- Mon devoir ici est terminé. Je vais rester, sois sans craintes. Nahoko et Motoko ont pris soin de toi ?

- Oh oui ! Je me suis aussi fait des amis et j'ai été à l'école !

- C'est super, je suis content pour toi. »

Alika fronça les sourcils en fixant la poitrine de son gardien.

« Qu'est-ce qu'il y a, petite fleur ? »

Elle ne répondit pas et s'approcha de lui. Elle posa une main sur sa poitrine et seule elle pouvait voir l'énergie et la couleur lumineuse s'en dégager. Elle était la seule qui pouvait voir les auras et les chakras. Au centre, à l'endroit du cœur de Jiguro, un tourbillon d'énergie verte tournoyait sur lui-même. Il y avait une fente à l'intérieur, comme s'il y avait une fissure.

« J'ai vu la même énergie et la même fissure sur celui de Maman, avoua Alika avant de s'éloigner. Vos chakras du cœur sont fissurés...

- Nos "quoi" ? demanda Jiguro.

- Quoi ? T'es un esprit et tu sais pas c'est quoi les chakras ?!

- Hé bin... je ne m'en suis jamais vraiment préoccupé.

- Les chakras sont des centres d'énergies... ils protègent l'âme s'ils sont bien équilibrés. Et le corps, protège les chakras.

- Combien y a-t-il ?

- Sept, répondit Alika en pointant leurs positions. Ce sont les principaux, en partant du haut : le dessus de la tête appelé la couronne, le troisième œil, la gorge, le cœur, le plexus solaire, le sacré et le racine. Il y a quelque chose avec vos chakras du cœur, à toi et à Maman... je sais pas si c'est dangereux.

- Je crois que seul le temps nous permettra de guérir. »

Alika regarda Jiguro et hocha la tête.

« Je suis contente que tu sois revenue, Jiguro !

- Je suis heureux de te revoir, ma petite fleur. »


Balsa passa les jours de l'hiver Kanbalese tumultueux à la maison de Yuka, reprenant graduellement ses forces. Bien que les blessures infligées par Yuguro guérissent rapidement, celles laissées par le hyohlu, qui avait été l'âme de Jiguro, ne guérissaient pas aussi vite. Pendant plusieurs jours, Balsa avait laissé sa lance de côté et ne faisait que dormir. Son corps semblait peser une tonne, telle une coquille vide. Son cœur – plus particulièrement son chakra percé par la lance de Jiguro – lui fit mal pendant très longtemps. À chaque fois qu'elle pensait à Jiguro, c'est comme si son cœur se serrait dans sa poitrine et était transpercé de part et d'autre, lui coupant le souffle. Mais quand elle dormait, la douleur faiblissait ne se réduisant qu'à un petit élancement sourd. Au moins, elle était capable de se lever hors de son lit et s'asseoir proche du feu, discutant avec sa tante et sa fille, un peu plus chaque jour.

Alika avait retrouvé sa place habituelle à ses côtés quand elle dormait dans son lit. Elle en avait profité pour lui dire que son chakra du cœur était fissuré et qu'elle ne savait pas comment le guérir. Au fond d'elle-même, inconsciemment, Balsa savait comment le soigner. Au fur et à mesure que le temps avançait, son âme semblait plus légère. Toutes ses pensées pour son fils mort-né, Kasem, l'apaisaient aussi.

Yuka et Alika écoutaient Balsa raconter le conte de son aventure dans les Profondeurs de la Montagne et ce qui était arrivé dans l'obscurité. C'était comme écouter une très vieille légende. Plus qu'elles parlaient, et plus les chaînes qui retenaient prisonniers Jiguro et Karuna dans leurs cœurs se relâchaient et tombaient. Un jour, elles pourraient être capable de se rappeler leur mort avec bonheur et non pas avec une vive tristesse lancinante.