Update 2022
Kurasa no Moribito
Gardien des Ténèbres
Chapitre 10
Temps des fêtes à Kanbal
Balsa avait enfin récupéré assez d'énergie pour être en mesure de sortir et accompagner sa tante à l'extérieur de la maison de guérison, aidant les villageois du territoire Yonsa à distribuer et couper du bois. Elle fit la connaissance d'Amaya et d'Akiro qui attirèrent Alika plus loin pour jouer avec d'autres enfants, autant de classe bergères que Kanbalese, avec un ballon.
Tout allait bien, jusqu'à ce qu'Alika tente d'attraper le ballon qui fut emporté au loin par le vent. Étant rapide, elle avait couru sans hésitation pour le rattraper dans sa course. Le jouet s'était coincé entre deux rochers, dans la rivière. Akiro et Amaya affichèrent une tête de « Oups... » jusqu'à ce qu'Alika choisisse de faire sa brave, ne pensant pas une seule fois à la dangerosité de son idée.
« Alika ! N'y va pas, c'est dangereux ! l'avertit Akiro.
- Akki a raison, on devrait demander à un adulte, ajouta Amaya.
- Mais non ! tenta de les rassurer Alika. Je vais aller le chercher. Les rochers semblent assez plats pour que je puisse y mettre un pied... et puis qu'est-ce qui vous prends, tout à coup ? Vous savez très bien que rien peut m'arrêter !
- Tu es folle ! sortit Akiro.
- Non, je suis brave comme ma mère !
- J'avoue que là, elle a raison, sourit Amaya, amoureusement. »
Alika descendit doucement la falaise, hors de la vue des adultes et de ses amis, qui eux, s'approchèrent pour mieux observer la scène, l'angoisse au ventre. Elle vérifia le courant : il était très fort et aucune glace ne le couvrait en totalité. Elle vit une pierre proche d'elle et sauta dessus, puis sur la seconde et ainsi de suite jusqu'à ce qu'elle s'agenouille pour attraper le jouet.
« Je l'ai, regardez ! Attrape, Akiro-Kun !
- Ouaip ! »
Elle projeta le ballon en sa direction avec toute la force qu'elle pouvait déployer avant de se redresser. Or, elle marcha sur son écharpe en laine, perdit pied, glissa et plongea dans l'eau avant d'y être emportée à toute vitesse. L'eau était glaciale, si froide qu'on aurait dit des couteaux. Les rapides étaient trop puissantes pour qu'elle puisse se retenir sur un quelconque objet ou obstacle. Akiro et Amaya crièrent aux adultes qu'Alika était en train de se noyer, tombée à l'eau. Tous se jetèrent proche de la rivière pour la rattraper ou l'apercevoir. Balsa lâcha immédiatement sa hache et accourut à une vitesse vertigineuse.
« Maman !... Maman, à l'aide !... cria Alika de façon étouffée avant de se frapper la tête contre un rocher par la puissance du courant. »
Balsa vit sa fille quelque part dans le courant, agitée, avant de cesser toute résistance. La froideur de l'eau était en train de l'engourdir, sans parler du poids de ses vêtements mouillés qui alourdissaient considérablement son corps et elle disparut de sous la surface.
Sans faire ni une ni deux, elle retira son manteau, attacha sa lance à son bracelet et tout comme elle l'avait fait avec Chagum, lança son arme vers un arbre pour sauter à l'eau sous le regard médusé des gens de Kanbal et ignorant l'avertissement de Yuka. Balsa nagea à contre-courant et vit sa fille disparaitre à nouveau sous un rapide. Elle plongea et revint à la surface, sans sa fille. Si Alika restait plus de temps sous l'eau, elle pourrait se noyer dans un temps record. Elle avait trop d'adrénaline dans le sang pour sentir le froid l'envahir.
« LÀ ! lui hurla un homme en pointant un endroit. »
Balsa tourna la tête vivement et attrapa le manteau de sa fille et l'attira contre elle, malgré ses doigts déjà congelés, prenant bien soin de lui faire sortir la tête hors de l'eau. Elle revint sur la berge enneigée à l'aide des parents qui la ramenaient avec sa fille. Elle conserva sa fille contre elle dans l'espoir de conserver un minimum de chaleur : ses lèvres étaient bleutées, le bout de ses doigts n'en menait pas plus loin.
