Hey !

Et voilà un nouvel OS, écrit pendant la Nuit du FoF, sur le thème Danser. Un thème qui collait à merveille avec la rencontre que j'imaginais pour ces deux-là. Du coup, on fait un petit bond dans le passé.

(Je précise pour les gens de la nuit qui passeraient par là qu'il est question de dépression dans cette histoire, et que d'autres sujets qui s'en rapprochent - alcool, cicatrice, suicide, comportements autodestructeurs - peuvent être abordés.)

Un gros merci à Lae pour sa review sous le texte précédent !

Bonne lecture !


Soudain, ses yeux

.

Des murs et des tags, et dans sa tête la musique éclate.

Neku trace dans un couloir.

Des ruines, partout. Et dans sa main une bière qu'il a chopée il ne sait où. Il doit y avoir un stand devant la bâtisse, ou dans le hall. Des gens qui remplissent des verres à la pelle et les troquent à prix libre contre de la tune ou quelques babioles utiles. Il a sans doute posé des pièces sur le comptoir avant de se barrer avec son gobelet. Il croit. Il ne sait plus, n'a pas fait attention. Parce que ce n'est pas son premier gobelet, sans doute.

Shiki n'aimerait pas le voir ici. Pas dans cet état. Elle le choperait par le col, si elle le croisait. Et sûrement qu'elle aurait raison, Neku le sait. Comme il sait qu'il ne devrait pas prendre ce verre, là, pas déquiller trois longues gorgées sur une grimace amère. Le liquide est tiède, le goût dégueulasse. Mais fraîche ou pas, il déteste la bière. Il ne boit pas pour le goût.

Il ne boit pas pour les bonnes raisons, et Shiki en a conscience. Elle désapprouverait avec ses lèvres pincées, ses yeux qui se froncent et son doigt qu'elle agite en même temps que sa tête. Mais Shiki n'est pas là. Et s'il l'aime de tout son cœur, Neku s'en réjouit.

Il sait qu'elle fait ça pour lui. Mais il y a des jours où il ne supporte plus qu'elle essaie de l'aider.

Il trace, s'arrête, regarde les tags. R.E.M hurle comme il s'approche de la source du bruit. Ça cogne et pulse au son des paroles de The end of the world, ou un truc du genre. Des mots qui pètent dans sa tête, un rythme qui grimpe et comme il descend les escaliers de la baraque abandonnée, Neku avale encore une longue lampée de bière dégueulasse. Le sous-sol, bientôt. Encore des couloirs défoncés et puis une salle, et des gens qui dansent et de la musique et des murs pour les enfermer. Les protéger. Ça hurle dans ses oreilles, le rire des autres et les mots qui s'emmêlent aux paroles, il croit que quelqu'un le bouscule en dansant et cogne contre sa hanche, et c'est lui qui s'excuse. Mais la personne n'entend pas. Ne fait pas attention. Il trace.

Et il se noie.

Dans le boucan infernal qui le rend dingue, le jour. Tous ces bruits qui font mal comme les klaxons et la course effrénée de la rue, ces bêtes qui grimpent dans son oreille et déchirent tout. Le bordel dans sa tête. C'est ça, oui, c'est toujours le bordel. Et Shiki ne comprend pas quand il lui explique, Beat se contente de le prendre dans ses bras. C'est pas assez. Ça ne le sera jamais. Mais il ne peut pas leur en vouloir. Seulement ça le tue, cette ville trop grande pour lui. Cette vie.

Et parfois, Neku a besoin de s'y noyer. De se défoncer au boucan comme d'autres le font à la coke ou au rasoir le long des bras. Il a besoin de se faire mal, là, à l'intérieur, de cogner droit en plein dans cette boule de son, de bouger au milieu des gens dans une vague tentative de danse, de les sentir si près. Ça l'insupporte, horrible, un serpent qui s'enroule autour de sa gorge et il reste, et pour chaque seconde qui passe, tout s'intensifie.

Il termine son verre. Pose son gobelet, ou le lâche. L'objet a déserté ses mains, et c'est tout ce qu'il a besoin de savoir. Tout ce qu'il lui faut pour bouger encore, agiter ses bras.

Il étouffe cette voix qui hurle au silence.

Ça dure.

Il danse. S'épuise. Et plus il s'épuise plus il danse.

Il voit le regard de Shiki, sa main qui passe sur la sienne. Toute cette compassion qui fait mal parce qu'il sait que, malgré tous les efforts du monde, elle ne comprendra jamais. Parce qu'il y a cette barrière entre elle et lui. Lui et le reste du monde.

Un monde qu'il ne comprend pas. Qui ne le comprend pas. Si grand.

Il a des soirs, comme celui-là, où il sent n'y survivra jamais.

Alors il danse et il s'approche toujours plus près des enceintes. Il sent les coudes contre son dos, les bras qui passent devant lui, une main le long de sa jambe, des mots qui lui déchirent les neurones, le sol qui tremble, tangue. Il titube. Et un mur, soudain. Tout près.

