Hey !

Et voilà un nouveau bébé, écrit pendant la Nuit du FoF sur le thème Douleur. Evidemment, j'ai pensé à ces deux chatons et à cet UA. Je pourrais faire une dizaine d'OS avec eux juste sur ce thème, mais il y en a qui spoilerait des trucs dont je dois pas parler tout de suite, donc voilà.

Je me suis bien amusé. Aux dépens de Neku.

(TW en fin d'OS !)

Et encore merci à Lae pour sa review sous l'OS précédent !


Pourquoi la mort te fait peur ?

.

Neku se lève, et tout est blanc. Blanc nuage perdu dans le gris clair des ombres. Blanc sale et léger. Blanc comme la peau qu'il retrouve habituellement près de lui, et qui ce matin n'est pas là.

Blanche, son angoisse.

Il se redresse.

L'eau coule dans la salle de bain. Le soulagement aussi. Joshua se douche, sans doute. Il faut bien.

Comme Neku se lève, son esprit vagabonde malgré lui sur des terres inquiétantes où les lianes passent autour de sa gorge. Il repousse les draps, cherche à taton son téléphone et songe que, peut-être, oh il se fait sans doute des idées mais, si jamais, imaginons, il se pourrait… Si Joshua s'était foutu en l'air dans la baignoire, est-ce qu'il aurait laissé l'eau couler ?

Il déglutit.

Il ne doit pas penser à ça. Ça n'arrivera pas, et il se fait mal tout seul. C'est stupide. Mais il glisse ses pieds dans une paire de chaussons chauds et il ne peut pas s'empêcher, il s'avance et… Il n'entrera pas. Si Joshua se lave, il se foutra de sa gueule. Mais le garçon s'approche quand même de la porte. Il t'en l'oreille, suit l'eau qui coule, le jet qui frappe le mur. Inspire.

D'abord, c'est tout ce qu'il perçoit. Et puis il y a une voix. C'est comme un chant d'enfant, ça fredonne tout doux sous les cascades et le soulagement lui coule tout dans le corps comme il relâche sa respiration. Neku détend les poings qu'il serrait sans le voir.
Joshua chante. Donc, Joshua est en vie. Pas la peine de flipper. Il s'en va gagner la cuisine, dans un pyjama trop grand qui ne touche presque pas sa peau, et il se laisse tomber dans sa chaise.

Cette mélodie, il pense, elle ressemble à un chant de messe. Une de ces litanies qu'on leur faisait répéter, fut un temps où il suivait encore sa grand-mère à l'église. C'est beau. Et en même temps, ça fait peur.

Une tartine, et du beurre. Et par-dessus, de la confiture. Neku n'a envie de rien d'autre. Pas besoin de prendre des forces, aujourd'hui, il reste à la maison. Comme toujours. Qu'est-ce qu'il pourrait faire d'autre ? Rien qui ne nécessite pas une énergie qui lui manque. Alors il va finir cette tartine, puis il ira s'allonger au salon, et il attrapera sa console. Et ce sera comme hier, comme avant hier. Comme tous les autres jours.

Il se serre un verre de lait.

Le bruit de la porte qui s'ouvre précède l'odeur de propre qui gagne bientôt la cuisine, alors que Joshua s'approche. Neku n'est pas surpris, ni par son arrivée, ni par son peignoir encore ouvert qui ne cache rien de son torse et de son sexe. Il baisse juste les yeux - après avoir regardé, parce qu'il ne peut pas s'en empêcher, bien sûr.

– Salut.

– Bonjour, Neku.

Son nom dans sa bouche. Il ne s'y fera jamais. Comme il ne s'habituera jamais au contact chaud de ses jambes encore humides de la douche, alors qu'il lui grimpe nonchalamment dessus. Sa peau tendre, ses cuisses qui passent de part et d'autre des siennes.

Genre, tout est normal.

– T'as une chaise juste en face.

– Je sais. J'habite ici, des fois que tu n'aurais pas remarqué.

Neku soupire. Et comme l'autre se presse contre lui pour mieux attraper le pain dans son dos, il songe que si tout est si blanc, c'est parce que les volets sont ouverts. Tous les volets. La lumière du jour entre comme un fantôme. Etre là, ce matin, c'est comme de flotter dans un souvenir. Un morceau du passé qui serait revenu entre ses mains. Il aime bien cette sensation.

– T'es chiant.

– Moi aussi je t'aime, Neku.

Il entend un craquement sec. Le bruit des hanches de Joshua alors qu'il se penche encore un peu. Son torse contre son vieux pyjama, il peut retrouver l'odeur du savon sur sa peau. Comme des fleurs délicates qu'on aurait jetées au creux de son cou et qu'il retrouverait, là, chaque fois qu'il y plonge.

Ça sent le citron, aussi. Peut-être que ça vient de son shampoing. Ses cheveux mouillés goûtent sur son épaule.

– C'est ça, ouais.

