Chapitre 20

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Descente aux enfers

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Hélas pour Emma, elle avait sous-estimé la profondeur de la blessure qu'elle lui avait causée. D'autant plus si on y rajoutait la mise en péril de son lien maternel. Les jours passèrent sans qu'elle ait la moindre occasion d'adresser la parole à la brune. Elle ne savait comment celle-ci parvenait à être au courant de ses déplacements dans le village et elle ne la croisait même plus, où que ce soit. Elle essaya la sortie de l'école mais Henri rentrait seul désormais. Elle passa des journées entières sur la grande place sans que jamais Madame la maire ne rentre ou sorte de la mairie. Il devait y avoir une issue de secours dont elle ignorait l'existence. Elle tenta même de passer l'y voir mais Louise, l'air absolument désolé, lui soutint qu'elle n'était pas là alors même qu'Emma pouvait l'entendre au téléphone. Elle se résigna finalement et s'anéantit totalement dans son travail. Il était incontestable que ses nouvelles créations manquaient de la légèreté et de la joie de vivre des précédentes mais elles dégageaient une telle puissance d'émotion que les pièces partaient à peine déposées dans la boutique. Emma pouvait ainsi continuer à tenter de tout oublier en se tuant à la tâche. Elle en oubliait sommeil et repas, le jour et la nuit se mêlaient dans un enchaînement sans fin. Elle finit par ne plus sortir du tout.

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Quant à Regina, quoi que ce fut celle qui avait condamné leur amour, elle n'allait guère mieux. Elle ne s'était plus jamais autorisé à aimer depuis la trahison de son ancien mari. Non par incapacité mais parce qu'elle avait compris alors que, quand elle aimait, elle ne pouvait le faire à moitié. Avec elle, il faut le croire, tout était ainsi, c'était tout ou rien. Même si elle n'avait jamais vraiment apprécié le fait de n'être souvent que l'histoire d'une nuit pour ses anciens amants, cela lui avait parfaitement convenu en fait. Pas de risque de s'attacher ainsi. Et Emma avait renversé toutes ses barrières sans même paraître en faire l'effort, avec son sourire charmeur, ses grands yeux d'émeraude, son culot, sa maladresse, ses mains… Oh, ses mains elle ne parvenait pas à en effacer le souvenir sur sa peau, en elle. Parce qu'aussi furieuse qu'elle soit, aussi blessée et rancunière, Regina ne pouvait se leurrer elle-même, elle aimait toujours la blonde de toute son âme et dépérissait sans elle. Mais il aurait fallu la tuer pour qu'elle l'avoue, et encore son cadavre aurait-il sans doute refusé de parler. Alors elle s'oublia également dans son travail. Elle laissa un peu plus de liberté à Henri pour l'aider à soulager, grâce à ses amis, la peine que lui avait causé la rupture. Cela lui permettait aussi de s'écrouler de temps à autre sans qu'il le sache. Petit à petit, elle ne sortit plus que pour travailler ou pour la gestion du quotidien avec un enfant.

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Elles étaient toutes deux tellement enfermées dans leur propre spirale de chagrin et de douleur qu'elles en oubliaient qu'elles n'étaient pas seules au monde et, surtout, que si elles préféraient faire comme si elles ne se souciaient plus de l'autre, c'était loin d'être le cas de tout un chacun au village. Évidemment, le plus touché était Henri. Il avait perdus deux mères cette nuit-là, parce que Regina n'était plus que l'ombre d'elle-même depuis. Bien sûr, elle prenait toujours grand soin de lui et lui montrait aussi souvent que possible son amour mais un voile de tristesse avait établi ses quartiers derrière ses yeux et rien ne semblait pouvoir le faire totalement disparaître. Même quand elle riait avec lui, il entendait une fêlure dans sa voix. Et Emma lui manquait terriblement. Ils avaient une sorte de connexion tous les deux qu'il n'aurait pas été capable d'expliquer, un peu comme de devenir meilleur ami avec quelqu'un dès le premier instant. En parlant d'amie, Rubis aussi déprimait de voir ce qu'il advenait de ses deux compagnes de sortie. A force de vendredis avec les deux, elle avait fini par s'attacher aussi bien à la folle blonde, toujours prête à la suivre dans ses délires en soirée, qu'à la sarcastique brune, qui avait le don pour la faire rire avec ses remarques cinglantes mais toujours si bien trouvées. Enfin, même s'ils ne les connaissaient pas aussi bien, les villageois s'inquiétaient de ne plus voir de sourire éclairer le charmant visage de leur potière auparavant si franche, naturelle et heureuse de vivre. Même leur maire leur manquait, du moins celle qu'ils avaient découverte après l'arrivée d'Emma Swan, aussi dévouée à leur bien-être et au village qu'auparavant mais bien plus ouverte et tolérable. D'autant que depuis que les deux femmes n'étaient plus ensemble, Madame la maire avait repris ses mauvaises habitudes et se montrait à nouveau fort désagréable, voire détestable.

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C'est ainsi qu'un après-midi en apparence comme tous les autres, après l'école, Henri se rendit au bar où travaillait Rubis. La coupe était pleine en ce qui le concernait et, attentif aux autres comme il l'était, il avait de gros doutes comme quoi il ne devait pas être le seul à Fontconte.

- Tiens, Henri, qu'est-ce que tu fais-là ?

- Rubis, je peux te parler ?

- Bien sûr, mon bonhomme. Qu'est-ce qui ne va pas ?

- C'est à propos de maman. Et d'Emma. Je suis fatigué… et triste… et en colère. Qu'est-ce qu'il s'est passé, Rubis ? On était tellement bien, se plaignit le petit garçon, les larmes aux yeux.

- Ah la la, Henri. Moi aussi j'aimerais bien le savoir. A la fête tout allait bien et, pouf, le lendemain, plus rien. Les voilà qui se mettent à errer comme deux âmes en peine avant de quasiment disparaître de la surface de la terre.

- Oui. Et maman est triste tout le temps, même si elle fait semblant de rien devant moi. Et Emma me manque.

- Moi aussi, elles me manquent. On passait des bons moments ensemble. C'était devenu mes meilleures amies au village, je crois.

- Merci, Rubis, ça fait du bien de te parler. J'ose rien dire à maman, j'ai trop peur qu'elle soit encore plus triste à cause de moi.

- Pas de souci, tu viens me voir quand tu veux.

- Il faut faire quelque chose, on peut pas rester comme ça, je sais qu'elles s'aiment encore !

- Ah ça, je te dirai pas le contraire. Faudrait être totalement aveugle ou parfaitement stupide pour pas s'en rendre compte.

- Tu serais d'accord pour m'aider ? On doit trouver un moyen pour qu'elles passent du temps ensemble, pour qu'elles se parlent. Je suis sûr que les choses peuvent s'arranger. Elle étaient trop bien ensemble toutes les deux, ça ne peut pas disparaître comme ça !

- Tu peux compter sur moi, Henri ! Et, à mon avis, sur la plupart des habitants du village aussi.

- Cool ! On va appeler ça Opération Picodon !

- C'est quoi ce nom ? s'exclama Rubis en explosant de rire.

Le cœur beaucoup plus léger, le jeune garçon se joignit à elle avec plaisir.