Chapitre trente-huit : Échange équivalent


Les ailes des Sombrals se déployèrent amplement et ils prirent leur envol à une vitesse ahurissante. Edward ferma les yeux de toutes ses forces pour s'empêcher de regarder en bas. Voler n'était définitivement pas sa tasse de thé. Il préférait largement le plancher des vaches et regarder les oiseaux de très loin en dessous.

Pendant une bonne heure, il se cramponna donc au corps osseux de sa monture et enfouit son visage dans la crinière brillante.

– Alors ça, c'est pas banal ! s'exclama Ron. Regardez !

Poussé par la curiosité malgré son mal de l'air, Edward releva à peine la tête pour regarder devant lui. Il écarquilla les yeux en voyant que tout le monde l'observait en riant.

– On a enfin trouvé le point faible du grand Edward Elric !

Edward n'avait jamais autant détesté Ron. Par fierté, le blond mit un point d'honneur à passer le reste du trajet le dos droit et le regard fixé devant lui sans ciller. Au bout d'un moment, il abandonna son orgueil et prit refuge contre l'encolure tiède du Sombral et inspira profondément. Cette odeur lui rappelait Resembool. C'était chaud et doux. Une aiguille de nostalgie lui piqua les yeux et le força à se remémorer son enfance avec Al. Il n'avait pas pensé à son petit-frère depuis très longtemps.

Voilà qu'il avait fait son deuil. Cette réalisation frappa Edward de plein fouet. Il était prêt. Prêt à tenir sa promesse faite à Envy. Prêt à reprendre sa vie à zéro. Prêt pour son Échange équivalent. Cette conclusion enleva un poids de ses épaules qu'il n'avait pas été conscient de porter jusque là. Soudain, il eut envie qu'ils aillent encore plus vite. Combien de temps s'était-il passé depuis leur départ ? Les Aurors se dirigeaient-ils déjà vers le manoir ? S'ils s'y trouvaient, combien de temps Envy tiendrait-il encore ? Tout ce dont il était sûr, c'était qu'Envy l'attendait et qu'il devait retrouver son ami au plus vite.


Ils continuèrent à voler ainsi dans la plus pure obscurité. Les membres d'Edward étaient frigorifiés et ankylosés à force de serrer les flancs de la créature. L'air sifflant le rendait sourd et sa bouche était sèche et gercée. Ce long vol lui avait fait perdre toute notion de temps. Il ignorait s'ils volaient depuis une, deux ou trois heures. En bas, les fenêtres de quelques maisons moldus formaient de minuscules points de lumière dans la nuit qui filaient à toute vitesse.

Le tonnerre grondait au loin. La fine bruine qui les mouillait depuis quelques minutes se transforma en pluie de plus en plus forte. Le froid s'infiltrait partout, jusqu'à leurs os. Ensommeillé, Edward lâcha un hoquet surpris lorsque la tête du Sombral pointa soudain vers le sol et il glissa de quelques centimètres en avant.

Ils descendaient enfin.

– Attention ! hurla Harry.

Tout à coup, un intense sentiment de désespoir prit Edward à la gorge et il glissa en arrière. Sa monture paniqua suite à l'attaque et descendit en piqué.

– Des Détraqueurs !

Plusieurs animaux argentés jaillirent dans l'obscurité, chassant les créatures des ténèbres. Edward reconnut un lièvre, une loutre et un cerf avant de sentir l'espoir lui revenir et d'avoir le réflexe de brandir sa baguette.

Spero Patronum !

La minuscule silhouette argentée d'Envy fonça sur les Détraqueurs et réussit à en faire fuir un. Un grand chien et un Jack Russell le rejoignirent et éparpillèrent les créatures, permettant ainsi au groupe de Sombrals d'atterrir devant les grilles détruites du manoir Malefoy.

Ils arrivaient trop tard.

Le raid avait commencé.

Ils descendirent de leurs montures qui repartirent sans attendre, affolés par la présence des Détraqueurs.

Edward n'attendit pas pour courir sur le chemin étroit menant au manoir. Les bruits de bataille lui parvinrent malgré le tonnerre et la pluie. Plus il approchait de la bâtisse à l'allure lugubre, mieux il entendait les cris. Il dut enjamber un corps pour atteindre les marches.