« Retirez vos manteaux ! ordonna Nahna, une bergère, qui couvrit Balsa du sien. »
Balsa n'entendait plus les gens autour d'elle. Elle ne faisait que crier le nom de sa fille en pleurant et en la serrant contre elle.
« Est-ce que tu m'entends Alika ?! Ouvre les yeux ! Alika ! Réponds-moi je t'en supplie !... J'ai déjà perdu un enfant, je ne veux pas en perdre un autre ! »
Yuka, qui avait couru aussi vite que possible, aida Balsa rapidement à vérifier si les poumons de sa fille n'avaient pas été gorgés d'eau. Par chance, elle n'avait rien avalé. Elle était juste inconsciente. Yuka aida sa nièce et elles s'empressèrent de rentrer à la maison de guérison et de changer ses vêtements pour lui frictionner tout le corps avec des feuilles de yukkal; une plante qui réchauffait la peau lorsque frictionner sur une partie du corps. Puis, elles l'ensevelirent sous une montagne de couvertures en laine. Balsa changea à son tour ses vêtements trempés et froids contre son kimono rouge et veilla sa fille avec angoisse.
Amaya et Akiro fixaient Yuka. La peur était étampée sur leurs visages.
« Elle va survivre ? s'inquiéta Akiro.
- Elle va bien ?! renchérit Amaya.
- Elle est encore inconsciente et son corps n'a pas encore retrouvé sa température normale, répondit Yuka en essayant d'être le plus rassurante que possible. Je ne peux pas vous cacher qu'elle risque de tomber très malade prochainement...
- Elle peut mourir ?
- Je ne crois pas.
- On pourra aller la visiter quand elle ira mieux ? ajouta Akiro.
- Oui, vous êtes les bienvenus. En tout temps.
- Merci, Tante Yuka. »
Les enfants allèrent retrouver leurs parents, alors que Yuka donnait des nouvelles aux autres adultes. Une fois bien réchauffée et de nouveau capable de bouger, Balsa se redressa et regarda la chambre remplit de dessins, d'écrits, de bricolages et des vêtements de sa fille qui traînaient un peu çà et là.
Elle tentait de se convaincre qu'Alika ne pouvait pas mourir suite à sa chute dans l'eau. Sa fille avait toujours eu une très forte volonté de vivre et elle l'avait démontré à plusieurs reprises au cours de sa vie. Mais Balsa devait avouer qu'elle avait peur qu'une pneumonie s'en suive et lui enlève un autre enfant. Sa peur primaire, déclencher par le départ prématuré de Kasem, revint la hanter et elle jura être en proie à une crise de panique.
Cette nuit-là, elle ne parvint pas à dormir. Elle prit Alika dans ses bras, l'habilla chaudement et l'enroula dans la plus chaude couverture dont elle disposait avant de sortir à l'extérieur. Elle ne savait pas vraiment où elle se dirigeait. Elle laissait son corps et son intuition la mener vers une vaste plaine. Essoufflée, elle s'effondra à genoux sur la plaine recouverte d'une nappe de neige blanche immaculée, entourée des montagnes Yusa, là, où aucun gens Kanbalese n'avait posé le pied pour défaire ce tapis blanc presque parfait. Dans une température hivernale glaciale, Balsa éclata de nouveau en sanglots. Les larmes lui brûlèrent les joues, contrastant avec le froid mordant et comme jamais auparavant elle ne l'avait fait, pria de tout son âme Jiguro, Kasem, ou n'importe quelles entités, ou dieux, de lui venir en aide.
