Chapitre 5

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Jouer avec le feu

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Peu de temps après, Regina rentra de fort bonne humeur après une soirée fructueuse avec son homologue d'une commune voisine. Elle avait joyeusement fêté cela en abusant très légèrement du bon vin. Elle n'était pas ivre pour autant, elle connaissait ses limites et ne se laissait jamais entraîner à les dépasser. Elle posa son sac, accrocha son manteau et enleva ses chaussures comme à son habitude et s'étonna qu'Emma ne soit pas arrivée en l'entendant rentrer. Elle jeta un coup d'œil dans le salon et aperçut la blonde profondément endormie sur le canapé. Elle s'assit nonchalamment dans le fauteuil club proche du canapé et admira sa voisine. Le sommeil adoucissait ses traits. Sans paraître profondément malheureuse, la blonde avait toujours le regard un peu distant, comme si elle se gardait de tout et de tous, sauf avec Henri. Et si elle avait si bien perçu cet aspect d'Emma, c'est parce qu'elle s'y était reconnue. A la voir ainsi abandonnée chez elle, elle se prit à contempler l'idée d'avoir quelqu'un qui l'attendrait le soir quand elle rentrait tard, dans le salon ou dans son lit. Et si en plus, cette personne devait prendre une aussi jolie forme que celle-ci, elle y serait d'autant moins opposée. Sa solitude, quoique mûrement réfléchie, lui pesa tout à coup, tout comme son abstinence, moins choisie mais allant quelque peu de pair avec. N'étant pas du genre à s'éterniser longuement dans de telles pensées, elle murmura le prénom de la blonde endormie assez fort pour qu'elle l'entende.

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Emma soupira et s'étira langoureusement, on aurait dit un chat qui s'éveille.

- Oh, Regina ! Pardon, je m'étais assoupie. Vous êtes rentrée depuis longtemps ?

- Il n'y a pas de souci, Mademoiselle Swan, tant qu'Henri va bien et dort sagement dans son lit.

- Oui, oui, tout va bien. Il a passé une bonne soirée, je crois, et moi aussi. Vous avez un petit garçon adorable. Cela fait longtemps que vous êtes seule à l'élever ?

- Je ne crois pas avoir partagé ma vie intime avec vous, Mademoiselle Swan. Qu'est-ce qui vous permet de conclure que je suis seule avec Henri ? répliqua vertement Regina, ses défenses à nouveau relevées face à l'intrusion de la blonde dans sa vie privée.

- Désolée, je ne voulais pas paraître indiscrète mais j'habite à côté, comme vous le savez bien, et je n'ai jamais entendu que vous deux. Et vous avez eu besoin de moi, ce soir, alors que vous sortiez pour un dîner d'affaires. Et vous n'avez pas d'alliance…

- Pour quelqu'un qui se désole de son indiscrétion, vous semblez avoir rassemblé un nombre conséquent d'informations me concernant en l'espace de quelques jours, dites-moi.

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Emma se tut. Son esprit était encore embrumé par le sommeil et il fallait bien avouer que la brune venait de marquer un point. Elle ne pouvait quand même pas balancer à Regina qu'elle avait envie d'elle depuis le premier jour et qu'elle ne ratait pas une occasion de l'observer ni de repenser à la moindre de leurs interactions la nuit venue une fois dans son lit. Elle aurait dû s'abstenir de réveiller de tels souvenirs en présence de la brune car ils lui firent monter le rouge aux joues, ce qui, vue sa peau particulièrement claire, se voyait atrocement.

- Il semble que j'ai l'intéressante capacité de vous faire taire, Mademoiselle Swan. Puis-je à mon tour me montrer indiscrète et vous demander pourquoi ? Ou dois-je moi aussi tirer mes propres conclusions ? De l'intérêt poussé que vous semblez porter à ma personne, par exemple, ou de la jolie teinte carmin prise par votre visage ? s'enquit Regina d'une voix enjôleuse. Elle jouait avec le feu, elle le savait mais sa voisine faisait une proie tellement facile et appétissante qu'elle avait envie d'en profiter un peu avant de la congédier.

