Update 2022

Kurasa no Moribito

Gardien des Ténèbres


Chapitre 11

Pas besoin de dire « Au Revoir »

Même si Alika était encore un peu malade, que sa fièvre était tombée, elle voulait aider Yuka avec la « guignolée ». Cela consistait à donner de la nourriture non-périssable pour les familles les plus pauvres de Kanbal. Elles feraient une tournée sur le territoire Yonsa; du moins, le tiers de celui-ci. Yuka avait donné la permission à Alika de pouvoir diriger le gros cheval de trait qui portait les vives amassées et lui avait montré comment le contrôler avec les rennes.

Le temps était doux et le vent était tombé. C'était une belle journée. Vers l'heure du midi, Balsa finit de passer à la dernière maison et était remonté dans le chariot.

« Ça me rend heureuse de les voir si... euh..., dit Alika.

- Joyeux ? termina Balsa.

- Oui ! Et heureux.

- C'est bien vrai.

- On va passer le temps des fêtes où ?

- Yuka a réservé une grande salle et a invité beaucoup de familles du territoire Yonsa. La famille d'Amaya est parmi elles.

- Oh super ! »


Le temps des fêtes arriva enfin. Alika était toute contente de pouvoir aller à la soirée et se mélanger aux invités. Yuka avait organisé des activités et répartit les personnes en équipes. Les enfants étaient ensembles, séparés des adultes.

Alika fit équipe avec Amaya, Akiro et...

« Pas Shozen-le-jaloux ! s'était-elle à demi horrifiée.

- Hey ! se froissa-t-il. Tu veux même pas me voir ! Je t'ai pas vu depuis ta chute dans la rivière et tu dis que tu veux pas me voir !

- Hum... on pourrait encore se battre ?

- N-non ! répondit-il rapidement, le feu aux joues. »

Les compétitions débuteraient après un bon et grand repas festif. Toutes les familles y avaient contribué, apportant leurs contributions, leurs plats et des desserts. Il y avait du fromage de chèvre, de la viande, des lossos, du ragoût et des légumes. Alika préféra grandement la soupe et la viande, même si elle aimait goûter à tout.

« Depuis que la Cérémonie des Remises a eu lieu, Kanbal prospère, raconta un des adultes. C'est pour ça que nous avons un temps des fêtes si festif ! »

Shozen continua de se vanter de ses exploits. Il disait très souvent à Alika : « Tu aurais dû voir... » ou « Si tu avais été là... » et la regardait avec orgueil. Amaya, le trouvant agaçant, avait pris Alika par le bras et s'était accotée contre elle, désirant l'emmener plus loin pour échapper à Shozen.

« Il va falloir se serrer les coudes ! déclara Shozen, remplit d'entrain.

- Je suis malade, je ne suis pas au top de ma forme, trouva comme excuse Alika.

- Alika, on se passera de tes commentaires !

- Nous, on se passerait bien de ton hyperactivité, rétorqua Akiro pour la défense de son amie. Et Alika marque un point. »

Son rival ronchonna et continua de manger.

Les activités se déroulèrent dans une bonne ambiance. Balsa riait et gagnait la plupart du temps aux jeux de hasard. Elle fut surprise de retrouver le jeu du susutto à Kanbal, originaire de Rota. Le susutto avait toujours été l'un de ses jeux préférés. Il était très facile de manipuler les dés à son avantage en n'utilisant pas beaucoup plus qu'une chiquenaude de ses doigts. C'était parmi les tout premiers jeux auxquels Balsa avait joué en tant que jeune femme. Elle en connaissait parfaitement les règles – et les moyens de les exploiter. Une vieille femme, portant le pseudonyme de « Lahura » alias, de vrai nom Azuno, lui avait appris à manipuler les dés sans qu'on s'en aperçoive. Elle avait partagé la moitié de ses bénéfices avec elle pendant qu'elle apprenait.

