Update 2022
Kurasa no Moribito
Gardien des Ténèbres
Chapitre 12
Un Cerisier Pour Kasem
La lumière du soleil hors de la grotte leur fit presque mal aux yeux. Mais avec un peu temps, elles finirent par s'habituer à la clarté et il faisait déjà plus chaud. Balsa changea ses vêtements pour des plus légers. Elles en profitèrent pour prendre un bain dans une source d'eau pour se nettoyer et manger quelques provisions.
Après un mois de marche, elles arrivèrent enfin au refuge de Tanda. Alika fut submergée de nostalgie en voyant sa maison et courut vers la porte.
Lorsque les portes de l'entrée officielle des voyageurs disparurent derrière lui, Tanda, sur le dos de son cheval, sentit une grande solitude l'envahir. La perte de Kasem avait été un événement tragique et il n'avait pas pu imaginer une seule seconde que ça aurait pu arriver, alors que Balsa avait tout fait pour être prudente lorsqu'elle était enceinte. Il savait qu'elle avait été démolie par cette perte et culpabilisait énormément. Il espéra que ces quelques mois supplémentaires de vacances à Kanbal lui permettent de retrouver une stabilité avec ses émotions et faire la paix avec son passé. Alika et elle ne reviendraient qu'au printemps. Tanda avait assez confiance en elles quant à leur date de retour.
Tanda s'était renseigné au niveau des esprits pour connaître la cause du décès du corps physique de son fils Kasem. Il n'y avait eu aucune attaque spirituelle ou malédiction sur eux. Son cœur avait simplement arrêté de battre, sans doute suite à une malformation cardiaque, et Balsa n'en était nullement responsable. Bien qu'Alika possède la vision spirituelle, son « troisième œil », elle ne semblait pas avoir vu cette petite sphère de lumière se promener un peu partout autour d'eux pendant leur séjour chez Yuka ou à Kanbal. Cette sphère suivait particulièrement Tanda, se posant sur son épaule ou se tenant proche de son cœur.
Lorsqu'il revint à son refuge dans les montagnes, Torogai avait quitté les lieux. Mais elle reviendrait sûrement bientôt, pour éviter le froid de l'hiver et les premières neiges. Alors qu'il déchargeait sa monture de ses bagages et ses souvenirs donnés par Yuka, se disant qu'il irait porter le cheval le lendemain en ville où il l'avait loué pour le voyage, il vit la petite sphère de lumière virevolter autour de lui. L'énergie qui s'y dégageait était enjouée et apaisante.
« Nae, Kasem, tu voulais me suivre jusqu'à mon retour à la maison ? sourit-il. »
La sphère brilla un peu plus comme pour donner une réponse. Tanda entra dans le refuge en continuant de parler à l'âme qui ne possédait pas de corps physique. Il lui présenta l'unique pièce et la chambre de rangement qui servait aussi de chambre pour Alika. Il fit une préparation à base de racine de tajam – un arbre qui dégageait une douce odeur – ainsi qu'un peu de résine du même arbre. Ce soir-là, il l'utiliserait pour inviter Kasem dans son rêve et discuter un peu avec lui. Bien que Kasem n'ait pas de corps physique – du moins, pas pour le moment – Tanda savait que cette âme avait eu des vies antérieures, avec des corps de différentes ethnies.
La route avait été épuisante et Tanda ne se sentait pas esseulé le moins du monde. Il fit son ragoût sauvage habituel, continuant de parler à la petite âme. Il souleva le couvercle et jugea le contenu d'un air satisfait. Il prit une poignée de champignons séchés dans un panier.
« On appelle ça des kankui. Ce sont des champignons. Ça donne du goût aux plats mijotés, mais il ne faut pas les faires cuire trop longtemps, sinon, ils prennent un goût amer. Alors je les rajoute au dernier moment. »
Il retira la marmite du feu et prit une louche pour s'en verser un bol. Il prit un bol vide et le remplit de moitié pour le placer devant Kasem.