La porte était grande ouverte, laissant la pluie battante inonder le sol en marbre du hall d'entrée. Des traces de boue et de sang maculaient le sol et les murs. Un pan des imposants escaliers s'était effondré, bloquant la porte du grand salon.

Quelques Aurors combattaient contre des Mangemorts qu'Edward n'avait jamais rencontrés. Aucun d'entre eux ne l'intéressait. Edward fila à toute vitesse vers les escaliers encore intacts et monta les marches quatre par quatre. Une fois à l'étage, il dut se plaquer contre un mur pour éviter un maléfice lancé par Lucius.

– Lucius ! Arrêtez ! Je suis de votre côté !

Expulso !

– J'ai pas le temps pour ces conneries, maugréa Edward en s'accroupissant.

Il lança un sortilège d'entrave au sorcier et se précipita à côté de lui.

– Prenez votre famille avec vous et fuyez loin d'ici. Au moins, votre fils le mérite, lui.

Puis il s'en alla, courant vers sa chambre. Quand il déboula dans la pièce, elle était déserte. Un courant d'air claqua la porte. Le vent et la pluie s'engouffraient dans la chambre par la fenêtre grande ouverte. En regardant de plus près, Edward s'aperçut qu'elle avait été brisée de l'intérieur et du sang coulait sur certains bords tranchants. Edward se pencha vers l'extérieur pour vérifier son pressentiment et le spectacle auquel il assista lui coupa le souffle.

Les Aurors encerclaient Envy et les quelques Mangemorts qui n'avaient pas été envoyés à Azkaban. Les sortilèges fusaient de tous côtés. Maugrey et Bellatrix aboyaient des ordres à leurs soldats respectifs, eux-mêmes pris dans un duel à mort dont la force faisait s'évaporer la pluie autour d'eux. Visiblement, les Mangemorts protégeaient leur maître. Pour le moment, ils ignoraient la supercherie.

– On est perdu, mon mignon ?

Edward se tourna vers l'origine de la raillerie, mais avant d'avoir pu faire un tour complet, une main l'agrippa à la gorge et le souleva. Ses pieds ne touchaient plus terre. Edward battit des jambes, tentant d'atteindre les mollets de Greyback. Ses doigts s'enfoncèrent dans le bras du loup-garou, comme s'il aurait pu lui faire lâcher prise sur sa proie !

– Tu es bien audacieux, petit homme. Mais pas téméraire. Quelle sorte de lâche es-tu pour m'attaquer, moi, dans le dos ? Alors que je me suis montré si aimable envers toi ?

– T'appelle ça... aimable ? grogna Edward, essoufflé. Ugh. Lashlaba —

Greyback donna un coup dans la baguette d'Edward et l'envoya rouler sous le lit. Les remuements d'Edward redoublèrent jusqu'à ce que Greyback le jette contre le mur d'en face. Edward amortit le choc comme il put et s'accroupit à temps pour éviter l'assaut de son opposant. Il roula sur le côté, attrapant au passage le pied d'un meuble détruit. Greyback bondit sur sa proie au même moment où Edward levait son arme improvisée. Le bout pointu entama l'abdomen du loup-garou, l'obligeant à reculer brusquement.

Edward fit une roulade sur le côté et brandit son pieu ensanglanté. Avec un grognement de rage, Greyback chargea à pleine vitesse. Edward esquiva sur la droite, laissant son attaquant s'écraser contre le mur. La pièce trembla. Les petits cristaux pendant au lustre cliquetèrent bruyamment. Un rugissement bestial résonna dans tout le bâtiment. Greyback se retourna en montrant ses dents jaunies et grogna de façon menaçante. Il revint à la charge, la bouche grande ouverte.

Edward n'eut que le temps de reculer et de lever les bras pour protéger son visage. Les crocs du loup-garou claquèrent sur son os et Edward couina de douleur. La puissante mâchoire s'ouvrit et se referma à plusieurs reprises, causant des dégâts de plus en plus importants. Edward planta son pieu dans les côtes de son assaillant. Certaines d'entre elles craquèrent, mais elles ne cédèrent pas. Edward visa le ventre et attaqua à nouveau. Cette fois, Greyback s'écarta en émettant un aboiement rauque.