Quant à Alika, elle essayait de se serrer les coudes avec Shozen, mais ils se criaient non-stop dessus – en pensant s'encourager – pour soit ralentir ou accélérer. Akiro et Amaya regardaient ce petit manège, sans oser prononcer un mot, impuissants.

« Tu vas le faire tomber ! cria Shozen.

- Hey ! Je sais ce que je fais ! grogna Alika, lui toussant au visage pour se venger.

- Gyah ! »

Les activités prirent fin. Amaya s'endormait et cognait des clous. Alika décida alors de lui passer son épaule en guise d'accotoir. Shozen continuait de jouer avec les prix et cadeaux qu'ils avaient gagnés aux compétitions avec Akiro.

Alika regarda l'assemblé et vit les esprits et les gardiens qui s'étaient jumelés à la soirée. Il lui était un peu difficile à déterminer qui était les esprits et qui étaient les vivants. Par contre, elle remarqua Jiguro, qui était assis sur le divan en face d'eux, un peu à l'écart. Motoko alla s'asseoir à ses côtés. Il déposa une petite silhouette dans ses bras. Alika comprit que c'était Kasem. Son gardien s'approcha et ébouriffa ses cheveux avant d'aller aux côtés de Yuka, écouter la conversation dans laquelle Balsa était plongée.

Elle parlait avec Toto, l'aîné des bergers.

« Vous le saviez, n'est-ce pas ? Vous saviez qu'ils m'attendaient sous la terre, disait-elle.

- Quand le hyohlu a déposé le luisha pour que Gina le trouve, j'ai immédiatement su qu'ils avaient invoqué une personne. Alors, je t'ai rencontré, et lorsque j'ai écouté ton récit avec Jiguro, j'ai réalisé que tu étais la seule personne qui pouvait faire reposer les hyohlu en paix. La Danse des lances ne peut seulement être dansée que quand ton âme est complètement exposée et à découvert. Le hyohlu projette alors tous ses émotions à son partenaire. Leurs âmes deviennent si proches qu'il est impossible de décrire ce qu'ils ressentent à ce moment-là, dit Toto.

- Hmmm... »

Il sourit soudainement.

« Mais malgré ça, habituellement, la Danse des lances n'est pas aussi difficile qu'elle prétend l'être. Le danseur n'a pas besoin d'être une personne exceptionnellement talentueuse. Tant et aussi longtemps qu'iel peut se connecter avec l'âme du hyohlu et le laisser se décharger de toutes ces émotions qui le retiennent captif, les luishas ont toujours été remis. Cette année, cependant, nous étions vraiment inquiets. Pas seulement Jiguro, mais plusieurs autres hyohlu ont été trahi et assassinés. Jamais nous n'avons vu les hyohlu avoir autant de difficulté à reposer en paix que ceux-là. Et c'est pourquoi je pense fortement qu'ils t'attendaient. T'attendant jusqu'à ce que tu visites Kanbal... qui d'autre aurait pu possiblement exécuter la Danse des lances et les faire reposer en paix ? »

Balsa haussa les épaules.

« Êtes-vous en train de dire que parce qu'ils m'attendaient, la cérémonie a été décalée de plus de dix ans ? Vous vous fourvoyez. Parce que si c'était vrai, si je n'avais pas décidé par caprice de retourner à Kanbal, la cérémonie n'aurait jamais eu lieu.

- Tu serais venue, grimaça-t-il. Parce que c'était ta destinée.

- Je suis désolée, dit Balsa en hochant négativement la tête, mais je ne suis pas d'accord. La destinée est juste une interprétation commode pour nous aider à accepter le passé. Dire que tout ce que Jiguro a dû endurer à cause de Rogsam n'est que de la destinée, c'est très offensant. Ce n'était pas moi qu'ils attendaient.

- Alors qui penses-tu qu'ils attendaient ?

- Le roi Randalle. »

Toto leva les yeux vers elle.

« Pourquoi penses-tu cela ?

