Chapitre 12 : L'abandon

Mozart faisait la moue, il boudait. L'été était passé, l'automne aussi touchait à sa fin, et depuis plusieurs mois, depuis ce qu'il s'était passé chez Salieri, ce dernier le fuyait. Leurs bureaux étaient face à face, alors ce n'était pas une mince affaire pour le musicien de couper court à chaque interaction tentée par son cadet. Dès qu'il venait lui demander quelque chose, ou le saluer, Salieri coupait court à la discussion, sous prétexte qu'il était débordé de travail, et il disparaissait là où Wolfgang n'était pas. L'autrichien ne voulait pas le brusquer, ou le harceler, mais il commençait à trouver l'attente très longue, son maestro lui manquait terriblement, et ce qu'il avait vécu la dernière fois n'avait fait qu'attiser pour désir pour le maître de la chapelle, alors il se trouvait frustré. Il avait tenté de noyer ses envies dans le travail, prenant de plus en plus de commandes, mais ça ne marchait que de façon moyennement efficace, même si Archibald lui avait été d'un grand soutien dans cette démarche. En effet, le noble n'était pas resté inactif pendant ces quelques mois, pour faire grandir son influence, il avait été très présent parmi la noblesse, et avait organisé beaucoup de réceptions pour se faire bien voir de la cour de Vienne. Très souvent, il avait passé des commandes à Mozart, et l'avait convié pour jouer devant ses invités, lui promettant de lui faire rencontrer d'autres clients potentiels. Bien que ne l'aimant pas, Wolfgang n'avait pu dire non à une telle opportunité. Ses affaires avaient été florissantes, et il s'était fait beaucoup d'argent en plus d'accroître sa réputation, le blond avait ainsi pu quitter la résidence Weber et s'acheter un appartement assez spacieux, sans être non plus dénué d'humilité. Mais il aimait le charme des bâtisses vieilles et parfois un peu abîmées. Le réel désavantage de son appartement était sa localisation, dans les quartiers modestes de Vienne, assez loin du palais. Mais heureusement pour lui, son quartier était situé assez près du quartier chic, où Salieri vivait dans son grand manoir, il se rapprochait donc de son objectif en s'éloignant de son travail. Installé dans son bureau, Mozart avait un peu de mal à travailler, déconcentré par ses pensées. Il était tard, la nuit était tombée depuis quelques heures, mais il n'avait aucune motivation pour se lever et braver le froid pour rentrer. La porte de son bureau était ouverte, il avait pris cette habitude afin de surveiller son aîné et ses allers retours dans le palais, et le son des pas dans le couloir lui fit relever la tête et sortir de ses pensées. Il aperçut alors Salieri qui revenait vers son bureau, et Wolfgang écarquilla légèrement les yeux. Le maître de la chapelle avait l'air épuisé, et même ce mot là était faible. Ses cheveux attachés laissaient s'échapper des mèches, comme si ça faisait longtemps qu'il n'avait pas pu se recoiffer correctement, de lourdes cernes se dessinaient sous ses yeux sombres, son regard était vide, et il avait du mal à garder son regard concentré devant lui. Il semblait presque sur le point de tomber, même sa démarche était hésitante et un peu maladroite. Vu l'heure, il devait rentrer d'une réunion avec l'empereur ou bien les membres du conseil. Salieri entra dans son bureau, mais il ferma la porte derrière lui. Si Wolfgang avait d'abord imaginer qu'il déposerait ou récupérerait des affaires avant de sortir pour rentrer se reposer, il dut se rendre à l'évidence, Salieri continuait à travailler dans cet état. Son maestro fonçait droit vers le burn out si ce n'était pas déjà fait. Est ce que c'était de sa faute ? Mozart culpabilisa. Si Antonio noyait sa santé dans le travail et qu'il en était responsable, alors c'était à lui de régler la situation, et de l'empêcher de faire n'importe quoi. Il devait le forcer à se reposer, même si cela impliquait de faire pression sur ses points faibles, comme son étonnante fierté. Désormais motivé, Mozart se leva et il remit sa veste, prit son sac avant de traverser le couloir, ouvrant d'un geste un peu brusque la porte du bureau de son aîné, qui sursauta, lui jetant un regard d'incompréhension. Mozart avait vu juste, il s'était installé à son bureau et était en train de travailler, une plume à la main.