« S'il vous plait, quelqu'un... je ne veux pas que ça se finisse comme ça... je ne veux pas perdre un autre enfant... »
Il n'y avait absolument personne dans les environs, pas même une chèvre égarée. Il n'y avait que Balsa qui pleurait à fendre l'âme. Pourtant, elle sentit bel et bien une main exercer une pression constante sur son épaule. Elle tourna rapidement un regard mouillé dans la direction où elle avait senti le toucher, mais elle ne vit personne. Elle baissa les yeux vers Alika et leva ses yeux rougit vers l'horizon : une lueur, d'une luminosité éclatante se levait lentement à l'horizon et éclairait la plaine. On aurait dit le levé du jour, mais pas tout à fait. Cette lumière était réconfortante, chaude, douce et elle éclaira le visage de sa fille ainsi que le sien.
C'est alors que le miracle se produisit : Alika entrouvrit les yeux et son regard se posa sur sa mère. La lumière s'éteignit doucement, revenant à la situation initiale : une plaine sombre, éclairée par le reflet de la lune sur la neige vierge.
« Maman..., murmura-t-elle. Tout à l'heure, j'ai voulu aller chercher le ballon... Tu as vu comment j'ai fait ?... Je suis comme toi... j'ai pas peur... »
Le regard de Balsa changea. Elle sentit ses yeux picoter et les larmes continuèrent de rouler sur ses joues.
« Oh ma petite chérie, renifla-t-elle en la serrant fortement contre elle.
- Maman, Jiguro est venu me voir et a emmené ses amis... et même Kasem, mon petit frère... Oh ? Pourquoi tu me regardes comme ça ?... J'ai fait quelque chose de mal, Maman ?
- Non, j'ai eu tellement peur de te perdre. De perdre un autre enfant... »
Alika ne dit rien et caressa la joue de sa mère avant de se coller contre elle.
« Maman ?
- Oui, mon cœur ?
- On peut rentrer ? J'ai froid...
- Bien sûre ! On rentre. On rentre ! Profites-en pour dormir.
- Oui... »
Faisant maintenant dos à la plaine, Balsa jeta un œil derrière elle. Elle ne savait pas ce qui s'était passé exactement, mais elle se dit que quelque chose de spirituelle, surnaturelle, était arrivée ce soir-là et avait exaucée sa prière.
Alika commença à faire une grosse fièvre suite à sa chute dans la rivière. Yuka s'en occupait énormément; c'était sa petite patiente privilégiée, comme elle avait l'habitude de dire. Balsa faisait descendre sa fièvre en posant des serviettes humides froides contre son front. Sa fille avait de la difficulté à rester éveillée, elle n'arrivait même pas à se tenir convenablement sur ses jambes. Balsa continuait de prier autant qu'elle pouvait. Yuka pénétra la pièce avec un plateau qui comportait un bol de soupe et une tasse de lakoluka. Balsa se redressa, s'étira et réveilla sa fille en lui caressant le dos.
« Ma chérie ? Aller, on va manger.
- J'ai pas la force..., murmura-t-elle.
- Je vais te faire manger pareil, tu verras. »
La fièvre d'Alika était si forte qu'elle se sentait étourdie et suait. Ses yeux étaient cernés. Yuka déposa le plateau sur une table en bois et la rapprocha du lit. Balsa s'assit sur la couche et assit sa fille pour bien l'accoter contre son corps. Elle brassa la soupe avec la cuillère et sentit l'odeur.
« Ça sent bon, elle est à quoi, la soupe ? demanda-t-elle à Yuka.
- Hmmm, viandes et riz.
- Tu vas probablement aimer ça, ma puce. Il y a de la viande. »
Sa fille rouvrit les yeux, fatiguée à nouveau et haussa les épaules, l'air maussade alors qu'elle essuyait son front chaud.
« Pauvre chouette, se désola Yuka. Ça va t'aider, c'est garanti. »
Balsa souleva la cuillère, souffla dessus et l'approcha des lèvres de sa fille. De manière très dédaigneuse, Alika ouvrit la bouche et laissa le bouillon inonder sa bouche.
« Alors ?
- Ça goûte rien..., maugréa-t-elle.
- Tu as besoin de reprendre des forces, cocotte. Quoique, je peux bien goûter pour vérifier... »
Elle porta l'ustensile à sa bouche avant de se faire interrompre par Alika.
« Tu vas attraper mes microbes et tu vas être malade à ton tour !
