Chapitre 7

Lord Prince, qui compatissait sincèrement à sa douleur mais qui ne souhaitait pas trop s'immiscer dans sa vie personnelle, avait mis à la disposition de Miss Granger l'un de ses gestionnaires afin de l'aider à organiser les obsèques de son père. La jeune fille, bien que dévastée par sa mort, s'était montrée à la hauteur de la tâche qui lui incombait et elle avait tout accompli avec sérieux, rigueur et dignité, comme à son habitude.

Son bien-aimé père ayant une grande richesse dans son cœur mais ne possédant presque rien comme biens matériels, en moins d'une semaine, tout avait été réglé. Son corps avait été inhumé dans le cimetière du village après une brève mais poignante cérémonie religieuse. Sa ferme avait été remise en location par leur propriétaire. Hermione avait payé le dernier loyer pour lequel son père était en retard. Et elle avait récupéré quelques petits souvenirs de sa maison, de son enfance et de ses parents avant de donner ce qui restait à une œuvre de charité.

Narcissa s'était encore plainte que leur jeune servante leur fasse ainsi faux bond et ne soit pas aussi présente que de coutume pour nettoyer leur manoir mais ses lamentations avaient vite cessé quand elle avait rencontré le regard noir et ombrageux de son époux. Celui-ci, en effet, n'avait pas eu besoin de parler pour lui faire comprendre que ses jérémiades étaient totalement déplacées en de telles circonstances et Hermione avait pu disposer de tout le temps qui lui était nécessaire pour mettre les affaires de son père en ordre.

Lorsque Hermione eut terminé, environ une semaine après le décès de son père, n'ayant plus rien pour la faire tenir et avancer malgré l'adversité, son corps la lâcha soudain et elle s'effondra, vidée de toute énergie. Elle perdit connaissance en revenant de chez le notaire, avec quelques documents officiels qu'elle devait conserver, sur le chemin du manoir.

Ce fut Madame Chourave qui, inquiète de ne pas la voir revenir alors que la soirée s'avançait de plus en plus, partit à sa cherche et la trouva, allongée dans l'herbe déjà humide de rosée nocturne. Elle était alors revenue à la demeure de leur maître en courant et elle avait averti les premiers domestiques qu'elle avait trouvés avant de repartir avec eux pour qu'ils l'aident à reconduire Hermione à l'intérieur.

Severus, jugeant étrange l'atmosphère de cette soirée de printemps et percevant des bruits et une agitation anormale de la part de ses domestiques, quitta son bureau, dans lequel il travaillait jusque-là, et il se rendit dans les quartiers des serviteurs, guidés par les chuchotements.

Arrivé à proximité d'une chambre dans la partie de la maison où les femmes dormaient, il découvrit un attroupement singulier de servantes, de cuisiniers et de laquais qui jouaient des coudes et se poussaient en parlant à voix basse.

« Que se passe-t-il, ici ? » tonna-t-il de sa voix grave, sourcils froncés.

Les domestiques sursautèrent légèrement, surpris par l'arrivée inopinée de leur maître, et ils s'écartèrent pour le laisser passer et pénétrer dans la chambre, qui, il le reconnut rapidement, était celle de Hermione.

Découvrant la jeune femme inconscience étendue sur son lit avec la cuisinière à son chevet qui paraissait fort inquiète, Lord Prince répéta en s'arrêtant auprès des deux femmes :

« Madame Chourave, que s'est-il passé ? De quoi souffre-t-elle ?

- Oh, Lord Prince ! s'exclama-t-elle, soulagée de le voir ici. Je ne sais pas ce qui s'est passé. Je l'ai trouvée évanouie sur le bord de la route qui mène au domaine. Je m'inquiétais de ne pas la voir revenir alors que la nuit tombait. Alors je suis partie à sa recherche… expliqua-t-elle brièvement.

- Pourquoi ne m'avez-vous pas prévenu ? interrogea-t-il, parvenant difficilement à contenir son angoisse et ses émotions devant ses gens.

- Je… J'aurais dû le faire, oui, concéda-t-elle en hochant la tête. Mais j'ai pensé avant tout à retrouver ma petite Hermione… Et quand je l'ai vue, par terre, je suis tout de suite retournée chercher de l'aide pour la ramener dans sa chambre. Je voulais avant tout la mettre à l'abri, se justifia-t-elle.

- Avez-vous envoyé quelqu'un quérir un médecin ? questionna-t-il encore, préoccupé par la blancheur de la jeune femme.

- Oui, c'est Thomas qui s'est proposé. Il est parti directement en ville, il y a environ une vingtaine de minutes.

