Attention, ce chapitre contient une mention d'automutilation dans la partie en italique. Prenez soin de vous...


Chapitre quatre

Une semaine plus tôt...

Rei regardait ses trois enfants fixement, sans détourner les yeux. Assise à la grande table de la salle à manger de Natsuo, elle leur faisait face avec autant d'aplomb que possible, même si, depuis la veille, elle ne se sentait pas bien. Cette conversation avec Enji avait réveillé en elle de vieilles angoisses. Elle avait passé une nuit horrible, ne cessant de repenser à ces années où elle vivait encore avec ses enfants, ces moments où elle aurait dû agir autrement au lieu de laisser tomber... Avec le recul, elle s'estimait heureuse que trois de ses enfants aient réussi à s'en sortir. Quant à Touya...

Elle n'avait cessé de penser à Touya pendant toute sa détention, mais quelque part, et elle avait honte de se l'avouer, elle s'était habituée à son absence. Il y avait eu une rupture entre eux avant même son hospitalisation. Même s'il n'y avait jamais eu de mots francs, elle avait toujours bien su analyser ses regards. Petit à petit, Touya était devenu indifférent et distant. Des mots méchants semblaient se glisser de plus en plus facilement dans sa bouche. Rei aurait dû intervenir. Elle aurait dû faire tellement de chose, mais elle avait été si fatiguée à cette époque... Ce n'était pas une excuse, elle le savait. Et elle s'en voulait tant d'avoir été aussi faible. Si elle avait été plus forte, Touya n'aurait peut-être pas mal tourné. Cette pensée la rongeait. A quel point était-elle responsable de cette situation ? Elle n'avait pas arrêté d'y songer, encore et encore. Mais elle n'avait jamais eu aucune réponse, parce que face à elle, elle n'avait toujours eu qu'un mur de silence. Tout au long de la peine de prison de son fils, elle n'avait cessé de se rendre à Tartarus. Même si elle savait qu'elle ne pourrait pas le voir, que Touya refusait de la rencontrer, elle y allait quand même. Et si jamais il avait changé d'avis ? Elle se rendait donc à la prison le jour de son anniversaire et le premier jour de l'An. Chaque année, sans exception. Elle avait essayé de lui faire passer des lettres et des présents, mais les gardiens avaient refusé de les prendre. Pendant huit années, elle avait tenté de supporter cette situation, de gérer ce silence et cette distance du mieux possible. Mais maintenant...

Touya allait sortir dans quelques jours à peine... Le revoir, lui faire face, elle ne savait pas encore comment elle allait réagir à tout ça. Elle se posait tellement de question. Mais ce n'était pas un problème qu'elle voulait faire poser sur les épaules de ses autres enfants. Il fallait qu'elle se montre forte pour eux. Plus que jamais, elle devait jouer son rôle de mère. Pour eux quatre.

Et c'était pour ça qu'elle leur avait demandé de venir aujourd'hui. Hanayo était, heureusement, en train de jouer dans le jardin avec Aiichiro. Non pas que Rei ait voulu exclure sa belle-fille de la conversation, mais ce n'était pas un sujet pour son petit-fils... En effet, elle finit par se lancer et annonça à ses enfants, sans détour inutile, la prochaine sortie de Touya... Leur réaction fut alors très différente. Shoto se contenta d'acquiescer. Deku le lui ayant déjà annoncé le matin même, il avait compris directement pourquoi sa mère avait voulu les réunir. Fuyumi, elle, ouvrit grand les yeux et plaça une main devant sa bouche, des larmes commençant à brouiller son regard. Natsuo, quant à lui, resta droit comme un i, le visage complètement fermé.

« Je me doute que ça doit être dur pour vous de l'entendre, continua Rei d'un ton qu'elle espérait maitrisé. Je l'ai appris hier et... Honnêtement, je ne sais toujours pas quoi en penser. Mais je veux que vous vous sentiez libre de me dire ce que vous ressentez... Personne ne vous jugera...

— ... Quand est-ce qu'on pourra le voir ? demanda Fuyumi d'une voix tremblante. Est-ce que tu sais où il va vivre ?

— Personne ne connait sa future adresse, à part la commission, répondit Shoto à sa place. Mais lui, il sait où l'on est. Il pourra venir s'il souhaite reprendre contact avec nous. »

Sa voix était neutre, mais son regard trahissait son incertitude. Il ne voulait pas accueillir son frère à bras ouverts, après ce qui s'était passé, mais il ne souhaitait pas non plus le rejeter totalement. En réalité, il se sentait plutôt confus et préférait voir comment Dabi allait réagir à sa sortie. Shoto n'était pas prêt d'oublier son combat contre lui... Si son frère n'avait pas changé, Shoto n'aurait pas particulièrement envie d'essayer d'entrer à nouveau en relation avec lui.

« Mais s'il ne le fait pas ? demanda Fuyumi. Il aura peut-être peur de reprendre contact avec nous. Je pense qu'on pourrait aller vers lui pour lui faire savoir qu'on veut toujours lui parler et-

— Ne m'inclue pas dans ce "on" Fuyumi, grinça alors Natsuo tout en prenant la parole pour la première fois.

— Natsu... Essaye de comprendre...

— Non, je ne veux pas ! Toi, essaye de comprendre ! On ne peut pas tout pardonner ! On ne peut pas tout oublier ! Ce qu'il a fait est intolérable ! Tu es beaucoup trop gentille pour ton propre bien !

— Sauf qu'on ne parle pas de papa là, mais de Touya !