- Mon système immunitaire est bien immunisé avec tous les voyages que j'ai fait dans ma vie. Ce n'est pas la fièvre de mon enfant qui va me rendre malade... »
Elle prit une cuillérée.
« Ça goûte bon !
- Ça goûte rien..., continua de répéter sa fille. »
Yuka sourit et les laissa entre mère et fille. Balsa vida le bol de soupe à moitié. Elle allait lui redonner une cuillérée lorsqu'Alika apposa une main par-dessus la sienne en hochant négativement de la tête. Comprenant le message, Balsa reposa la cuillère dans le bol, lui fit boire un peu de lakoluka et lui baisa le front maternellement. Alika ferma les yeux et se pressa contre elle en se laissant dorloter. Balsa repoussa la table en bois plus loin avant de se lever et d'aller sur la chaise berçante au salon, la seule de la maison de guérison. Yuka gâtait bien sa petite-nièce. Balsa s'installa confortablement sur la chaise et se berça tranquillement. Bientôt, sa fille s'endormit si profondément et ne bougeait tellement pas, que Balsa elle-même commença à entrer dans une somnolence.
C'est en cognant un clou qu'elle se sortit elle-même de sa torpeur. Elle jeta un regard protecteur sur le visage de son enfant et en conclut qu'Alika dormait assez profondément pour être transférée de ses bras à son lit, comme elle le faisait plus petite. Elle la déposa doucement sur la couche, replaça adroitement la couverture et mit une serviette humide sur son front. Elle prit le plateau et sortit silencieusement de la chambre.
Dans le couloir, elle croisa une patiente qui venait en sens inverse. En voyant Balsa, elle changea de direction et alla vers elle.
« Comment se porte ta fille, Balsa-San ? »
Balsa se mordit la lèvre inférieure et afficha un regard un peu navré avant de se reprendre rapidement.
« Pour l'instant, sa fièvre n'a pas diminuée. Elle ne mange pas beaucoup et n'arrive même pas à se tenir sur ses jambes sans trembler... elle dort vraiment beaucoup.
- Je vois... on prie tous pour elle, tu sais. »
Balsa redressa la tête, étonnée.
« Tu n'étais pas au courant ?
- De quoi ?
- Quand tu étais partie, Alika venait souvent nous voir, puisqu'elle se sentait seule. Elle a peu à peu ranimé l'espoir de ravoir la santé en nous... donc la savoir si mal en point nous fait tous de quoi.
- C'est gentil.
- Tu fais une bonne mère, c'est ce qu'elle a dit. En parlant de ça... comment ça va de ton côté ? Au niveau de ton deuil, si je puis demander.
- Mon deuil ? chercha Balsa le court d'un instant.
- Oui. Vous avez perdu votre enfant...
- Oh ! oui, ça va beaucoup mieux. J'ai eu tellement de choses à penser depuis que je n'ai pas trop eu le temps d'y penser. Mais la douleur est plus facilement surmontable, quoiqu'elle ne disparaisse jamais totalement... dans l'ensemble, ça va mieux. Merci de t'en inquiéter.
- Je t'en prie.
- Je me suis aussi promis de mieux veiller ma fille, dorénavant.
- C'est très bien. Sur ce, je vais y aller. Ce n'est pas trop bon d'être debout trop longtemps pour moi. »
La lancière porta le plateau jusqu'à la cuisine et était en train de marcher vers la chambre de sa fille quand elle vit une silhouette traverser la fenêtre du balcon. Intriguée, elle jeta un œil au dehors et y vit Kassa.
« Kassa ? demanda-t-elle en ouvrant la porte. Que fais-tu sur le territoire Yonsa ?
- Balsa-San ! J'étais de sortie et j'étais sur le territoire Yonsa. Je suis souvent venu jouer ici avec Gina quand j'étais enfant. Et puis, j'ai fini par apprendre par les bergers la nouvelle concernant ta fille. Je me demandais comment elle allait.
- Oh, elle ne va pas très bien en ce moment, dit Balsa rapidement. Je risque de passer pas mal de temps ici, elle a besoin d'une présence familière.