- A-t-il pris un cheval ?

- Non, il y est allé en courant, répondit-elle en secouant légèrement la tête. Nous ne savions pas si…

- C'est pour cela que vous auriez dû me prévenir ! l'interrompit-il, furieux. Il aurait été bien plus vite avec un cheval !

- Je suis navrée… Nous avons fait au mieux… répliqua-t-elle en grimaçant un peu.

- Oui, je le sais… Je… Je vous prie de bien vouloir m'excuser pour mon emportement, Madame Chourave… s'excusa-t-il aussitôt, sachant que sa cuisinière aimait la jeune servante comme si c'était sa propre fille et qu'elle avait fait ce qu'elle pouvait avec les moyens dont elle disposait.

- Ce n'est rien, Lord Prince. Vous avez raison, nous aurions dû vous avertir directement mais nous ne l'avons pas fait à cause de la confusion et de l'urgence de la situation… »

Severus observa encore Hermione qui était étendue sur son matelas, inerte, sans la moindre couleur sur son doux visage, et Madame Chourave assise auprès d'elle en train de passer un linge humide sur son front, ses joues et le haut de sa poitrine, se sentant totalement inutile et impuissant dans un tel moment, puis il reporta son attention sur tous ses serviteurs qui se massaient à l'entrée de la chambre de la jeune femme.

Il se dirigea vers eux et exigea fermement :

« Retournez à vos occupations. Cette jeune femme a besoin de soin, de repos et d'air afin de respirer. Vous ne l'aidez pas en restant là.

- Oui, Maître, acquiescèrent plusieurs d'entre eux.

- Et qu'on fasse immédiatement venir Thomas et le médecin lorsqu'ils arriveront au manoir !

- Bien, Lord Prince », approuvèrent-il avant de voir la porte de la chambre se refermer sur leur sombre maître et de quitter le couloir comme il l'ordonnait.

Une fois tout ce monde éloigné, Severus revint sur ses pas afin de se poster debout près de la cuisinière qui s'occupait toujours de Hermione avec douceur.

« Vous pensez qu'elle va s'en sortir ? demanda-t-il soudain, brisant le calme qui s'était réinstauré dans la pièce depuis de nombreuses minutes.

- Je ne sais pas, Monsieur… Je ne suis pas médecin, répondit-elle en secouant la tête, fataliste.

- Non mais vous êtes presque comme une mère pour elle. Vous devez la connaître mieux que quiconque ici, insista-t-il en plongeant ses yeux noirs dans son regard brun qu'elle avait relevé vers lui en quête d'une vraie réponse.

- Je pense… que ma petite Hermione est une battante. Mais elle a dû affronter beaucoup de douleur et de stress ces derniers jours et, bien que ce soit une jeune femme solide – bien plus solide qu'il n'y paraît au premier coup d'œil – son corps a fini par lâcher… Elle n'a plus eu la force de continuer à affronter la réalité maintenant que son père n'était plus là, expliqua-t-elle, lui faisant part de ses impressions.

- J'aurais dû… faire plus pour l'aider… affirma-t-il en l'observant en grimaçant.

- Et je suis certaine que vous savez qu'elle aurait refusé. Vous la connaissez presque aussi bien que moi, si je puis me permettre, Lord Prince… répondit la cuisinière, clairvoyante.

- Oui, probablement… accepta-t-il en hochant la tête et en souriant légèrement.

- Le fait d'avoir mis Monsieur Collins à sa disposition l'a déjà beaucoup aidée, Monsieur. C'était très gentil et bienveillant de votre part.

- J'ai fait ce qui me semblait être nécessaire, rétorqua-t-il simplement en haussant une épaule comme pour minimiser son intervention.

- Vous êtes un maître bon et généreux, Lord Prince. Je vous connais depuis que vous êtes enfant. Je sais que la vie ne vous a pas toujours souri mais vous faites toujours ce qui est bon et juste, dit-elle en prenant l'une de ses mains pour la serrer dans la sienne.

- Oui et c'est sans doute ce qui fait mon malheur… lui confia-t-il douloureusement en l'observant dans les yeux. J'agis toujours avec droiture, respect et honneur mais j'occulte et je repousse mes sentiments afin de pouvoir agir de cette façon… expliqua-t-il en regardant Hermione avec tendresse et inquiétude.

- Le Seigneur vous récompensera pour votre conduite irréprochable à un moment ou à un autre, Monsieur. J'en suis convaincue », l'encouragea-t-elle en serrant plus fort sa main dans la sienne et en la tapotant légèrement, compatissante.