De la sueur le long de sa nuque.

Il faudra qu'il rentre. Plus tard. Quand il sera… Il est quelle heure ? Il sort son téléphone de sa poche - personne ne le lui a volé, quelle bonne nouvelle. Des chiffres. Tard. Il est tard, sans doute, il est nuit. Nuit sur lui, sur le monde, pour toujours.

Il déglutit. Plus de bus. Est-ce qu'il pourra marcher jusque chez lui ? S'il… Il pourrait appeler Shiki- non, elle dort. Elle a cours, elle. Elle va se lever tôt, parce qu'elle gère et qu'elle va réussir sa vie. Elle va trouver un taf, payer ses factures, se marier avec Eri pendant que Beat ouvrira des squats et lui il passera ses nuits la boule au ventre à s'imaginer suspendu à une poutre. Planté dans son lit, crevé de trouille parce que demain arrive et que demain, encore, il faudra se lever, et vivre.

Et Neku ne sait plus faire. Avancer. Il regarde les jours s'enchaîner comme autant de grains de sable et bientôt il aura les mains vides et tout sera passé, si vite. Et il n'aura rien fait. La fin est si proche et trop loin, pourtant.

L'angoisse monte. Son cœur cogne. Se serre. Une peur sourde en lui qui lui retourne les boyaux. Ou alors c'est l'alcool, et la nausée. Il ne sait pas, la différence est trop mince pour son petit cerveau brouillé. Il s'écarte du mur, y revient malgré lui. La pierre froide contre son bras. De gros cailloux pleins de ciment. Des voix partout.

Il inspire.

La nausée gonfle.

Un haut le cœur.

Une main sur son épaule. On lui parle il croit, un truc comme ça va ? et Neku voudrait dire non, jamais ça va, jamais. Le monde l'écrase et il se sent si petit au milieu de tout ça. Mais qui pourrait comprendre ? Personne. Personne.

Il se dégage.

Le sol lui échappe mais puisqu'il faut des miracles il retrouve les escaliers. Le bruit se tasse, mais le rythme court encore sous sa peau, s'imprime. Comme une baffe qui lui rougit la joue.

Il monte une marche.

Beat. Il pourrait appeler Beat. Ou non. Il ne veut pas. Que Beat le voit comme ça. Mais rentrer, seul ? Tant pis. Il ira dormir dans l'herbe. Un coin tranquille dans le jardin qui entoure la vieille baraque. La nature qui sépare ce morceau de ruine du café en face. Il ouvrira les yeux quand ça ira mieux demain. Ou jamais.

Il monte. Cherche la différence entre les murs et le couloir. Les couleurs mélangées. Il bouscule un morceau de chemise blanche qui se retourne. Des chaussures qui passent près des siennes. On lui attrape, peut-être, le bras. Il se dégage, trace, s'appuie sur une rampe, inspire, reprend sa route.

La sortie. Il ne sait plus où elle est mais à un moment, du froid sur sa peau. Une nuit de fin d'automne. Un souffle, son visage. Un sol meuble. Moins de bruit. Pas de gens.

D'un coup, son ventre se serre.

Un mélange de bile et de bière s'étale par terre. Sa main sur le mur. Il tousse. Crache encore. Se plie en deux.

Est-ce qu'il a mangé avant de boire ? Peut-être. Non, peut-être pas. Ça aussi, Shiki n'aimerait pas. Mais elle ne peut pas savoir qu'il est là, à vomir tout ce qu'il a bu l'estomac vide, les yeux humides, ce goût horrible au fond de la bouche.

De la musique au loin. Il sent ses jambes trembler. Se penche encore. Crache. Ça va recommencer, il sent. Il passe un bras autour de son ventre.

Une main glisse sur son front. Remonte d'un geste les cheveux humides qui pendent sous ses yeux.

La main d'un autre.

– Besoin d'aide ?

Cette voix. Inconnue, et pleine de musique. Des mots comme des rires.

Neku va pour se redresser, préfère vomir encore. Tremble d'épuisement, prêt à tomber à genoux. Il n'a plus la force que de tourner la tête, son bras fébrile vacille. De l'air. Il remonte ses pupilles le long d'une chemise impeccablement blanche.

– Tu n'es pas obligé de répondre. Mais si j'étais toi, j'éviterais de rester seul ce soir. On ne sait jamais ce qui pourrait t'arriver. Une mauvaise rencontre, dans cet état...

Il croise un sourire. Des yeux, mauves.

Et quels yeux.

Brusquement, Neku sent tout un monde qui s'effondre à l'intérieur de lui.


Et voiiiilà. J'ai trop envie d'écrire la suite, maintenant. Mais je dois d'abord faire deux autres OS. Aaaaah. A voir ce que j'arrive à écrire avant Mercredi !

A la prochaine !