- Je pense qu'ils attendaient que le nouveau roi soit assez vieux et que le règne de Rogsam prenne fin, soupira-t-elle légèrement. Parce que le hyohlu n'aurait certainement jamais donné les luishas à un roi aussi fourbe que Rogsam. Au final, trente-cinq ans se sont écoulés avant que la prochaine cérémonie n'ait lieu... mais... »

Il attendit en silence pour qu'elle continue. Elle hésita un moment, puis dit d'une basse voix :

« Je crois que Jiguro m'attendait. Parce qu'il a fait tout ce chemin pour me rencontrer quand je suis revenue. Donc, vous avez probablement raison à cet égard – que mon retour ait été la raison pour laquelle ils décident de commencer la cérémonie. »

Toto acquiesça, il dit alors gaiement :

« Nous les éleveurs appelons les luishas, la pierre du cœur. Le hyohlu prend tous les espoirs et les tristesses de sa vie passée, les changes en une lumière bleue et les retourne sous la terre. Alors seulement là, le hyohlu peut finalement mourir d'une vraie mort et se reposer. Donc, la lumière du luisha est vraiment toutes les pensées et les souhaits des hommes. Tu as laissé Jiguro reposer en paix et ses sentiments se sont changés en luisha, lequel un jour deviendra le pain de la vie qui nourrira le peuple de Kanbal.

- C'était si différent de ce que j'imaginais quand j'étais enfant et quand j'entendais les histoires du palais du Roi de la montagne qui créer les luishas et la dernière porte, soupira Balsa en souriant.

- Par quel nom nous est-il possible d'appeler le grand Roi de la montagne, qui sculpte les roches sous la rangée mère Yusa avec son propre corps ? Il a créé la route pour que l'eau puisse passer et ainsi, emmener la vie dans tout Yusa. Devrait-on le percevoir comme un dieu ? Comme un esprit ? pensa-t-il en secouant la tête. Comme un cocon étincelant qui protège la vie à l'intérieur de lui, nous utilisons de simples mots pour changer plusieurs contes dans le but de protéger notre Roi. »

Le restant de la soirée se passa dans les festivités et le calme pour les plus jeunes. Alika avait reçu des mitaines, une jolie tuque avec des oreilles de chat et un manteau de laine rose avec des bonbons et une queue de loup blanche immaculée.

Balsa avait reçu également des vêtements et des souvenirs qui pourraient certainement orner les meubles chez Tanda et de l'argent.


La nouvelle année commença, et un beau matin, Balsa se réveilla en remarquant qu'elle n'arrivait pas à trouver ni toucher le corps de sa fille dans le lit. Elle prit un moment pour se réveiller, se leva et sortit hors de la chambre.

« Je crois que tu as raison, résonna la voix de Yuka dans le salon. Je ne sens plus aucune trace de fièvre, ta langue semble en parfaite santé, tes yeux sont redevenus brillants et tu as repris tes couleurs. »

Balsa arriva dans le salon en pyjama et vit Alika assise sur les cuisses de sa grande tante.

« Mais qui voilà ! sourit Yuka. Bon matin !

- Maman ! s'exclama Alika.

- Bon matin, salua la nouvelle arrivante en s'étirant.

- Maman, je suis guérie !

- Quelle merveilleuse nouvelle !

- Est-ce que je peux aller jouer dehors ?

- Déjà ?

- Je veux aller jouer avec Shozen-le-jaloux, Amaya-Chan et Akki-Kun ! Dis oui ?

- À condition de bien t'habiller, d'éviter les cours d'eau et de rentrer quand tu commences à avoir froid.

- D'accord ! »

Alika sauta des cuisses de Yuka et s'habilla chaudement à l'aide de Balsa. La fillette sortit en courant rejoindre ses amis qui l'attendaient. Shozen avait un traîneau dans sa main et Akiro aussi.

« Si on faisait une course ?! proposa Shozen. Une course de traîneau !

- C'est quoi ? demanda Alika.

- On tire le traineau sur le haut d'une montagne et on la descend en glissant sur le traineau.