« Oh... je sais bien que tu ne peux pas encore manger, mais c'est toujours plus poli d'avoir une pensée pour les âmes, sourit-il. Ne t'inquiètes pas, cette nuit, toi et moi pourrons faire plus amples connaissances. »
Une fois changé pour la nuit, Tanda récita une incantation en frottant ses mains avec une pincée de poudre. Il souhaita tout haut « bonne nuit » et ferma les yeux avant de s'enrouler dans ses couvertures. Lorsqu'il rouvrit les yeux, il était toujours à l'intérieur du refuge. La porte était entrouverte et le ciel affichait la voie lactée de ses milliards d'étoiles. Enfin, la petite sphère se montra de nouveau, passant par la porte entrouverte avant de se tenir face à Tanda qui était assis devant le feu du foyer, qui brillait des couleurs de l'arc-en-ciel. C'était sa petite touche personnelle quand il allait se réfugier dans ses rêves.
« Peux-tu parler, Kasem ? demanda-t-il. »
Papa ? essaya une petite voix d'enfant, celle d'un garçon.
« C'est très bien mon enfant. Je suis soulagé, sourit-il. Est-ce la première fois que tu voyages dans un rêve sans corps physique ? »
Hum... je pense pas. Mais je sais qu'Alika-Oneechan l'a déjà fait avant de se réincarner.
Tanda savait très bien que l'âme de Kasem était bien plus mature qu'elle n'y paraissait. Il avait toute sa sagesse antérieure acquise en lui. Ce pourquoi il était capable de parler et philosopher comme un jeune adulte.
« Être une âme sans corps physique doit être un peu difficile. »
Oui, c'est pas pratique... je voulais goûter ton ragoût, mais... eh...
« Je comprends. Et comme l'ancien corps physique qui était censé t'héberger pour ta prochaine réincarnation n'est plus, ton âme n'est accrochée à rien. En tant que chamane, un apprenti, certes, je peux t'aider, si tu veux. »
C'est une des raisons du pour quoi je t'ai suivi, Papa, rit-il.
« Tu as alors deux options : je peux t'offrir un corps en me disant tes préférences, ou tu peux prendre une apparence antérieure que tu as déjà eu auparavant. »
Il y eut un petit silence.
Je voudrais que tu me donnes un corps... un qui ressemble à Maman et toi. Et aussi, j'aimerai être capable de changer de tailles à volonté.
« Comme... ? demanda Tanda pour plus d'explication. »
Je veux être en mesure de pouvoir reprendre une apparence de bébé, juste pour le temps que... que Maman fasse la paix avec mon décès et soit prête à lâcher-prise.
« Ça marche. Je peux t'offrir tout ce que tu me demanderas. »
Doucement, Kasem lui fit part de ses préférences. Il voulait garder un physique d'enfant, pas plus vieux que quatre ou cinq ans; ceci tromperait les apparences quant à sa maturité mentale. Il demanda à avoir les cheveux bruns de Balsa, naturellement court et en désordre, ainsi que son teint de peau. Pour les yeux, il voulait les mêmes que ceux de Tanda et de sa grande sœur. Lorsque son corps apparut, Kasem alla lui-même se vêtir d'une toge blanche. Ses ailes étaient petites, mais d'un blanc très pur.
« Comment je suis, Papa ?
- ... Tu es mon fils, sourit Tanda en lui ouvrant ses bras. »
Lorsque Kasem se jeta dans ses bras, Tanda fut surprit de tenir un petit bébé endormit, enveloppé dans des langes. Des larmes de joies inondèrent ses yeux et il embrassa son fils sur le front. Il le berça tellement longtemps, qu'il finit par perdre la notion du temps. Quand il ouvrit les yeux, Tanda remarqua qu'il était revenu à la réalité; en Sagu. Il se sentit en colère l'espace d'un instant, mais sursauta quand il sentit une présence dormir proche de lui. L'âme de Kasem avait adopté le physique offert dans le rêve : un bambin, pas plus âgé physiquement de cinq ans. Tanda espéra que sa vision ne s'estompe pas au fil du temps.