– Quoi ? Tu ne me crois pas ?

Oh, si. Joshua est sincère, et tout ce qui sort de sa bouche sonne comme une vérité immuable. Neku le sent qui se redresse, ses épaules bien droites sous son peignoir. Sa main froide épouse sa joue pour le pousser à relever la tête et, soudain, il n'y a plus ici que deux yeux mauves qui se perdent en rire au-dessus de lui. Deux yeux. Et ce sourire imparfait qui le domine.

Merde. Il y avait sans doute un piège quelque part, et Neku vient de tomber dedans. Les deux pieds d'un coup, la tête la première.

Il le sait, Joshua aime qu'on le regarde. A croire qu'il se nourrit des mirettes qui l'effleurent.

– Si.

– Je t'aime, Neku.

– T'es pas obligé de sortir ça dès le matin.

– La bonne réponse, c'était moi aussi.

– Mm, ouais, s'tu veux.

Et cette fois, Joshua rit avec la bouche. Ça lui traverse le cœur.

Plus tard, ils sont dans le canapé. Allongés. Enfin, Neku est allongé dans le canapé. Joshua, lui, est allongé sur Neku. Ses jambes, à peine couvertes par le peignoir, se mêlent aux siennes. Ses cheveux encore humides n'ont rien de doux quand il les caresse, mais le rouquin répète quand même le geste, inlassablement. Ses doigts dans le coton gris. Sur la peau molle. La nuque. Il ferme les yeux.

Il voudrait que le monde s'arrête là, sur cet instant. Pas d'avant, pas d'après, et plus personne. Juste eux, le blanc du matin et le silence d'un dimanche sans voisins.

Il pourrait vivre, si la vie n'était plus que ce moment.

– Tu crois qu'on peut se jeter à deux sous un train ?

Et puis, Joshua parle.

– T'es con.

– Je suis sérieux.

Et Neku aurait bien voulu qu'il soit muet.

– Il y a de la place pour deux sur les rails, non ?

– Je sais pas et j'veux pas savoir.

– Pourquoi ?

Arrête.

– C'est con, ton truc.

Il le sent qui glousse sur son torse. C'est comme des grelots qui roulent sur sa peau et se perdent sous le canapé, de petits bruits imperceptibles qu'il sent.

Dans son torse, ça s'emballe.

– Au contraire, je trouve ça plutôt pertinent, comme question.

– Non.

Sa main se crispe dans ses cheveux. Il tire, s'en rend compte, n'arrête pas. Joshua lui, arrête de parler.

Mais c'est trop tard.

La pièce est blanche, toujours. Blanche comme un pic de montagne, une nappe de neige froide. Elle est blanche, et ça lui brûle les yeux. Neku voudrait détourner le regard, oublier. Faire que ces mots n'aient jamais existé.

– Ce sera rapide, comme mort.

Entre ses doigts, le cocon s'effrite.

– Juste toi, moi et un train. C'est vite fait. Et c'est sans doute une des solutions les moins douloureuses.

Solution, il dit. Comme on répond à un problème.

Le monde s'effiloche et se transforme en millier de tessons clairs qui s'enfoncent dans ses paumes jusqu'au plus profond de lui, là où les mots de Joshua riochent. Ils suivent cet écho infini dans le tunnel noueux de ses angoisses.

– On n'aurait même pas à s'inquiéter de savoir qui ira ramasser les morceaux.

– Arrête, Josh.

– On pourrait aussi sauter.

Il regarde par la fenêtre, les nuages lisses qui font un ciel sans couleur. Le soleil perdu derrière et le froid sur la ville comme une immense couverture. Il inspire. Mais à chaque respiration, il lui faut soulever avec lui tout le poids que Joshua pèse sur sa poitrine.

– Il faudrait juste trouver un immeuble assez haut. Un endroit qui offrirait une jolie vue, qu'on puisse profiter une dernière fois.

Neku imagine les toits sous eux, les habitants grouillants comme une immense fourmilière, le soleil qui se perdrait sous les habitations et-

Non. Il ne doit pas entrer dans son jeu.

– Tu me pousserais ? l'autre ronronne.

– Non.

– Même si je te le demandais ?

Surtout s'il lui demandait. Mais lui dire, c'est jouer le jeu. Et ne rien dire, c'est jouer le jeu aussi, mais Neku ne peut pas perdre autrement, parce que sa gorge s'est transformée en bloc de ciment. Il y a des mots mêlés, dans sa tête. Des mots qui ne passent plus, alors que ça s'emballe en lui. Une grande tempête.

– Ce sera moche, remarque. Nos faces éclatées sur le béton. Dur de rendre ça présentable pour un enterrement. Un grand gloubi-boulga de cervelle et d'os. Ça attirera peut-être les chiens errants du quartier.

– Arrête.

– Tu les imagines, regroupés autour de nous ?

Il ne veut pas.