Elle lui sourit ensuite gentiment avant de le relâcher puis ils entendirent soudain quelques coups donnés contre la porte en bois de la chambre. Lord Prince engagea les personnes à entrer et ils virent Thomas accompagné du Docteur Pompée Pomfresh pénétrer dans la pièce.

« Lord, Prince ! J'ai fait aussi vite que j'ai pu ! s'exclama le Docteur, qui avait toujours sa serviette glissée dans le col de sa chemise, en saluant brièvement le maître des lieux.

- Le Docteur était en train de dîner avec sa famille mais il est venu immédiatement, expliqua le laquais, qui avait les joues rouges et paraissait à bout de souffle.

- Merci, Thomas. Vous pouvez aller en cuisine prendre une bonne soupe pour vous revigorer, décréta Severus en donnant une tape amicale dans le dos du jeune homme.

- Je vous en prie, Monsieur. Tout le monde apprécie beaucoup Hermione, ici. C'est bien normal, répondit-il avant de s'éclipser.

- Bien ! Qu'a donc cette petite ? » demanda le médecin en ouvrant sa sacoche et en récupérant son stéthoscope qu'il mit aussitôt autour de son cou.

Madame Chourave lui répéta ce qui s'était passé aujourd'hui ainsi que la semaine éprouvante que la jeune femme avait connue avec la mort de son père pendant que le médecin commençait à l'examiner en même temps.

Encore une fois, Severus ne savait pas quoi faire, il se sentait totalement inutile dans un moment comme celui-là. Il se contentait de rester en retrait, d'observer les gestes du docteur et d'écouter sa cuisinière résumer tout ce qui s'était produit ces derniers jours d'un air absent, n'ayant aucune possibilité d'agir sur ce qui était en train de se produire.

Il repensait à la première fois qu'il avait rencontré Hermione dans son manoir, avec ses grands yeux noisette et ses cheveux bruns bouclés et ébouriffés qui ressortaient de son chignon, s'attendant à voir apparaître Sarah. Il l'avait trouvée tellement simple et jolie dans ses humbles vêtements de servante. Il avait directement ressenti sa présence comme une bouffée d'oxygène dans ce manoir que son épouse avait rendu tellement oppressant pour lui.

Il s'était dit qu'il allait adorer taquiner cette jeune fille, qui était encore tout innocente et inexpérimentée, mais son petit jeu n'avait pas duré bien longtemps… Il s'était fait prendre au piège de sa beauté simple et naturelle, de son doux regard, de son intelligence et de sa personnalité, bien malgré lui, en à peine quelques semaines… Il n'avait alors plus eu le cœur à l'embêter, souhaitant seulement qu'elle se sente la plus heureuse possible en sa demeure. Il avait tâché de rester en retrait afin de ne pas trop s'éprendre d'elle, sachant combien son cœur allait devoir souffrir de cette situation. Malheureusement, rien n'y avait fait… Severus Rogue, détenteur du titre de Lord Prince, était tombé irrémédiablement amoureux de Hermione Granger, cette petite jeune femme si modeste, si intelligente et si douce. Il n'avait rien pu faire pour maîtriser ce puissant sentiment et, depuis lors, il souffrait le martyr en sa présence, sachant pertinemment que jamais son désir ne pourrait être comblé ni son amour vécu et partagé…

« Lord Prince ? répéta le médecin qui avait fini ses examens.

- Oui ? répondit-il en revenant brusquement les pieds sur Terre et en reportant son attention sur le docteur.

- Votre servante est épuisée aussi bien physiquement que nerveusement suite au décès de son père, sans aucun doute. Elle ne s'est pas correctement nourrie ni hydratée ces derniers jours et elle fait une légère fièvre, lui apprit-il. Je préconise du repos, du calme et l'application de compresses humides comme votre cuisinière le faisait déjà.

- Très bien, acquiesça-t-il, préoccupé. Ne peut-on rien faire de plus ? s'assura-t-il tout de même.

- Eh bien, nombre de mes confrères conseillerait une saignée pour libérer les mauvaises humeurs de son sang mais personnellement je ne le ferais pas dans ce cas-ci.

- Pour quelle raison ? demanda-t-il, attentif.

- J'ai peur que cela ne l'affaiblisse encore plus et qu'elle ne soit pas capable de se remettre correctement d'un tel traitement. Elle est jeune et a toujours été en bonne santé jusqu'à maintenant. Je ne voudrais pas compromettre son rétablissement, expliqua-t-il en lui exposant ses craintes.

- Oui… Je comprends parfaitement, approuva Lord Prince en hochant la tête.

