Cette histoire commence à la fin du 5ème roman : l'Ordre du Phénix.
I step out of my skin, you wouldn't know me now.
Couldn't you go away, shouldn't I?
Leave me the hard part, it's all I want, I need.
I won't be your soft one,
I won't be encircled.
You might become something I need.
And you must know, must know.
Get closer.
Should I go away with the dust of your heart in my mouth?
Don't show me your weakness,
I can't rely on you to know my soul.
Don't show me your weakness,
I might become something you need.
Something you need, something you need,
To destroy.
Need to destroy – T.H.C
PROLOGUE
Mercredi 19 Juin 1996 – Manoir Malefoy, Wiltshire, Angleterre.
— AU NOM DU MINISTÈRE DE LA MAGIE ET DE LA BRIGADE DE POLICE MAGIQUE, OUVREZ !
Un elfe de maison maigrelet et tremblotant ouvrit la porte quand Narcissa Malefoy hocha solennellement la tête à son attention.
— Lady Malefoy, s'écria un Auror d'une voix bourrue. Je suis Anthony Graham, Auror 1ère classe, et je me présente à vous muni d'un ordre de perquisition du Ministère de la Magie. Votre époux, Sir Malefoy Senior, a été capturé ce matin et est actuellement interrogé pour des crimes relatifs au groupuscule des Mangemorts, sur les lieux mêmes du Ministère de la magie.
Le cœur de Narcissa battait la chamade.
Cela avait mal tourné et elle n'était guère étonnée. Elle en avait été si sûre. La veille, elle en avait eu le pressentiment. Une sensation de trouble plein de frissons désagréables et d'enserrements de sa poitrine.
— Entrez, concéda-t-elle froidement, ne souhaitant pas s'attirer les foudres des Aurors, ces derniers ayant son mari en détention.
Le simulacre d'hautaineté qu'elle présenta à la brigade d'Aurors se craquela quelque peu lorsqu'ils pénétrèrent énergiquement dans la demeure, la dépassant sans même la regarder.
La journée passa aussi lentement et douloureusement qu'il était possible et Narcissa se sentit bien des fois proche de la crise de nerfs à l'idée qu'ils trouvent quelque chose.
Mais rien.
Le soir venu, ils partirent en la saluant sèchement et elle s'effondra une fois la porte refermée. Lucius en prison ; une perquisition. La situation tournait à la catastrophe.
Le Seigneur des Ténèbres allait être furieux. Furieux contre tous les Mangemorts présents au Ministère : contre Lucius, contre Bella. Les à-coups de sang dans son corps étaient si précipités et erratiques qu'elle se sentait presque défaillir. Ils allaient payer très cher cette erreur.
C'est plus tard, quand son fils fut rentré de l'école pour l'été, qu'elle en eut la confirmation, lorsque Bellatrix et le Seigneur des Ténèbres vinrent, le dernier vendredi soir de juin, rendre visite au Manoir Malefoy.
Ainsi se profila la chute.
Dimanche 30 juin 1996 – Manoir Malefoy, Wiltshire, Angleterre.
Quand il souleva le couvercle de la boîte de bois sculptée, il y trouva une grande quantité de fioles rangées à la verticale, toutes parfaitement alignées, chacune dans une petite case destinée à lui faire écrin. Il en saisit une avec la prudence de la découverte – celle que l'on perdait à la force de l'habitude, au profit de gestes plus routiniers et moins cérémonieux.
Longiligne et fine à son goulot, rondement recourbée à la base, la fiole au fond plat laissa tourbillonner un liquide à la texture très fluide, semblable à un alcool ou un solvant volatil. La potion, de couleur améthyste aux moires d'émeraude, évoquait le pétrole que l'on glissait dans les lampes pour les garder allumées, la viscosité en moins.
Obduro.
Il avait dans ce coffre l'équivalent d'une fortune. Une vingtaine de milliers de Gallions – au bas mot – et cette somme rien que sur le marché noir. Non pas qu'il ait facilement pu trouver une seule de ces fioles sur les étalages des potionnistes du Chemin de Traverse.