Le printemps était enfin arrivé à Yogo. Il arrivait toujours un peu plus vite qu'à Kanbal. Tanda, à son plus grand soulagement, voyait constamment Kasem depuis qu'il lui avait donné un corps. C'était le seul esprit qu'il pouvait voir en permanence et même toucher. Torogai avait passé l'hiver à la maison et avait appris pour le décès de son petit-fils mort-né, comprenant pourquoi Tanda était revenu seul, sans Alika ni Balsa. Elle voulait soutenir Balsa, mais pour le moment, elle ignorait totalement comment la situation se déroulerait. Elle laisserait alors les choses venir à elle et réagirait en temps et lieu.
Lorsque Tanda ramassait de nouvelles herbes dans les montagnes, son fils courait après les papillons ou essayait d'attraper des écureuils avec ses mains. Tanda avait le pressentiment que le reste de sa famille allait bientôt revenir. Il était revenu au refuge et était en train d'écraser des herbes quand des voix familières résonnèrent à l'extérieur. Il allait ouvrit la porte quand elle s'ouvrit d'elle-même. Alika ne put s'arrêter et fonça droit sur son père.
« Papa ! sourit-elle.
- Mais qui voilà ! Bon retour, ma belle. »
Il sortit dehors, alors qu'Alika montait dans sa chambre pour déposer ses bagages. Tanda regarda Balsa arriver plus au loin. Elle semblait beaucoup plus heureuse et rafraîchit comme ça faisait longtemps qu'il ne l'avait pas vue.
« Bon retour, Balsa, sourit-il. J'espère que ton voyage à Kanbal s'est bien passé. »
Elle lui renvoya son sourire et reposa un doux baiser sur sa joue. Tanda lui tourna le visage pour l'embrasser sur les lèvres rapidement.
« Hey, Tanda. Nous sommes revenues et effectivement, je me sens plus en paix avec mon passé. J'ai plein de choses à te raconter ! »
Ils entrèrent dans le refuge lorsqu'Alika descendit au rez-de-chaussée, transportant une urne en terre cuite dans ses mains, peinturé de couleurs vives et de fleurs séchés.
« C'est bien l'urne de Kasem, Alika ? demanda Tanda.
- Oui ! J'ai écrit le nom de Kasem en Kanbalese, dit-elle fièrement.
- Je me souviens que Yuka nous a dit de déposer les cendres du corps de Kasem dans la terre et d'y faire pousser un arbre en sa mémoire, expliqua Balsa, la gorge un peu nouée. Elle m'a conseillé de faire ça pour... hmmm...
- Pour faire notre deuil, tous ensembles, comprit Tanda. J'avais très hâte de pouvoir le faire. »
Tanda posa son regard sur l'esprit de Kasem. Il sortit dehors et pointa un endroit proche du refuge. Une place où ils passaient tout le temps, à n'importe quelles heures. Lorsque les personnes verraient leur maison de l'extérieur, un beau cerisier se tiendrait à la gauche, en face, du refuge, tout juste à côté de l'entrée.
« Je veux un cerisier ! déclara Alika.
- Nous n'avons pas de pousse de cerisier, se désola Tanda.
- Non, mais on peut toujours aller en chercher au Bas Ougi ! »
Alika regarda Balsa avec des yeux étincelant. Elle lui sourit et proposa que Tanda ait faire des courses, pour profiter d'un peu de temps avec sa fille. Balsa avait aussi envie de se reposer un peu. Tanda prit son sac de commande et alla vers le Bas Ougi avec sa fille. Pour Alika, voir Kasem les accompagner était une des choses plus naturelles qui soit. Elle ne se doutait pas une seconde que Tanda pouvait le voir également.
« Tu as grandi, ma fille, remarqua-t-il.
- Oh ! tu trouves ? s'étonna-t-elle en levant ses yeux vers lui.
- Oui. Nous te mesurerons en revenant.
- J'ai quand même huit ans, maintenant !
- C'est vrai, mais j'ai encore l'impression que tu es mon bébé. Et puis, tu as un petit accent quand tu parles Yogoese. Tu as adopté la langue Kanbalese, c'est charmant.
