Chapitre 22

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Une si longue nuit

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- Non mais c'est quoi ce délire ? Ils sont tous tombés sur la tête ou quoi ? fulmina Emma.

- Mademoiselle Swan, si vous pouviez arrêter de hurler, c'est déjà assez déplaisant comme situation sans que vous en rajoutiez.

- Oh, je vais me taire, alors. Je ne voudrais pas en rajouter à l'inconfort de sa majesté !

- Faites. Et cherchez donc un moyen de nous sortir de là aussi, ça vous occupera.

- Tu te fous de moi là ? Tu te prends pour qui ? Et c'est quoi ce retour du vouvoiement ? Je peux comprendre que tu sois fâchée ou même blessée mais je n'ai jamais voulu te faire de mal et je souffre autant que toi de ce qui nous arrive !

- Vos états d'âme ne m'intéressent pas le moins du monde, Mademoiselle Swan. Vous comptez vous mettre au travail ou je dois le faire moi-même ?

- Va te faire foutre, Regina.

Les deux femmes se regardèrent sans aménité aucune avant de partir chacune de leur côté pour tenter de trouver un échappatoire à l'enfer que promettait d'être cette nuit. Mais Auguste avait fait du bon travail. Toutes les ouvertures étaient solidement barricadées, le toit était trop haut pour être accessible et le sol était en terre battue. Rien à faire, elles devraient attendre le matin, à supposer que les autres cinglés les laissent sortir si rien n'avait changé.

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Dans leur malheur, elles remarquèrent que leurs geôliers avaient tout de même pris la peine de nettoyer et réaménager un peu l'intérieur de la chèvrerie pour la rendre plus confortable. Une grande surface plane qui devait autrefois servir à déposer les fromages avait été recouverte d'un matelas et de divers coussins et couvertures pour leur permettre de dormir. Dans l'espace central, se trouvaient quelques chaises et une table où avaient été disposés un peu de vaisselle, quelques boissons et de quoi se nourrir frugalement. L'eau courante avait été rétablie et des commodités, basiques soit mais présentant le mérite d'exister, se trouvaient derrière une cloison au fond du bâtiment. Rien, par contre, ne pourrait leur permettre de s'occuper pour passer le temps plus vite, même pas l'observation du paysage, toutes les fenêtres ayant été soigneusement condamnées pour éviter qu'elles ne s'échappent. Et, bien évidemment dans ce coin reculé, découvrirent-elles avec une irritation grandissante, leurs téléphones ne captaient pas. Emma passa d'ailleurs un temps certain à faire le tour de toute la bâtisse avec le sien en l'air avant de le jeter sur la table avec humeur, sous le regard narquois de Regina. La blonde fit semblant de l'ignorer et se prépara de quoi manger. Tant qu'à faire, au moins, elle n'aurait plus faim.

- Y a-t-il des circonstances dans lesquelles vous ne penseriez pas à manger d'abord, Mademoiselle Swan ? ironisa Regina, acerbe.

- Tu me fais chier avec ton « Mademoiselle Swan ». Et, oui, quand la femme que j'aime me jette comme un vieux rebut sans même me laisser une chance de m'expliquer et que je perds dix kilos en un mois ! répliqua sèchement Emma sans lever le nez de son assiette.

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La remarque toucha droit au but. La brune, la gorge brusquement serrée, se tut et alla s'asseoir sur la couche de fortune. Les bras autour des genoux serrés contre la poitrine, elle regarda la blonde manger mécaniquement, les yeux dans le vague. Elle restait toujours tellement belle que cela lui serrait le cœur mais c'est vrai qu'elle avait beaucoup maigri, ses traits s'étaient émaciés et elle avait perdu les quelques rondeurs qui adoucissaient ses muscles. Regina soupira sans s'en apercevoir, elle se languissait de la force de son ancienne compagne, particulièrement quand elle la mettait en œuvre dans leur intimité. Emma avait fini de manger et, levant les yeux, elle remarqua que ceux de la brune la déshabillaient avec une nostalgie indéniable. Quand cette dernière émergea de sa rêverie éveillée, elle croisa son regard un instant avant de se détourner rapidement, plus honteuse d'avoir été surprise qu'encore en colère contre la blonde.

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Un silence peuplé de non-dits s'installa en maître sur la pièce. Regina fut la première à céder.

- Je ne t'ai pas jetée comme un vieux rebut, souligna-t-elle, le dos tourné, parce que je n'ai pas pensé à toi et à ce que je te faisais, je n'ai pensé qu'à moi, je me suis protégée. Je t'aimais, je te faisais confiance, totalement, j'avais remis ma vie, mon cœur entre tes mains. Tu ne peux pas imaginer ce que cela représente pour moi. Et toi, tu m'as menti ! Tu ne sais pas ce que cela a réveillé en moi, acheva-t-elle faiblement.