Heureusement, ce n'était pas une nuit de pleine lune. Sinon, Edward ne donnerait pas cher de sa peau.

– Elric ! grogna Greyback d'une voix d'outre-tombe avant de plonger sur lui.

Edward sauta sur le côté, trébucha et tomba à la renverse sur son bras blessé. Sa plaie saigna de plus belle et laissa une trace lorsqu'il se mit à ramper sous le lit. Du coin de l'œil, il vit la main de Greyback plonger sur son mollet. Il lui donna un violent coup de talon et se contorsionna sous le lit. Après un coup d'œil rapide, Edward aperçut sa baguette dans un coin sombre. Il tendit le bras, mais ne put que frôler le morceau de bois.

Un bruit de déchirure lui fit relever la tête vers le sommier où il aperçut entre les lattes les ongles crasseux de Greyback arracher le matelas en lambeaux. Edward rampa davantage. Les lattes sautèrent quand il referma les doigts sur sa baguette.

Petrificus Totalus !

La silhouette menaçante de Greyback se pétrifia et s'étala lourdement sur le lit. Son poids conséquent brisa les dernières lattes et le loup-garou traversa le sommier, écrasant Edward à lui en couper le souffle.

Mobilicorpus, souffla Edward entre deux inspirations difficiles.

Son fardeau lévita sur le côté, permettant à Edward de sortir des décombres. Il s'accorda quelques secondes pour se remettre de son combat. Ensuite, il repartit pour la fenêtre. La situation avait changé. Désormais, Envy se battait pour sa vie. Aucun des Aurors ne savait qu'il s'agissait de lui et non de Voldemort. Edward devait intervenir. Maintenant.

Après un rapide calcul, Edward sauta par la fenêtre. Il atterrit dans une haie en contrebas puis glissa par terre. Il grimaça en se relevant, remarquant qu'il avait écrasé le cadavre d'un paon. Derrière lui, il reconnut la voix de Rawkin qui se battait contre Bellatrix, aidé par deux autres Aurors. Le ciel s'illumina soudain d'une lueur argentée d'un Patronus ahurissant. Les Détraqueurs fuirent la propriété, emportant leur froid glacial et leur désespoir avec eux.

Edward profita de la brève lumière pour évaluer la situation. Envy avait été acculé dans un coin du jardin par Maugrey et Gladpy. Quelle ironie ! Un maléfice de Gladpy toucha l'Homonculus en pleine poitrine. Edward se jeta en avant, un cri au bord des lèvres. Il sauta par dessus une haie basse, enjamba le corps de Crabbe et bondit sur le dos de Gladpy. La sorcière émit une exclamation de surprise et tomba face contre terre.

– Qu'est-ce que tu fiches, Elric ? s'écria Maugrey. On va l'avoir !

Stupéfix !

Maugrey répliqua par un Protego informulé qui lui épargna le sortilège, mais pas le genou qui l'assomma en plein visage. L'Auror glissa et s'étala dans un buisson, sonné par le coup. Edward profita de ce court répit pour accourir auprès d'Envy, qui tentait vainement de se redresser. Ses longues mains étaient tachées de sang et pressaient fermement sa poitrine. Edward s'accroupit et passa un bras d'Envy autour de ses épaules pour l'aider à se relever. Quand ils furent sur pieds, Edward les éloigna du champ de bataille.

– T'as pris... ton... temps, haleta Envy en claudiquant jusqu'à un bosquet, accroché au cou d'Edward. Ai dû... faire tout l'boulot... moi-même...

– Tais-toi et marche !

– P'tit despote.

Un faisceau de lumière rouge toucha l'épaule d'Edward et l'arracha d'Envy. Il s'accrocha à un arbre au passage et prit refuge derrière celui-ci. Envy aussi s'était mis à couvert, bien qu'il ne semble pas prêt à se défendre lorsque leur assaillant les y rejoindrait. L'Homonculus pâlissait à vue d'œil et la flaque de sang qu'Edward apercevait de sa cachette ne disait rien qui vaille.

– Rendez-vous ! cria Gladpy. Elric, vous feriez mieux d'arrêter tout de suite ce que vous êtes en train de faire ! Je n'hésiterais pas à tirer si vous aidez l'ennemi !

