- Trois mois après l'effondrement -

La chaleur me dégoûte.

Elle fait suer les corps, fait s'étendre le goudron dans des mares humides, fait macérer les esprits les plus tourmentés. Elle prévient des futurs épreuves sans que personne n'y prête attention. Les asticots ont tout le temps du monde pour se prélasser dans ces trous ; ces petites tranchées remplies de visqueuses membranes croupies.

Coincée, la brûlure perpétrée par l'air ne m'a jamais paru aussi moribonde.

Je les vois s'étendre en mastiquant tout sur leur passage. Cellules éventrées, organes en perdition. Je suis restée dans la pièce sans vraiment savoir si un sort différent m'attendait. J'ai patienté. J'ai enduré le silence. Peut-être même que j'ai espéré voir ton corps se relever, sourire et m'enlacer.

Mes yeux ont suivi le programme. Ce cycle effrayant mais naturel.

Le refroidissement. Les tâches lie-de-vin - une lividité cadavérique immonde. Ça n'a pris que deux heures. L'acidité a apaisé mes pleurs. D'abord la nuque, puis la mâchoire et, enfin, les doigts. Recroquevillés et crispés comme jamais ils ne l'avaient été. J'ai cru entendre le grincement des ongles sur le carrelage bouillant.

La tâche verte m'a surprise. Comme une douce vague, elle a emporté ce que je ne préfère pas nommer, tant la suite m'a écoeurée. Je crois que ça faisait deux jours que je n'avais pas bougé.

Ton abdomen a gonflé, presque vivant d'apparence. Je ne sais pas exactement quand ça s'est déclaré. Mais c'était immonde. Je crois bien que les médecins légistes nomment cela le cycle de putréfaction. Tout se dégrade si vite... Les liquides ont glissés en direction de la porte ; le rouge se mêlant au noir. Au départ, ce n'était qu'une odeur de viande froide mal conservée. Puis, elle s'est transformée en celle d'un fromage fort. Rien n'a modifié mon comportement, jusqu'au moment où cette nauséabonde émanation de beurre rance a atteint mes narines. J'ai vomi une bonne demi-heure - ça racle le cœur et ça mord l'œsophage.

Mais je ne t'ai pas abandonné.

Les mouches sont apparues dans l'espace vide telles des anges mal entretenues. Je suppose qu'elles ont pondu des œufs et que les asticots ont rempli leur job - pénétrant la peau, se nourrissant de ton corps.

C'est à ce stade de la décomposition du corps que je me suis évanouie, sans comprendre que l'on allait me secourir.

Je hais l'idée de t'avoir laissé moisir - je hais l'idée de n'avoir rien fait. Je n'aurais jamais pensé voir ce déroulement macabre se construire sous mes yeux. Comme une pièce de théâtre bien organisée.

Je ne peux arrêter de tourner en rond.

Pourquoi je n'ai pas moisie, moi aussi ?

Ta blessure paraissait si polluée par la vie. La mienne est à peine visible. Une sorte de fantôme qui me rappelle sans arrêt que j'ai failli à ta seule requête. Que l'on reste ensemble, même dans la mort trouble de l'infection.

Tu m'a suppliée. Les yeux ronds de fièvres, de délires et d'amour.

J'ai planté cette balle infâme dans le creux de ton front. Tu m'a envoyé ce putride sourire. Le dernier, le plus sincère. Et voilà que tu n'étais plus qu'une carcasse bourdonnante d'insectes. Perdu dans la pièce inutile d'un café.

Les larves s'écoulaient comme des rivières juste avant que je ne finisse par perdre connaissance.

Je n'y retournerai jamais, de peur de ne devoir enterrer qu'un amas d'os et de ligaments faméliques.

L'amour n'a plus de goût et je ne fais qu'égorger le temps.

L'éclair unique a traversé avec fracas le lobe frontal. Une morne caricature d'une fin de vie paisible et sans douleur. La mort que je t'ai offerte, ce soleil nouveau, n'a pas fait fleurir les fleurs dans ton cerveau.

Cette sensation de vertige m'a brisé le corps, je n'entendais plus que le rythme syncopé de mes halètements. La nausée m'a tordue les boyaux, comme un arceau de métal se resserrant autour de ma poitrine. Toutes mes maigres inspirations se soldaient par un mal de gorge ignoble.

Je suis tombée à genoux, remarquant à peine qu'une trace d'hémoglobine s'était échappée du trou béant creusé au sein de ton front pour s'étaler sur mon tee-shirt. C'est à cet instant, en sentant le poids du revolver brûlant dans ma paume, sous une lumière blafarde, que j'ai compris que l'infection ne m'écorcherait pas et que, sans espoir, je venais d'achever froidement mon père.

Le rideau était levé et j'attendais encore, la chaleur collant au cœur.

"Lexa ?"

La voix fluette d'Octavia l'interrompit.

Reniflant le plus discrètement possible, sortant brutalement de ses songes, la jeune femme ramassa à la hâte un petit carnet qu'elle rangea sans regarder dans son sac. Le crayon mordiller par l'anxiété glissa et roula bruyamment sous le bureau.

La larme qui ruissela maladroitement jusqu'à sa lèvre supérieure incita sa camarade à ne pas poser de questions.

"Oui ? finit par répondre Lexa.

- C'est bientôt ton tour de garde,

- Oh"

Elle parut se souvenir d'où elle était et de ce que cela impliquait.

Octavia ne dit rien non plus à propos de ses joues creusées.

"Laisse-moi juste me changer et j'arrive,

- Prend ton temps, Raven doit encore aller nettoyer son arme. Elle devrait pouvoir te la donner en état cette fois."

Lexa acquiesça dans le vide et se leva, lassée.

Avant de fermer la porte, sa camarade ajouta :

"Clarke t'accompagnera pour ce soir, elle t'attendra dans la cuisine."

La plus âgée ne vit pas la mâchoire crispée et les yeux épuisés de la nouvelle arrivante.

En bientôt deux mois, Octavia n'avait jamais remarqué les contractions que provoquait le nom de Clarke auprès de Lexa.

C'était la blonde qui l'avait trouvée en première, dans ce vieux café du centre.

Affamée et démolie, une arme dans le creux de la main, les yeux vitreux de l'horreur qu'elle avait dû actionner. La honte ne quittait pas son esprit, ne la laissait jamais respirer. Voir son reflet dans les yeux de la personne qui vous avait sauvée, ça avait le don de vous foutre en l'air avec plus de cruauté que tout autres actes désespérés.

Mais que pouvait-elle bien faire d'autre ?

Lex était bien trop lâche pour rejoindre son père...