Chapitre 8

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Trois pas en avant

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Le reste du mois de mai se déroula sans anicroche. Emma travaillait avec acharnement et réussit à finir quatre collections complètes. Elle ne retenait pas son excitation, la saison commençait lentement et, si elle continuait à ce rythme, elle pourrait ouvrir sa boutique à la date prévue en toute sérénité. Elle avait à la fois hâte et terriblement peur de découvrir si son petit commerce fonctionnerait. Elle n'avait pas eu le temps ni vraiment le besoin de retourner en ville mais elle discutait régulièrement par textos avec Camille et elles devenaient bonnes amies. Elle avait recroisé assez souvent Regina, normal dans un village aussi petit où toutes deux vivaient et travaillent, et leurs interactions avaient été absolument cordiales, même si aucune invitation n'en avait découlé. A défaut de voir un jour ses sentiments retournés, vue le manque d'empressement de la brune à partager plus de quelques minutes en sa présence, l'absence d'insulte était toujours un plus pour la blonde qui lui avait fait part, lors de leur dernière rencontre, de la complétion de ses premières œuvres et de l'ouverture prochaine de sa boutique. Regina avait alors absolument tenu à ce qu'une petite cérémonie prenne place lors de l'événement. La poterie vernissée était un artisanat typique de la région, cela pouvait amener un certain nombre de touristes au village pour le plus grand bénéfice de tous, il était donc normal à ses yeux, de célébrer l'occasion. Emma, flattée que la maire témoigne une telle confiance en son art, ne s'y était pas opposée. Le tout prendrait place le 21 juin, premier jour de l'été, qui donnait toujours l'occasion d'une grande fête au village.

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Le grand jour venu, une bonne partie des habitants se retrouva devant la porte d'entrée de la boutique un peu avant onze heures. Madame le maire s'y tenait avec Emma à ses côtés. Elle s'éclaircit la voix et tout le monde se tut.

- Chers concitoyens, permettez-moi de vous remercier en mon nom et en celui de Mademoiselle Emma Swan ici présente. Nous sommes rassemblés ici en ce premier jour de la saison estivale pour accueillir comme il se doit notre nouvelle potière. Je ne doute pas que notre artisanat local ne pourra que bénéficier de la présence entre nos murs de cette jeune femme qui a de l'or dans les mains et le cœur. Je ne doute pas que sa boutique sera un succès et un titre de gloire supplémentaire pour notre village. Tous mes vœux de réussite, Mademoiselle Swan, que l'été vous soit profitable !

Sous les acclamations, Regina coupa le ruban bleu, blanc, rouge noué devant la porte d'entrée de la boutique d'Emma et en poussa la porte. Emma, rouge pivoine mais souriant sans discontinuer, la remercia ainsi que la foule et se mit sur le côté pour les laisser découvrir ses œuvres. Elles plurent beaucoup et de nombreux habitants lui achetèrent quelques pièces. Nul autant cependant que Regina qui acquit une service complet de la collection Rires d'enfant. Elle eut un sourire sincère et de la tendresse dans les yeux au souvenir évoqué par Emma quand celle-ci lui raconta l'origine de la série.

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Une heure après, chacun avait rejoint la grande place pour continuer les festivités, y compris Emma qui n'ouvrirait véritablement sa boutique que le mardi suivant. Ce week-end lui permettrait de tisser des liens avec les habitants, ce qu'elle n'avait pas eu le temps de faire, toute entière dévouée à son travail, et le lundi était le jour férié de tous les commerces du village. Un gigantesque buffet et de nombreuses tables avaient été installés sous les platanes et un groupe de la région apportait une ambiance sonore à la fois rythmée et détendue. La potière profita de l'après-midi pour faire un peu mieux connaissance avec les villageois, particulièrement les autres commerçants qui la rassurèrent quant à l'affluence des touristes durant la pleine saison. Nombre d'entre eux venaient de l'étranger, surtout des pays du nord, et appréciaient particulièrement de pouvoir y ramener de l'artisanat local. Elle se découvrit pas mal d'atomes crochus avec Rubis, une serveuse qui n'avait pas la langue dans sa poche et semblait s'être fixé comme put principal dans la vie d'en profiter à fond avec insouciance et bonne humeur. Elle fit rire Emma à s'en décrocher la mâchoire avec tous ses potins et ses anecdotes sur les divers personnages de la petite commune. Quand le soir arriva, elles avaient déjà prévu de se faire une virée en ville ensemble le prochain samedi. Emma ne doutait pas que Rubis s'intègre parfaitement à la petite troupe de Camille.