— Techniquement, on parle de Dabi ! »

La phrase de Natsuo jeta un froid entre eux. Fuyumi baissa alors les yeux. Ses larmes se mirent à couler le long de ses joues. Que pouvait-elle répondre à ça ? C'était vrai... Mais Touya... Touya était son grand frère... Elle ne pourrait jamais l'oublier... Quand elle pensait à lui, elle revoyait toujours ce jeune homme frêle qui souffrait en silence. Elle ne pouvait tout simplement pas associer cette image à celle de Dabi et de ses crimes horribles. Au fond d'elle, elle savait qu'il était coupable et responsable de tous ses actes. Elle ne pouvait lui trouver aucune excuse, mais la justice l'avait jugé... Elle, elle ne pouvait pas le détester pour ça. Etait-ce mal ? Elle ne savait pas. Elle voulait juste renouer avec lui et probablement lui poser quelques questions. Elle avait besoin de comprendre. Mais plus que tout, elle ne souhaitait pas le rejeter. Même si elle se doutait que ce serait compliqué... Elle l'avait compris lorsqu'elle avait appris qu'il ne voulait voir personne en prison. Elle n'était, pourtant, pas du genre à baisser les bras. Touya finirait bien par le comprendre tôt ou tard. Mais, malgré tout, elle se sentait tellement mal quand elle pensait à lui et à la situation actuelle. A nouveau, leur famille se déchirait. Et elle... elle ne supportait vraiment pas ça...

Face à elle, Natsuo se sentit coupable en la voyant pleurer. Ce n'était pas ce qu'il voulait ! Mais il n'arrivait pas à s'excuser pour autant, il était beaucoup trop furieux pour ça ! Enervé, il se redressa et quitta la pièce. Il craignait de blesser à nouveau sa sœur. S'éloigner était donc préférable. Il alla alors rejoindre sa femme et son fils dehors, sans un mot, ni un regard pour les autres.

A l'intérieur, un long silence suivit son départ. Shoto finit par prendre la parole au bout de quelques minutes afin de tenter d'apaiser la situation qui le mettait mal à l'aise.

« Ce qui voulait dire Natsuo, c'est qu'on ne sait pas comment il va réagir... Peut-être qu'il n'aura pas envie de nous voir...

— Peut-être, sanglota Fuyumi, mais on se doit au moins d'essayer. C'est notre frère. Je n'abandonnerai jamais quelqu'un de ma famille. »

Rei les regarda, d'un air triste. C'était son rôle de les réconforter, mais elle ne voyait pas quoi leur dire... Elle comprenait Fuyumi, tout comme elle pouvait comprendre Natsuo. Cette rage qu'il avait en lui... Elle aurait espéré que cela se passe autrement, mais elle n'en fut pas surprise finalement. Au plus on était proche d'une personne, au plus on pouvait se sentir trahi par elle.

« J'irai voir Touya quoi qu'il arrive, annonça-t-elle alors. Vous n'êtes pas obligé d'en faire de même. Mais vous avez le droit de connaitre la vérité. Votre père et moi allons essayer d'entrer en contact avec lui. Nous cherchons juste le meilleur moyen pour le faire.

— ... Papa...Papa a dit ça ? demanda Fuyumi d'une petite voix.

— Oui. Je pense qu'il a de bonnes intentions. Lui aussi voudrait mettre les choses au clair avec lui.

— Ce n'est pas une bonne idée, commenta Shoto d'un ton pragmatique.

— Peut-être, avoua Rei. Mais je pense que de ne pas essayer serait pire encore. »

Shoto la regarda un moment, avant d'acquiescer. Il était d'accord avec elle. Et il ne voulait pas que ses parents aient encore plus de regrets. Là-dessus, il rejoignait Fuyumi. Lui aussi voulait avoir une famille unie. Mais il restait malgré tout réaliste. Ça allait être bien compliqué... Même en mettant leur père de côté, Shoto ne voyait pas comment Touya allait pouvoir réintégrer leur famille. Cela faisait si longtemps qu'il était parti. Lui-même se souvenait à peine de lui. Et puis, il y avait ses actes. Même avec la meilleure volonté du monde, ils ne pouvaient agir comme si rien ne s'était passé. Et ça, Fuyumi devait bien s'en rendre compte elle aussi, malgré le fait qu'elle soit la plus ouverte à son retour.

« Que fait-on alors ? finit par demander cette dernière. Est-ce qu'on l'attend à sa sortie ?

— Vu qu'il a refusé toutes nos visites, je ne pense pas que ce soit judicieux, lui répondit Rei à regret. Le mieux serait que l'un d'entre nous aille le voir quand il sera installé. Il se sentirait peut-être trop oppressé si on venait le voir à plusieurs. »

Fuyumi hocha doucement la tête. Ça avait du sens. Elle ne connaissait rien de l'homme qu'était devenu son frère, mais elle l'avait bien connu dans son enfance. Il n'avait jamais aimé le fait d'être acculé. A tous les coups, s'ils venaient tous ensemble, il allait se braquer et se montrer désagréable... Fuyumi n'avait pas oublié à quel point leur relation s'était dégradée les derniers mois avant le départ de Touya. Elle ne lui avait jamais reproché son attitude blessante et, étrangement, cela avait semblé encore plus énerver Touya. A la fin, Fuyumi n'avait plus su comment communiquer avec lui. Quand un matin, elle avait découvert qu'il était parti, elle n'en avait pas été étonnée. Elle ne lui en avait pas voulu non plus. Dans le fond, elle avait toujours su que c'était mieux comme ça. Mais jamais elle n'aurait cru qu'il puisse tourner aussi mal. En ça, elle ne le comprenait vraiment pas...

« Nous n'avons pas besoin de nous décider aujourd'hui, reprit Rei. Je pense qu'il est d'abord important de digérer la nouvelle. En tout cas, si vous avez besoin de parler, je suis là. »

Elle leur sourit faiblement, essayant de les rassurer. Bien sûr, ils n'étaient plus des enfants. Cela faisait longtemps, maintenant, qu'ils étaient adultes. Mais dans son cœur de mère, ils paraissaient toujours si jeunes... Elle aurait tant voulu leur épargner d'autres souffrances. Ils en avaient déjà bien trop eues.

« Ne t'en fais pas maman, ça va aller. » lui répondit alors Fuyumi tout en lui rendant son sourire.

Shoto se contenta d'acquiescer. Rei se sentit quelque peu défaillir. Elle était tellement fière d'eux. Elle savait qu'ils arriveraient à gérer le retour de leur frère. Parce qu'ils étaient forts. Parce qu'ils avaient vécu pire... A cause de leur père, à cause d'elle. Ça les avait endurcis. Mais jamais elle ne pourrait s'en réjouir...