Un sifflement aigu ramena l'attention d'Edward sur Envy. Ce dernier fixait ses mains d'un air euphorique et triomphant, comme s'il les voyait pour la première fois.

– Envy —

L'Homonculus tourna la tête dans sa direction et son visage reptilien se barra d'un rictus maniaque.

– Edward Elric. Quelle joie de te revoir... Tu n'imaginais quand même pas que je ne tirerais pas avantage de la faiblesse d'Alighieri ? Quelle naïveté !

L'horreur s'inscrivit sur le visage d'Edward avant que Voldemort le propulse contre un if. Lorsque son crâne entra en contact avec le tronc, Edward vit des étoiles. Il fut incapable d'amortir sa chute et tomba comme une poupée de chiffon. Sonné, il porta la main à son arcade sourcilière ensanglantée.

Crucio !

Prenant une grande goulée d'air, Edward serra les poings pour ne pas réagir à la torture. Il se contorsionna, pris de spasmes, mais aucun son ne lui échappa. Quand la lassitude le prit, Voldemort mit fin au sortilège et vint surplomber son adversaire de toute sa hauteur. Son regard venimeux se posa avec dédain sur le corps allongé d'Edward.

– Tu as perdu, Edward Elric. Et moi, Lord Voldemort vais désormais prendre le pouvoir qui me revient de droit.

Une branche craqua bruyamment et Voldemort se tourna vers l'intrus.

– Jolene, dit-il d'un ton suave. Quel plaisir ! Crucio !

Edward entendit le corps de la sorcière entrer en collision avec une haie puis gémir de douleur.

– Tu ne vas tout de même pas gâcher mes retrouvailles avec mon cher Edward, n'est-ce pas Jolene ? Ce serait très impoli de ta part. Crucio ! Je t'ai connue plus combattante, Jolene. Eh bien ? Que t'arrive-t-il ? La mort de ton frère aurait-elle éteint cette flamme en toi ? Quelle déception !

L'arrivée imprévue de Gladpy permit à Edward se reprendre ses esprits. Il se releva en chancelant et serra la pierre qu'il venait de ramasser. D'un geste plus précis que son état aurait dû le permettre, il lança son projectile. La pierre toucha sa cible et ouvrit une large entaille dans le crâne chauve de Voldemort. L'emprise du sorcier sur son sortilège de torture vacilla et Gladpy tira un maléfice sur son opposant.

Voldemort fut projeté en arrière. Il interrompit son vol plané d'un charme de coussinage et attaqua ses adversaires de plus belle. Gladpy fit équipe avec Edward malgré sa réticence flagrante et ils enchaînèrent les maléfices sans jamais parvenir à toucher leur cible. Voldemort rendit coup sur coup, blessant Edward à plusieurs reprises.

Expelliarmus !

La voix d'Harry porta loin, toutefois, sa tentative rencontra un échec cuisant. Voldemort riposta d'un sortilège de mort que le garçon évita en se jetant à terre. La diversion permit à Gladpy d'entraver les jambes du mage noir. Des Aurors débarquèrent de tous les côtés, bombardant Voldemort de sortilèges. Le sorcier se défendait bien étant donné le nombre de ses adversaires, mais même le plus grand mage noir du siècle ne pouvait lutter contre tant d'ennemis à la fois, surtout dans son état.

Un éclair de lumière verte le toucha dans le dos.

Voldemort bascula en arrière, les yeux révulsés, et son corps s'abattit dans la boue.

Voilà.

C'était la fin.

Enfin, pensa Edward en fermant les yeux, prêt à voir sa Porte apparaître. Tout est fini.

Pendant un infime moment, Edward souffla de soulagement sans bouger.

Mais rien ne vint.

Il rouvrit les yeux. Le décor apocalyptique n'avait pas changé, les Aurors continuaient à crier d'allégresse et de s'étreindre dans un moment de pure euphorie à l'idée d'avoir remporté la victoire.

Edward était encore là.

Qu'est-ce... ?

Ses amis entrèrent dans son champ de vision, sales et débraillés, mais bien entiers. Ils fixèrent l'air bouleversé d'Edward puis passèrent sur le corps immobile et ratatiné de Voldemort.

Hermione mit les mains sur sa bouche, les yeux remplis de larmes. Les autres observaient la scène sans comprendre.