- Mozart ? demanda le compositeur impérial, surpris de le voir débarquer aussi brusquement.
- Bonsoir maestro, répondit le blond sans trop savoir comment aborder le sujet.
Et si le maître de la chapelle prenait mal son intervention intrusive ? Surtout dans une période où il essayait de le fuir à tout prix ? Wolfgang ne pensait à ce détail que maintenant, et il était trop tard. Pourquoi fallait-il toujours qu'il réfléchisse après avoir agi ? Voyant le regard inquisiteur de son aîné, et constatant son propre silence, il paniqua avant de répondre ce que son cerveau arriva à lui dicter.
- Dormir !
Salieri ne sembla pas particulièrement convaincu, en fait, il fronça les sourcils, une expression perplexe sur le visage.
- Dormir ? répéta-t-il lentement, sans comprendre.
Mozart se sentit stupide, mais il ne trouva pas comment se rattraper. Antonio soupira avant de reprendre la parole.
- Mozart, j'ai vraiment du mal à vous suivre là. Expliquez moi pourquoi vous avez surgi ainsi dans mon bureau, et s'il vous plaît, faites une phrase complète.
L'autrichien eut un bref rire, dans le ton de la voix de son maestro ressortait tout son dépit. Il admettait bien volontiers qu'il était fatigant.
- Vous vous moquez de moi ? s'agaça l'italien.
- Non non ! lui assura Wolfgang en souriant. Je repensais juste à ma réponse, je comprends que vous soyez sceptique, je me suis connu plus éloquent que ça.
Il rit de nouveau.
- Je suis venu parce que j'ai bien remarqué que vous travailliez beaucoup ces temps ci.
Voyant son aîné ouvrir la bouche pour protester, il enchaîna.
- Et ne dites pas le contraire, je le vois bien. Vous essayez peut être de m'éviter, mais je remarque bien que vous passez votre temps dans votre bureau, que vous arrivez très tôt, que vous repartez bien après le coucher du soleil, même des fois vous passez la nuit ici, et surtout je vois bien vos cernes démentiels. Alors vous avez besoin de dormir.
Il fixait l'italien avec l'air le plus sévère qu'il pouvait se donner, les mains posées sur les hanches. Salieri n'essaya pas de nier, ni le fait qu'il fuyait son cadet, ni ce qui relevait de sa fatigue.
- J'ai encore du travail à faire, je me reposerai plus tard.
- Certainement pas !
Salieri écarquilla les yeux.
- Je vous demande pardon ?
- Vous êtes en train de vous tuer la santé, alors excusez moi pour l'audace dont je fais preuve, mais je ne vous laisserai pas travailler plus longtemps. Vous avez besoin de repos, vous êtes tout pâle, on dirait un mort !
Salieri le fixa un instant, son cadet avait un air obstiné et contrarié sur le visage, essayant de paraître strict, il ne put s'empêcher de le trouver adorable, d'autant plus qu'il était touché de le voir s'inquiéter pour lui. Il soupira.
- Je suppose que je n'ai pas le choix, vous allez m'empêcher de travailler si j'insiste ?
- Oui.
- Évidemment.
Il se leva et prit son manteau.
- Dans ce cas je vais rentrer chez moi.
Mozart eut un grand sourire.
- Je vous accompagne alors, vous semblez un peu instable, je n'aimerais pas que vous fassiez une mauvaise chute.
Antonio soupira.
- Si vous y tenez…