Chapitre 9 : Le message de Wolfgang

Mozart toqua à la porte de la demeure de Salieri, un peu anxieux. La veille, quand ils s'étaient revus après la dernière soirée, ils n'avaient pas abordé le sujet, ils avaient fait comme si rien ne s'était passé. Pourtant, l'autrichien avait senti que son aîné était plus distant que d'habitude, il semblait s'être refermé sur lui même, et c'est pourquoi le jeune homme était anxieux, il craignait que l'autre ne regrette leur baiser, alors que lui en rêvait depuis deux jours. Personne ne vint ouvrir la porte, et Wolfgang s'inquiéta davantage. Il mit la main sur la poignée, et, constatant qu'elle n'était pas fermée à clé, il entra dans la grande maison. Le silence qu'il y avait était troublant, c'était pourtant tout naturel étant donné la taille du bâtiment dans lequel ne vivait qu'un seul homme. Mozart prit l'escalier pour monter à l'étage, son coeur battait la chamade, et si son maestro ne voulait plus le voir ? Et s'il s'était rendu compte en le revoyant la veille qu'il ne pouvait plus continuer à travailler avec lui comme si de rien n'était. L'autrichien arriva devant la porte du bureau de son aîné, et il prit une grande inspiration avant d'entrer. Il se figea alors. Antonio était bien assis dans son fauteuil, derrière le bureau, mais il avait les bras posés sur le meuble, et la tête posée dessus, il dormait profondément. Mozart ne savait pas quoi faire, devait-il le laisser dormir, ou bien le réveiller ? Le parquet sous ses pieds grinça, et Salieri se réveilla en sursaut.
- Ne vous affolez pas, maestro, dit aussitôt l'autrichien. Je ne savais pas que vous dormiez, pardonnez ma venue, il me semblait que nous devions travailler ce soir.
Antonio se força à se reprendre et il se passa une main dans les cheveux. Sa queue de cheval était partiellement détachée, les mèches lui retombaient sur le visage, alors il les ramena en arrière.
- Vous ne vous êtes pas trompé Mozart, nous devons travailler ce soir. Je me suis endormi par accident, toutes mes excuses. Installez vous, et reprenons.
L'autrichien obtempéra, mais juste après s'est assis, il tendit un ruban sombre à son aîné, qui fronça les sourcils, sans comprendre.
- C'est à vous, se justifia le blond, il était dans vos cheveux le soir où… où je suis tombé à cause de la pluie… Je voulais vous le rendre.
Salieri détourna aussitôt les yeux.
- Merci…
Il prit le ruban et le mit dans sa poche, avant de se concentrer sur la partition qu'ils composaient. Wolfgang fit de son mieux pour ne pas se distraire, et pour être efficace, il voulait que son maestro soit satisfait de leur collaboration, et qu'il souhaite renouveler l'expérience, alors il faisait tout pour être à la hauteur de ses attentes professionnelles. Toutefois, il sentait que l'italien était épuisé, et qu'il luttait contre lui même pour travailler. Il ne fit aucune remarque, de crainte de l'agacer.
- Nous avons terminé le premier jet, dit alors l'autrichien, enthousiaste, et si je l'essayais au piano ? Vous pourriez repérer si des modifications sont nécessaires ? Ensuite nous pourrions nous exercer à la jouer ensemble ?
- Bonne idée, Mozart. Faisons ainsi.
Wolfgang se leva, saisit leur feuille de notes, et il se dirigea vers l'instrument dans l'autre coin de la pièce. Il commença à jouer, suivant la partition, appréciant leur oeuvre tandis qu'elle résonnait dans le bureau. Lui était particulièrement satisfait. Quand il termina le morceau, il se retourna pour avoir l'avis de l'italien, et il se figea. Salieri avait vraisemblablement lutté du mieux qu'il pouvait, mais il était de nouveau avachi sur le meuble, endormi. Mozart sourit, attendri, son aîné pouvait être si adorable quand il abandonnait sa froideur et son impassibilité qui faisaient sa réputation. Pendant quelques minutes, il joua une mélodie douce, continuant de le bercer, tout en l'admirant tranquillement. Puis, décidant qu'il était temps pour lui de partir, il se permit de prendre la couverture qui couvrait le fauteuil près de l'instrument, et il alla la poser sur son maestro pour qu'il n'ait pas froid. Il ne put s'empêcher de le regarder encore, il était si prêt, l'italien était si beau. Lentement, veillant à ne pas le réveiller, il replaça avec douceur une mèche sombre qui lui barrait le visage derrière son oreille. Il saisit ensuite un papier vierge, une plume qu'il trempa dans l'encrier avant d'inscrire quelques mots. Puis il prit son manteau, et il s'en alla, fermant silencieusement la porte du bureau derrière lui.


Antonio ouvrit les yeux, perdu. La lumière commençait à s'éteindre dans la bougie qui servait de veilleuse sur le bureau, la cire avait presque entièrement fondu. Il était dans son bureau, il s'était endormi sur le meuble. Que faisait-il avant de s'endormir ? Il se souvint subitement, il était en train de travailler avec Mozart. L'italien se redressa brusquement, et la couverture qui était sur lui glissa. La couverture ? Comment était-elle arrivée là ? Et quelle heure était-il ? Il regarda par la fenêtre, la nuit était obscure. Le musicien impérial jeta un regard sur l'horloge, elle indiquait trois heures du matin. Salieri soupira, il était décidément bien perturbé par cette situation. Son regard fut alors attiré par un document près de lui, posé sur le bureau, ce n'était pas son écriture. Il saisit le papier et le lut, un message bref, mais qui le toucha plus qu'il n'aurait pu l'admettre.

«Ne vous en voulez pas de vous être assoupi Maestro, vous travaillez énormément, et vous aviez besoin de prendre du repos. Ne vous tracassez pas pour notre partition, je la trouve superbe, il n'y a nul besoin de la modifier. Nous pourrons nous exercer à la jouer demain, nous avons encore un peu d'avance. C'était un plaisir de travailler avec vous, j'ose espérer qu'il y aura d'autres occasions. Je n'ai pas voulu vous réveiller en partant, mais j'espère que vous ne passerez pas la nuit dans votre bureau, la couverture que j'ai trouvée ne semble pas très épaisse, mais je n'ai pas voulu fouiller votre demeure à la recherche de quelque chose de plus confortable. Passez une agréable nuit reposante.

Wolfgang»

Salieri rougit, touché par l'attention de son cadet. Il rangea le mot dans un tiroir au lieu de simplement le jeter, comme il l'aurait fait en temps normal, et il se leva pour quitter la pièce, soufflant sur la bougie pour l'éteindre. Arrivé dans sa chambre, il retira ses vêtements avant de se glisser dans les draps. Tandis qu'il fermait les yeux, il ne put s'empêcher de penser à l'autrichien, et plus particulièrement au baiser passionnée qu'ils avaient échangé sous la pluie quelques jours auparavant. Son visage se colora encore plus, et il laissa échapper une plainte sonore, son esprit était en train de partir en vrille. Il se força à respirer lentement, jusqu'à reprendre le contrôle de ses pensées. Il s'endormit difficilement, sans se sortir le blond de la tête.