Chapitre 18

.

Inéluctable

.

C'était le plein été, la plus grande partie des journées se passait à l'intérieur pour un peu de fraîcheur tant la chaleur était difficilement supportable dehors. Ils avaient donc pris l'habitude de passer toutes les soirées au bord de la piscine. Alors que Henri s'ébattait joyeusement dans l'eau, Regina sortit de la maison dans un maillot deux-pièces qui dissimulait fort peu de son anatomie. Elle se dirigea vers Emma qui se régala incontestablement de la divine vision.

- Emma, chérie, ferme la bouche, tu vas finir par avaler une mouche.

- C'est ta faute aussi, protesta Emma, tu ne peux pas me mettre sous les yeux un corps pareil et t'attendre à ce que je reste impassible ! Je suis sûre que tu ne me le pardonnerais pas en plus !

- Comme si c'était de l'ordre du possible, railla la brune. Bref, l'anniversaire d'Henri approche. Dix ans, c'est important. Tu serais d'accord pour m'aider à préparer une grande fête ? Avec tous ses amis et peut-être même le village ? Tout le monde l'adore tellement. Cela m'échappe encore d'avoir pu élever un enfant aussi sociable…

- Tu peux te montrer adorable quand tu le veux bien et tu sais comment y faire avec les gens. Je ne sais pas si tu as remarqué mais, grâce à ta chérie qui fait des merveilles au lit, tout le monde te trouve très fréquentable désormais.

- Toi, en revanche, tu aurais bien besoin qu'on dégonfle un peu ton ego. Envie de retrouver ton lit de célibataire, ce soir ?

- Toutes mes excuses, ma reine, rit Emma. Bien sûr que je t'aiderai avec plaisir. Il est né quel jour exactement ?

- Le 15 août.

A l'énoncé de cette date en particulier, le sourire d'Emma s'effaça et son cœur se noua. Son fils aussi allait fêter ses dix ans à cette date.

- C'est un enfant du pays d'ailleurs, il est né à l'hôpital de Crest, continua Regina sans s'apercevoir du malaise de sa compagne.

A l'énoncé de ces mots, Emma s'étrangla avec son verre.

- Emma, chérie, tu vas bien ? s'inquiéta Regina.

- Oui, oui, mauvais tuyau, croassa Emma, le cœur au bord des lèvres. Elle prit sur elle autant qu'elle put. Et tu sais quelque chose sur sa mère biologique ?

- Non, pas grand-chose. Elle était encore mineure et avait des ennuis avec la justice. Elle n'aurait pas pu s'occuper de lui. Je t'avoue que je n'ai pas cherché à en savoir plus. J'avais trop peur qu'elle l'apprenne et veuille un jour le rencontrer. C'est d'ailleurs pour cela qu'ils ont consenti à me faire part de ces quelques informations, je paniquais tellement que sa mère vienne le rechercher et me l'enlever.

.

Emma avait envie de vomir. Le doute ne paraissait plus possible. Combien d'enfants auraient pu naître le même jour sous X dans un petit hôpital de province comme celui-là ? Et avec tant d'éléments concordants entre elle et cette fameuse jeune fille ? Henri était son fils ! Elle en était à la fois émerveillée, tant elle aimait déjà le jeune garçon et le trouvait extraordinaire, et totalement paniquée. Comment allait réagir Regina ? Comment le lui dire d'ailleurs ? Parce qu'elle devait lui dire, elle ne pouvait pas lui cacher un secret de cette ampleur. Elles ne s'étaient pas encore raconté les moindres détails de leurs vies parce qu'elles pensaient avoir tout le temps pour le faire, un amour comme le leur ne pouvait que durer. Regina ne savait donc pas qu'elle avait eu un enfant qu'elle avait abandonné à sa naissance dix ans plus tôt. Si elle croyait qu'elle le lui avait caché à dessein, qu'elle avait tout calculé, qu'elle savait depuis le début et que tout ce qu'elle voulait c'était Henri ? Si elle ne voulait plus d'elle ? Elle les perdrait tous les deux, la seule famille qu'elle ait vraiment eue depuis le début de sa vie ! Si cela devait se passer ainsi, elle ne pouvait rien dire avant l'anniversaire d'Henri. Rien ne devait gâcher la fête de ce formidable petit bonhomme même si en conservant encore plus longtemps ce secret, le risque de tout perdre s'aggravait.

.

Dans les jours qui suivirent, entre le travail de chacune et les multiples préparatifs pour la fête, les deux femmes eurent peu de temps. Regina voyait bien que quelque chose tracassait Emma, elle se montrait moins enjouée, plus silencieuse, voire même un peu distante parfois. Rien de frappant, des petits détails, mais elle la surprenait souvent le regard dans le vague et elle aurait juré que, quelquefois, la blonde venait de pleurer quand elle la retrouvait. Elle essaya bien d'en discuter avec elle mais Emma niait avec le sourire et lui disait de ne pas s'inquiéter, que tout allait bien, qu'elle était juste un peu fatiguée entre leur vie à trois, leurs folles nuits, l'atelier et la boutique. Le besoin de repos justifia d'ailleurs le fait de passer un peu plus de nuits chez elle, même après que Regina lui eut dit qu'elles pouvaient très bien passer des nuits un peu plus calmes ensemble, le temps que le gros de la saison passe. Les jours filèrent de toute façon car, en effet, la saison qui battait son plein entraînait un surplus de travail, y compris pour Madame la maire. De plus, le peu de temps libre qui lui restait était surtout occupé à planifier l'anniversaire d'Henri qui serait aussi l'occasion d'une grande fête pour le village, tout le monde ayant absolument tenu à ce que ce soit le cas pour le petit garçon apprécié de tous.

.

Quand le grand jour arriva, ce fut un énorme succès. Tout avait été fait pour que les enfants et Henri passent le meilleur jour de leur vie. C'était comme si un fête foraine miniature s'était installée au village. Il y avait un énorme château gonflable, des stands de friandises, un champ de tir à l'arc et un grand buffet principalement composé de toutes les nourritures peu saines que les enfants adorent. Toutes les tables avaient été rassemblées en une seule, géante, pour que nul ne soit seul. La nuit venue, des guirlandes de lumière de toutes les couleurs illuminèrent la grande place et un énorme gâteau au chocolat décoré de dix bougies et d'autant de fontaines d'étincelles fut placé devant un Henri heureux comme jamais, entre sa mère et Emma qui le regardaient toutes deux sans pouvoir cesser un seul instant de sourire tant son bonheur était communicatif. La blonde avait même réussi à oublier un instant son malheur tant le voir courir, jouer et rire toute l'après-midi avec ses amis lui avait fait chaud au cœur. S'il y avait bien une chose pour laquelle elle ne pouvait pas avoir de regret, c'était de l'avoir donné à adopter dix ans auparavant. Jamais elle n'aurait pu lui apporter cette vie qu'il avait eue grâce à Regina et à tous les habitants de Fontconte.