- Après, si vous le souhaitez, je peux procéder à la saignée mais je…

- Non. Ne le faites pas, l'interrompit-il immédiatement.

- Très bien, approuva-t-il en refermant sa valise. Si jamais son état s'aggrave, n'hésitez pas, dit-il en s'avançant vers lui et en lui tendant la main.

- Merci, Docteur, répondit-il en lui serrant la main. Madame Chourave va vous raccompagner jusqu'à la porte », décréta-t-il ensuite.

La cuisinière obéit directement à son maître. Elle se leva du lit de la jeune femme et sortit avec le médecin avant de refermer lentement la porte.

À présent seul avec Hermione, Rogue se rapprocha de son lit, il s'installa précautionneusement sur son matelas, par-dessus la couverture, et il prit l'une de ses mains dans la sienne tandis que de l'autre il dégageait doucement son front tiède et légèrement humide d'une mèche rebelle. Il la détailla durant de longues minutes de son regard sombre comme la nuit en caressant doucement sa fine main, attentif à sa respiration, puis lorsqu'il entendit Madame Chourave revenir discrètement dans la chambre, il déclara, sans se retourner :

« Puis-je compter sur vous pour prendre soin d'elle ?

- Bien sûr, Monsieur. Je n'aurais laissé personne d'autre que moi s'occuper de ma petite Hermione, acquiesça-t-elle aussitôt en approchant du lit.

- Jamais je n'ai douté de la réponse que vous alliez me donner, répliqua-t-il en se levant du matelas avant d'esquisser un léger sourire. Merci », ajouta-t-il avant de quitter la chambre.

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Hermione était restée inconsciente pendant cinq jours entiers. Puis, lorsqu'elle s'était réveillée et avait été capable de parler, elle était encore restée tout une semaine alitée, ce qui n'avait pas manqué d'exciter la méchanceté et les répliques acerbes de Lady Prince. Severus avait décidé de faire comme s'il ne l'entendait pas se plaindre et geindre constamment et il était allé s'enquérir de l'état de santé de sa servante quand Madame Chourave lui avait appris qu'elle allait bien mieux.

Il lui avait demandé comment elle se portait, si elle se sentait mieux et si elle avait encore mal quelque part ou se sentait trop faible mais elle lui avait assuré que tout allait bien et qu'elle était capable de reprendre son travail. Le maître des lieux s'était donc contenté d'acquiescer et il l'avait laissée reprendre le cours de sa vie chez lui, vie remplie de ses tâches domestiques quotidiennes, de services lors de réceptions et de coups de main à la cuisinière et aux autres serviteurs du manoir.

Néanmoins, malgré la façade plutôt convaincante qu'elle présentait tous les jours à la face du monde, Lord Prince se rendait bien compte que la jeune femme n'était pas heureuse. Elle avait perdu sa joie de vivre. Elle accomplissait ses tâches par habitude, parce qu'elle devait bien faire quelque chose afin de pouvoir survivre, mais elle n'avait plus aucun but. Son père n'était plus là et c'était pour lui qu'elle s'était toujours levée et battue chaque jour de sa vie. Maintenant qu'il était définitivement parti, plus rien n'avait de sens pour elle et elle errait dans les couloirs du manoir telle une âme en peine, le cœur gonflé de chagrin.

Severus souffrait beaucoup de cette situation car il était dans l'incapacité la plus complète à pouvoir la réconforter et la rassurer comme il l'aurait voulu. Il aurait tellement aimé pouvoir la prendre dans ses bras pour la serrer tendrement contre son cœur, caresser ses cheveux en lui susurrant des mots tendres et pleins de chaleur à l'oreille et l'embrasser doucement afin de lui communiquer toute sa compassion. Mais il ne pouvait pas. Il était pieds et poings liés et il était obligé de la regarder souffrir en silence, sans pouvoir rien faire pour cette jeune femme qu'il aimait tellement que ça lui faisait mal.

Alors, tous les jours, lui aussi présentait un visage impassible face aux gens qu'il croisait. Mis à part sa cuisinière qui le connaissait depuis son enfance, tout le monde avait toujours pensé qu'il n'avait pas d'émotions et qu'il était totalement insensible à ce qui se produisait autour de lui. Ils ne savaient pas à quel point ils avaient tort… Car Lord Prince souffrait en silence et il souffrait d'autant plus qu'il ne pouvait rien faire pour remédier à cette douleur ni ouvrir son cœur à personne sur ce qu'il éprouvait réellement…


Merci d'avoir lu! J'espère que ça vous a plu ;-)

A la prochaine!

Bisous ;-)