L'usage de la potion était extrêmement contrôlé et nécessitait une justification médicale de première importance. Et pour cause, ce dernier était assimilé à trop de crimes pour voir un jour les ingrédients de la potion ne serait-ce qu'effleurer les manuels scolaires ou classiques de fabrication de potions. Ses diverses appellations et sa définition, par contre, y figuraient comme pour avertir ou faire peur aux écoliers et jeunes potionnistes en devenir.
Obduro,
« le philtre de l'âme froide »,
« l'eau du criminel »,
« la drogue gingeoline »,
« le vitriol de glace ».
Autres noms pour s'en terrifier sans y avoir goûté, comme l'on s'horrifiait des monstres vivant dans les abysses, dans la douce chaleur de son foyer enfoncé dans les terres.
Drago devait admettre qu'il était malgré tout lui-même impressionné. Par la potion, d'une chose, mais aussi par sa quantité. Rogue n'avait pas chômé.
— Cette potion est certes analgésique, mais avant tout très psychoactive. Une fiole devrait suffire pour plusieurs jours, voire une semaine. Je vous ai joint une prescription.
Le jeune-homme quitta la boîte du regard pour rencontrer les yeux de suie de son professeur. Il attrapa le parchemin épais qu'il lui tendait.
Une fiole par semaine maximum.
Chaque fiole contient l'équivalent de 3 doses et demie.
Répartir une dose par prise tous les deux jours le matin, comme suit : lundi, mercredi, vendredi.
La demi-dose restante est dédiée au samedi ou au dimanche, en cas d'exercice magique poussé.
Drago redressa le visage et acquiesça sourdement, non sans une pointe de malice dans les yeux, comme un enfant avide à qui l'on offrirait une boîte de confiseries.
— Je saurais m'en accommoder.
— Je n'en doute pas, concéda Rogue sur un ton ironique. C'est justement de votre accommodation dont je me préoccupe.
Drago haussa un sourcil en signe de circonspection.
— Que voulez-vous dire ?
— L'accoutumance à cette potion est, pour ainsi dire, extrême. Vous ne pouvez pas vous permettre de la prendre à la légère. Il vous faudra les rationner intelligemment et suivre à la lettre les consignes, Drago, et non les avaler les unes à la suite des autres.
Le jeune Malefoy secoua la tête dans une gigue insolente, l'air goguenard.
— Nul besoin de vous en inquiéter, Rogue. Je ne tiens pas à devenir toxicomane.
— Monsieur ou Professeur, corrigea Rogue sèchement. Surveillez votre langage.
— D'accord, concéda Drago. Nul besoin de flipper, Monsieur le Professeur.
Le maître des potions inspira longuement, détournant le regard pour garder patience, mais ses narines dilatées révélaient sans peine à Drago qu'il était très agacé par son comportement.
Il sortit une trousse en taffetas noir de l'intérieur de sa robe de sorcier et la déroula sur la table, révélant ainsi son nécessaire de potion de voyage contenant de multiples ustensiles, allant de scalpels à des pinces en passant par d'autres formes d'extracteurs ovales ou dentelés. Il l'en départit d'une cuillère parfaitement ronde et creuse qui brillait – contrairement aux autres outils – comme si elle venait tout juste d'être fondue.
— Voici la cuillère de dose. Servez-vous en pour mesurer votre prise.
Drago tendit le bras par-dessus la table et Rogue la lâcha dans sa paume. Elle était lourde et froide.
— C'est une cuillère en or blanc. Le seul métal pouvant servir de doseur sans altérer la potion. Ne vous servez jamais d'autre chose pour la doser.
Le jeune Serpentard approuva d'un signe de tête raide et plaça la cuillère dans l'un des compartiments vides encastrés dans le couvercle du coffre.
— Si la potion est interdite, comment allons-nous procéder pour en faire entrer des fioles à Poudlard ? S'enquit-il.
