- Jour de l'effondrement -
"Tu me fais mal... Attends...
- Dépêche-toi, pressa-t-il. Dépêche-toi ou on va louper le train..."
Sa main était moite, collante, pétrifiée. La mienne était froide, mal réveillée, décontenancée.
"Tu commences à me faire peur...
- T'as pas à t'en faire chérie,
- Papa, qu'est-ce qu'il se passe ?
- On doit juste prendre le train, éviter d'en croiser et aller chez grand-mère, ça doit être mieux en campagne, je le vis s'essuyer nerveusement le front avec le dos de sa main libre. Ça doit forcément être mieux...
- De quoi tu parles à la fin !"
Maladroitement, je tentais de le retenir. Le faire s'arrêter. Je ne comprenais rien à ce qui se déroulait. Je ne remarquais même pas cette agitation frénétique des gens autour de nous. J'aurais dû comprendre que quelque chose clochait ; jamais autant de personnes ne se précipitaient pour prendre le dernier train de la journée en direction d'Arkadia, un village de campagne à peine plus touristique qu'un parc à huîtres. Et ce boucan... il m'importait peu. Je savais simplement qu'à presque une heure du matin, il n'était pas habituel d'entendre autant de gens téléphoner, parler et s'engueuler.
J'étais fatiguée et mon père ne semblait pas déterminé à m'expliquer sa nouvelle lubie.
En voulant me détacher une énième fois de son emprise, je sentis mes doigts glisser et l'une de mes bagues cliqueter sur le sol de la gare.
Je le revois s'arrêter avec un temps de latence, dans ses vêtements de travail trop serrés et son maudit bonnet effiloché. Il me dévisageait comme si j'étais devenue folle, comme si je venais de commettre un crime effroyable. Ses pas lourds et sa silhouette gigantesque ressortaient drôlement dans l'amas de population. On devait absolument avoir ce train. Je n'avais encore aucune idée du pourquoi.
Mais, dans un réflexe purement égoïste, je me retournais aussi vite que possible.
Le ton grave et teinté de stress de mon père gronda dans mon dos :
"Alexandria ! Alexandria ! Qu'est-ce que tu fiches, on doit-"
La bague m'apparut comme parfaite ; scintillante dans un champ miné de pièges. Elle me retenait là, idiote, droite comme un i. Si je m'étais un temps soit peu intéressé à tous ces visages d'inconnus, j'aurais reconnu les traits crispés similaires à ceux de mon père.
Mais rien ne m'importait plus que cette bague. Il me fallait quelque chose de réaliste, de terre à terre, dans tout le bazar que devenait mon monde. Il y avait des vieillards ramassant les déchets. Des jeunes adultes pouvant à peine mettre un pied l'un devant l'autre. Des mères de famille tentant de faire régner un minimum d'ordre entre les frères et sœurs. Des pères essayant de comprendre comment fonctionnaient les distributeurs...
Et cette télé planquée derrière une vitrine pleine de traces de mains ; elle diffusait les JT en continu. Une boucle temporelle qui, ce soir, me permettait de mieux discerner ma bague dans tout cet affolement monstrueux.
Les journalistes se battaient pour leur bout de lard : une émeute dans l'hôpital du coin.
" -... Il semblerait que ce que nous avons pris pour des émeutes étaient en vérité liés à la pandémie qui frappe en ce moment même le pays. D'après nos sources, les patients souffrant de l'infection montrent des signes croissants d'agressivité et-
- On va évacuer tout l'monde, y'a une fuite de gaz"
J'entendais à peine le téléviseur...
Je frôlais la bague du bout des doigts avant de sentir mon père m'attraper le bras dans une précipitation troublante, presque effrayante. Il me fixa un petit moment, ne sachant quoi dire, la télévision crachant des mots que je n'assimilais pas.
"- On dirait qu'il se passe quelque chose...
- Hey ! Vous ! Dégagez !
-... derrière nous-
- Restez pas ici !"
La déflagration le fit sursauter. Il me lâcha précipitamment, le regard à présent obnubilé par cet écran. Dans la gare, certains avaient crié, d'autres s'étaient simplement stoppés net. Dehors, l'odeur de l'explosion était encore fraîche. Je ne parvenais pas à comprendre.