« Je vais aller voir Natsuo... » finit-elle par murmurer.

Sur ces mots, elle se leva et sortit à son tour dans le jardin. Elle retrouva l'air frais avec plaisir. Le vent qui soufflait sur son visage semblait apaiser quelque peu les tensions qui lui parasitaient l'esprit. Lorsqu'elle croisa le regard de Hanayo, celle-ci sembla comprendre ce qu'elle voulait. Elle lui adressa alors un léger sourire.

« Aiichiro, viens, dit-elle avec douceur. On va aller jouer à l'intérieur, d'accord ? »

Ils s'éloignèrent tous les deux, Aiichiro semblant particulièrement pressé de pouvoir retrouver ses jouets. Natsuo ne les regarda pas partir. Il tournait toujours le dos à sa mère. Les épaules tendues, il ne semblait pas à l'aise.

« J'voulais pas faire pleurer Fuyu, finit-il par marmonner lorsque Rei se retrouva à ses côtés.

— Je sais. Natsuo... Tu as le droit d'être fâché...

— Ce n'est pas ça, maman... »

Natsuo soupira fortement, avant de se tourner vers elle.

« Et si je le revois et que je ne le reconnais plus... Touya est parti quand il avait seize ans... Il ne reviendra pas, maman. »

La tristesse était visible dans les yeux de Natsuo. Ce sujet le mettait mal à l'aise. Peut-être parce qu'il y avait toujours ce mensonge qu'il gardait dans son coeur depuis de longues années... A vrai dire... Touya ne s'était pas enfui comme un voleur... Mais ça, Natsuo ne l'avait jamais avoué à personne.

« J'ai besoin de réfléchir, c'est tout... Tu devrais rentrer, il fait froid. »

Ce n'était qu'une excuse. Une excuse ridicule, comme sa mère résistait sans problème au froid. Mais il avait besoin d'être seul. Rei sembla le comprendre puisqu'elle acquiesça avec douceur.

« Prends le temps qu'il faudra... Nous t'attendons à l'intérieur... »

Sur ces mots, elle retourna à la maison. Natsuo l'en remercia. Il avait craint un instant qu'elle n'insiste pour lui parler. Alors que là, il avait surtout besoin d'être un peu seul. Ses pensées se tournèrent inévitablement vers Touya. Et sur cette nuit-là... Avait-il fait une erreur ? Depuis qu'il avait appris la vérité sur Dabi, il n'avait cessé de se poser cette question. Mais il avait peur de connaitre la réponse et c'était pour ça qu'il n'avait jamais voulu aborder ce sujet avec personne, pas même avec sa femme... Il ferma les yeux de frustration. Cela remontait à si longtemps maintenant, et pourtant... pourtant, il se souvenait sans peine de ce qui c'était passé lors de cette période-là...

Natsuo n'arrivait pas à se rendormir. Il avait encore fait un cauchemar. Quand est-ce que ça allait enfin s'arrêter ? Il allait avoir douze ans maintenant. Il était un grand. C'était les bébés qui faisaient de mauvais rêves, non ? En tout cas, c'était ce qu'il avait toujours entendu de la bouche de son père quand Shoto s'en plaignait... Mais Natsuo ne savait pas comment gérer ça. Normalement, il aurait été rejoindre sa maman, mais... mais sa maman était partie depuis presque trois ans. Il n'avait pas encore eu le droit de la revoir. Il frissonna. Aurait-il seulement le droit de la revoir un jour ? Les larmes lui montèrent aux yeux. Sans pouvoir s'arrêter, il se mit à pleurer. Maman... Elle lui manquait tant... Fuyumi faisait de son mieux pour la remplacer, mais ce n'était pas pareil. Ce n'était pas sa maman...

Un bruit se fit alors entendre dans le couloir, le faisant sursauter. Son cœur se mit à battre plus fort, tandis qu'il essayait de réprimer ses larmes. Et si c'était son père ? Il ne fallait surtout pas qu'il l'entende pleurer. Natsuo était sûr que son père serait en colère s'il le voyait comme ça. Pleurer, c'était pour les faibles. Ça aussi il le disait souvent à Shoto. Natsuo attendit alors, figé dans son lit. Quelqu'un marchait dans le couloir... mais il ne s'arrêta pas devant sa porte, continuant juste son chemin. Natsuo jeta un coup d'oeil à son réveil. Il était deux heures du matin. Bah, c'était sans doute Touya ou Fuyumi. Il se détendit un peu. Tant que ce n'était pas son père, tout allait bien.

Il essaya de se rendormir, mais il n'y arrivait toujours pas. Il avait même peur de refermer les yeux, ne voulant plus replonger dans ses cauchemars. Qui pouvait le protéger des monstres qu'il craignait ? Sa maman n'était plus là, son père n'avait jamais été là. Il était si seul... Le temps s'écoula alors sans qu'il ne parvienne à trouver le sommeil. Une nouvelle inquiétude naquit cependant dans son esprit. Il n'y avait plus aucun bruit depuis un long moment. Personne n'était repassé devant sa porte... Il ne pouvait s'empêcher de se montrer curieux. Il se redressa alors et quitta son lit. Le plus silencieusement possible, il sortit, à son tour, dans le couloir. Il fit quelques pas et finit par apercevoir de la lumière en-dessous de la porte de la salle de bain. Il s'avança prudemment de la pièce. Le silence résonnait contre ses tempes. Ce n'était pas normal. Il pouvait le sentir...

Sans trop comprendre pourquoi, les battements de son cœur s'accélérèrent. Il avait un mauvais pressentiment. Il frappa alors contre le battant.

« Il y a quelqu'un ? Je... J'ai besoin de la salle de bain. »

Le silence lui répondit. Il déglutit, se demandant s'il devait ouvrir la porte ou non. Finissant par se décider, il tourna la poignée. Son regard se posa immédiatement sur la personne qui lui faisait face. Ses yeux s'élargirent aussitôt.

