Chapitre 2

.

Première rencontre

.

Le lendemain, Emma fut réveillée par un rayon de soleil désagréable qui tombait juste sur ses paupières closes. Elle n'avait jamais trop été une adepte de l'adage qui veut que le monde appartienne à ceux qui se lèvent tôt. Ils pouvaient bien se le garder, elle voulait juste son petit coin à elle, avec un lit bien confortable si possible. Et puis, on était dimanche après tout. Elle se résigna cependant, elle avait encore trop de cartons à vider et sa glaise à préparer si elle voulait commencer sa nouvelle série rapidement. Elle se fixa comme objectif d'installer sa chambre, la salle de bains et la cuisine dans la matinée. Elle ferait le reste au fil de l'eau. En ce qui la concernait, sa maison aurait pu se contenter de ces trois pièces mais elle possédait également un cellier attenant à la cuisine et qui faisait aussi office de buanderie, une seconde chambre qu'elle envisageait de transformer en bureau si son affaire marchait bien, une petite entrée qui faisait aussi office de bibliothèque et un grand salon-salle à manger avec cheminée. Elle avait hâte de pouvoir s'en servir. Rien ne la calmait plus que de contempler les flammes en train de danser. Elle pouvait y passer des heures. Mais le printemps était déjà là et il allait falloir attendre quelques mois avant qu'il ne soit nécessaire de l'allumer. L'après-midi serait consacrée au malaxage et à ses premières pièces.

.

Elle venait à peine de finir sa première balle de tournage quand elle entendit des cris chez ses voisins.

- Henri ! Tu es fou ? Descends de là tout de suite, tu vas te tuer ! hurla la belle voix de la veille à qui la peur et la colère avait enlevé toute la douceur mais, apparemment, pas sa sensualité en ce qui concernait le corps d'Emma, vu le frisson qui la traversa à nouveau.

- Mais, maman, ma flèche est passée de l'autre côté. Il n'y a personne depuis des années, je ne vais jamais pouvoir la récupérer, pleurnicha l'enfant.

- Si, il y a quelqu'un désormais, nous avons une voisine, Emma quelque chose. Je l'ai inscrite dans les registres à la mairie. Elle a l'intention de rouvrir la vieille poterie.

- On peut aller la voir, maman, s'il-te-plaît ? Et puis, ça se fait, non, d'aller saluer ses nouveaux voisins ?

- Je suppose oui, répondit la voix féminine avec un brin d'agacement qui traduisait fort peut d'enthousiasme à cette idée.

.

Emma se dépêcha de se rincer les mains et était en train de les essuyer avec un torchon quand on toqua à la porte. Elle s'aperçut brièvement dans le miroir de l'entrée. Elle faisait peine à voir. Des mèches folles de ses cheveux blonds argentés s'échappaient de toutes part de son chignon fait à la va-vite comme à son habitude, une grande trace de terre rouge déjà sèche barrait son front, son tablier était comme il se doit couvert d'argile et elle portait un tee-shirt trop grand et tout délavé ainsi qu'un jeans qui avait connu des jours meilleurs. Qu'importe, sa voisine devait bien savoir qu'elle était potière si elle travaillait à la mairie et pas créatrice de mode ou je ne sais trop quoi du même acabit. Elle ouvrit la porte un peu brusquement et se figea sur place, la bouche ouverte. Devant elle se tenait, sans exagération aucune, la plus belle femme qu'elle eut jamais vue.

.

Elle devait être légèrement plus petite qu'elle, avec un corps magnifique, tout en courbes que la robe grise en tissu fluide qu'elle portait soulignait à la perfection. Sa peau de caramel clair était mise en valeur par le carré soyeux de cheveux d'acajou qui encadrait un visage auquel seul manquait un sourire pour le rendre parfait. Mais ce qui marqua la reddition totale et complète d'Emma ce furent ses yeux, sombres, d'une profondeur sans fin dans laquelle Emma plongea corps et âme. « Bon Dieu, le plumage va avec le ramage » constata Emma intérieurement. Elle ne pouvait détacher les yeux de celle qui lui faisait face. Un bourdonnement de voix finit par le sortir de sa transe.

- Mademoiselle, vous m'entendez ? Enfin, vous êtes sourde ou quoi ? s'énerva la belle brune avec un sourire un peu ironique aux coins des lèvres, cependant, elle n'était pas sans ignorer l'effet qu'elle faisait aux hommes comme aux femmes.

- Hein ? Quoi ? Pardon, vous disiez ? parvint enfin à articuler Emma.

- Bon, vous n'êtes pas sourde, juste un peu lente d'esprit sans doute. Je suis votre voisine, Regina. Et voici mon fils, Henri. Il a quelque chose à vous demander, si cela ne vous dérange pas.

.