— Je me chargerai de la contrebande. Ne vous occupez pas de ça, balaya Rogue avec une certaine acidité. Votre objectif, à vous, est de ne pas en abuser. Et croyez-moi, il se suffit à lui-seul.
— Vous en avez déjà pris ? l'interrogea soudain Drago d'une avide curiosité.
Le maître des potions hésita un long moment avant de répondre.
— Oui.
— Et alors ? persévéra Drago, attendant plus de réaction.
— La potion n'est pas douloureuse, au contraire. Elle conforte son buveur dans une sensation de toute puissance lucide, de contrôle de soi, de concentration et grande logique. Elle permet de se dépasser et de faire fi… de ses scrupules. Mais son sevrage, lui, est difficile quand les doses sont respectées, et d'une rarissime difficulté si abus il y a eu.
Rogue marqua une nouvelle pause, comme incertain de pouvoir révéler ce qu'il était sur le point de dire. Pourtant, il finit par s'y résoudre et inspira pour parler.
— Ne vous méprenez pas, Drago.
Rogue le transperça de ses yeux au noir plein de secrets et, au ton de sa voix, Drago sut qu'il était essentiel qu'il lui accorde toute son attention.
— Cette potion n'est pas une preuve de générosité du Seigneur des Ténèbres, mais un cadeau empoisonné duquel vous vous devez de rester le plus frugal possible. Il en va de tester votre volonté également. Votre capacité à vous maîtriser et à respecter la mission qui vous été confiée, tout en vous cantonnant à la prise régulière et contrôlée d'une potion qui peut, certes, vous y aider, mais tout aussi bien vous réduire à néant.
Quelque peu décontenancé, même s'il n'en laissa rien paraître, Drago déglutit difficilement. Ses mains étaient moites. Encore une fois, il se demanda s'il faisait le bon choix. Et, encore une fois, une pulsion de haine l'envahit quand il songea à Harry Potter et à l'affront, l'opprobre qu'il avait jeté sur sa famille, particulièrement sur son père.
Mais une telle vindicte suffisait-elle à justifier les crimes dont il s'apprêtait à se rendre coupable ?
D'aucuns ne l'auraient pas cru. Pour autant, il n'avait pas le choix. Et c'est en cela que la potion lui était indispensable. Il ne pourrait pas se permettre d'avoir des doutes lorsqu'il serait de retour à Poudlard. Il lui fallait se préparer, s'endurcir, devenir implacable.
Le chemin allait être long, fastidieux, tortueux et même, il osait l'envisager, douloureux.
— D'accord. J'ai compris, finit-il par dire. Je serai prudent.
— Bien. Je n'en attends pas moins de vous, dit simplement Rogue sur un ton placide d'un mentor.
Rogue referma le couvercle du coffre et, d'un coup de baguette, fit apparaître plusieurs piles de livres sur et sous le bureau, ainsi qu'un mannequin que Drago reconnut comme un modèle d'entraînement à réparation immédiate.
— Là-dedans, désigna Rogue d'un geste pointu vers les grimoires. Vous trouverez de quoi vous former durant l'été. Si vous avez besoin de clarification à n'importe quel sujet, vous pouvez me contacter.
Le professeur sortit quelque chose d'une poche intérieure et plaça une fine chaîne aux mailles circulaires sur le haut du coffre à potions. Au bout de cette dernière se trouvait un pendentif. Un croissant de lune en forme de lunule dont les bords acérés s'inséraient et se nouaient dans un triquétra écrasé.
Tape-à-l'œil, la quincaille.
— Vous ne voulez quand même pas que je porte ça ? C'est hideux.
Rogue ignora complètement sa remarque et sa grimace immature.
— Pour cet été, elle est enchantée pour notre communication. Serrez la lunule entre votre pouce et votre index et je viendrai. Elle ne répondra qu'à vous. Pour les demandes moins urgentes, nous utiliserons la cheminée ou les hiboux. Surtout, restez évasif et scolaire dans vos missives.
