ELVIRA "GUSAYN" TEUTATES*
La magie... Je savais que c'était une abomination, mais c'était amusant. Les Nelapši étaient vraiment cons. Dès que je voyais l'un d'entre eux s'approcher du mur blanc qui nous entourait, il me suffisait de penser qu'il avait le droit d'entrer à peine quelques secondes et ça arrivait. Ils avaient beau être rapides, ces cadavres ambulants ne faisaient pas le poids contre la force qui les renvoyaient dehors chaque fois que je les bannissais du cercle béni.
Dès que je faisais entrer un de ces tas de chair morte dans le champ de force, je le renvoyais aussitôt dehors. J'avais l'impression de jouer avec un canon. Je venais de faire un strike en envoyant le vampire à queue de serpent sur ses larbins.
J'en profitais pour sortir ma flasque, un peu de vin ne pouvait que me faire du bien. Je n'étais pas seule sur cette plaine. A mes côtés, il y avait l'homme aux ailes vertes qui se débattait avec les non-morts qui refusaient de rester dans leur sac bariolé de symboles dont la seule vue m'incendiait la rétine. Notre cheffe soupira après avoir craché sa fumée. Elle se tenait sur sa canne en se frottant les yeux, elle ouvrit sa bouche pour lâcher ses mots avec son habituel intonation dépourvue d'émotions, les mots "blasée" et "ennuyée" ne servaient pas à décrire la classe avec laquelle elle employait sa façon de parler:
- Leszy, Melalo, supplia le docteur Imerod, vous vous foutez de moi? Par pitié, reconnaissez votre défaite. L'abjuration de Luka fait que vos larbins sont trop occupés à compter les graines de moutarde pour essayer de rentrer, mais en plus ça fait dix bonnes minutes que la Vingt-Cinquième Heure est terminée! Les gosses et moi, on aimerait bien dormir, alors ou on vous désintègre, ou vous profitez des dernières forces qu'il vous reste pour vous téléporter!
Je tirai sur la queue de mon fouet pour me mettre en garde. J'avais beau avoir pu recoller mon bras, je détestais l'idée que ce clown cadavérique eusse eu l'occasion de l'arracher. La douleur s'accrochait à moi.
J'observai les deux intervenants qui avaient failli incendier la plaine qui nous entourait. Le corbeau à deux têtes nous révélait enfin ce dont il avait l'air sans ses plumes, il me semblait avoir déjà vu cette apparence dans l'un des avaikiques bouquins de notre diablotin blond.
Je ne connaissais même pas le nom de la couleur de cette chair, mais elle ressemblait à peine à une gélatine mal durcie qui aurait été posée sur un squelette. C'était censé être du vert kaki ou du gris? Le vieux monstre n'avait plus que quelques plumes pâlies, il nous regardait de ses yeux ensanglantés, il avait du mal à respirer. Il faisait moins le fier sans sa couverture noire!
Là, il valait à peine un oisillon mordu par un zombie. Non, mais sérieux, comment pouvait-il être aussi laid sans ses plumes? Ses deux becs ressemblaient à des mâchoires pleines de dents, auraient-il été volontairement taillés en dents de scie. Ses grosses têtes étaient trop lourdes pour les cous chargés de les supporter. Ce vieux vautour avait réussi à régénérer ses blessures, mais il apparaissait qu'il n'avait presque plus de sang et de chair.
Le vampire, lui, peinait à reconstituer la moitié de sa tête et ses jambes. Son nouvel uniformes avait bien morflé sous les "Rafales du Foehn" du robot et mes "Quatre Saisons".
A l'abri derrière leurs champs de force, les deux carcasses ambulantes semblaient avoir conscience du bluff de Gog. Elle tremblait. Elle avait beau jouer la comédie, ils savaient qu'elle était aussi fatiguée qu'eux. Bon, j'allais devoir tester la sensibilité du corbeau au fer.
Les fusils de chasse du S.D.U étaient très pratiques, il ne me restait plus qu'à espérer que mon aura suffise à percer le bouclier d'énergie du monstre verdâtre. Mes chakras roses, noirs et blancs s'associèrent à mon qi pour imprégner mon arme pendant que ma maîtresse d'armes dégaina sa lame, toujours maculée du sang des sbires du mort-vivant et de feue sa cohorte:
- Docteur, fit la créature cornue qui reconstituait son hideux visage et son sourcil en forme de "X", vous, ne vous foutez pas de moi. Si vous voulez user d'une attaque suffisamment puissante pour traverser votre champ de force et percer le mien, il vous faudra y mettre vos dernières forces. Votre corps ne ment pas. Ces cernes... Le tremblement de vos lèvres... La difficulté qu'ont vos yeux à rester ouverts... Même la manière qu vous avez de charger votre lame... Vous êtes aussi épuisée que moi.
Ma compagne d'armes et moi emmagasinions nos énergies à l'intérieur de notre métal. Le robot ne pouvait pas nous aider, il essayait d'endormir les garnements qu'il avait enfermés dans le sac.
- Tu ne fuis pas, s'étonna une Gog méfiante, et à juste titre?