« Touya ! Tu es blessé ? Est-ce que ça va ?! »

Il s'avança vers son frère, très inquiet. Il pouvait voir le sang qui s'échappait de ses avant-bras. Mais qu'est-ce qui s'était passé ? Avait-il été attaqué ? Mon dieu ! Il y avait un vilain dans la maison ! Ou pire, un monstre ! Quand il paniquait, Natsuo n'arrivait vraiment pas à se montrer rationnel.

« Ce n'est rien... »

La voix faible de Touya ne le rassura pas le moins du monde. Son frère se détourna ensuite de lui et sortit les compresses du tiroir. Il les appliqua sur ses blessures, sans même grimacer. Natsuo pouvait voir le tissu virer lentement au rouge. Il se sentait complètement perdu. Malgré lui, il se demanda s'il ne devait pas appeler quelqu'un. Fuyumi saurait peut-être quoi faire...

Touya, quant à lui, se laissa glisser contre le mur. Il afficha un sourire que Natsuo détesta aussitôt. Ça ne lui allait vraiment pas.

« J'y suis allé un peu fort ce soir, reconnut Touya. Mais ce n'est rien. Ça va arrêter de saigner.

— … Attends... Quoi... ? Tu t'es fait ça toi-même ? »

Natsuo le regarda, sans comprendre. Comment était-ce possible ? Face à lui, Touya ne daigna même pas lui répondre. Son regard semblait lointain. Soudain, Natsuo prit peur. Peut-être... peut-être que c'était son père qu'il devrait appeler... Non, c'était une mauvaise idée. Si seulement... si seulement sa maman était encore là. Elle saurait comment réagir.

« Touya..., souffla-t-il d'une toute petite voix. Est-ce que... Est-ce que tu veux que j'aille chercher quelqu'un ?

Pourquoi faire ? répliqua Touya d'une voix moqueuse. Ce n'est que du sang, Natsu. Pas de quoi en faire une histoire.

Mais... tu n'es pas censé te blesser toi-même...

Et tu n'étais pas censé voir ça. On est quitte. »

Natsuo fronça les sourcils, ne comprenant pas la logique de son frère. Tout ça n'avait aucun sens pour lui.

« Retourne te coucher Natsu, souffla Touya. Tu n'as rien à faire ici. »

Natsuo hésita, mais le ton froid de son frère ne l'encourageait pas à rester. Et puis... Si Touya lui parlait comme ça, c'était que ce n'était pas si grave, non ? Il ne savait pas, il se sentait complètement perdu. Pourtant, malgré tout, il fit ce que son frère lui disait et il retourna dans sa chambre. Il eut beau se glisser dans son lit, il ne chercha pas à s'endormir pour autant. Il resta à l'affut du moindre bruit. Et quand enfin, près d'une heure plus tard, il entendit Touya dans le couloir, il se sentit soulagé et consentit enfin à essayer de profiter des dernières heures de sommeil qui lui restait...

Même des années plus tard, Natsuo frissonnait encore en repensant à tout ça. Il avait été tellement désemparé à l'époque. Et après ça... Il s'était montré beaucoup plus attentif envers son frère. Il avait remarqué que quelque chose n'allait pas. En le voyant aussi mal, Natsuo avait pris peur. Ils n'avaient jamais reparlé de ce qui s'était passé cette nuit-là, mais Touya lui avait interdit de le révéler à qui que ce soit. Pourtant, il avait bien vu que son frère était à bout. Qu'il n'en pouvait plus. Après des semaines d'observation, Natsuo avait fini par comprendre qu'il n'était plus que l'ombre de lui-même. Il l'avait entendu plusieurs fois se rendre à nouveau dans la salle de bain et y rester bien plus longtemps que nécessaire. Natsuo avait attendu des heures entières, couché dans son lit, pour s'assurer que Touya retournait bien dans sa chambre. Qu'il n'était pas aussi mal que Natsuo le craignait.

Mais cette situation ne pouvait pas durer. Il avait beau être jeune à ce moment-là, le départ de sa maman et la négligence de son père l'avaient forcé à grandir et murir plus vite que les autres. Il avait pu voir que son frère dépérissait de jour en jour. Et Natsuo avait cru en comprendre la raison. C'était leur père, c'était cet environnement qui le faisait mourir à petit feu.

Alors Natsuo avait fait la seule chose qui lui avait parue indispensable à faire à ce moment-là : il avait fini par aider son frère à s'enfuir. Loin de cette maison toxique, loin de tout. Ça avait été un déchirement de le voir s'en aller, mais par amour pour lui, il était prêt à tout. Touya méritait d'être libre.

En faisant ça, Natsuo avait cru bien agir et permettre à son frère d'être heureux. Il avait même été jusqu'à voler de l'argent à leur père pour lui permettre de passer quelques semaines tranquille. Mais il était jeune et naïf. Il s'en rendait bien compte maintenant qu'il avait un fils. C'était de la folie. Mais l'enfant qu'il était n'avait rien vu de tout ça. Avec le recul, Natsuo savait qu'il aurait dû en parler à quelqu'un. A un adulte. Peut-être même à son père. Ce dernier aurait forcément agi. Même si Natsuo ne lui pardonnait toujours pas, son père aurait peut-être pu faire quelque chose. Il aurait sans doute fait hospitaliser Touya, comme leur mère. Touya l'aurait haï pour ça, mais Natsuo savait maintenant que la haine de son frère aurait été préférable à leur situation actuelle.

Touya avait été bien plus abimé que ce qu'il croyait. L'éloigner de la maison n'avait pas été suffisant... Il était devenu un meurtrier... Et ça... Natsuo n'était pas sûr de pouvoir lui pardonner. Il ne comprenait pas. Il ne comprenait pas pourquoi son frère n'était pas venu le voir quand ça avait commencé à mal tourné pour lui. Il aurait pu l'aider ! Comme à l'époque ! Mais avec plus de maturité cette fois-ci ! Seulement, Touya n'était jamais venu le revoir. Et Natsuo n'avait plus jamais entendu parler de lui jusqu'au jour où Dabi fut arrêté...