Drago fit la moue et saisit entre ses doigts la chaîne, comme encore plus dégoûté par l'apparence du bijou maintenant qu'il observait la pièce de plus près.
— Pas besoin de la porter alors, juste de l'avoir dans la poche.
— Ce sigil, paré sans interruption, améliore peu à peu l'acuité magique de son porteur, mais faites bien comme vous voulez, balaya le professeur d'une voix laconique.
Rogue sortit un cordon en vieux cuir de sous le col de sa robe et montra à Malefoy qu'il avait un pendentif presque identique.
— De grands sorciers, comme Merlin par exemple, l'ont arboré fièrement avant vous. À vous de décider si vous souhaitez vous priver d'une force de plus ou tirer parti de leurs enseignements.
Levant les yeux au ciel devant tant de condescendance, le Serpentard passa la longue chaîne au-dessus de sa tête et la dissimula sous ses vêtements. Il n'allait pas cracher sur une facilité supplémentaire alors même que s'annonçaient deux mois d'exercices ardus et d'épreuves sans pitié.
— Bien. Je prends désormais congé. En vous souhaitant à vous et votre mère une plaisante soirée, au revoir.
Rogue disparut dans un tourbillon de cape. Drago grimaça, s'agrippant le bras. La marque lui faisait encore mal, bien qu'il ait appliqué un onguent dessus. La sensation du tatouage était vraiment étrange et pour le moins désagréable.
Drago détourna le regard vers tous les grimoires posés partout autour et sur son bureau et lâcha un lourd soupir. Il ne connaissait personne qui pourrait lire et retenir le contenu de tous ces livres en seulement deux mois. Pourtant, il le devrait.
Un visage vint grappiner le devant de son esprit, le tirant vers le fond de ce dernier dans lequel dansaient dans l'obscurité de plus noires ombres d'interdits : des regards furtifs et des rires surpris par hasard au détour de couloirs de pierre. Et l'écho d'une insulte, résonnant dans un cloître.
Si, il connaissait quelqu'un qui lisait aussi vite.
Et c'était justement en partie à cause de cette personne que lui-même devrait s'y atteler et, plus encore, la dépasser. Et, s'il faisait taire – avec grande difficulté – son orgueil et sa vanité, il avait des années de retard à rattraper.
Juillet 1996 – Manoir Malefoy, Wiltshire, Angleterre.
Trente-six, trente-sept, trente-huit, trente-neuf, quarante.
Drago se redressa, les bras et épaules enflammés. Attrapant la barre de fer forgé de son baldaquin, il s'y hissa, glissa le creux de son genou droit par-dessus et fit de même avec le gauche.
Un, deux, trois, quatre, cinq, recommença-t-il lentement à compter en exécutant difficilement des tractions abdominales à l'envers.
S'il n'appréciait pas les migraines qu'engendraient les heures de lecture, il n'aimait pas davantage les horribles courbatures et crampes qui suivaient ces exercices de torture. La routine, pourtant, était stricte et il s'y astreignait avec la rigueur d'un novice dans un monastère. Le point positif était qu'il pouvait au moins mettre sa colère et sa frustration dans la fougue de ses mouvements et, bien souvent, se sentait libéré une fois les efforts finis. Généralement, il s'étirait ensuite, répétant des listes de sortilèges et maléfices dans sa tête et les mouvements de baguette associés.
Sur les trente-huit énormes grimoires confiés par Rogue, Drago n'en avait lu que quatre en entier et était à peu près sûr de se souvenir de la moitié d'entre eux, ce qui était très – très – loin de ses objectifs, sachant que le mois de juillet avait commencé il y avait de ça quelques jours.
Vingt, vingt-et-un, vingt-deux…
Comment allait-il s'y prendre ? L'anxiété, comme une horrible boule, vint ronger son ventre et, aussitôt, Drago ouvrit les yeux et porta son regard sur le coffre sculpté dépassant sous son lit.