- Papa, s'il te plait, dit Alika, légèrement malaisée. »
Ils parlèrent de la pluie et du beau temps jusqu'à atteindre le Bas Ougi. Tanda décida d'aller prendre ses commandes avant d'aller acheter le parfait petit cerisier chez un jardinier.
« Bonjour, les salua le jardinier.
- Bonjour, sourit Tanda.
- Que venez-vous chercher aujourd'hui ?
- Nous voulons un cerisier, déclara rapidement Alika. Pour le planter.
- C'est le bon moment, justement. J'ai quelques pousses parmi ma réserve, suivez-moi. »
Le jardinier les guida jusqu'à une petite cour. Il y avait une dizaine de pousses de cerisier. Tanda ne bougea pas. Il observait Kasem voler au-dessus d'eux et les effleurer de ses doigts pour sentir leur énergie. Alika l'aidait à chercher celui qui le représenterait le plus. Le plus fort, le plus beau. Finalement, Kasem en pointa un : il n'était pas très gros, voire, c'était le plus petit et plus maigrichon qu'il y avait. Alika s'approcha et le toucha aussi. Pour sa taille, il avait une très forte énergie. Elle prit le pot et sourit.
« Ce sera celui-ci.
- Merveilleux choix, jeune fille. »
Tanda paya le jardinier et sortit dans la rue. C'est alors que Kasem se mit aux côtés de Tanda et prit sa main. Alika remarqua que son père réagissait maintenant au contact de son petit frère décédé.
« Hmmm... Papa, commença-t-elle.
- Oui ?
- ... Est-ce que tu viens tout juste de refermer ta main sur celle d'un esprit, par hasard ? »
Il la regarda et sourit.
« Kasem est le seul esprit que je peux voir en permanence depuis son retour dans le monde spirituel. Je ne vois pas les autres, cependant.
- Je pensais pas que tu le verrais aussi... »
Alika savait qu'elle ne devrait pas être à ce point troublée, mais elle s'était habituée à n'être que la seule dans sa famille qui pouvait voir les auras et les esprits en permanence. Elle savait que le don de son père était pour la plupart du temps temporaire.
« Pour tout te dire la vérité, j'ai été aussi surpris, dit-il. Mais il semble que la vie ait décidé que je puisse voir mon fils en permanence. Passons. Est-ce que tu veux me raconter le reste de ton voyage à Kanbal ? »
Immédiatement, les grands yeux d'Alika brillèrent joyeusement.
« Les hivers sont très froids, je les ai expérimenté. Je suis tombée dans la rivière en essayant d'aller chercher un ballon pour mes amis. Je suis tombée malade pendant plusieurs jours. Tante Yuka a pris soin de moi et j'étais sa chouchou. Sa petite préférée. J'ai aussi essayé l'école Kanbalese et je me suis fait des amis également. Amaya, Akiro et... Shozen-le-jaloux.
- Shozen-le-jaloux ? répéta-t-il, incertain de comprendre son allusion.
- Oui ! Il m'a confronté à l'école et je l'ai battu. Il a pas aimé ça... mais il est resté un bon ami.
- Je suis content de voir que tu aies fait de nouvelles expériences.
- J'ai aussi escaladé un arbre yukka. Je suis tombée et je me suis cassée le poignet gauche. »
Tanda éclata de rire. Par curiosité, il prit son petit poignet d'enfant et l'observa rapidement.
« Yuka a fait du très bon travail, sourit-il.
- Elle me manque déjà... Oh ! et j'ai aussi grimpé sur le dos d'une énorme chèvre de montagne. C'était drôle ! Puis, on a fêté les fêtes de Kanbal. C'est pour rendre hommage à la création du pays, c'est vraiment joyeux !
- Quel merveilleux voyage as-tu fait. Je suis vraiment content pour toi. »
Ils finirent par acheter un peu de nourriture, dont les ingrédients qui manquaient pour faire un bon ragoût afin de célébrer le retour de Balsa et d'Alika.