- C'est compréhensible, je voulais juste m'en assurer. Je dois y aller ! Je dois aider mon père. Je suis content de t'avoir revu, Balsa-San !
- Merci, c'est gentil. Passe le bonjour à Gina de ma part.
- Bien sûr ! »
Balsa se demandait combien de gens maintenant connaissaient sa fille. Elle sourit en sachant qu'Alika avait su se faire une place parmi le peuple Kanbalese, sur le territoire Yonsa.
En soirée, Yuka dit à Balsa qu'elle avait préparé un bain d'eau tiède, afin d'y plonger sa petite-nièce. Heureusement, Alika était à demi-éveillée mais il ne lui semblait guère amusant de quitter la chaleur du lit. Balsa lui offrit de retirer son pyjama sous les couvertures et d'enfiler un kimono léger pour le chemin entre son lit et le bain. Elle accepta la proposition et Yuka vérifia si elle pouvait se tenir sur ses jambes, mais elle faillit tomber au sol et Balsa décida de la prendre dans ses bras.
« Nom de Yoram, tu es brûlante ! s'exclama Balsa. Je crois que je ne t'ai jamais vue dans un tel état depuis notre visite à la Grotte des Chasseurs.
- ... désolée, s'excusa sa fille.
- Mais non voyons, il ne faut pas que tu sois désolée parce que tu es malade. »
Yuka ouvrit la porte de la salle de bain et la referma. Balsa assit sa fille sur un banc et retira son kimono avant de la reprendre dans ses bras et de l'approcher proche du bain. Dès qu'Alika sentit l'eau au contact de sa peau, elle se débattit comme si sa vie en dépendait et s'agrippa à Balsa.
« L'eau est froide ! L'eau est froide ! répéta-t-elle en paniquant.
- Alika, ça va te faire du bien, tenta d'articuler sa mère à demi aspergée d'eau.
- C'est froooooooiiid..., geignit Alika.
- Chut, chut, intervint Yuka. L'eau est tiède, mais ton corps est tellement chaud que ça te donne l'impression qu'elle est froide. Vas-y doucement, Balsa.
- Oh, j'y suis allée trop rapidement ?
- Peut-être.
- Oui ! répliqua vivement l'enfant malade avant de lâcher une quinte de toux profonde. »
Balsa ralentit ses mouvements et Alika se laissa déposer dans l'eau en arrêtant d'asperger sa mère.
« 'Fait froid..., toussa-t-elle, les bras autours de son corps.
- Attend, j'ai une idée, sourit Yuka en s'emparant d'un savon fait à base de jus de yukkal. Ça pourrait probablement t'aider. »
Elle en donna un autre à Balsa. Ensembles, elles frictionnèrent le corps de l'enfant qui réussit à se réchauffer tout en étant bien propre. Une fois hors de l'eau, Balsa s'empressa de sécher sa fille et de l'habiller.
« Hé bin, tu n'es pas morte, rit-elle.
- C'est pas drôle.
- Je sais poussin.
- Toi t'es mouillée !
- À cause de qui ?
- De toi.
- Non, de toi.
- C'est toi qui m'as plongée trop vite dans le bain.
- Un point pour toi, soupira-t-elle. Mais il reste pareil que tu m'as aspergée, on est d'accord là-dessus, hum ?
- Eh... »
Une fois recouchée, Alika s'endormit profondément. Un sommeil qui durerait probablement toute la nuit et le début de la journée suivante.
Au fur et à mesure que le temps passait et que sa fièvre jouait au yo-yo, Alika recommença à trouver le temps long. Elle faisait un peu d'origami, parlait avec Yuka, Balsa et même les esprits, mais ses deux amis habituels, Amaya et Akiro, avaient arrêté de la visiter.
« Ils vont venir te voir, avait tenté de la rassurer Yuka. C'est peut-être pour éviter qu'ils ne soient contaminés par ta fièvre. »
Alors qu'Alika faisait une sieste, Balsa cogna à sa porte.
« Mon trésor ?
- Quoi ? grogna-t-elle dans son sommeil.
