Chapitre 19
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Aveux tardifs
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Vers une heure du matin, elles ramenèrent un Henri extatique mais absolument épuisé à la maison. Après s'être préparé pour la nuit, il réclama que les deux jeunes femmes viennent lui souhaiter une bonne nuit.
- Maman, Emma, c'était la plus belle fête de toute ma vie, merci. Vous savez le vœu que j'ai fait en soufflant mes bougies ? Qu'on soit une vraie famille, marmonna-t-il déjà à moitié assoupi. Je veux que vous vous mariiez et qu'Emma soit ma maman aussi.
- C'est un vœu qui me plaît beaucoup, mon petit prince, chuchota Regina.
Elle leva les yeux vers Emma qui n'était pas intervenue et se rendit compte que des larmes coulaient sans bruit sur ses joues. Le profond désespoir qu'elle y lut l'inquiéta terriblement mais la blonde sortit avant qu'elle ait pu dire quoi que ce soit. Elle embrassa rapidement Henri qui dormait déjà avant de la rejoindre. La fête était finie et cela avait été une belle réussite, il était temps de savoir enfin ce qui tracassait Emma depuis quelques semaines et, cette fois-ci, elle ne la laisserait pas s'en sortir par une pirouette.
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Mais elle n'était pas dans leur chambre, ni dans le salon. Elle finit par la trouver dehors, roulée dans un des fauteuils du patio. Des sanglots lourds agitaient son corps presque en silence. Le cœur de Regina se serra en devinant là une longue habitude d'enfant placé, pleurer sans bruit pour que personne ne le remarque et ne s'en serve contre vous. Après tout, elle avait développé la même pour se protéger de sa mère. Elle s'approcha d'Emma, la prit par les mains et la força à se lever pour l'installer contre elle, sur le canapé d'extérieur. Elle attendit qu'elle se calme en lui caressant les cheveux. Quand les secousses s'apaisèrent et que son souffle reprit un rythme à peu près normal, elle l'interrogea avec douceur.
- Emma, chérie, tu dois me dire ce qui se passe. Je vois bien que quelque chose te perturbe et le fait que tu ne veuilles pas m'en parler m'inquiète encore davantage. C'est à propos d'Henri ?
- Oui, émit la blonde dans un souffle.
- Cela te dérange qu'il s'attache autant à toi ? Tu n'es pas prête ?
- Non, au contraire, je suis touchée, et fière, parvint à répondre Emma avant que ses larmes ne recommencent à couler.
Regina attendit. La communication, particulièrement concernant les sentiments, ce n'était pas son fort. Elle était prête à se faire violence pour aider Emma mais elle était perdue là, elle ne voyait pas du tout quel pouvait être le problème.
- j'ai peur, tellement peu de te perdre. Je ne sais pas si j'y survivrai.
- Mais enfin, Emma, pourquoi me perdrais-tu ? Je t'aime. Et tu sais combien ces mots sont rares de ma part. Rien de ce que tu pourras dire ne fera changer mes sentiments à ton égard, la rassura Regina en l'embrassant délicatement.
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Aussi rassurée qu'elle puisse l'être vu ce qu'elle savait devoir avouer, la blonde inspira un grand coup et se lança, toujours lovée contre Regina, ce serait plus facile de ne pas avoir à la regarder.
- Quand j'avais seize ans, j'ai rencontré celui que je croyais être mon premier amour. Je n'avais pas une vie bien rangée à l'époque. J'abusais un peu trop des sorties, de l'alcool et du cannabis. Je ne faisais rien à l'école, quand j'y allais. Tous les deux, on dérapait de plus en plus vers la délinquance. Un soir, alors qu'on avait cambriolé quelques voitures, la police est arrivée. Il s'est enfui en me laissant sur place. Le juge n'a pas été trop dur, j'ai passé un peu de temps dans un centre fermé. Je n'avais aucune idée de ce que j'allais faire à la sortie et ça ne s'est pas arrangé quand j'ai découvert que j'étais enceinte et qu'il était trop tard pour avorter. Ma décision a été assez vite prise, seule, sans famille, sans diplôme, je n'aurais jamais pu m'occuper correctement d'un enfant, j'en étais encore quasiment une moi-même. J'ai été accueillie dans un centre pour mères-adolescentes. Après l'accouchement, j'ai signé les papiers où je renonçais à tous les droits et j'ai tout quitté pour monter sur Paris, pour tenter d'oublier tout cela et de me construire une vie. J'ai choisi la poterie car j'en avais fait de nombreuses années avec un voisin d'une de mes familles d'accueil et il m'avait dit que j'avais un don. Mais j'étais malheureuse loin de mes collines et le vide restait là de toutes façons, alors je suis revenue. J'ai choisi un village loin des lieux de ma jeunesse pour ne pas devoir vivre avec mes vieux démons, un village où je ne connaissais personne et où personne ne me connaissait. Je pensais me dédier à mon art et vivre une vie tranquille, même si elle aurait été un peu solitaire. Et je vous ai rencontrés, toi et Henri. Le destin me souriait enfin, je vivais de ma passion, j'aimais et j'étais aimée. Que demander de plus ?