– Ou alors, on se taille les veines. C'est plus esthétique. Mais c'est compliqué. Il faudrait que tu t'occupes de mes poignets. Je ne pourrai pas faire le bras droit si je me suis déjà ouvert le gauche.

Il les a vus, hier soir. Ses poignets. Et sa peau était lisse, sans aucune trace. Pas la moindre cicatrice - Joshua en a bien assez comme ça. Juste cet épierderme blanc auquel il s'accroche. Blanc. Plein de vie.

Tout va bien.

– Mais tu devrais tailler des tiens tout seul. Ce serait dommage.

C'est juste Joshua qui déconne - encore une fois.

– On pourrait aussi prendre des médicaments. Un cocktail cul sec, et voilà.

Et ils vomiraient sûrement. Neku sait, il a déjà cherché sur internet. Le corps se défend.

Pourtant, ses mains tremblent.

– Ou alors, on achète une arme.

Et sa gorge. Il déglutit de traviole.

– Ça ne doit pas être bien compliqué à trouver.

Tais-toi.

– Une balle pour toi, une pour moi. C'est salissant, mais ce n'est pas comme si on allait nettoyer derrière, hein ?

Tais-toi. Tais-toi. Tais-toi.

– Et puis ce serait esthétique, quelque part. Les éclaboussures sur les murs et les draps. On pourrait faire ça dans la chambre. Au milieu de la nuit. Ça réveillerait les voisins.

– Arrête, t'es pas drôle.

– Oh, mais ce n'était pas une blague, Neku.

Et c'est ce qui le bouffe, là. Sa gorge comme un bloc dur, ses doigts crispés dans la tignasse de Joshua, perdus en caresses fébriles. Son corps chaud et froid qui se tend au rythme de l'angoisse, les vagues étouffées qui montent et descendent et son cœur qui fait n'importe quoi.

Et ces images dans sa tête, de corps disloqués. Ce rouge.

Non. Non, non, ça n'arrivera pas, ça n'arrivera pas et il ne doit pas y penser.

– On pourrait se pendre. Mais il n'y a pas de poutre, ici. Ça complique la chose. C'est le problème avec les appartements, il manque toujours un grenier.

Et c'est tant mieux, sans doute, s'il crache toutes ses idées malades. Tout ce qu'il sort de sa bouche, c'est autant de sombres idées qu'il n'ira pas exécuter la prochaine fois que Neku sortira acheter du pain. Il faut qu'il s'exprime. C'est bien comme ça que ça marche le malheur, non ? Tout ce que Joshua dit, il le fait sortir de lui.

– On pourrait se noyer.

Mais ça se répand sur lui comme une bille acide. Un liquide qui ronge et s'infiltre sous ses muscles. Une douleur.

– Ça irait vite.

Et Neku voudrait bien, là, se crever les tympans.

– Je remplirai tes poches de cailloux. Tu n'auras qu'à m'attacher les mains et les jambes. On trouvera un pont.

Non.

– On pourrait s'attacher ensemble. Ça éviterait qu'un de nous deux ne change d'avis.

Il ne veut pas penser à ça.

Il ne veut pas.

D'un monde où Joshua serait mort.

Et ce bruit dans sa bouche, quand il essaie d'avaler sa salive.

– Ça ne te tente pas ?

– Clairement pas, non.

Sa voix vidée de son assurance.

– T'es un grand malade.

Fendue par les douloureuses images que Joshua lui impose. Joshua qu'il sent, là, trembler tout contre lui.

Ta gueule.

Parce qu'il rit. Encore des grelots qui roulent et se perdent autour d'eux.

– Tu ne voudrais pas, Neku ?

C'est trop.

– Mourir avec moi ?

Ce qui se passe dans la tête de Joshua, là. Il ne supporte pas.

– On pourrait juste arrêter. Tous les deux.

Cette manière terrible qu'il a de glisser sa main dans la sienne.

– Mourir ensemble.

– Arrête.

– Quoi ? Ça te fait peur ?

– T'es horrible quand tu t'y mets.

– Je te sens récalcitrant.

Son rire qui éclate encore, alors qu'il se cale contre lui comme un chat qui se tourne.

Oui, ça lui fait peur, et mal. Ça lui tord le ventre et Neku sait, ce soir, il aurait de quoi faire des cauchemars. Des rêves horribles où Joshua s'en va, d'une manière qui interdit tout retour.

Et un jour. Un jour.

Peut-être.
Il ne veut pas y penser, mais, peut-être.

Qu'un jour.

Ses yeux sont humides.

Un jour.

Peut-être qu'un jour.

Oui.

Peut-être.

Et c'est horrible.

Mais, peut-être.

Cette idée.

Ce ne sera pas juste un cauchemar.


[TW : Mention de suicide, depression.]

Voilà. Et le titre c'est une chanson de Pomme parce que je l'aime bien, même si je pense que On brûlera leur conviendrait mieux, ici.

N'hésitez pas à laisser une review sous ça vous a plu !