- Désolée de te réveiller. Tu as de la visite. »
Sa fille redressa rapidement la tête et observa sa mère. Amaya apparut derrière elle et sourit.
« Maman a enfin accepté pour que je puisse te voir ! se réjouit Amaya en sautant sur son lit. J'ai pas pu avant à cause de la neige et des tempêtes, mais aujourd'hui, il faisait beau... donc... je suis venue ! »
Alika fit plus de place sur le lit et Balsa les laissa entre amies.
« Je suis contente que tu sois venue, sourit Alika. J'ai eu peur que mes amis ne reviennent jamais et me laisse tomber.
- Bin non. Ne t'en fais pas. Akiro aurait aussi aimé venir, mais il devait aider sa famille pour les fêtes.
- Les fêtes ?
- Oui, ici à Kanbal, on fête la création de Kanbal par le dieu Yoram. Je vais te raconter la mythologie : au début, il n'y avait qu'une obscurité tourbillonnante. De ça, éclata le premier rayon de lumière – Yoram, le Dieu du tonnerre, ou "celui sans dos". Le devant de son corps était la Grande Lumière, tandis que son dos était la Grande Noirceur. Il était le dieu, à la fois de la foudre aveugle et de l'obscurité desquelles il avait émergé. Les ancêtres qui ont fondé les neuf clans naquirent du corps de la Grande Lumière : de ses oreilles droites et gauches, Musa et Yonsa; de ses yeux gauche et droit, Muro et Yonro; de ses mains droite et gauche, Muga – mon clan – et Yonga; de ses pieds droit et gauche, Muto et Yonto et de son nez, Na. Kanbal, l'ancêtre de la lignée royale, naquît le dernier de tous, émergeant du front de Yoram. C'est lui qui a créé le royaume de Kanbal sur la chaîne de montagne Yusa. »
Amaya prit une pause.
« Tu veux que je continue ? demanda-t-elle alors qu'Alika la fixait avec grand intérêt.
- Oui, s'il te plait, je veux la suite !
- D'accord. Alors... la Grande Noirceur donna également naissance à des enfants qui fondèrent les neuf autres clans et la lignée des rois qui gouverne le Royaume de la Montagne sous la rangée mère des Montagnes Yusa. Chacun des dix clans de Kanbal reçurent leur propre territoire et voyagèrent à eux. De loin, ils n'y virent que des montagnes rocheuses, pas un brin d'herbe, pas un arbre, pas même une goutte d'eau bénissait le royaume. Mais lorsque les fondateurs des clans mirent le pied sur le territoire qui leur a été donné, de l'herbe et des arbres ont germé du sol, des sources et des ruisseaux se mirent immédiatement à couler, et les petites gens et les chèvres émergèrent du sol. Les petites gens étaient les bergers qui s'occupèrent des chèvres et qui donnèrent leur lait aux fondateurs des clans. En retour, les fondateurs jurèrent de protéger les terres et les bergers du mal. »
Alika avait dévoré le récit de son amie, oubliant pour un moment sa toux.
« J'aime encore plus Kanbal maintenant ! annonça-t-elle joyeusement.
- J'aimerai bien visiter les autres pays. Selon les voyageurs, il y a des étendus d'herbes énormes, des richesses avec des rizières et un sol fertile !
- C'est plutôt vrai. J'ai voyagé avec Maman et Kanbal est très pauvre, mais je l'aime pareil ! C'est donc ça les fêtes ?
- Oui. On célèbre la création de Kanbal et le retour des journées qui deviennent plus longues jusqu'au solstice d'été. On en profite pour mettre un sapin dans la maison et offrir des cadeaux à tous ceux qu'on aime. On prépare des plats chauds et on fait des activités. Dis, tu vas être là pour les fêtes ?
- Je ne sais pas... C'est dans combien de jours ?
- Dans deux semaines.
- Je sais pas depuis quand je suis au lit.
- Tu es tombée dans la rivière il y a une semaine. J'ai compté tes jours. Tu es encore très malade ? »
Amaya approcha sa main de son front, mais Alika recula.
« Qu'est-ce qu'il y a ?