L'Obduro aidait, sans aucun doute, d'autant plus le jour de la prise, mais ne faisait pas suffisamment longtemps effet pour occulter l'angoisse titillante en lendemain d'absorption alors même que la prochaine dose devrait attendre le jour suivant.
Les lendemains de prises étaient alors de plus en plus difficiles, car, frustré par son incapacité à se concentrer, l'obsession de la potion commençait à tourner dans son crâne. Et s'il en reprenait un peu ? Un tout petit peu ?
Serrant les dents, refermant les paupières, Drago actionna son bassin avec plus de vigueur, en colère contre lui-même et tourmenté par ses faiblesses.
Il manquait de rapidité à l'apprentissage, manquait de dextérité magique, manquait de force physique, manquait de concentration, manquait de rigueur, manquait de rigueur, manquait de rigueur.
Plus véhément, il s'échina à dépasser le nombre de tractions qu'il s'était originellement fixé, émulé par sa détestation de lui-même, pointant sans surprise dans son crâne puisqu'il était cinq heures de l'après-midi passées.
Si seulement il avait pu se dédoubler. Malgré son actuelle plongée dans des livres touchant aux branches de magie grise et même noire, il n'avait encore jamais rencontré une formule lui permettant un tel exploit. Bien sûr, s'il avait détenu en sa possession un Retourneur de Temps, la situation aurait été bien différente. En doublant, voire triplant ses heures, il aurait eu un rendement bien meilleur, se plaisait-il à fantasmer. Mais si la famille Malefoy détenait ou avait détenu un tel objet, il n'en avait pas connaissance. Le coffre Malefoy de Gringotts regorgeait d'artefacts en tout genre, mais aucun ne pouvait véritablement l'aider dans son entraînement. Par ailleurs, les Retourneurs de Temps avaient, selon la Gazette du Sorcier, tous été détruits dans la bataille de juin du Département des Mystères.
Son fil de pensées l'amena à jeter un coup d'œil à sa table de nuit sur laquelle était retournée l'Histoire de Poudlard. Cet ouvrage ridicule était pour ainsi dire son livre de chevet depuis que la mission lui avait été confiée. Il se devait d'en connaître le plus possible sur la bâtisse afin d'en trouver des faiblesses, bien qu'il doutât considérablement de trouver quoi que ce soit d'utile dans un bouquin d'une telle platitude. Mais ce n'était pas à cela qu'il réfléchissait. Dans la partie sur les fondateurs de Poudlard, il avait lu que Rowena Serdaigle avait jadis conçu une couronne qui démultipliait l'intelligence et la sagesse de celui qui s'en coiffait. S'il avait eu en sa possession un tel objet, sa tâche serait probablement bien plus aisée.
Perdu dans ses songes, il réalisa qu'il continuait ses tractions sans les compter et, les abdominaux douloureux, cessa l'exercice.
Son comportement, ses enfantillages le fatiguaient, le montaient contre lui-même. Il cherchait partout des portes de sortie, des échappatoires, refusant capricieusement de faire ce qu'il devait faire et préférant se perdre dans des rêveries où tout devenait simple et facile. Son père l'avait souvent rudoyé sur son manque de travail, son orgueilleuse paresse incompatible avec son ambition, et Drago savait que la critique était méritée.
Serrant les dents de plus belle, il réalisa qu'il avait mal à la mâchoire à force de la soumettre à sa rage intérieure.
De toute façon, l'heure tournait et il lui fallait maintenant pratiquer sa méditation magique, voilà qui le détendrait. Torse nu, il attrapa sa baguette posée sur son lit, s'assit par terre et ferma les yeux, s'efforçant de retrouver son souffle afin de se concentrer.