Emma mit quelques instants à répondre. La brune venait de l'insulter ou elle rêvait ? Cette femme se pointe chez elle un dimanche, sans s'excuser de la déranger (encore qu'elle l'avait peut-être fait quand elle était occupé à l'admirer), et elle la traite d'idiote ? Mais de quel droit ? Il lui fallut quelques instants pour se calmer, il y avait un enfant après tout. Voilà qui n'allait pas arranger l'opinion de l'autre la concernant. Et pourquoi fallait-il donc qu'elle soit aussi belle ? Emma en avait perdu toute sa répartie.

- Bonjour ! lança-t-elle avec un grand sourire un peu forcé. Je m'appelle Emma, ajouta-t-elle avant de s'agenouiller à la hauteur d'Henri, sans répondre quant au dérangement parce que, oui, cela la dérangeait quelque peu de se faire insulter par une inconnue sans aucune raison valable. Que voulais-tu me demander, Henri ?

.

C'était au tour du petit garçon de ne visiblement pas pouvoir détacher ses yeux d'elle ou, plutôt, de ses pieds, nus. Elle ne pouvait se résoudre à les enfermer quand elle était chez elle et que la température le permettait. Elle aimait sentir le sol bien ferme sur lequel elle se tenait, c'était comme un sens en plus, cela l'ancrait.

- Vous… vous… vous êtes pieds nus en pleine journée ? Et vous êtes habillée, vous avez de la terre partout, alors vous travaillez, vous n'êtes pas malade !

Emma éclata de rire, un rire spontané et sans retenue. Elle était magnifique avec les boucles folles encadrant son visage et ses grands yeux vert d'eau pétillant de joie. Si elle y avait prêté attention à ce moment-là, elle aurait vu une lueur d'intérêt allumer tout à coup une étincelle dans le regard de sa voisine mais elle était toute au petit garçon. Elle lui répondit avec tendresse et amusement :

- Oui, Henri, je suis pieds nus et je travaillais, je ne suis pas malade. Je n'aime pas les chaussures, c'est tout. Je trouve qu'elles emprisonnent inutilement les pieds. Les miens aiment être libres, comme moi, depuis que je suis toute petite. C'est cela que tu voulais me demander ?

.

Mais qu'est-ce qu'elle avait à raconter sa vie à ce petit bonhomme adorable avec ses grands yeux bruns et ses cheveux ébouriffés ? Bon Dieu, sa mère allait vraiment se dire que la voisine était une pauvre fille stupide et mal éduquée. Mais depuis quand se souciait-elle de ce que les autres pensaient ?

- Non mais… Moi aussi, je n'aime pas mettre mes chaussures. Maman est souvent fâchée contre moi à cause de ça. Elle dit que cela ne se fait pas, qu'un homme bien éduqué se remarque aussi à ce qu'il porte, que je vais me faire mal ou tomber malade. J'ai perdu une de mes flèches dans votre jardin, ajouta-t-il enfin, je peux aller la récupérer, s'il-vous-plaît ?

- Ha ha, moi aussi, on était souvent fâché contre moi à cause de cela quand j'avais ton âge, Henri. Tu dois avoir dans les neuf ans, non ?

- Oui mais je vais en avoir dix cet été ! lança-t-il fièrement. Je suis encore petit. Maman me dit que ce n'est pas grave, que la taille n'est pas le plus important et que, de toute façon, je grandirai sûrement quand je serai adolescent.

- Tout à fait, ta maman a parfaitement raison. Si elle est d'accord, nous allons aller la récupérer ensemble, ta flèche.

.

Elle se redressa pour savoir ce qu'en pensait la maman en question mais celle-ci ne semblait pas avoir entendu. Elle regardait son enfant avec ahurissement, comme si elle le découvrait.

- Regina ? Êtes-vous d'accord pour que j'emmène Henri récupérer sa flèche dans mon jardin ? Vous pouvez nous accompagner si vous le souhaitez.

- Pardon de vous avoir semblée distraite, je ne suis pas habituée à voir Henri aussi à l'aise avec des inconnus. C'est un petit garçon très timide d'habitude. Oui, bien sûr, allez-y, je vais vous attendre ici, ça ira plus vite, ajouta-t-elle avec un brin d'impatience.

Sans y prêter attention, ce qui chatouilla légèrement l'amour-propre quelque peu démesuré de la belle brune, Emma se dirigea en riant et discutant avec le petit garçon vers la porte au fond de la boutique qui menait au jardin.

.

Ses voisins partis, Emma se remit au travail mais son esprit était ailleurs, encore perdus dans deux lacs noirs dans lesquels elle se serait volontiers noyée à tout jamais. Elle réussit péniblement à sortir une dizaine de bols qu'elle mit à sécher avec soin avant de se résigner et de rejoindre la cuisine pour se préparer à manger. Après avoir failli se couper un doigt et mangé sans même avoir conscience de ce qu'elle avalait ou du goût que cela avait, elle monta prendre une douche rapide et se coucha.

.

.

Note : Bon, cela n'arrivera pas souvent mais je suis inspirée en ce moment et j'ai le temps alors j'ai posté le chapitre 2 de suite. Ne vous attendez pas à un rythme aussi soutenu pour la suite.