- Je ne veux pas te contaminer. Maman goûte mes plats dans lesquels j'ai mangé et elle tombe pas malade... peut-être parce qu'elle est ma Maman.
- Peut-être... tu sais quoi ?
- Non, mais je crois que je vais le savoir bientôt.
- Shozen voulait venir te voir, s'étrangla-t-elle. »
Au même moment, Alika toussa pendant quelques secondes avant de regarder Amaya, hilare.
« Il doit s'ennuyer de ne plus avoir de rivale.
- S'il venait, tu dirais quoi ?
- "Tu veux attraper mon rhume" ? »
Amaya rit. Elle se baissa, ramassa quelque chose au pied du lit et l'offrit à son amie.
« J'ai ça. C'est pour t'aider à récupérer. »
La fille de Balsa ouvrit le paquet cadeau et découvrit une douce couverture en laine rose et mauve avec des fruits confits, un petit oreiller ainsi qu'une pierre hakuma polit.
« Merci ! C'est tout doux, sourit Alika en frottant sa joue contre la couverture.
- Je l'ai tissé avec ma Maman juste pour toi. Elle t'apprécie beaucoup, tu sais.
- Je suis contente. Nos mamans pourraient être des amies !
- Oh oui, peut-être pendant le temps des fêtes ?
- Oui !... Je peux te donner un câlin ? demanda avec hésitation Alika.
- Tu es sûre ? Moi, ça ne me dérange pas.
- Eh... Une autre fois alors. Je dois te montrer de quoi.
- Vas-y !
- Tu te souviens quand j'ai battu Shozen-le-jaloux à son défi ?
- Oui ! On en parle encore dans la classe, tu sais.
- Je lui ai dit que si j'avais une vraie arme, bin… qu'il serait blessé ou mort... »
Elle rit de façon fatiguée.
« Tu m'as cru ? questionna Alika.
- Évidemment ! »
À sa réponse, Alika se retourna, se pencha pour tirer de quoi sous le lit.
« Ne fais pas le saut.
- Promis. »
Elle tira sa lance et la montra fièrement à son amie.
« Tu as une lance ?! s'étonna Amaya avec surprise.
- Oui.
- Mais... ton père et ta mère ne sont pas—
- C'est pas vrai. J'ai inventé ça avec Tante Yuka pour éviter des problèmes. Promets-moi de rien dire si je te dis la vérité.
- Tu me connais ! Je dirai rien.
- En fait, ma Maman vient de Kanbal, du clan Yonsa. Mon Papa vient du Nouvel Empire de Yogo... il a aucune origine Kanbalese. C'est un Yakue métissé. Maman est une guerrière et a été entraîné par un guerrier Kanbalese très fort. Elle m'a appris les arts de la lance et les arts martiaux. Un jour, je serai comme Maman !
- C'est pour ça que tu étais si bonne !
- Et que je le suis encore.
- Et... ton petit frère ou ta petite sœur ? Tu avais dit que ta Maman était enceinte.
- Eh... en fait... il est pas né. Enfin, oui, mais... il est pas vivant non plus..., s'attrista-t-elle. Mais on lui a donné un nom et c'est Kasem. »
Amaya ne put que compatir et offrit un câlin à son amie enrhumée, oubliant qu'Alika avait hésité quelques minutes auparavant. Toutefois, Amaya en fit abstraction et lui dit qu'elle avait également perdu deux petites sœurs en bas âge, dont une comme Kasem. Alika comprit alors pourquoi elle avait vu les deux fillettes esprits chez Amaya : c'était ses petites sœurs !
« Après, Maman et Papa ont plus voulu avoir d'autres enfants, continua de raconter Amaya. Ils ont dit qu'un enfant était assez suffisant et qu'on était pauvre. Tu sais qu'ici, quatre enfants sur dix survivent en bas âge ?
- Non.
- C'était aussi pour cette raison qu'ils ont arrêté de vouloir en faire.
- Est-ce que ça veut dire que ma Maman n'aura plus de bébés ?! paniqua soudainement Alika.
- Je sais pas... tu devrais lui demander. »
Il y eut un silence.
« Amaya ?