– Elric ! l'interpella Gladpy qui boitait dans sa direction. Où est Envy ? Est-il en sécurité ?

Il n'aurait pu répondre. Il ne comprenait pas. Il secoua la tête sans quitter le corps de Voldemort des yeux. Il ne comprenait pas. Pourquoi Envy était-il mort et pas lui ? Quel mauvais calcul avaient-ils fait ? Il n'arrivait pas à comprendre. Que se passait-il ? Où était Envy ? Pourquoi ne bougeait-il pas ? Qu'est-ce qu'il attendait ?

Il ne réagit pas lorsque les bras de Luna l'entourèrent, ni quand ses amis lui parlèrent tous à la fois pour le questionner en boucle sur le même sujet. Où est Envy ? Qu'est-il arrivé à Envy ? Pourquoi Envy n'est-il pas là ?

Edward ne comprenait pas un traître mot de ce qu'ils lui dirent lorsqu'il bougea enfin. Ignorant les chants des Aurors, il s'approcha du cadavre de son ami et s'agenouilla dans la boue à ses côtés.

En y regardant de plus près, Edward remarqua l'infime mouvement de la poitrine couverte de sang. Edward comprit. Le sortilège de mort avait tué Voldemort, mais Envy n'avait pas encore donné son dernier souffle.

Edward se pencha au-dessus de son visage pour s'adresser à lui sans que personne ne puisse l'entendre.

– Envy, c'est fini maintenant. Il est temps de réclamer notre dû, tu ne crois pas ?

Gardant les paupières closes, Envy hocha faiblement la tête, trop épuisé par sa blessure et la perte de sang pour émettre un son. Edward n'eut besoin que de ce simple accord pour prendre sa décision. Il aurait pu demander de l'aide, appeler les secours, faire que quelqu'un soigne Envy et l'empêche de mourir pour ne pas prendre le risque que la Vérité ne leur donne pas leur Échange équivalent. Mais il était las. Il fallait qu'ils mettent un terme à leur contrat avec la Vérité. Dans le cas contraire, ils ne seraient jamais réellement libres.

– Nous ne serons plus jamais des pions, Envy, murmura Edward en essuyant la pluie du visage de son ami avec précaution. Bientôt, tu n'auras plus mal. Tout va bien se passer.

Envy toussa douloureusement et sa main vint se poser sur son cœur, à l'endroit où sa Pierre philosophale se fissurait d'une lenteur agonisante. Un filet de sang coula au coin de sa bouche et il sentit plus qu'il ne vit Edward l'essuyer. Il tenta de parler, mais son corps refusait de se mouvoir. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était attendre la fin, savourant le réconfort que son ami lui offrait en le berceant de promesses d'avenir et de liberté.

Sa Pierre se brisa.

Edward s'effondra.

Tout devint blanc.

Lorsqu'il vit clair à nouveau, Envy regarda autour de lui. Il était seul. La Porte qu'il partageait avec Edward le surplombait, sombre et familière. Il se leva et resta bouche bée en remarquant son apparence. Son véritable corps lui avait été rendu. Voldemort n'était plus qu'un lointain souvenir. Euphorique, Envy palpa son corps et toucha son visage et ses cheveux pour s'assurer que tout était en place.

– Félicitations, Envy.

L'Homonculus se retourna vers la source des milliers de voix. Debout face à lui, la Vérité lui souriait de toutes ses dents, offrant une vision inquiétante.

– Alors... C'est fini ? On a réussi ?

– En effet. Vous avez réussi. Lord Voldemort a été vaincu et vous m'avez rendu les Reliques de la Mort. Vous avez su tenir votre part du marché, comme cela devait arriver.

– Donc je vais devenir humain ?

– Si c'est toujours ton souhait, je ferai de toi un homme.

– Je n'ai pas changé d'avis. C'est ça, mon Échange équivalent. Depuis toujours.

– Alors soit. Te voilà Homme.

Envy cligna des yeux et observa son corps.

– Je ne sens pas de différence.

– Être Homme est moins une question de chair qu'une question d'âme. Durant toutes ces années, tu as appris à devenir un Homme et grâce à cela, tu t'es forgé une âme. L'Homonculus en toi est mort depuis longtemps, Envy. Il est grand temps que tu en prennes conscience.

