Chapitre 21

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Opération Picodon

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Vu l'état des deux jeunes femmes, il y avait urgence. Ils se retrouvèrent donc dès le lendemain au même endroit. Entretemps, la serveuse avait fait passer le mot dans le village et le petit bar était plein à craquer. Henri en avait les larmes aux yeux, il n'aurait pas imaginé que tant de gens voulaient le bonheur de sa mère et d'Emma.

- Merci d'être là. A nous tous, on va forcément trouver une solution.

- Tu peux compter sur nous, Henri. D'autant que la vie à Fonteconte est limite devenue infernale avec ta mère, lança Auguste, l'ébéniste. Hier, elle m'a passé un savon parce qu'il y avait de la sciure de mon atelier dans la grande rue !

- Attends, j'ai mieux. Elle a menacé de faire fermer la boulangerie parce que ma dernière fournée était un peu trop cuite.

- Et moi, de brûler ma maison parce que j'avais osé repeindre mes volets avec une teinte bleue un peu trop claire.

- Ok, ok, les arrêta Henri, elle dépasse les bornes, je sais, mais c'est parce qu'elle est malheureuse. Rappelez-vous comment elle était quand elle vivait avec Emma.

- Ouais, on le sait bien, t'inquiète, petit gars, on l'aime bien ta mère. Bon, alors, c'est quoi ton plan ?

- Je l'ai appelé Opération Picodon. Oui, je sais, c'est ridicule, Rubis me l'a déjà dit. C'est juste le seul qui m'est venu vu ce que j'ai en tête. Et puis au moins, avec un nom pareil, aucun risque que ma mère ou Emma ne se doutent de quoi que ce soit si elles en entendent parler.

Et Henri leur expliqua le piège qu'il envisageait pour forcer les deux femmes à passer suffisamment de temps ensemble pour avoir une chance de réparer ce qui avait été brisé.

- Ok, Henri, acquiesça Auguste, je vais faire ce qu'il faut mais je te préviens, si ta mère veut ma peau après ça, ne compte pas sur moi pour te sauver la mise !

- Crois-moi, Auguste, vu ce que je vais leur faire, je serai le premier à être écorché vif mais il n'y a plus le choix là.

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Quelques jours après la fameuse réunion au bar, Henri ne rentra pas à la maison à la fin de la journée. Comme il passait beaucoup de temps avec ses amis depuis qu'elle avait rompu avec Emma, elle ne s'alarma pas outre mesure. Mais quand l'heure du dîner passa, Regina commença à s'inquiéter sérieusement. D'autant qu'il ne l'avait pas appelée pour la tenir au courant comme il le faisait toujours quand il était invité à l'impromptu chez un camarade. Elle les contacta tous mais il n'était chez aucun d'eux. Elle laissa une note sur la tablette de l'entrée au cas où il rentrerait et partit à sa recherche à travers les rues du village. Elle fouilla le moindre recoin, toutes les cachettes qu'il affectionnait depuis son plus jeune âge. De plus en plus affolée, elle se résolut à se rendre à la poterie. Elle savait qu'Emma manquait terriblement à son fils, il était peut-être allé la voir malgré son interdiction. Sa panique était si intense qu'elle en éclipsait tout ce qu'il y avait de non résolu entre elles. A l'instant, la brune s'en contrefichait totalement, tout ce qui comptait pour elle, c'était de retrouver Henri. Elle cogna à la porte si fort que les carreaux en tremblèrent. Quand Emma ouvrit, sa colère d'être dérangée aussi tard s'effaça à la seconde où elle vit l'air ravagé de Regina. Une seule chose pouvait la mettre dans un tel état.

- Henri ?

- Il a disparu ! Je le cherche depuis des heures. Je n'ai pas de nouvelles. Mon Dieu, s'il lui est arrivé quelque chose.

- Non, il va bien, on va le retrouver, affirma Emma avec plus de force qu'elle n'en ressentait.