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A ce moment de son récit, Emma dut faire une pause. Elle était à la limite de la crise de panique et avait du mal à respirer. Regina la sentait contre elle, tremblante et tendue comme une corde prête à rompre.
- Calme-toi, mon amour, ton passé est derrière toi, je ne vais pas t'en vouloir pour lui. Au contraire, je trouve que tu as été très courageuse. C'est loin d'avoir été mon cas à ton âge. Je te raconterai cela mais pas ce soir ce soir, c'est toi qui a besoin de moi et de me parler.
- Avant que je te dise tout, Gina, je veux que tu te rappelles bien cela : je t'aime, totalement, absolument, toi et personne d'autre et pour aucune autre raison que toi-même. Et si je te dis tout, c'est parce que je ne veux aucun secret entre nous, jura Emma avant de l'embrasser fiévreusement.
Regina lui rendit son baiser avec toute la tendresse possible.
- Je sais, ma chérie, je sais.
- Mon enfant, Gina, c'était un garçon. Il est né le 15 août, à l'hôpital de Crest, il y a tout juste dix ans, lança Emma sans respirer, comme on se jetterait d'une falaise sans en connaître le fond.
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A ces mots, les pensées de Regina s'effacèrent, un grand vide envahit son cerveau et son cœur. La panique de perdre son fils, qui était tout pour elle depuis dix ans, cette terreur qui ne l'avait jamais vraiment quittée, prit le dessus. Elle repoussa violemment Emma qui gémit et serra ses genoux entre ses bras.
- Tu savais, siffla la brune, tu savais que Henri était ton fils naturel. Sinon, pourquoi te serais-tu installée ici, à deux pas de chez nous ?
- Non, Regina, je te jure ! Je n'en savais rien avant le jour où tu m'as demandé de l'aide pour son anniversaire !
- Si c'est vrai, pourquoi ne m'as-tu rien dit à ce moment-là ?
- J'avais peur ! Peur que tu réagisses comme tu le fais maintenant…
La voix d'Emma se cassa, son univers s'effondrait.
- Je ne voulais pas te perdre. Je voulais être heureuse encore un peu. Je voulais que Henri ait une belle fête pour ses dix ans.
- Je me moque de ce que tu voulais, tu m'as menti ! Tu me mens sûrement depuis le début ! Je n'ai été qu'un moyen pour toi, un moyen d'atteindre Henri ! Tu es bien comme tous les autres, tu m'utilises et tu me jettes ! Tu es même pire ! Eux, au moins, n'en voulaient qu'à mon corps et n'ont jamais fait semblant d'autre chose ! Tu as joué avec mes sentiments, tu m'as fait t'aimer…
La voix de Regina se brisa, ses yeux se remplirent de larmes. Emma tendit la main vers elle. Le geste de trop pour Regina dont les émotions étaient hors de contrôle. Dans ces cas-là, elle n'avait toujours eu qu'une réaction, l'attaque. Surtout, ne pas montrer sa faiblesse, être celle qui décide, qui tranche, qui exécute. Elle se leva, splendide dans sa rage, et transperça Emma d'un regard sec et noir.
- Va-t'en ! Dégage ! Je ne veux plus te voir, jamais ! Je te hais ! Et si tu oses t'approcher d'Henri, je te fais arrêter !
Comprenant que, ce soir au moins, Regina était hors d'état d'entendre quoi que ce soit, Emma obéit sans mot dire.