Balsa était seule au refuge. Elle termina de défaire son sac. Ça faisait du bien d'être de retour chez soi. Mais alors que cette tranquillité aurait dû se montrer apaisante, cette solitude l'envahit sans prévenir. Elle regarda ses bras et toucha son ventre vide : Kasem était censé être né à terme et aurait eu un mois et demi de vie. La douleur qu'elle pensait avoir surmonté à Kanbal, refit surface. La douleur de la perte variait selon les jours : parfois c'était comme si Balsa se réveillait avec une petite pincée au cœur, et le jour suivant, c'était une très grosse déprime passagère, où elle avait envie de pleurer sa douleur et maudire la vie de cette injustice.
Elle avait peur. Elle appréhendait Torogai. Que celle-ci la réprimande d'avoir voyagé en étant enceinte et lui reproche qu'elle n'était pas une mère responsable. Bien sûre, jamais rien de tel ne s'était produit jusqu'à présent, mais connaissant la chamane, c'était une réaction tout à fait plausible.
Balsa était au second étage et se redressa du lit de sa fille quand la porte s'ouvrit. Croyant que Tanda et Alika était de retour, elle descendit les escaliers sans réfléchir. Elle se retrouva face à face avec sa plus grande appréhension.
« Ah ! Balsa, tu es enfin revenue ! Tanda commençait à devenir impatient.
- Oh... Je sais... »
Elle voulait fuir. Elle n'avait pas la force d'affronter Torogai. Cette dernière sembla ressentir son mal être, car elle ne bougea pas et fixait Balsa d'un regard analyseur.
« Hum ? Tu n'as pas l'air de bien aller... et depuis quand as-tu peur de moi ?
- J'ai pas peur de toi ! mentit Balsa.
- Si tu n'as pas peur, alors pourquoi as-tu si peur de ma réaction ? Je ne perçois pas les auras comme ta fille, mais je ressens les énergies.
- ... Ça ne te regarde pas.
- Bon, je vais aller droit au but : Tanda m'en a parlé. »
Balsa sentit son cœur manquer un battement.
Elle ne dit rien et toisa Torogai d'un œil mauvais. Elle était en colère. Normalement, elle aurait vu noir, se serait laissée submerger par la colère et les mots seraient sortis sans filtre, mais cette fois-ci, ses yeux ne virent que des larmes. Balsa détourna la tête pour ne pas se faire voir en train de pleurer et essaya rapidement ses yeux.
« ... ce Tanda..., maugréa-t-elle.
- Balsa... cet enfant—
- Pourquoi m'en parler si vous savez tout ?! cria Balsa avec qu'un torrent de larmes amères se déversait brusquement sur ses joues. »
Torogai n'aurait pas dû être surprise, mais elle l'était. Tout ce que son cœur pouvait faire était de compatir avec le sort de Balsa.
« Tu as besoin de crier ta souffrance, Balsa.
- Ma souffrance ? Vraiment ?!
- Laisse-toi aller... lâche prise.
- Je n'aurai jamais dû voyager enceinte ! Tout ça est de ma faute ! C'est de ma faute, si j'ai perdu notre bébé !... »
Balsa était incapable d'arrêter de crier et elle se blâmait, se traitant de tous les noms possible. Torogai n'était pas capable de placer un seul mot, même si elle essayait de couper la parole. Balsa ne l'écouterait pas plus. Elle n'eut d'autres choix que de s'approcher d'elle et lui claquer la joue. Les deux restèrent surprises, immobiles. Torogai s'attendait à ce que Balsa riposte, mais elle était tellement prise de court, qu'elle semblait figée.
« Non, tu as faux, la corrigea Torogai en s'adoucissant d'une façon que Balsa n'avait jamais vu chez elle. Ce sont des choses qui arrivent et je comprends parfaitement ta douleur.
- Comment—
- Ne pose pas de question. Je t'ai déjà confié que j'avais perdu déjà trois enfants. Je te comprends, je te le jure. Les émotions que tu ressens et te font agir de cette manière sont normales, Balsa.
- Torogai-Shi...
- Hum ?
