Chapitre 7
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Point de remède
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Emma avait échangé ses coordonnées avec Camille. Elle aurait plaisir à la retrouver de temps à autre avec ses amies pour décompresser en fin de semaine. Et puis, il était toujours utile d'avoir un moyen de relâcher un peu de tension sexuelle, particulièrement vu son voisinage, en se faisant du bien à deux. D'autant qu'elle n'avait pas menti à Camille, elle n'avait rien promis. Elle avait d'ailleurs cru bon de l'avertir de nouveau au matin quant à sa non disponibilité pour quelque relation sérieuse que ce soit. La jeune femme l'avait regardée avec un sourire un peu narquois, elle avait bien vu que la blonde avait parfois l'esprit ailleurs et aurait parié que, si elle insistait tant pour se dire non disponible pour une relation autre que désinvolte, c'est qu'elle ne l'était sans doute plus totalement, disponible. Ceci étant, elle ne s'en souciait guère, elle tenait vraiment à sa liberté et il ne la dérangeait pas le moins du monde de ne voir Emma que pour s'amuser. La blonde rentra chez elle vers midi, satisfaite de sa soirée, les muscles agréablement engourdis.
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Après une semaine de travail continu, y compris le week-end précédent, elle décida de s'accorder la fin du dimanche pour flâner le long de sa rivière adorée, la Drôme. La journée s'y prêtait tout à fait, il faisait inhabituellement chaud pour la saison et un soleil éclatant brillait dans un ciel vierge de tout nuage. Elle prépara quelques affaires, à boire, de quoi grignoter et une serviette. Même si l'eau devait être encore bien trop fraîche pour s'y baigner, elle apprécierait d'y tremper les pieds comme dans son enfance. Elle glissa un roman dans son sac. Elle aimait lire, même si elle trouvait trop rarement le temps pour ce faire. Elle n'habitait plus au pied du cours d'eau comme auparavant mais, après un petit quart d'heure de route, elle se gara près du coin secret où elle se réfugiait si souvent quand la vie dans sa troisième famille d'accueil se révélait trop insupportable. A cet endroit-là, la rivière se divisait en deux affluents dont l'un, plus petit que l'autres, n'était jamais emprunté par les canoës. De plus, le terrain accidenté dissimulait cette portion de la Drôme aux regards des touristes de passage. Il fallait la connaître pour la trouver, elle y avait donc toujours était absolument tranquille. Elle s'installa sur une des grandes roches couleur vanille qui bordait le flux et, s'allongeant au soleil, ferma les yeux avec un profond soupir de contentement.
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Quel ne fut pas son déplaisir d'entendre tout à coup des éclats de voix et des rires se diriger droit vers son repaire. Elle garda les yeux clos et pria en silence. Avec un peu de chance, en voyant qu'il y avait déjà quelqu'un et, de plus, en train de se reposer, les intrus feraient demi-tour et chercheraient un autre endroit où s'installer. Malheureusement, elle n'eut pas cette chance.
- Maman, maman, viens voir, c'est Emma ! hurla une petite voix surexcitée.
- Mais enfin, Henri, qu'est-ce que tu racontes ? Il n'y a jamais personne par ici, répondit une voix de velours qu'Emma ne reconnut hélas que trop bien.
Oh bon Dieu, non, pas elle, pas encore ! Alors qu'elle venait juste de réussir à la sortir un tant soit peu de son système. Et d'où elle connaissait ce coin, d'abord ? Personne ne le connaissait ! Pendant des années, elle n'y avait jamais été incommodée, pas une fois ! Elle était maudite ou quoi ? Si ça continuait, elle allait finir par croire au destin. Un destin pervers et sadique ! Et avec Henri présent, elle ne pouvait même pas s'éclipser en vitesse. Il risquait de ne pas comprendre et elle ne voulait pas blesser le petit garçon qui s'était insinué aussi facilement dans son cœur que sa mère dans ses pensées. La blonde gémit intérieurement, se redressa et, plaçant sa main au-dessus de ses yeux car le soleil lui faisait face, elle ne put qu'observer, navrée, l'arrivée de Regina et d'Henri dans son petit coin de paradis. Le jeune garçon, positivement ravi, se jeta dans ses bras. Ravissement que sa mère, stoïque à quelques pas d'eux, semblait à des années-lumière de partager.