- On est en équipe deux ?

- Oui ! Les gars avec les gars et les filles avec les filles.

- Pfff... Ne nous sous-estime pas, Shozen-le-jaloux, grimaça Amaya.

- Hey ! »

Amaya tira le traîneau avec Alika jusqu'au sommet. Dès qu'ils atteignirent le sommet tous les quatre, ils se placèrent sur leurs traîneaux respectifs avant de donner le signal. Ils dévalèrent la pente en criant de joie. Alika avait retrouvé son côté compétitif et commandait quoi faire à son amie : se pencher pour prendre de la vitesse, mettre plus de poids à droite, tirer sur les cordes.

Prenant beaucoup de vitesse, les deux traineaux s'étaient enfoncés dans les grottes souterraines de glaces. Ils continuaient d'avancer et prendre de la vitesse. Amaya criait et riait en même temps, se cramponnant à Alika. Ils sortirent tous les quatre en même temps, revenant sur le territoire Yonsa, proche de la maison de Yuka. La lumière aveuglante du soleil leur fit mal aux yeux l'espace d'un instant. Ils se prirent un tremplin naturel – une grande butte de neige entassé par les paysans – volant dans les airs, passant devant la fenêtre du salon. Balsa vit leur ombre et ouvrit de grands yeux. Les femmes de la maison de guérison sortirent, intriguées. Alika tira la corde à gauche et tourna alors que Shozen continuait de foncer tout droit. Akiro agrippa au passage le foulard d'Amaya – qui faillit s'étrangler – et les deux traineaux se suivirent à la suite de l'autre. Shozen et Akiro sautèrent de leur traîneau pour se retrouver sur celui de leurs amies.

« Qu'est-ce que vous faites là ?! cria Amaya. C'est notre traîneau !

- Allô ! répondit Shozen essayant de voler les rennes à Alika.

- C'est moi qui conduis ici, répliqua-t-elle d'une voix rauque. Tasse-toi ! »

Balsa observa la trajectoire de leur traîneau, un brin amusée.

« À peine ta fille remit sur pied..., allait dire Yuka, incertaine.

- Je sais, le calme avant la tempête, dit-elle. »

Ils glissèrent sur une palissade et foncèrent droit sur trois autres gardes Yonsa.

« On fait quoi ?! cria Akiro.

- On les évite ! commanda Alika.

- Comment ?!

- Comme ça ! »

Elle tira les rênes et leur traîneau tourna brutalement. Les gardes les évitèrent de justesse et les regardèrent s'éloigner, toujours aussi éberlués.

« Désolée ! cria Amaya au loin dans une brume de neige.

- Ça me rappelle notre enfance, avoua le garde.

- Tu as raison, l'appuya le second.

- Que fait-on ?

- Laissons-les s'amuser. »

Yuka ne lâcha pas le traineau des yeux, le voyant se diriger droit sur elles. Les femmes se reculèrent rapidement et Balsa, d'un simple coup de main, toucha sa fille et la poussa, la faisant dériver vers un énorme banc de neige. Le second traineau, vide, ne s'arrêta pas. Balsa se replaça et arrêta le traineau de bois de ses mains. Un long soupir s'échappa des spectatrices.

Alika lâcha les rênes, faisant paniquer ses amis et ensembles, ils s'enfoncèrent dans la neige molle, mettant fin à la course. Sur le coup, les quatre enfants ne bougèrent pas, mais bientôt, ils sautèrent hors de la neige en criant de joie et en riant.

Ils s'excusèrent d'avoir fait peur aux femmes de la maisonnée et eurent droit à un bon lait chaud aromatisé à la noisette.

« Alors Shozen et Alika sont devenus des rivaux "amicaux" ? comprit Balsa.

- Je crois, répondit Amaya, une moustache de mousse chantilly.

- NON ! répliquèrent à l'unisson Shozen et Alika.

- Tu as de la mousse, Amaya, lui fit remarquer Akiro.