La vérité, c'est qu'elle ne savait pas trop si aucune d'elles deux pourrait survivre s'il était arrivé quelque chose de fatal au jeune garçon.

- Viens, on va passer au café et au restaurant, demander à ceux qui y seront s'ils l'ont vu quelque part !

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Échevelées et à bout de souffle, les deux femmes entrèrent en trombe dans le bar. Toutes les conversations s'arrêtèrent à l'instant et les yeux de la salle entière se fixèrent sur elles. Jamais personne n'avait vu Madame la maire dans cet état et, depuis des semaines, personne ne les avait aperçues à moins de quelques centaines de mètres l'une de l'autre. Rubis fut la première à reprendre ses esprits. Il fallait que la situation soit grave pour avoir causé cette réunion.

- Emma, Regina, que se passe-t-il ?

- Henri, il n'est pas rentré, je n'ai aucune nouvelle. Il n'était pas chez Emma non plus. Est-ce que quelqu'un l'a vu dans la soirée ? cria-t-elle à travers la salle, perdant de plus en plus son sang-froid.

Après un silence qui leur parut durer une éternité, une voix s'éleva au bout du comptoir.

- Oui, moi. Je l'ai vu grimper vers l'ancienne chèvrerie un peu avant huit heures du soir, répondit l'institutrice, Marie-Marguerite, pendant que j'étais en train de faire une aquarelle de la colline. La lumière était très belle et il y avait des nuages tout roses dans le ciel.

Regina se retint de lui dire où elle pouvait se fourrer ses petits nuages roses alors qu'elle se précipitait hors du café, Emma à sa suite, vers le chemin signalé par Marie-Marguerite. Auraient-elles été moins angoissées qu'elles se seraient sans doute interrogées sur le fait que les clients et Rubis mirent juste un peu trop de temps pour s'engager derrière elles.

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Elles furent donc les premières à déboucher devant l'ancienne bâtisse dans laquelle elles se précipitèrent en criant le nom d'Henri. La chèvrerie n'étant pas bien grande, elles en eurent vite fait le tour. Henri n'était nulle part. Elles se dirigèrent alors vers la porte d'entrée mais celle-ci était fermée. Emma la secoua fortement, la croyant coincée à cause de l'érosion. C'est alors qu'elles entendirent une petite voix qu'elles connaissaient fort bien s'adresser à elle à travers le battant.

- Maman ? Emma ?

- Henri, mon cœur, tu vas bien ? Tu étais où ? Tu m'as fait une peur bleue !

- Je vais très bien, maman, et je m'excuse vraiment de la frayeur que je vous ai causée mais vous ne m'avez pas laissé le choix.

- Quoi ? Qu'est-ce que tu racontes ?

- Je n'en peux plus de voir ce que vous devenez toutes les deux et je ne suis pas le seul. On m'a aidé à rénover la chèvrerie, vous n'arriverez pas à en sortir avant qu'on ne vous ouvre. Et on ne le fera pas avant que vous ne vous soyez expliquées. Ce n'est pas possible que deux personnes s'aiment comme vous et que ça disparaisse comme ça du jour au lendemain. Bonne nuit ! acheva le jeune garçon avant de tourner les talons.

- Henri ? Tu as perdu l'esprit ? Attends que je sorte de là, tu seras puni jusqu'à ta majorité ! hurla Regina.

- A ta place, Regina, je garderais ma salive pour la conversation de cette nuit, conseilla Rubis, Henri est déjà à mi-chemin du village. Et ne t'inquiète pas pour lui, il dort chez Roland ce soir, ses parents sont au courant.

- Rubis ? Ne me dis pas que tu participes à cette idiotie ? s'insurgea Emma. Fais-nous sortir de là !

- Oh que oui, j'y participe. Comme l'a dit Henri, il n'est pas le seul à ne plus supporter ce qui vous arrive. Je veux retrouver mes deux copines du vendredi soir et pas les espèces de loques que vous êtes devenues. Alors vous avez intérêt à bien profiter de la nuit, elle porte conseil à ce qu'il paraît.