- Voyez-vous, avoua le vampire, mes hypothèses impliquent que les sept cœurs octroient le pouvoir de plier la réalité à ses désirs. Vous savez aussi bien que moi que Nomoru Lenoir a établi que c'était impossible, mais vous savez ce qu'on raconte : Son ultime sortilège aura brisé une des lois fondamentales de notre multivers! Vous tenez à peine sur vos jambes et pourtant vous arrivez encore à emmagasiner du qi.
- Tu veux donc voir si mon pouvoir rende l'impossible possible, s'il n'y a que ça pour te faire plaisir...
- Vous êtes comme moi, prétendit le non-mort, vous êtes une combattante!
- Je ne me bats que pour protéger des innocents, grogna la femme qui fit exploser les arcs électriques qui imprégnaient sa lame, c'est toujours mieux que de se battre parce qu'on ne sait faire que ça.
- Au fond, nous sommes pareils, fit le vampire qui essayait de terminer la régénération de ses jambes sans vie, le fond, la forme... Comment faire la différence? Le combat donne un sens à notre vaine existence!
A peine eus-je le temps de tirer et à peine le docteur eut-il le temps d'envoyer son tourbillon gélatineux que les champs de force qui entouraient nos cibles disparurent. Un éclair tomba sur Leszy pour pouvoir l'emporter. Une rafale dorée remplaça la chair pourrie du monstre féerique.
Nous soupirâmes. L'aura qui entourait le champ de force avait fini d'assommer les derniers vampires. Natas se dépêcha donc. L'humanoïde de métal et de plastique propulsa une des "Rafales du Foehn". Les deux boules de feu vertes dessinèrent une hélice A.D.N, j'avais l'impression de voir deux spermatozoïdes se réunirent pour former le tourbillon qui permit aux agents du S.D.U d'arriver.
Ils se dépêchèrent d'emmener les vampires assommés.
- Harpocrate va avoir de nouveaux pensionnaires, dit le robot... En parlant d'hôpital, vous devez prendre soin de votre santé.
J'aidai le docteur à avancer jusqu'au vortex qui nous ramena dans le salon de la base sous-marine. Toutes ces émotions n'étaient plus de son âge! Une fois arrivées à Harpocrate, nous nous posâmes sur les canapés du salon de l'amie du docteur. Je pris une télécommande et activais le système qui remplaça la statue représentant un enfant de divinités égyptienne posant son index sur la bouche par le grand écran.
Nous allions devoir prendre une bonne douche. Une délicieuse odeur parvint à mes narines. Je remarquai qu'August avait laissé trois assiettes sur la petite table devant le canapé. Malgré le cellophane, l'odeur passait, il y avait un pain au raisin et des sandwichs au thon pour moi, un chili dog et un bol de riz au lait parsemé de grains de cacao pour ma maîtresses d'armes qui se délecta de ce parfum de vanille et de caramel, et enfin deux coupoles pour celui qui ne devrait pas avoir besoin de ressentir des goûts. Il avait une de ses chances. La glace à la pêche et à l'abricot d'August ne valait pas le curry de bœuf en ratatouille posé sur les feuilles de laitue, mais j'aurais presque pu l'échanger contre mon pain au raisin... Si je ne l'avais pas engloutie.
- Tu as failli t'étouffer, se plaignit l'androïde.
- Ta gueule, robot, me plaignis-je!
- Je dois faire quoi demain, déjà, demanda une Imerod sur le point de mourir? A part l'entraînement, bien sûr!
- Alors, réfléchit l'automate... Il y a le débat vegan avec les élèves de la Harvard Business School pour déterminer si votre cible mérite de porter le cœur de l'éther, et votre rencontre avec la personne que vous appelez "Casse-c*illes" sur votre emploi du temps.
- Vous allez faire quoi, demandai-je à Gog?
- Rien d'intéressant. Je dois aller à Harvard pour participer avec August à un débat éthique sur la responsabilité de l'être humain en tant que créature qui peut choisir de ne pas manger de la viande. Et après, je dois supporter je-sais-plus-quel c*nard! C'est à cause de ce qui arrive en ce moment dans les nations avatéiques.
Si l'Ulutini était épargné, la Filanie et les autres pays de cette planète avaient connu de grands retournements à cause de l'affaire "Résurrecteur" et des retombées de cette crise "Vingt-Cinquièmes Heures"! Gog prit la télécommande pour rediffuser l'article d'une chaîne d'informations en continu abchanchuique. Dans un pays dont le nom disparut instantanément de ma mémoire, le Premier Ministre avait initié un débat sur la cohabitation monstres-humains, en effet, les citoyens se plaignaient de ce qu'impliquait la vie avec ces créatures qui avaient le même mode de vie et le même instinct que les terroristes qui semaient la terreur. Malheureusement pour nous, la Gil-team n'avait pas pu s'empêcher de révéler l'existence des cœurs et les raisons du conflit.
J'aurais eu tout le temps de donner mon avis sur ces conneries si mon corps ne me suppliait pas de le laisser dormir. L'ennemi était rentré chez lui la queue entre les jambes et nous avions capturé suffisamment de leurs soldats... Là, je voulais juste prendre ma douche et me réconcilier avec l'oreiller. Et tant pis si je réveillais Elatha au passage!
A suivre...