"C'était quoi ?"
Une trentaine de secondes s'écoulèrent avant qu'il ne reprenne pied. Sans un mot, il me passa devant, s'agenouilla, récupéra la bague et me la tendit.
Tout ce qu'il me passait par la tête, c'était que dehors, l'hôpital venait de subir une douloureuse attaque. Une explosion en son cœur.
" Tiens, il me plaqua la bague dans l'une de mes paumes. Maintenant, dépêche-t-
- Papa, c'était quoi ?! Il se passe q-
- Il faut absolument qu'on prenne ce train."
D'un mouvement plus sec qu'il ne le voulut, il me força à reprendre notre marche en direction du dernier train. Dans l'air, la précipitation glana encore un peu plus d'espace.
"Il s'est passé quelque chose au travail ?
- Non, non... Je le vis observer les billets et les remettre, tremblotant, dans sa poche arrière de pantalon. C'est-
- Tu commences à me faire peur, papa..."
Un homme bouscula l'un des vieillards de l'entretien sans lui adresser le moindre regard. Un frisson malsain remonta le long de ma colonne vertébrale. Quelque chose clochait...
"J'ai vu les vidéos, j'ai entendu un collègue en parler... entendis-je mon père marmonner alors que nous accédions à l'escalier pour rejoindre notre quai. La voisine, hier soir et ce soir, elle- je crois qu'elle est malade.
- Quelle maladie-
- Attention !"
Un cri strident bloqua les respirations.
En bas de l'escalier que nous terminions de monter, un homme se jeta avec la fureur d'une âme possédée sur une mère de famille. D'un grognement plus proche de la bestialité que d'un son humain, il lui arracha un bout de joue qu'il mastiqua, tel un porc affamé, devant les yeux d'un petit garçon affolé par la terreur.
"Putain... souffla mon père en m'agrippant l'épaule.
- Papa, faut-
- Viens, viens là, vite."
Il m'entraîna avec une force que je ne lui avais jamais connue en direction du train.
"Il- Il l'a tué ?
- Alexandria...
- Il lui a arraché la joue et-
- ... écoute-moi. Rester ici devient trop dangereux, il faut qu'on monte dans ce train et qu'on aille chez grand-mère. Il faut qu'on s'en aille d'ici.
- Il lui a- devant un gosse... on aurait dû-"
Il se stoppa net.
Je vis au creux de ses yeux une tension d'une rareté sans nom. Une dualité maigrichonne s'exposait ; la peur et la rage. Tous les mots contenus et emmaillotés dans mon crâne restèrent muets. Rien ne sortit de ma bouche entre-ouverte si ce n'est un "papa" si fin, que je ne suis toujours pas capable de savoir si je l'ai réellement dit ou si ce n'était qu'un fantasme morbide de mon imagination.
"Il faut qu'on s'en aille d'ici, répéta-t-il enfin tout en remettant gauchement ma bague à mon index droit.
- On...
- Tu m'as bien compris ?"
Un sourire aussi pâle que l'ivoire illumina son visage.
"Oui, oui...
- Bien, alors dépêchons, il faut-"
Un sifflement aigu gronda dans l'air, un bruit sourd se mit en route à notre gauche.
Le train s'était mit en marche, sans nous.
La gorge de Lexa se contracta douloureusement. Ses yeux transpercèrent la noirceur des lieux. La voix de son père, ce timbre rauque et précipité, la terrifia une seconde. Comme propulsée dans un passé qu'elle peinait encore à décrypter. Rempli de folie, de désespoir et d'une fureur déchirante, elle n'était même plus capable d'enchaîner des phrases cohérentes. Elle les sentait. Elle captait sans faille leurs regards de pitié. Cela coulait sur son corps tel une cascade de viscères. Dégoûtant tout autant qu'impardonnable.
Sa lampe torche éteinte près de sa poitrine, elle n'arrivait pas à réfléchir correctement.
Ils ne savaient rien.
Ils n'auraient même pas osé la recueillir si cela avait été le cas.
Elle se rapprocha encore un peu plus de la fenêtre déchiquetée. Une nostalgie moribonde crispa un instant ses membres.