- Oh ! »

Balsa sourit.

« On est trop contents de retrouver notre amie ! confessa Akiro.

- Ça faisait vraiment longtemps, soutint Shozen avec un peu de réserve.

- Eh?! Avoue que je t'ai manquée ! s'amusa Alika.

- Eh— avoue-le toi-même aussi dans ce cas.

- Je l'avoue et j'ai pas peur.

- Moi aussi... hmpf ! »

Ils passèrent la fin de l'après-midi à jouer aux cartes et des jeux de société pour célébrer le rétablissement complet de leur amie. Balsa devait s'avouer qu'elle enviait sa fille d'avoir des amis aussi bons, chose qui lui avait probablement manqué durant son enfance.

Au final, tout ce que je n'ai pas pu avoir, je lui ai offert, pensa-t-elle.


La saison des neiges profondes passa et les doux rayons de soleil adoucirent l'épaisse et dur croûte de glace et de neige. Alika avait fêté ses huit ans et il semblait pour Balsa qu'elle avait encore grandi. Même son visage faisait moins enfantin. Leur chambre fut envahi d'une odeur familière – les herbes frémissant dans une casserole. Yuka faisait des médicaments. Dès qu'elle sentit cet arôme, Balsa ressentit un fort désir de revoir Tanda.

Ça doit être l'apogée du printemps dans les Montagnes de Brume Bleue maintenant, pensa-t-elle.

Il devait être en train de récolter des herbes, fredonnant sans précaution à lui-même.

Il est temps de retourner à la maison et lui raconter notre aventure...

Elle ouvrit la fenêtre et sentit la brise humide printanière sur son visage. Il y avait encore de la neige à Kanbal; le printemps arrivait toujours plus tard ici.

« Maman, j'ai froid, murmura Alika en sortant de son sommeil.

- Ça te rappelle quelque chose, cette fragrance ? »

Elle huma l'air.

« Enfin ! Je peux respirer par le nez comme avant !... Hum... ça me fait penser à Papa.

- Il est temps de partir.

- Maintenant ? Maintenant, là, là ?

- Mais non voyons, pas tout de suite, mais dans les jours à venir. »

Alika exécuta une moue.

« Je me suis fait des amis ici...

- Je sais, mon cœur.

- Je veux pas les perdre.

- Je suis sûre que vous vous retrouverez plus tard. »

Une brise caressa les cheveux détachés de Balsa. Alika regarda ses mèches de cheveux virevolter dans le vent. Balsa replaça une mèche superficielle et garda sa main derrière son oreille. Très furtivement, les yeux de sa fille virent apparaître quelque chose sur son dos. Graduellement, une petite silhouette d'enfant translucide, vêtu d'une toge blanche, se montra, agrippée sur le dos de Balsa comme un bébé Koala. Il avait de petites ailes blanches repliés sur son dos, des cheveux bruns et un teint pâle. Sa tête était posée dans le creux de son épaule et de son cou.

Kasem, pensa Alika. Mais sa mère ne le voyait pas ni ne le sentait.

« Maman ?

- Hum ?

- T'es particulièrement jolie le matin, la complimenta-t-elle.

- Oh !... merci, rougit-elle. »

Yuka reçut la nouvelle et comprit qu'Alika et Balsa devaient retourner voir leur famille et leurs amis au Nouvel Empire de Yogo. Les patients de la maison de guérison les saluèrent et leur offrirent un parchemin déroulable où tous avaient écrit un petit mot d'adieu. Amaya était venue avec sa mère en compagnie d'Akiro et de Shozen. Amaya avait fêté ses neufs ans. Shozen et Akiro avaient le même âge qu'Alika.

« Je dois parler seule à seule avec Amaya un moment, déclara sérieusement Alika.

- Fais, très chère, l'invita Yuka. »

Elle tira son amie par la main et s'enferma dans sa chambre.

« On va se revoir un jour, pas vrai ? questionna Amaya avec espoir.