Il était en colère. Il était triste. Il était confus... Touya était tout pour lui... Il avait toujours été tellement proche de lui. Natsuo aimait Touya, plus que tout. Mais il détestait Dabi. Ce sale type qui s'en était pris à Shoto, qui avait tué des gens... Même après tout ce temps, il avait du mal à se dire qu'ils étaient une seule et même personne.

Il ferma les yeux, soupirant longuement. Si ça ne tenait qu'à lui, il partirait à la recherche de Touya dès le premier jour de sa sortie et frapperait à sa porte jusqu'à ce que son frère soit obligé de céder. Il voulait discuter avec lui. Il voulait aussi lui parler de sa femme et de son fils... Il avait toujours voulu que Touya prenne part à la vie d'Aiichiro. Mais Dabi... Non. A aucun moment, il ne voulait que Dabi s'approche de sa nouvelle famille ! Ah... Pourquoi est-ce que la vie devait-elle être aussi compliquée ?

Secouant la tête, il décida finalement de rentrer à la maison, ses pensées ne le menant nulle part. Il retrouva tout le monde dans le salon où Aiichiro jouait un peu plus loin avec son train en bois. Personne ne lui posa la moindre question lorsqu'il s'assit à leurs côtés. L'ambiance semblait plus détendue que lorsqu'il était parti. Il fit un sourire d'excuse à Fuyumi, culpabilisant toujours de l'avoir fait pleurer. Elle secoua la tête en retour, lui faisant comprendre qu'elle ne lui en voulait pas.

« Au fait, vous avez pensé aux détails pour les trois ans d'Aiichiro ? demanda-t-elle alors, soucieuse de mettre Natsuo à l'aise. J'aimerais bien savoir à quelle heure vous voulez qu'on vienne...

— Oh, on pensait faire ça vers quinze heures, indiqua Hanayo. Comme ça Aiichiro sera bien en forme. Ça ira pour Makato ?

— Oui, ça ne devrait pas poser de problème, sourit Fuyumi. Il a tellement hâte de revoir Aiichiro.

— Tu peux venir avec quelqu'un aussi si tu veux, Shoto. » sourit Hanayo avec bienveillance.

Aussitôt, tous les Todoroki tournèrent leur regard vers Shoto.

« Tu sors avec quelqu'un, Shoto ? ricana Natsuo.

— Non, répondit simplement son frère.

— Il n'y a personne qui te plait ? demanda Fuyumi. Pourtant, je pensais que tu étais proche de ton ami...

— Je ne suis avec personne, répliqua Shoto. Le reste n'a pas d'importance. »

Rei sourit légèrement. Voir ses enfants se chamailler de la sorte l'amusait toujours autant. C'était tellement... normal...

« Laissez votre frère tranquille. » finit-elle par dire.

Mais malgré ses paroles, elle avait du mal à réprimer son sourire sur ses lèvres. Ça lui faisait du bien de les voir être aussi proches. Il en avait fallait du temps, mais finalement les dégâts causés à leur fratrie finissaient par se résorber...

Deux heures plus tard, après avoir parlé de tout et de rien, Fuyumi et Shoto finirent par rentrer chez eux. D'un commun accord, ils avaient décidé de se laisser le temps de la réflexion en ce qui concerne Touya. Ils avaient encore une semaine après tout. Mieux valait ne pas se précipiter. Mais alors que ses deux enfants partaient, Rei, elle, resta encore un peu. Elle voulait profiter de l'occasion pour parler à Natsuo d'un autre sujet qu'elle jugeait important. Aiichiro jouait toujours un peu plus loin et semblait absorbé par l'histoire qu'il était en train d'inventer. De la cuisine ouverte, Natsuo et Hanayo l'observaient, tout en commençant le repas.

« Tu veux rester manger, maman ?

— Je veux bien. Si ça ne vous dérange pas.

— Pas du tout, assura Hanayo. Vous êtes toujours la bienvenue. »

Rei sourit légèrement, avant de tourner son regard vers Natsuo.

« Au fait... Ton père n'avait pas l'air au courant qu'on fêtait l'anniversaire d'Aiichiro tous ensemble. »

Comme elle s'y attendait, Natsuo se crispa à cette mention. Le sujet d'Enji était toujours délicat.

« C'est normal, grogna alors son fils. Je ne l'ai pas invité et je ne compte pas le faire. Je ne lui dois rien. Il n'a rien à faire dans une fête de famille.

— Je comprends, assura Rei. Mais si tu veux l'inviter un autre jour, je-

— Je ne vois pas pourquoi je l'inviterais un autre jour ! »

Natsuo éleva la voix, sans pouvoir s'en empêcher. Hanayo passa alors une main dans son dos. Leur regard se croisèrent et Natsuo sembla se calmer un peu.

« Je suis désolé maman, reprit-il. Qu'est-ce que tu voulais dire ?

— Je voulais juste te dire que je ne t'en voudrais pas si tu décidais de l'impliquer dans la vie d'Aiichiro. Tu fais ce que tu veux, Natsuo. Tu comprends ? »

Rei ne pourrait jamais revoir Enji dans de bonnes circonstances. Fêter l'anniversaire d'Aiichiro avec lui était donc au-dessus de ses forces. Mais elle ne tenait pas non plus à priver Enji de sa relation avec son petit-fils. Si c'était la décision de Natsuo, elle comprendrait. Mais il ne fallait pas qu'il agisse en fonction d'elle.

« Tu ne devrais pas être aussi gentille avec lui, maman, grogna Natsuo. Il ne le mérite pas.

— Je ne veux pas te forcer, répliqua Rei. Je veux juste que tu saches que si tu fais ça pour moi, ce n'est pas une bonne chose.

— Bien, j'ai compris. »

Rei lui sourit alors. Au moins, le message était passé. Elle tenait plus que tout à ce que ses enfants aillent bien, qu'ils soient heureux. Elle devait donc s'assurer qu'ils fassent tous leur choix en toute connaissance de cause...

« Vous voulez que je vous aide ? demanda-t-elle alors, histoire de changer définitivement de sujet.

— On gère maman. Pourquoi tu n'en profiterais pas pour passer un moment avec Aiichiro ? »

Rei acquiesça et alla rejoindre son petit-fils avec plaisir...