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Tout occupée à sociabiliser, la blonde n'avait pas prêté attention aux agissement de Madame la maire qu'elle supposait, statut oblige, naviguant d'un administré à l'autre. A vrai dire, elle n'avait même que peu songé à elle, s'efforçant d'oublier les sentiments qu'elle éprouvait depuis qu'elle avait réalisé qu'ils étaient vains et que Regina ne serait, au mieux, qu'une amicale voisine. Ce qu'elle ignorait, c'est que cette dernière, quoiqu'étant régulièrement réélue car elle servait au mieux les intérêts de la commune, n'avait aucun ami. En effet, s'il était vrai que la blonde avait eu droit à l'aspect le plus revêche de sa personnalité dans les premiers temps, la brune ne se montrait pas pour autant d'une amabilité parfaite avec tous les autres. Sa froideur était légendaire et d'aucuns s'étonnaient encore qu'elle soit capable de tant d'amour et de tendresse envers son fils. En conséquence, après avoir certes répondu à quelques doléances et serré quelques mains, elle s'était retrouvée, comme à son habitude, assise seule un peu à l'écart du gros de l'animation, dans l'ombre d'un murier d'où elle pouvait observer la fête sans être vue ni dérangée. Elle apercevait de temps à autre Henri en train de courir et de s'amuser avec les autres enfants du village. Elle avait promis de le laisser profiter pleinement de ce jour de fête et lui avait donc permis de passer la nuit chez un ami. Elle se réjouissait que son petit prince ne souffre pas du même ostracisme qu'elle. Depuis tout petit, il avait toujours rayonné d'une personnalité qui attirait les autres à lui. Il ne tenait certainement pas cela d'elle. Elle était parfois curieuse de savoir à quoi pouvait bien ressembler sa mère biologique même si, pour rien au monde, elle n'aurait couru le risque de rechercher qui elle était.

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C'est à ce moment-là de ses pensées qu'elle sentit tout à coup une présence à ses côtés. Levant les yeux, elle croisa ceux d'Emma, pétillants de malice, et reçut sa beauté comme un coup de poing dans la poitrine. Elle était lumineuse, resplendissant de la joie que la journée qu'elle venait de vivre, tant professionnellement qu'amicalement, lui avait apporté. Elle semblait également avoir quelque peu abusé du petit vin de pays servi au buffet.

- Alors, Madame le maire, on ne se mêle pas à la populace ? lança-t-elle en plaisantant.

- Non, merci, je suis parfaitement bien où je suis. Vous, par contre, semblait n'éprouver aucune difficulté à le faire. Mademoiselle Lucas est tout à fait votre genre, vous devriez retourner lui conter fleurette, elle n'est pas du genre difficile, conclut-elle d'un ton narquois.

Mais Emma était de trop bonne humeur pour se laisser refroidir par une des fameuses répliques cinglantes de la brune.

- Oh, pourquoi tant d'amertume en ce jour de fête? Dites-moi, votre altesse ne serait-elle jalouse par hasard ? riposta-t-elle en riant.

- Moi ? Grands dieux non, absolument pas ! De quoi pourrais-je bien être jalouse ? Mademoiselle Lucas ne possède strictement rien que je lui envie. Quant à vous, vous êtes clairement saoule et devriez aller vous coucher plutôt que venir m'importuner !

- A mon avis, vous protestez un peu trop pour être honnête, chuchota Emma qui s'était tellement rapprochée de la brune sans même s'en rendre compte que leurs souffles se mêlaient.

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Regina tenterait bien par la suite de se dire qu'il y avait des limites à la solitude pour un être humain et que la journée avait été particulièrement éprouvante pour elle à ce sujet-là mais la vérité était qu'elle en avait plus qu'assez de résister à l'attirance inexplicable mais indéniable qu'elle ressentait pour cette délicieuse créature qui semblait se faire un devoir de la pousser perpétuellement dans ses retranchements. Il lui suffit de se redresser de quelques centimètres pour poser ses lèvres sur celles d'Emma qui ne lui opposa aucune résistance quand elle se fraya un chemin entre elles. La sensation qu'elle éprouva quand elle sentit sa langue effleurer la sienne lui arracha un gémissement qui court-circuita toute pensée consciente en la blonde qui répondit alors à son baiser avec ardeur. Tout ce qu'elles retenaient depuis des semaines explosa dans cette étreinte. Quand il fallut se résoudre à respirer, les mains de Regina étaient sous la chemise d'Emma à caresser un ventre qu'elle découvrait aussi ferme qu'elle l'avait si souvent imaginé. Quant à celles de sa compagne, elles se traçaient un chemin sur la soie de ses cuisses tandis que sa bouche trouva refuge dans son cou qu'elle savoura avec délectation, arrachant presque un cri de plaisir à la brune qui réalisa alors où elles se trouvaient et ce qu'elles étaient sur le point d'accomplir en pleine place publique. Elle repoussa brusquement Emma et s'enfuit par un chemin de traverse qui lui permit de regagner son domicile sans croiser âme qui vive. Restée seule à l'ombre du mûrier, Emma eut besoin de longues minutes pour reprendre ses esprits. Le cœur au bord des lèvres et le corps en feu, elle souhaita rapidement une bonne nuit à Rubis, arguant de la fatigue accumulée dans son travail durant les semaines précédentes pour expliquer son brusque départ.