- Oui. Une promesse est une promesse !... Attends. »

Alika fouillant dans ses poches. Elle tenait deux bracelets dans ses mains, tissés en macramé en forme de fleur. Un était blanc avec des motifs de fleurs rose et l'autre possédait les mêmes couleurs, mais inversées.

« J'ai fait ces deux bracelets, annonça-t-elle fièrement avant d'attacher le blanc au poignet d'Amaya. Je sais que t'aime le blanc, et moi le rose. C'est la promesse comme quoi, on se retrouvera un jour. Ils sont ajustables.

- Merci ! Comme ils sont jolis, s'émerveilla-t-elle. Je penserai à toi chaque fois. Je vais t'aider à mettre le tiens. »

Il y eut une pause.

« Alika ?

- Oui ?

- Tu vas vraiment beaucoup me manquer. T'étais presqu'une sœur pour moi.

- Toi aussi. Tu viendras peut-être me voir à Yogo !

- Si mes parents veulent bien. »

Soudain, Alika embrassa Amaya sur la joue. Mais cette dernière lui tourna la tête et lui plaqua un baiser furtif sur les lèvres.

« J'ai envie qu'on se fasse une autre promesse, dit Amaya.

- Laquelle ?

- ... Quand nous serons grandes, tu deviendras ma femme. Je serai ton épouse ! »

La fille de Balsa n'avait jamais pensé à cette option, mais elle sourit.

« C'est d'accord. J'accepte d'être ta femme, sourit Alika.

- C'est vrai ?

- Oui. »

Amaya prit sa main et elles sortirent de la chambre. Shozen lui dit au revoir, espérant ne pas avoir à croiser d'autres filles aussi compétitives et têtues qu'Alika. Mais il devait avouer qu'il avait beaucoup aimé avoir une rivale amicale le temps de son séjour à Kanbal. Quant à Akiro, il lui promit de prendre bien soin d'Amaya pendant son absence et de trouver un aigle messager pour envoyer des messages.

Lorsqu'Alika disparut au loin dans son champ de vision, Amaya se mit à pleurer. Sa mère, Meiko, avait décidé de prendre un thé avec Yuka. Comme Amaya était inconsolable, en proie à une profonde tristesse, Yuka l'attira dans sa chambre.

« Tu t'ennuies déjà d'Alika, n'est-ce pas, ma belle ? comprit-elle.

- Oui... je l'aimais beaucoup.

- Elle t'aimait aussi beaucoup. Viens avec moi, j'ai quelque chose à te donner. »

Amaya suivit Yuka plus loin dans sa chambre. Elle essuya ses yeux et regarda le mur : il y avait des dessins accrochés dans des cadres en bois. Toruna avait gratuitement dessiné les portraits des membres de la famille de Yuka, quand elles venaient d'entrer dans leur vingtaine. Yuka pouvait ainsi se souvenir de leur visage clairement; celui de Karuna et sa femme, Laika, Balsa à l'âge de cinq ans, son portrait d'elle-même et Jiguro.

Yuka ouvrit un cartable et découvrit une première feuille. Balsa et Alika posaient dessus; juste avant de repartir pour le Nouvel Empire de Yogo, elle avait demandé Toruna si elle pouvait lui dessiner sa nièce et sa fille ensembles comme souvenir. Sous ladite feuille, il y avait un nouveau portrait.

« C'est pour toi, sourit-elle. »

Amaya, surprise, prit le dessin délicatement, ses joues encore mouillées de larmes, et l'observa. C'était le portrait d'Alika et elle qui jouaient ensembles dans le salon; Amaya enlaçait Alika de dos en riant. Amaya ne savait pas du tout comment Toruna avait pu les dessiner aussi rapidement alors qu'elles bougeaient.

« C'est... moi et Alika, murmura-t-elle.

- J'ai toute de suite su qu'il y avait quelque chose entre toi et Alika. Alors j'ai invité mon amie, Toruna, quand tu es venue jouer ici et, se faisant passer pour une patiente, elle vous a dessiné discrètement dans le salon.

