Chapitre 14
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Des conséquences de la frustration
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Force était de constater que, malgré la passion qu'elles partageaient dès qu'elles en trouvaient l'occasion, les deux femmes étaient désormais réputées pour leurs affrontements de dimension épique. De l'extérieur, toutes deux faisant preuve d'un caractère extrêmement fort et indépendant (ou caractère de chiotte comme ne se gênait pas pour le leur signaler régulièrement Rubis), cela apparut bien vite comme inévitable aux autres habitants. Tout en prenant bien garde à ne pas risquer d'en essuyer les plâtres, ils s'en amusaient d'ailleurs comme on aurait assisté au dernier spectacle en vogue. Un cinglant « Mademoiselle Swan, vous passerez à mon bureau ! » devait sûrement être la phrase la plus entendue à travers les petites rues de Fontconte durant ces dernières semaines, à égalité sans doute avec un sarcastique « A vos ordres, votre majesté ! » Que cette demande soit généralement exécutée aux alentours de la pause-déjeuner de Louise n'était que pure coïncidence. Il se disait même que Rubis tenait une cagnotte secrète de paris quant à l'issue de chaque dispute. Regina se serait sûrement rengorgée d'apprendre que les chiffres étaient fréquemment en sa faveur, généralement du cinq contre un, mais Emma avait aussi ses supporters, qui auraient sans doute été ravis d'apprendre que celle-ci remportait le plus souvent la fin de ces disputes, même si c'était sur un terrain plus charnel que verbal. Hélas pour leurs portefeuilles, cela demeurait confidentiel.
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Vécues de l'intérieur, les deux jeunes femmes préféraient se dire que la tension sexuelle qu'elles ne pouvaient toujours assouvir à leur goût était cause de ces explosions. La vérité était surtout qu'elles tombaient chaque jour un peu plus amoureuses l'une de l'autre et qu'aucune des deux ne l'aurait admis, même sous la torture. Pour la brune, il était hors de question d'abandonner le contrôle à une autre. Enfin, à tout le moins, de son cœur. Pour ce qui était de son corps, elle n'avait rien contre, voire l'appréciait tout particulièrement. Pour la blonde, la peur du rejet était devenue une telle composante de sa psyché qu'elle ignorait si elle pourrait jamais la surmonter un jour et elle préférait encore se contenter officiellement de l'abandon que la brune lui faisait de son corps plutôt que de devoir tout perdre en se risquant à lui avouer ses émotions. Bref, aucune d'elles ne pouvant évidemment se satisfaire de ces demi-vérités, cela finissait systématiquement par éclater sous des prétextes tous plus stupides les uns que les autres.
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Que Regina refuse même de s'avouer qu'elle aimait Emma avait pour conséquence qu'elle était souvent l'initiatrice de la première salve. Elle avait reproché à cette dernière d'avoir donné des bonbons à Henri, un mercredi, sans son autorisation expresse, de mettre la musique trop fort lorsqu'elle travaillait, sans souci de ses voisins directs, qui se résumaient elle et Henri qui adorait la musique de la potière, de ne pas rentrer ses poubelles assez vite une fois vidées par les agents de la voirie… Bref, elle faisait feu de tout bois. La dernière en date ? Le « tas de ferraille » de la potière. Tous les lundis, celle-ci profitait de ce que les commerces du village, y compris le sien, soient fermés pour se réapprovisionner en terre. Celle-ci étant particulièrement lourde, elle garait son utilitaire devant sa porte le temps de tout décharger, bloquant de fait la rue principale. Ce jour-là, exceptionnellement, Regina avait eu besoin de se rendre à la préfecture. Elle aurait pu stationner sa voiture sur le parking du village en attendant que la blonde ait fini mais non, elle voulait absolument la mettre à l'abri dans son garage personnel, comme à son habitude. En conséquence, elle avait arrêté sa Mercedes devant le véhicule de la blonde et était descendue du sien, furieuse.
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- Mademoiselle Swan ! Combien de fois vous ai-je signalé de ne pas laisser votre tas de ferraille bloquer ainsi la Grande rue ? aboya-t-elle sur Emma qui, les bras chargés de sacs d'argile, l'ignora complétement pour continuer sa tâche. Mademoiselle Swan, je vous préviens, vous avez intérêt à m'écouter et à bouger votre poubelle roulante à l'instant ou je vous promets que je vais faire appel à qui de droit pour la faire remorquer à la fourrière la plus proche qui, je vous le rappelle, se trouve à Valence ! Bon courage pour vous y rendre ensuite par vos propres moyens !
- Madame Mills, je vous dirais bien d'aller vous faire voir mais on se demande qui pourrait bien en avoir envie, siffla Emma profondément irritée de devoir stopper ce qu'elle faisait pour gérer la furie en talons. J'ai encore pas mal de travail, au cas où vous ne l'auriez pas remarqué. Allez donc poser votre petite « merveille » au parking, comme tout le monde, et fichez-moi la paix !
- Il est hors de question que j'abandonne ma voiture sur un parking où n'importe quel crétin risque de l'abîmer ! Elle n'est pas bonne pour la casse, elle !
- Je ne sais pas pour la voiture mais sa propriétaire ferait bien de se casser vite fait si elle ne veut pas être abimée !
- Menaces de violence physique ? Déjà ? Bravo, Mademoiselle Swan, je crois que vous avez battu votre record pour toucher le fond !
- J'ai touché le fond au moment où je me suis abaissée à vous adresser la parole pour une raison aussi futile, Madame la maire ! asséna Emma avant de tourner les talons et de se remettre au travail, laissant Regina coite, une fois n'était pas coutume.
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Comme régulièrement, attirés par le bruit, quelques villageois avaient mis le nez à leur fenêtre pour suivre la scène. Par le plus grand des hasards, Rubis trainait par là également. Aucun hasard en fait, dès qu'elle entendait les prémices d'un affrontement entre les deux échauffées, elle se précipitait. Des codes bien établis lui permettaient de prendre les paris sans déranger les échanges entre les deux furies. Et, pour une fois, il semblerait que ce soit Emma qui l'ait emporté, certains allaient être contents lors des comptes ce week-end.
- Ma-de-moi-selle-Swan, rugit Regina, vous avez trente secondes pour ramener votre petite personne dans mon bureau que je vous fasse un rappel des lois se rapportant à la circulation dans notre bourg !
- A vos ordres, votre majesté ! gueula Emma en retour, avant de la suivre précipitamment vers la mairie.
Bon sang, elles n'arrêtaient donc jamais, constata Rubis avec ironie. Toujours est-il que, techniquement, c'était tout de même sa blonde amie qui avait réduit l'autre au silence la première. Un point pour elle cette fois-ci.