Elle l'apercevait, tel un phare dans la nuit. L'hôpital. Éventré sur sa façade nord. Le toit paraissait s'effriter de jour en jour, suivant le temps maussade et les nombreuses pluies de l'automne.
L'explosion avait marqué le début du chaos dans son esprit.
Le fusil bien en mains, elle plaqua son œil droit contre la visée et déposa avec une délicatesse mensongère son doigt sur la gâchette. Le bout de son arme se posta dans la fissure et fit face au vide de l'extérieur. Une légère brise l'enveloppa une seconde.
Le silence régnait paisiblement autour de sa silhouette amaigrie par l'écoulement du temps. Le soleil allait bientôt se coucher. Elle le découvrait, planqué entre deux immeubles. Ce soleil qu'elle avait tant aimé. Protecteur des ténèbres, engins sans faille et au rythme aiguillé.
Quelque chose attira soudain son regard et elle dévia de trajectoire.
Elle le vit. Cette pourriture sortait de l'hôpital en titubant gauchement. On aurait dit qu'il pataugeait constamment dans un courant d'eau. Il se baladait dans des directions vides, les yeux ronds et les veines saillantes. Tout en lui refaisait monter en elle une haine purulente, mise à nue.
Sa bague émit un minuscule cliquetis au moment où, stabilisée, le souffle contrôlé, une de ses balles traversa silencieusement le crâne marqué par l'horreur. La distance n'y changeait rien. Qu'elle soit située à plus de cinq-cent mètre comme à tout juste un mètre, elle ne pouvait s'empêcher de sentir son cœur se recroqueviller. La chose, au loin, s'effondra sur le sol telle une poupée de chiffon. Toute l'essence d'un être humain depuis longtemps aspiré.
Le front moite de frissons dégoûtés, elle rechargea vivement l'arme. Il y en aurait d'autres, attirés par la chute bruyante de leur congénère.
Une odeur de tabac froid l'interrompit à l'instant où elle en aperçut un autre.
"On n'est pas censés tirer d'aussi loin, lui lança froidement Clarke en passant dans son dos. On s'en tient à notre secteur, ne gaspille pas le peu de balles qu'on a.
- Je l'ai vu, je me suis dit que ça en ferait un en moins,
- C'est pire qu'un nid de serpent là-bas, t'en fauches un, t'es sûre d'en voir dix autres de plus derrière.
- Je ne voulais pas gaspiller de balles, j'ai-
- Je m'en fous, cracha la blonde en lui lançant un regard de côté. Tu ne tires qu'en cas d'urgence, est-ce que tu m'as comprise ?"
Elle s'arrêta devant une porte qui paraissait mener à un salon.
Lexa relâcha la prise sur son fusil et le remit sur son épaule. Obéissante et pleine de puantes pensées. Elle n'osa même pas fixer la plus âgée. Du coin de l'oeil, elle vit un autre de ces enfoirés se pointer.
Alors elle hocha vaguement la tête et reprit la marche que Clarke leur imposait depuis le début de la ronde. Lorsque son pied se posa dans le salon, la main de la jeune femme la retint par l'épaule.
Elle était froide et sans douceur.
Clarke se racla la gorge avant de prendre la parole, son souffle près de l'oreille droite de sa voisine la fit frissonner :
"Tu sais que j'aurais très bien pu te laisser là-bas ? J'aurais pu faire semblant de ne pas t'avoir vu... ou, encore mieux, j'aurais pu gaspiller une balle bêtement en te la collant entre les deux yeux."
Lexa déglutit laborieusement, la mâchoire serrée. Elle était si fatiguée...
Clarke, un soupir ironique, reprit d'un ton plus cassant qu'auparavant : "Alors fais ce qu'on te dis, et tout se passera bien."
Elle reprit alors le cour de sa ronde comme si de rien n'était.
Une dizaine de secondes firent nécessaires à Lexa pour se remettre de ses émotions. Les yeux fatigués, les jambes tiraillées et l'esprit blessé, la jeune femme se demanda si cela serait considéré comme un gaspillage de balle si elle lui en décochait une dans le crâne.
Clarke puait l'alcool et le tabac froid.