Quelques heures plus tard, lorsque Rei fut partie et qu'Aiichiro fut mis au lit, Natsuo et Hanayo se rendirent dans leur propre chambre. Ils étaient fatigués. Enfin, surtout Natsuo qui se sentait littéralement épuisé. Se glissant sous les draps, Hanayo s'approcha alors de lui et l'enlaça, posant sa tête sur son torse. Natsuo l'entoura à son tour de ses bras, profitant de son étreinte. Ils restèrent un moment comment ça, se caressant doucement du bout des doigts.

« Touya va être libéré la semaine prochaine, finit par dire Natsuo. C'est ce que ma mère était venue nous dire... »

Il avait attendu d'être enfin seul avec elle pour pouvoir lui en parler. Hanayo releva la tête vers lui. Fuyumi lui avait expliqué la situation à voix basse lorsqu'elle était revenue du jardin. Mais elle n'avait rien dit jusqu'ici, attendant que son mari vienne lui en parler de lui-même.

« Je n'arrive pas à savoir ce que je ressens... J'ai l'impression que ma mère comptait sur moi pour renouer le contact avec lui... J'étais celui qui était le plus proche de lui auparavant. Mais maintenant ? Je ne le connais plus, Hana... Je ne sais plus quoi faire... Je veux le voir... Enfin, je veux revoir Touya, mais j'ai peur de ne voir que Dabi... Et je ne veux pas de lui près de toi et de notre fils. »

Il soupira fortement, resserrant ses bras autour d'elle.

« Qu'est-ce que je dois faire, Hana ?

— Je ne pense pas que j'ai mon mot à dire là-dessus, Natsu. C'est ta décision. Il n'y a que toi qui peux savoir.

— Mais si tu étais à ma place, insista Natsuo, qu'est-ce que tu ferais ? Je suis perdu... J'ai juste besoin que tu m'aides un peu... »

Hanayo réfléchit un moment, avant de reprendre la parole.

« Je pense qu'il n'y a rien de pire que les regrets, commença-t-elle à voix basse. Parler avec ton frère ne signifie pas pour autant reprendre contact avec lui sur du long terme. Mais je crois que tu as besoin de ça pour soit lui donner une seconde chance, soit pour tourner définitivement la page.

— ... Et s'il refusait de me parler ?

— Depuis quand ce genre de choses t'arrête ? Je t'ai connu plus têtu que ça, sourit Hanayo.

— Tu as raison, ricana Natsuo. Peut-être que je devrais le faire... Ah... Pourquoi tout semble toujours plus simple avec toi ?

— Peut-être parce que j'ai toujours raison ? »

Ils rigolèrent doucement, avant que Hanayo ne reprenne la parole.

« Mais Natsu... Prends soin de toi quand même... Ne te fais pas de mal non plus... »

Natsuo ne répondit pas. Il ne savait pas quoi dire. C'était tellement compliqué... Beaucoup trop...

« ... Et pour ton père..., ajouta prudemment Hanayo, peut-être que tu devrais y réfléchir aussi...

— Mais pourquoi on m'emmerde avec ça ? Les autres anniversaires d'Aiichiro n'ont jamais posé de problème ! »

D'accord, son père faisait peut-être des efforts... Mais c'était trop facile de dire qu'on avait changé et d'attendre ensuite que tout le monde l'accepte. Aiichiro avait déjà un grand-père formidable – le père de Hanayo était l'homme le plus gentil que Natsuo n'ait jamais rencontré – il n'avait pas besoin d'un deuxième. Surtout pas d'un comme lui...

« Natsuo... Tu sais bien que je respecterai chacun de tes choix. Ce n'est pas à moi de dire s'il faut que tu lui pardonnes ou non, mais quand je le vois, seul avec ses regrets-

— Ne me dis pas que tu le plains !

— Non, Natsuo, mais... J'ai peur que tu finisses comme lui. Et s'il venait à mourir demain, est-ce que tu pourrais vivre avec le fait de l'avoir rejeté jusqu'au bout ? Si c'est oui, alors ce n'est pas un problème, loin de là. Les liens du sang ne font pas tout et tu ne lui dois rien. Mais si c'est non... Je veux juste ton bien, Natsuo... »

Bien sûr, ça, il le savait. Hanayo était la gentillesse incarnée. Et elle avait souvent raison dans ses paroles. La question n'était pas de savoir si son père méritait ou non le pardon, mais plutôt est-ce que lui le voulait. Attendait-il encore quelque chose de leur relation ?

« Je n'en sais rien Hana... C'est compliqué... Ah, si Fuyumi, Shoto et même ma maman ont été capables de passer à autre chose, j'imagine que ce n'est pas normal que je n'en fasse pas de même...

— Bien sûr que si, Natsu. Chacun souffre de manière différente. Ce n'est pas parce qu'ils pardonnent que tu dois en faire de même... »

Natsuo soupira, avant de reprendre.

« Je verrai bien... Je n'ai pas envie de penser à lui pour l'instant... »

Il lui sourit tendrement, avant de lui souhaiter bonne nuit. Couché dans le noir, il remonta la couverture sur son corps et ferma les yeux. Il ne voulait plus songer à tout ça. Touya, son père... Que n'aurait-il pas donné pour vivre dans une famille normale... et aimante... ? Mais ce n'était qu'un rêve, une chimère... Epuisé, il finit par s'endormir. Mais son sommeil fut de courte durée. Au beau milieu de la nuit, il fut réveillé par son fils qui entra dans la chambre.

« Maman... Papa... j'ai fait un cauchemar... »

Les yeux collants de sommeil, Natsuo gémit et se redressa. Il posa une main apaisante sur Hanayo et lui souffla de se rendormir, il s'en occupait. Malgré sa fatigue, il se leva et alla rejoindre son fils. Il le prit dans ses bras pour le rassurer, avant de quitter la chambre.

« Et alors petit bonhomme, qu'est-ce qui t'arrive ?

— J'ai fait un cauchemar, papa. Un monstre horrible s'en prenait à moi...