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N'ayant aucune envie de courir le risque de se faire insulter une fois de plus, Emma décida tout simplement de l'ignorer et passa une bonne heure à construire un barrage avec Henri. Elle lui expliqua comment placer les plus grosses pierres les unes au-dessus des autres en les emboîtant au mieux selon leur forme puis comment colmater les brèches avec du gravier et du limon. A la fin, un joli petit plan d'eau avait pris naissance à leurs pieds. Enchanté, Henri décida de construire un fortin à ses côtés. Emma, encore passablement épuisée de la nuit précédente, le laissa seul à son ouvrage. Elle se fit violence pour s'installer à proximité de la brune qui avait daigné s'asseoir en voyant que nul ne prêtait attention à elle. Ce serait agir aussi petitement qu'elle que de se mettre à distance et Henri aurait sûrement trouvé cela bizarre. Voyant que la brune ne semblait pas prête à briser la glace et gardait le regard obstinément fixé sur Henri, elle poussa un soupir et prit sur elle à nouveau pour entamer la conversation.
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- Puis-je vous demander comment vous avez découvert cet endroit ? J'y suis venue régulièrement pendant des années et n'y ai jamais croisé personne d'autre. Je pensais être la seule à le connaître.
- Je déteste être en maillot de bain en public, répondit Regina tout en continuant de regarder Henri. Une fois de retour après mes études à Paris et à l'étranger, j'ai cherché pendant des mois un coin de la rivière où je pourrais être en paix, loin des opportuns. Je pensais l'avoir trouvé, avant votre arrivée.
Regina avait beau faire son maximum pour être blessante envers Emma, celle-ci la comprenait trop bien dans son désir d'isolement pour lui en vouloir vraiment.
- On pourrait alterner si vous voulez ? Je viendrais le samedi et vous le dimanche, par exemple, proposa-t-elle dans un effort de conciliation.
- Ne soyez pas stupide, je n'ai aucun droit de vous empêcher de venir ici quand vous le souhaitez. Pas plus que vous d'ailleurs. Et puis, Henri est tellement content que vous soyez là aussi, je pense que ça le peinerait si nous ne devions plus jamais vous croiser en ces lieux. Je peux m'accommoder de votre présence, tant que vous ne m'accablez pas trop de bavardages inutiles…
Vexée, Emma se tut. Elle en avait plus qu'assez de la discourtoisie de la brune envers elle. Elle s'allongea et prit son roman, décidée à profiter du soleil dont la caresse était infiniment plus agréable et délicate que Madame la maire et ses grands airs. Mais le manque de sommeil eut rapidement raison d'elle et elle s'assoupit en pleine lecture.
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Quand elle rouvrit les yeux, elle croisa brièvement ceux de Regina. Celle-ci les détourna avec célérité mais trop tard pour qu'Emma ne se rende pas compte qu'elle était en train de la contempler avec un curieux mélange de tendresse et de vulnérabilité. Elle s'assit, les yeux fixés sur sa voisine et attendit, en silence.
- Je m'excuse pour toute à l'heure, finit par dire la brune après lui avoir jeté un bref coup d'œil, avant de bloquer à nouveau le regard sur son fils. Je n'ai pas l'habitude que l'on se préoccupe de mon bien-être. Du moins, jamais gratuitement, continua-t-elle avec amertume. Je vous remercie pour vos efforts malgré mon impolitesse et pour le temps et l'attention que vous avez consacrés à Henri. A cause de moi, il ne voit pas grand monde en dehors de l'école. Je sais que je n'en ai pas du tout donné l'impression mais je tolère de façon assez surprenante votre compagnie et il ne me déplairait pas de la partager à nouveau, si cela vous convient également, acheva-t-elle à mi-voix.
Vu ce que Regina lui avait donné à voir d'elle-même jusqu'à maintenant, Emma imagina combien celle-ci avait dû se contraindre pour lui faire cette déclaration. L'émotion lui serra la gorge et elle dut bien se rendre à l'évidence contre laquelle elle se rebellait depuis leur toute première rencontre, elle était tombée éperdument amoureuse de sa belle voisine.