La gorge d'Envy se serra d'émotion. Il ne put empêcher ses larmes de tomber. Il pleura longtemps et fort, à la manière d'un enfant qu'il n'avait jamais été.

Son rêve était atteint. Son désir le plus profond, à portée de main pendant si longtemps, il pouvait enfin l'étreindre de toutes ses forces. Maintenant, il était mortel. Il vivrait, vieillirait, puis mourrait auprès de ses amis les plus chers. Rien ne l'empêchait plus de vivre selon ses souhaits ni de fonder sa propre famille.

– Où est Edward ? hoqueta Envy en s'essuyant les yeux d'un revers de manche. Pourquoi il n'est pas là ?

– Il se trouve devant sa Porte. Il est temps pour lui de choisir quel sera son Échange équivalent.

– Sa Porte ? Mais on a la même !

– Tu possèdes une âme. Il n'est donc plus d'aucune utilité que tu partages celle d'un autre. Vos vies et vos destins ne sont plus liés l'un à l'autre. Vous êtes libres de ce fardeau.

Envy fronça les sourcils, n'aimant guère cette information. Il ne considérait de loin pas sa vie avec Edward comme un fardeau, bien au contraire. L'annonce de la Vérité sonnait bien trop comme une séparation définitive à son goût. Il fallait qu'il retourne auprès d'Edward. Tout de suite.

– Je veux rentrer à la maison.

La Vérité tendit la main dans sa direction, paume ouverte. Pendant un instant, Envy crut qu'il voulait lui serrer la main.

– Tu as toujours ma baguette, précisa la Vérité.

– Oh, oui, bien sûr, bafouilla Envy en fouillant dans ses poches. Voilà.

La Baguette de Sureau tournoya au-dessus de la paume de la Vérité, comme se réjouissant de retrouver son propriétaire, puis disparut en un clin d'œil.

– Nous nous reverrons, Envy Alighieri, le jour de ta mort. Adieu, Monsieur l'Humain !

Sa Porte s'ouvrit en grinçant et une multitude de bras sombres l'agrippèrent pour le tirer de l'autre côté.

Tout devint noir.

– Par Merlin, il est vivant ! Regardez ! Envy est vivant !

Pris d'une migraine terrible, Envy se frotta la tempe en grimaçant. Puis des mains le saisirent aux épaules et l'aidèrent à se redresser. Sa troisième sensation fut celle du froid, quand il réalisa qu'il était trempé jusqu'aux os. Ensuite vinrent les étreintes et les corps se pressant contre le sien. Envy ne parvenait pas à comprendre ce qu'ils disaient ni à reconnaître leurs voix. Heureusement, ils avaient l'air amicaux.

Une couverture chaude et moelleuse à souhait lui entoura bientôt les épaules à la place des bras et des mains. Il soupira de bien-être et ouvrit finalement les yeux. Les visages ravis de Jolene, Ron et Sirius envahirent son champ de vision. En se concentrant, il entendit des chants de victoire au loin et le genre de conversations animées qui ne survenaient qu'après une bataille remportée.

– Yo.

Son croassement lui irrita la gorge. À voir l'expression de Jolene, il s'agissait du plus merveilleux son qu'elle ait jamais entendu. Elle lui sauta au cou dans un comportement tellement opposé à son habituel masque indifférent qu'il ne sut d'abord pas comment réagir. Après un moment à rester les bras ballants, il lui rendit son étreinte avec la force du désespoir. Il était humain. Il avait une sœur. Une famille rien qu'à lui. Ce jour n'aurait pas pu être meilleur.

– Eh, où est le nabot ? demanda-t-il lorsque Jolene le lâcha finalement. J'ai deux mots à lui dire sur son timing.

Leurs expressions changèrent du tout au tout. Une sensation glacée le prit aux tripes et il regarda enfin autour de lui. Tous ses amis étaient là. Ils se trouvaient dans le grand salon du manoir des Malefoy. Et là... allongé à même le sol à quelques mètres de lui... Edward. Immobile. Sa tête au visage pâle comme la mort était posée sur les genoux de Luna. Elle passait et repassait distraitement ses doigts entre les cheveux défaits d'Edward, le regard vide et les yeux cernés.