— Ah bon ? Mais ne t'en fais pas, je suis là maintenant ! Crois-moi, ce monstre n'osera jamais s'en prendre à toi en ma présence. Ah ça non ! Parce que je suis beaucoup plus dangereux que lui, ha ha ha ! »

Il commença à chatouiller Aiichiro qui éclata de rire. Réconforté par ce bruit, Natsuo se dirigea à pas lents vers la chambre de son fils.

« Oui, tu fais fuir le monstre, papa ! Tu es le meilleur ! »

Le rire d'Aiichiro était vraiment son bien le plus précieux. Natsuo lui sourit alors avant de le recoucher dans son lit. Il remonta bien la couverture sur lui avant de caresser ses jolis cheveux blancs.

« Tu veux que je vérifie s'il n'y ai pas de monstres dans la chambre ?

— Oui... s'il te plait...

— Très bien ! Héros Papa à la rescousse ! »

Il ouvrit alors tous les tiroirs, regarda sous le lit et sous le bureau avec un visage très sérieux.

« Non, rien ici non plus. Il est définitivement parti !

— Merci papa... Dis... Tu veux bien rester jusqu'à ce que je m'endorme... ? Pour être sûr... ?

— Evidemment. »

Natsuo sourit et s'assit à ses côtés dans le lit. Il lui lança un regard chaleureux et l'observa, jusqu'à ce que sa respiration se fasse plus profonde. Natsuo resta encore un moment à ses côtés, pour s'assurer qu'il dormait bien. En le voyant si apaisé, son coeur se serra. Il l'aimait tellement... Aiichiro n'avait pas encore d'alter. Mais Natsuo s'en moquait. Même s'il devait ne pas en avoir, ça n'aurait aucune importance. Natsuo serait capable de déplacer des montagnes pour lui. Dès qu'il était né, il avait transpercé son coeur. Pourtant, Natsuo avait eu terriblement peur d'être père. Peur de commettre les mêmes erreurs qu'Endeavor. Peur de ne pas être à la hauteur. Mais dès qu'il avait tenu son fils dans ses bras, dès qu'il avait croisé son regard, il avait su... Il avait su que rien ne compterait plus dans sa vie que ce petit bébé, qu'il ferait tout pour le chérir et pour que sa vie soit la plus parfaite possible...

Et c'était pour ça aussi qu'il ne pouvait toujours pas comprendre, ni pardonner son père. Sa négligence, sa méchanceté... Natsuo en mourrait s'il se comportait comme ça envers Aiichiro. Pourquoi son père n'avait-il pas pu ressentir ça lui aussi ? Soupirant, il finit par se lever le plus doucement possible et sortit de la chambre pour aller regagner son lit. Il ne savait plus où il en était. La journée avait été épuisante, surtout mentalement. Il avait bien besoin de repos...


Le lendemain matin, tout aussi préoccupée que Natsuo, Fuyumi retrouva Shoto à son travail. C'était une habitude qu'elle avait prise. Tous les dimanches où Shoto était de garde, elle lui apportait le repas et ils mangeaient ensemble. C'était leur manière à eux de garder le contact. Fuyumi y tenait beaucoup.

« Est-ce que tu le savais... ? finit-elle par demander lorsqu'ils furent installés face-à-face, seulement séparé par le bureau de Shoto.

— Oui, Izuku m'en avait parlé.

— ... Qu'est-ce que tu en penses ? On n'a pas vraiment eu l'occasion d'en parler hier... Devant Hanayo et Aiichiro, c'était un peu compliqué...

— Je n'en pense rien Fuyumi. »

Cette dernière le regarda, sceptique. Bien sûr, Shoto n'avait jamais été doué pour partager ses émotions. Mais de là à ce qu'il lui réponde ça... Elle avait du mal à y croire...

« Tu penses que tu pourrais avoir sa nouvelle adresse par Izuku ?

— Peut-être... On n'en pas parlé.

— Shoto... Ne fais pas comme si ça n'avait pas d'importance, s'il te plait. »

Son frère l'observa un instant, avant de reprendre.

« Je ne sais pas si ça en a ou non. Je ne le connais pas, Fuyumi. C'est peut-être votre frère, mais je n'ai pas l'impression que ce soit le mien. »

Ce n'était pas dit méchamment... Mais Fuyumi sentit son coeur se serrer à cette réponse malgré tout. Ils étaient censé être une fratrie... Tous les quatre... Mais l'isolement de Shoto faisait encore des dégâts à l'heure actuelle. Que pouvait-elle répondre à ça ? Elle se rendait compte qu'elle s'était montrée maladroite dans son approche.

De son côté, les yeux rivés sur son soba, Shoto lui demanda alors :

« Comment il était... ? Touya, je veux dire... ? »

Fuyumi fut surprise par ses mots. Elle resta pensive un instant. Ce n'était pas une question facile à répondre. Touya avait tellement changé au fil des années. Elle décida, néanmoins, d'occulter ses derniers instants chez eux.

« Il n'avait pas une très bonne santé, lui répondit-elle enfin. Il tombait souvent malade et il était frêle. Natsuo le taquinait souvent avec ça. Et moi, j'aimais prendre soin de lui. Il était plutôt calme et gentil. Mais il aimait bien son rôle de grand frère également. Il m'écoutait à chaque fois que j'avais besoin de parler. Et je sais qu'il a réconforté Natsuo sur son alter. »

Elle sourit doucement en repensant à tout ça. Touya avait toujours eu les mots pour rassurer Natsuo... Jusqu'à ce qu'il commence à les repousser. Comme s'il avait fini par se casser...

« Il avait beaucoup d'admiration pour papa également. Il aurait voulu répondre à ses attentes, mais son corps ne le lui a pas permis. Et à l'adolescence... »

Elle s'arrêta quelques secondes. Elle ne tenait pas vraiment à rentrer dans les détails. Shoto méritait de connaître la vérité, c'était juste que... que ça lui faisait de la peine de se souvenir de tout ça.