- Hum ?
- J'étais vraiment prête à être une grande sœur... mais je ne le suis plus.
- Tu vois ça comme une perte ?
- Non. Tout le monde pense que parce que mon frère est mort-né il a pas vécu pour de vrai. Et que ma Maman a pas raison d'avoir mal... qu'elle doit oublier.
- Ces gens sont stupides. Même si mes sœurs sont pas nées ou ont pas vécues longtemps, ma famille et moi les prions chaque jour. Et on leur parle. »
Balsa avait décidé d'aller voir les filles et s'apprêtait à cogner quand elle les avait surprises en plein sujet. Elle s'était immobilisée et avait écouté leur échange. En entendant les paroles sincères de sa fille et d'Amaya, elle s'était accotée doucement contre le mur et avait posé ses mains sur son ventre vide. Balsa essuya maladroitement ses larmes, qui malgré son visage impassible, ne cessaient de rouler sur ses joues.
« Passons ! sortit joyeusement Amaya. Est-ce que tu vas rester à Kanbal ?
- Non... Maman a dit qu'on retournerait voir Papa au printemps.
- Mais je pourrai plus te revoir !
- On va se retrouver !
- C'est une promesse, hein ?
- Oui, une promesse ! »
Une fois que Balsa se remit de ses émotions, elle cogna et ouvrit la porte.
« On s'amuse bien ? demanda-t-elle avec un sourire.
- Oui, oui, répondirent à l'unisson les fillettes.
- Regarde ce qu'Amaya a fait en compagnie de sa maman pour moi ! s'égaya Alika, en lui montrant la couverture et l'oreiller.
- Comme c'est joli ! Tu as beaucoup de talent, Amaya, la complimenta Balsa.
- Merci, mais ma Maman m'a aidée un peu, quand même.
- Est-ce que tu manges ici ?
- Oh ! j'ai le droit même si Alichoue' est malade ?
- Bien sûre ! Un peu de visite pourrait même l'aider à guérir plus vite. »
Les deux amies se regardèrent, pétillantes de joie. Yuka finit de préparer le souper et aida Alika à se mettre sur ses jambes. Elle vacilla quelques fois, mais Amaya la soutint et elles se sourirent.
Durant le repas, Balsa apprit à mieux connaître Amaya et écouta ses histoires sur ses jeux, ses passions et l'école. Meiko alla chercher Amaya en soirée et rencontra Balsa pour la première fois.
Alors que Yuka était dans le salon en train de lire un livre, Balsa alla retrouver sa fille dans sa chambre et s'assit sur leur lit.
« Tu t'es bien amusée aujourd'hui, mon trésor ?
- Oui, beaucoup.
- Je suis contente de le savoir. Tu sembles aller mieux. »
Elle toucha son front. Sa fièvre avait commencé à diminuer.
« J'aimerai te parler d'un sujet.
- Vas-y...
- Ton petit frère... tu l'aimais autant que moi, n'est-ce pas ?
- Oui.
- Je ne savais pas que ça t'avais autant affecté. Je suis sûre que tu aurais fait une très bonne grande sœur. Tout comme mon désir d'être Maman à nouveau et de voir Kasem venir au monde vivant, je suis certaine que ton désir d'être grande sœur était aussi puissant que le mien. »
Alika sourit.
« Maman ?
- Oui ?
- Tu vas arrêter de faire d'autres enfants ? »
Balsa regarda sa fille et l'attira dans ses bras.
« Les enfants que j'ai eu jusqu'à présent n'ont jamais été prévu. Ils ont toujours été un hasard. Mais si la vie a offert à mon corps de porter un enfant, alors je le prends. Est-ce que ça te rassure, ma chérie ?
- Oui. Ça veut donc dire que j'aurai un autre petit frère ou sœur... ou "des" ? comprit Alika.
- Seul le futur en décidera, sourit Balsa.
- Mais Kasem fera toujours partie de la famille, hein ?
- Oui. C'est un membre de la famille.
- Ce sera toujours le deuxième plus vieux après moi... »
Il eut une courte pause et Balsa lui donna un bisou sur le front.