– Il n'est pas encore revenu, dit-elle avec détachement. Peut-être qu'il lui faut un peu plus de temps que toi.

Les visages sombres de ses amis semblèrent reprendre vie. Si Envy était revenu, il restait un espoir qu'Edward l'imiterait. Il leur avait affirmé avoir un plan de secours. Edward reviendrait forcément. Il avait promis. Ils avaient besoin d'y croire. Envy plus que tout voulait y croire. Il n'y avait aucune raison pour que la cape d'invisibilité ne suffise pas pour payer son retour dans le cas où la Vérité lui proposerait un autre marché.

Les sept d'entre eux attendirent.

Ils attendirent si longtemps dans cette pièce vide que le soleil se mit à poindre à l'horizon et qu'ils purent éteindre les lampes.

Ils attendirent si longtemps que Gurdjieff en personne eut le temps de passer au manoir pour récupérer la dépouille de Voldemort afin de la rapporter comme preuve au ministère.

Ils attendirent si longtemps que l'espoir d'Envy vacilla.

Des mois auparavant, Edward lui avait fait une promesse. Il lui avait juré qu'il ne retournerait pas à Amestris. Il lui avait assuré à maintes reprises qu'il resterait avec lui. Ils avaient des cocktails à boire, des pays à visiter, des farces à préparer, des vacances à passer. Edward aurait-il oublié tout ça ? N'était-ce que du vent pour lui ? Était-ce un moyen qu'Edward avait trouvé pour le rassurer, et rien de plus ?

Envy doutait de tout. L'Échange ne pouvait pas prendre autant de temps. Quelque chose avait dû se passer de l'Autre côté.

Un mouvement dans sa périphérie arracha Envy à ses pensées noires.

– Il est temps de partir, annonça Jolene à regret. Il ne reviendra pas.

– Si, il reviendra. Il me l'a promis.

– Il ne peut plus rien faire, Envy. Il est mort.

– Envy est bien revenu, lui, rétorqua Ron. Ed aussi reviendra.

– Je ne pourrais pas retenir mes collègues plus longtemps. Ils viendront bientôt ici pour emporter le corps d'Elric. Et nous avons tous besoin de soins et de repos après cette bataille. Nous ne pouvons pas attendre indéfiniment.

– Alors, va-t'en, cracha Envy, qui tenait la main glacée d'Edward dans les siennes. Je n'ai pas besoin de toi. J'attendrai le temps qu'il faudra.

Il serra les doigts de son ami à les en briser. Envy ne supportait plus la vue de ce corps sans vie.

– Je suis désolée, Envy, mais tu ne me donnes pas le choix.

Jolene quitta le grand salon sous le regard interrogatif de ses occupants. Quelques minutes plus tard, des Aurors entrèrent en compagnie de leur collègue. Envy comprit immédiatement ce qu'ils comptaient faire et agrippa le corps d'Edward entre ses bras. Personne ne le lui prendrait ! Ils auraient à lui passer sur le corps !

Son regard meurtrier fit passer le message. Les Aurors échangèrent des œillades incertaines, hésitant à s'approcher.

– Amenez le corps pour le joindre aux autres, ordonna Gladpy. Et prévenez Sainte-Mangouste, qu'ils se préparent à accueillir sept nouveaux patients.

Intimidés par la sorcière, les Aurors obéirent et s'approchèrent d'Envy.

– Je ne vous laisserai pas l'emmener avec vous ! cria-t-il en reculant dans un coin de la pièce. Il va revenir, je le sais ! Il ne peut pas m'abandonner !

Harry, Ron et Hermione tentèrent de l'approcher pour le calmer, mais Envy resta sourd à leurs suppliques effrayées. Tout ce qu'il savait, c'était qu'il devait garder Edward à tout prix. S'il fallait fuir, alors il fuirait.

Cette pensée lui inspira une idée. Il regarda les fenêtres du salon et calcula ses chances de réussite. Ils ne se trouvaient qu'au rez-de-chaussée. Il pouvait le faire.

Décidé, Envy mit son plan en action. Il hissa le corps d'Edward sur son épaule et fonça sur la fenêtre la plus proche. Sa vitesse la brisa au premier impact et Envy atterrit dans le jardin. Les cris de ses amis le poursuivirent tandis qu'il courait dans les sentiers étroits et sinueux du jardin. La voix inquiète de Gladpy le somma de s'arrêter, ce qui ne fit que lui enjoindre d'accélérer.