- Si tu ne me le dis pas, non, je ne peux pas le savoir, répondit doucement Emma, et je te blesse sans le vouloir. Et je me déteste ensuite, terriblement, et inutilement, parce que le mal a été fait et que rien ne semble pouvoir le réparer. Alors, je t'en prie, s'il reste le moindre espoir entre nous, si même une toute petite parcelle de toi m'aime encore, raconte-moi. Que je puisse t'aimer comme tu le souhaites, que je puisse éviter de te faire mal à nouveau.

Respectant la distance dont Regina semblait avoir besoin pour l'instant, Emma s'assit sur le bord opposé de la banquette. Elle avait terriblement envie de la serrer contre elle pour la réconforter. Les larmes lui montaient aux yeux de voir cette femme si majestueuse, si fière, réduite à cette boule enfermée sur elle-même.

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- Je n'ai pas eu l'enfance la plus heureuse du monde. Bien sûr, matériellement, je ne manquais de rien mais ma mère était un monstre sans cœur et manipulateur. Pour elle, un enfant devait être dressé et non aimé. Je n'avais droit à aucune erreur, je devais toujours être parfaite en tout. Mon comportement, mes tenues, mes résultats scolaires, tout devait toujours être irréprochable. Mon père n'était pas un mauvais homme mais il était trop faible ou ne m'aimait pas assez fort pour lutter contre elle. Quand je suis partie faire mes études à l'étranger, j'ai enfin commencé à respirer, à vivre, et j'ai rencontré Daniel, mon premier amour. Ma mère était furieuse que je ne veuille pas poursuivre une grande carrière et que je préfère prendre la suite de mon père qui venait de mourir, ici, en tant que maire. Mais je venais de me marier et mon rêve était de fonder une famille avec Daniel et de vivre une vie paisible et heureuse à Fonteconte. Nous avons essayé d'avoir un enfant pendant des années, en vain. Alors nous avons consulté. C'était moi, c'était de ma faute, j'étais stérile, je ne pourrai jamais avoir d'enfant.

A ce moment-là de son récit, la voix de Regina se brisa. Elle s'arrêta.

- Oh, ma chérie, je suis désolée, murmura Emma en la prenant contre elle.

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Regina se laissa faire un instant avant de se reprendre et de la repousser gentiment mais sans s'éloigner.

- Attends, laisse-moi finir, sinon je n'en aurai plus la force. Daniel était anéanti, lui aussi avait toujours rêvé de fonder une famille avec moi, mais il me jura que ça ne changeait rien. C'est lui à avoir le premier proposé que nous adoptions un enfant. Nous avons lancé la procédure. C'est insupportablement long toutes ces démarches, ces réunions, ces visites, ces contrôles, ces papiers à remplir en quantité astronomique mais nous avons fini par obtenir l'agrément, à la fin de l'été, il y a bientôt dix ans. Il ne restait plus qu'à attendre qu'on nous appelle, pour nous dire qu'un petit ange avait besoin de nous. Au fil des années, Daniel était devenu plus distant, il travaillait beaucoup à ce qu'il disait, pour arriver à supporter l'attente. Je suis rentrée à la maison, un soir de mi-octobre, pour découvrir qu'il m'avait quittée. Ses placards étaient vides. Il m'avait juste laissé un mot disant qu'il était désolé mais que c'était devenu trop dur pour lui. Deux jours après, l'agence m'appelait pour Henri. J'ai découvert plus tard que Daniel avait une maîtresse, qu'il m'avait quittée pour elle, qu'elle était enceinte de lui et allait bientôt accoucher quand il était parti. Je ne m'en suis jamais remise, j'ai juré de ne plus aimer, Henri est devenu le centre de mon univers. Lui serait aimé comme il se doit et ne manquerait de rien, ajouta-t-elle presque férocement. Tu comprends maintenant ? Tu comprends ce que j'ai pu ressentir quand j'ai découvert que tu m'avais menti et que tu étais la mère biologique d'Henri ? supplia Regina en la regardant enfin.

Emma comprenait absolument. Des larmes abondantes coulaient sur ses joues. Elle ne put qu'acquiescer de la tête et la prendre dans ses bras. Et la brune se laissa faire en sanglotant. C'était la première fois qu'elle racontait tout cela à quelqu'un et elle avait l'impression qu'une chape de plomb venait de lui être retirée de la poitrine. Et elles restèrent longtemps, ainsi, enlacées et en pleurs.