- Ce dessin est pour moi ?

- Oui.

- Merci, Tante Yuka. J'y ferai très attention et le chérirai à chaque jour.

- Nous pouvons toujours le mettre dans un cadre pour le protéger. Je dois en avoir de surplus. »

Yuka reçut un câlin d'Amaya et elles retournèrent à la cuisine pour parler avec Meiko.


Kassa, Gina, Yoyo et Toto – les deux bergers – avaient accompagné Balsa et Alika à l'entrée de la grotte du territoire Musa pour les voir partir. Cette fois-ci, elles retourneraient à Yogo à pied, sans monture; le cheval n'ayant été qu'un moyen de transport sûr quand Balsa était enceinte. Désormais que sa condition physique était revenue à la normale, elle voulait marcher pour le retour.

Toto donna à Balsa un sac contenant du togal et des feuilles de yukkal et beaucoup de laga – comme quand elle et Kassa étaient partis dans les profondeurs de la Montagne. Gina leur donna un sac de jokoms, un gâteau cuit fourré aux noisettes qui tenait bon la route pendant les longs voyages. Avec hésitation, Kassa tendit un anneau de cuivre, qui s'adaptait sur la hampe des lances, à Balsa.

« Uh, c'est mon anneau de lance. Je voudrais, hum, que tu le prennes, dit-il à Balsa. »

Il avait mis tout son cœur et toute son âme pour le polir, afin qu'il puisse briller comme l'or. Balsa sourit et le prit. Puis, elle retira le sien de sa propre lance, noircit par un long usage et le sang des autres. Elle le prit dans sa main et regarda Kassa.

« Il est sale, mais j'ai pris cet anneau de la lance de Jiguro, de sa hampe. Il a protégé ma vie et la sienne, raconta-t-elle en le posant dans sa paume. Veux-tu l'accepter ? »

Kassa prit l'anneau et le glissa à la place vide, sur sa propre lance. Il le regarda et sourit timidement.

« Toi et Jiguro avez été choisi comme danseur. Je me demande si j'ai vraiment ce qu'il faut pour l'utiliser.

- Je ne peux pas lire le futur, dit Balsa en posant une main sur son épaule. Mais je peux te dire ceci : si tes habilités avec la lance continue de se développer, tu seras assez bon pour devenir un danseur. Sois un bon lancier, Kassa. »

Son sourire gêné se transforma tranquillement pour un éclatant.

« Alika, la lance te va bien, complimenta-t-il.

- Merci ! Un jour, je serai comme Maman !

- Je n'en doute même pas.

- Prenez soin de vous, conclut Gina. »

Balsa leva sa main dans un « au revoir ». Alika la prit et elles tournèrent brusquement les talons pour s'enfoncer dans les ténèbres. Balsa déposa quelques gouttes de togal sur les paupières de sa fille et sur les siennes. Dès qu'Alika rouvrit les yeux, elle sursauta en se collant contre elle.

« Wouah ! C'est quoi ça ?!

- Du togal. Un poison, qui en petite quantité sur les paupières, te permet de voir dans le noir.

- Fabuleux !

- Mais si tu en as trop dans le sang... on peut en mourir ou souffrir atrocement.

- Je vais m'en souvenir. »

Elles continuèrent d'avancer dans l'obscurité, suivant le chemin gravé sur la hampe de la lance de Balsa. Elle se dit qu'elle copierait le même motif sur la lance de sa fille, des années plus tard.

Ça faisait un moment qu'Alika ne parlait pas. Balsa l'entendit renifler et pleurer silencieusement.

« Ça ne va pas, ma chérie ?

- Je m'ennuie déjà de Tante Yuka et d'Amaya ! On aurait dit qu'on est revenus à l'époque où Chagum-Niisan nous a quittés...

- Oh, ma belle... »

Balsa colla Alika contre elle en continuant de marcher.

« Ça ira. Nous reviendrons à Kanbal, je te le promets. »