- Je peux... ? »
Torogai s'apprêtait à l'écouter de nouveau quand, soudain, Balsa se jeta dans ses bras non-préparés. Elle tomba sur le sol, avec Balsa qui se mit à pleurer bruyamment comme jamais elle ne l'avait fait auparavant en sa présence. Torogai, surprise, ne réagit pas sur le coup. Mais somme toute, elle finit par lui caresser les cheveux et resserrer son emprise contre elle. Elle ne chercha pas à lui dire d'arrêter de pleurer, voire même, elle l'encourageait à se libérer.
Elle comprenait aussi qu'en ce moment, elle ne tenait pas une guerrière dans ses bras, mais bien une maman déchirée par la perte d'un enfant. Une mère qui ne pourra jamais voir son bébé grandir.
« Désolée de pleurer ! s'excusa Balsa, mal à l'aise.
- Mais non, très chère. Il n'y a pas de mal à pleurer la perte d'un enfant...
- ...
- Dis-moi ce que tu ressens.
- De la colère...
- Contre qui ? Contre quoi ?
- Contre moi... je n'aurai jamais dû !... J'en veux aussi à la nature... Si Alika a réussi à venir à terme, pourquoi la nature n'a pas voulu qu'il soit là... ?
- Comment s'appelait-il ?
- ... Kasem...
- C'est un très joli prénom. »
Balsa avait enfouis sa tête dans les cuisses de la chamane et essuyait ses joues sur son pantalon quand elles étaient trop mouillés par les larmes. Torogai lui caressa affectueusement la tête comme si elle était une enfant.
« Que s'est-il passé ?
- Je ne connais pas les raisons du "pourquoi"...
- Comment a-t-il perdu la vie, c'est ça que je veux savoir.
- Je ne sais pas... je ne peux pas dire comment ni pourquoi... j'ai commencé à avoir des contractions les jours qui ont précédés... mais je m'en suis pas trop inquiétée...
- Tu étais accompagnée de bonnes personnes qui ont pu te soutenir ?
- Oui. Tanda, Alika et ma Tante Yuka... qui est aussi médecin.
- Ensuite... ?
- Ensuite... un matin, je me suis réveillée... »
Sa main tremblante se resserra sur les pantalons de Torogai. Cette dernière posa sa main sur la sienne et la serra à son tour.
« Continue, l'encouragea-t-elle. »
Sa voix mourût dans sa gorge et elle ré-éclata en sanglots tapageurs, qui lui coupèrent toute respiration pendant de longues secondes. Torogai sortit un mouchoir en soie de son kimono et lui donna pour qu'elle se mouche. Après s'être allégée, Balsa essaya de continuer.
« Quand je me suis réveillée... il y avait du sang partout... »
Elle frissonna.
« Puis ?
- ... J'avais des vertiges. Alika est allée chercher Tante Yuka. Tanda, Tante Yuka et son assistant m'ont aidé à le mettre au monde... Tante Yuka a agis comme s'il était un véritable bébé, comme s'il était vivant... »
Il y eut un silence, ponctué de sanglots.
« Tu n'es pas obligée de continuer, Balsa, la rassura Torogai en essayant de lui redresser la tête. Balsa ? Balsa, regarde-moi. »
La lancière cessa toute résistance et osa regarder Torogai dans les yeux.
« Je n'aime pas pleurer en compagnie de quelqu'un...
- Je sais. Pour ça, tu es très orgueilleuse. Mais, sache que je serai toujours là pour parler de lui avec toi. Quand tu en auras besoin. Je ne l'oublierai jamais, tout comme ta fille et Tanda. C'est la même chose pour mes trois autres enfants; même si je n'en parle pas, je pense à eux chaque jour.
- D'accord... merci.
- Tu es une maman, Balsa, et par-dessus-tout, tu es une humaine. Donc, pas infaillible. Les combattants ne sont pas invincibles ni insensibles et personne ne te demande de l'être.
- Je suis... épuisée.
- Va te reposer un peu. »
Balsa hocha positivement la tête. Torogai l'aida à se redresser lentement. Balsa monta les escaliers et se coucha dans le lit de sa fille.
* La sphère avec Kasem est un clin d'œil à mon one-shot préquel de Ransa no Moribito, Crossroad, qui partage la même idée d'une âme qui n'a pas de corps physique – ou en a perdu le sien.