« Il a commencé à aller de plus en plus mal, reprit-elle néanmoins. Je m'en suis aperçue, mais je n'ai pas su l'aider... Tu sais, Touya avait beau avoir du mal avec son alter, j'ai toujours trouvé qu'il lui correspondait plutôt bien... Il était comme le feu. Insaisissable... Parfois calme, parfois tumultueux... Réconfortant, mais dangereux... »

Oui, ça lui correspondait bien... Elle sourit, nostalgique. Shoto laissa alors le silence s'installer entre eux. Il restait stoïque, même s'il ne savait plus ce qu'il ressentait. Il essayait de comprendre. Il avait mis du temps à renouer complètement avec Fuyumi et Natsuo. A ne plus se sentir comme un étranger à côté d'eux. Tout comme il avait pris du temps à retrouver une relation plus ou moins normale avec son père. Pourrait-il en faire de même avec Touya ? Il aurait aimé l'avoir connu avant tout ça... Peut-être que ça aurait été un peu plus facile pour lui...

« J'ai peur pour maman, soupira alors Fuyumi. Et si Touya se comportait mal avec elle ? Je ne peux pas laisser cette possibilité se réaliser... Je ne sais pas si elle le supporterait... Il vaut mieux que ce ne soit pas elle qui reprenne en premier le contact avec lui.

— Il vaut mieux que ce ne soit pas papa non plus. »

Shoto n'avait aucun mal à imaginer la scène. Il revoyait Dabi s'énervant contre leur père... criant sur lui, au point de presque faire céder ses agrafes... Et peut-être valait-il mieux également que Shoto reste loin lui aussi. Après tout ce qui s'était passé entre sa classe et la Ligue, il doutait que Dabi l'apprécie beaucoup...

« Ce sera moi, reprit Fuyumi. Je peux le faire. Je pourrai gérer ses réactions. »

Shoto l'observa un instant. Fuyumi était tellement forte, elle pourrait le faire, il n'en doutait pas... Ils terminèrent alors de manger sans rien ajouter. Quand ils eurent fini, Fuyumi lui sourit avec tendresse.

« J'espère que ton après-midi ne sera pas trop compliquée.

— Hmm... Et toi, que vas-tu faire ?

— Je vais passer voir papa. »

Shoto hocha la tête. Oui, Fuyumi dépensait une énergie folle pour maintenir leur famille unie. Pour elle, il pourrait faire un effort. Elle avait tellement donné... Alors, il pouvait bien écouter son avis sur Touya et suivre ses conseils. Il espérait juste que Touya ne se montrerait pas trop injuste envers elle. Il était très sceptique sur l'état d'esprit de Dabi, il avait d'ailleurs toujours du mal à croire qu'il ait réussi à passer les tests psychologiques du programme de réinsertion... Mais le temps finirait bien par lui dire s'il avait raison ou non de penser ça...


A quelques kilomètres de là, Natsuo avait passé son temps à jouer avec Aiichiro et Hanayo. Un peu de douceur et de tendresse, ça lui avait fait du bien, même s'il n'avait pas pu s'empêcher de penser à Touya toute la journée. Tous leurs bons moments passés ensemble à s'amuser, à oublier la réalité de leur quotidien... Ses souvenirs étaient, malheureusement, rapidement effacés par l'image de Dabi qui essayait de tuer leur père...

Mais en regardant Aiichiro, il réussit à calmer un peu la rancoeur qui rongeait son coeur. Et il repensait aux paroles de Hanayo. Il ne savait pas pour son père, mais il savait avec certitude que si Touya venait à mourir demain, jamais il ne pourrait vivre avec le fait qu'il ne soit pas revenu vers lui. Jamais. Il allait donc se confronter à lui. Il allait lui dire ses quatre vérités. Mais il allait l'écouter aussi. Et peu importe s'il tombait face à Dabi. Dabi ou Touya... Au fond, ça n'avait pas d'importance... C'était la même personne... Il restait son frère dans tous les cas... Ses sentiments étaient confus, mais il voulait revoir Touya malgré tout. Il avait besoin de le revoir pour saisir toute la situation...

Même s'il était en colère, même s'il ne le comprenait pas, même s'il ne pourrait jamais être en accord avec ce qu'il avait fait, l'amour qu'il ressentait pour lui était toujours bien présent... Alors, oui, il irait le voir. Il lui devait bien ça, il leur devait bien ça. Et après... Eh bien, il verrait bien... Mais une part de lui... Ah, malgré le danger que représentait Dabi, au fond de lui, il ne pouvait pas croire qu'il ferait du mal à sa famille. Et oui... Il avait envie... Il avait envie de lui présenter Hanayo... de lui présenter Aiichiro...

Savoir que son frère allait être libre, mais qu'il n'acceptait toujours aucune visite le rendait dingue ! Pourquoi ? Pourquoi Touya le maintenait-il loin de lui ? Leur père, il ne pouvait qu'approuver ! Shoto et de leur mère, malheureusement, il pouvait comprendre aussi. Mais lui ? Et Fuyumi ? Non, il ne comprenait pas. Pourquoi Touya... ? Avait-il peur d'être rejeté ? Ou... Avait-il complètement tourné la page ? Serait-il possible qu'il ne ressente plus rien pour lui ? Que Natsuo ait juste imaginé leur bonne relation ? Cette pensée n'était pas très agréable, mais... elle était plausible. Il fallait qu'il se prépare à cette possibilité.

Oui, il lui ferait face et il tirerait tout ça au clair. Et après, il déciderait. Il déciderait si ça en valait la peine ou non. Mais il ne se ferait pas mal pour autant et il n'infligerait pas de souffrance à Aiichiro. Si Touya n'était pas assez fiable, il le garderait loin de sa famille... Oui, ça lui semblait bien... Il était paré... Mais alors pourquoi se sentait-il aussi mal ? Si mélancolique... Heureusement, il lui suffit de regarder son fils et sa femme pour retrouver le sourire. Il ne se réconcilierait peut-être jamais avec son père et son frère, mais il avait quand même su se construire une nouvelle famille. Une famille solide... Et c'était tout ce qui comptait... A Touya, maintenant, de choisir s'il voulait y avoir une place ou non...


Merci de m'avoir lue ! A bientôt pour la suite !