Inutile de dire qu'à ces mots, la jolie teinte carmin précédemment mentionnée passa au pourpre. Emma se leva brusquement, le regard baissé et fit mine de se diriger vers l'entrée mais Regina ne lui en laissa pas le temps et lui attrapa le poignet.

- Vous ne m'avez pas répondu, Mademoiselle Swan. Je vous intimide donc tellement ? Vous êtes une femme adulte pourtant, pas une jeune écervelée, non ? Elle avait sciemment utilisé les mêmes mots qu'Emma lors de leur tumultueuse rencontre à la mairie afin de secouer un peu l'inertie de la blonde qui rendait son jeu beaucoup moins amusant que ce qu'elle espérait. C'est elle, cette fois-ci, qui aurait dû s'abstenir de réveiller les souvenirs d'Emma dont ce fut la fierté qui s'échauffa alors. Madame la maire voulait jouer avec le feu ? Elle allait être servie !

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Emma se saisit à son tour du poignet de Regina et se colla contre elle, son visage à quelques centimètres du sien. Elle avait fait un pari risqué mais les battements violents du cœur de la brune contre sa poitrine et la brusque inspiration qu'elle avait prise à son geste la convainquirent qu'elle ne s'était pas trompée. Elle n'était pas la seule à qui l'autre faisait de l'effet.

- Non, Madame la maire, ni une jeune écervelée ni une jeune pucelle effarouchée. Désirez-vous que je vous en apporte la preuve ? souffla-t-elle, les lèvres à un doigt de celles de la brune qui retint sa respiration en sentant ses entrailles se nouer. Diable, constata-t-elle brusquement dégrisée, elle aurait mieux fait de s'abstenir quand que cela faisait si longtemps qu'elle déniait à son corps toute satisfaction et que celui-ci se montrait par trop attiré par la délicieuse blonde. Elle vit un sourire moqueur naître sur les lèvres de sa comparse alors que celle-ci réalisait un peu plus à chaque seconde qui s'égrainait l'écho provoqué en elle par ses paroles. Le sang qui bourdonnait à ses oreilles et la chaleur qui se répandait en elle rendait toute réflexion difficile mais, s'il s'agissait d'une bataille d'ego, il était hors de question qu'elle rende les armes.

- Hum, je crois que vous vous surestimez, Mademoiselle Swan, je n'en éprouve pas un désir irrépressible au point de m'abaisser à me satisfaire de vous, mentit-elle effrontément. Je pense qu'il va encore falloir que vous vous contentiez de vous-même cette nuit, continua-t-elle, effleurant les lèvres d'Emma avant de se libérer pour se diriger vers l'escalier. Vous devriez parvenir à sortir de chez moi par vos propres moyens. Quand vous les aurez retrouvés, acheva-t-elle avec regard entendu qui la balaya de haut en bas. Puis elle monta sans se retourner pour rejoindre sa chambre à l'étage parfaitement consciente, dans son dos, des yeux d'Emma qui ne la lâchaient pas.

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Il fallut quelques minutes à Emma pour se remettre, tant de l'émoi causé par sa proximité avec la sulfureuse brune que par le camouflet violent qu'elle avait reçu en retour de ses avances. Si le fort court trajet entre la demeure de la maire et la sienne suffit à calmer sa colère, elle avait osé, elle avait perdu, c'était le jeu après tout, il n'apaisa guère le feu allumé en elle par contre. D'autant que Regina avait beau lui avoir asséné le contraire, elle avait bien senti son corps réagir vivement au contact du sien. Toujours est-il qu'elle se retrouvait avec pour seule compagnie la trace brûlante des lèvres de Regina sur les siennes qui ne la laissa pas en repos de toute la nuit. Apprendre qu'il en fut de même pour sa voisine aurait peut-être apaisé son calvaire, ou plus sûrement l'aurait-il exacerbé.