Le corps d'Edward était lourd. Envy suait à grosses gouttes et doutait de pouvoir continuer ainsi bien longtemps. Dans sa panique, il avait oublié qu'il ne possédait plus sa force d'Homonculus et qu'il n'était qu'un faible humain comme un autre.

Immobulus !

Envy trébucha. Il échappa son fardeau et lui tomba dessus. Des mains le prirent par les épaules pour le retourner sur le dos. Il grinça des dents en voyant Gladpy. Par chance, elle eut le malheureux réflexe de réanimer Envy. Il la frappa au visage, forçant la sorcière à reculer sous le coup de la douleur. Envy en profita pour reprendre Edward contre lui.

– Ed ! Reviens, bougre d'idiot ! s'écria Envy en le secouant. Allez, c'est pas le moment d'abandonner ! Ed ! Si tu ne viens pas, je vais te faire passer un sale quart d'heure ! Allez ! Ed !

Il tâta son cou à la recherche d'un pouls. Mais il n'y avait toujours rien.

– Ed, allez, tu as promis ! Tu m'as promis ! Tu ne peux pas revenir sur ta parole, t'es censé être un type honnête, tu te souviens ? Tu as promis.

Ses doigts ne sentaient toujours pas de pouls. Sa peau s'était réchauffée, mais il ne s'agissait que de l'effet du soleil qui brillait haut et fort, comme pour le narguer. Certes, il était humain. Certes, il était libre. Mais avait-ce le moindre intérêt sans son meilleur ami ? Il ne pouvait pas envisager un monde sans Edward... Cependant, Edward pouvait sûrement envisager un monde sans Envy.

Deux choix s'offraient à Edward depuis le départ : retourner à Amestris, trouver un moyen d'éviter son exécution et reprendre sa vie avec son frère. Ou : rester dans le Monde de la magie, avec Envy.

Et tout à coup...

Tout à coup, Envy réalisa quelque chose.

Quelque chose qui ne lui avait pas effleuré l'esprit avant cet instant précis.

Si la Pierre de Résurrection avait suffi contre la mort de Sirius... Alors la Cape d'Invisibilité suffirait contre l'exécution d'Edward. Cet échange-là semblait équivalent, n'est-ce pas ?

N'est-ce pas ?

Et alors, il sut.

Il sut qu'Edward avait choisi. Choisi de prendre le risque de retourner à Amestris.

La douleur qu'il ressentit soudain lui fit pousser un hurlement.

Il plongea son visage dans le creux de l'épaule d'Edward et sanglota tout son saoul.

Sa peau était si froide.

Il tenta de la réchauffer en frottant son dos.

Puis réalisa que tout ça était vain.

Il se balança d'avant en arrière, pleurant à chaudes larmes.

– Tu as promis. Tu ne peux pas... Pas maintenant... Ed ! Tu as promis...


Quelques jours plus tard, Envy se rendit à l'évidence. On enterra Edward Elric dans sa dernière demeure lors d'une cérémonie en toute intimité.

Dans les jours qui suivirent, nombre de ses amis passèrent près de sa sépulture, espérant l'en voir en ressortir, comme il l'avait fait des mois en arrière.


Ils attendirent.

L'été laissa place à l'automne.


Et attendirent encore.

L'automne laissa place à l'hiver.


Plusieurs mois passèrent. La nouvelle année arriva, et avec elle, un nouvel âge de paix au sein de la communauté sorcière qui se reconstruisait. La vie reprit son cours. Les jeunes sorciers de premier cycle qui avaient dû fuir le pays à cause de leur statut du sang revinrent et retournèrent à Poudlard.


Ils n'attendirent plus. Ils se firent une raison.

Mais pas Envy. Lui n'y parvenait pas.

Il passait des heures assis en face de cette tombe, à lui raconter son quotidien, ses déboires.

Puis, chaque soir, l'un de ses amis venait le chercher pour le ramener chez lui.

Si tant est qu'il puisse encore appeler ça son « chez lui ».

Le jour où Edward était mort, Envy avait perdu une part de lui-même.

C'était donc ça, la vie.