Au bout de longues minutes de calme, son flux de magie finit par se stabiliser au même rythme que son cœur et emplir peu à peu son corps. Il savait que sa magie était toujours là, en lui, mais tout comme il prenait pour acquise sa respiration, Drago n'y avait avant ce mois-ci jamais véritablement prêté attention. Désormais, il savait sentir la présence de cette force dans chacun de ses membres et même l'y déplacer. À l'avant-dernière séance, il avait réussi à la mobiliser d'une manière assez spectaculaire dans sa main droite. Désirant s'entraîner à l'ambidextrie magique, il s'essayerait cette séance-ci à répéter la réussite dans sa paume gauche.
Un bourdonnement léger semblait frémir sous sa peau à présent et ses veines paraissaient plus pleines lorsqu'il se focalisait dessus.
Ceci était de loin son exercice favori. Il lui semblait qu'il était… fait pour ça ? C'était aussi la raison pour laquelle il l'avait placé en fin de journée, car, après de nombreuses autres tâches bien plus rédhibitoires, il s'agissait presque d'une récompense. De fait, après de rudes gymnastiques et pires formes de musculation et avant de replonger dans ses lectures cryptiques, il s'offrait le plaisir de s'adonner pleinement à l'exercice calme du maniement du flux magique. Ses progrès étaient très satisfaisants, estimait-il, et il déplorait de ne pas s'être ainsi entraîné des années auparavant.
La main fermement serrée sur sa baguette magique, Drago parvenait à sentir le flux circuler, se diffuser et le remplir jusqu'à vrombir lorsqu'il était vraiment concentré sur son diaphragme et ses inspirations et expirations. Quand il redirigeait la force, il pouvait lui donner des formes simples dans son esprit, y retrouvant la logique des mouvements de baguette qu'il actionnait ensuite de sa main.
Pour l'instant, cette technique de maniement avait aiguisé ses compétences au point d'être en mesure d'informuler des sorts linéaires, circulaires et angulaires, de niveau basique à moyen. Ce nouveau talent, il peinait d'ailleurs à y croire, lui permettait l'exécution de sortilèges et de maléfices bien plus aisément, certes, mais également simultanément.
En effet, si tant est que lesdits tours de magie restaient simples, il pouvait non verbalement déplacer un objet, le mouvoir et le métamorphoser dans un seul et même mouvement de baguette, utilisant son flux comme vecteur de toutes ses intentions.
Ironiquement, ces connaissances auraient pu lui valoir un Optimal à ses B.U.S.E en Sortilèges, mais il savait qu'il n'avait mérité qu'un Effort Exceptionnel pour avoir commis une erreur durant l'examen.
Tout ça à cause de Potter.
Lors de sa séance d'entraînement de la veille, il avait fait rouler une sphère de sélénite à une vitesse impressionnante juste au-dessus de sa tête, comme par envie du challenge de ne pas la laisser l'assommer. Il l'avait ensuite changée en étole en soie noire, puis en baquet de fonte, avant de la faire revenir à sa forme d'origine, la reposant doucement sur son écrin de velours.
Ce succès lui picotait agréablement la nuque et il se sentait excité à l'idée de réaliser de nouveaux exploits de la même trempe.
Pour cette séance, cependant, il s'attellerait à reproduire l'identique de sa main gauche.
Souriant pour lui-même, Drago songea aux salles de classe de Poudlard. Flitwick et la vieille McGonagall n'allaient pas en revenir lorsqu'ils se rendraient tous deux compte de quoi il était désormais capable. Les Optimal allaient pleuvoir.
L'autre Sang-de-Bourbe en sera malade.
Quand, plus tard, il eut réussi à exécuter le sort de la paume gauche, il s'amusa quelque peu à jongler sa baguette entre ses mains, s'entraînant à jeter un sort d'un opposé de la pièce à l'autre ; fracturant en l'espace d'une seconde un miroir et la porte d'une armoire qui se faisaient face aux extrémités de sa vaste chambre, puis les réparant respectivement à la seconde suivante. Étant habile à s'y exercer, ce jeu avait tout pour lui plaire. Pourtant, il était presque sept heures et demie et il devait passer à autre chose.
Tendu et nerveux à l'idée de replonger dans ses lectures, il se força pourtant à abandonner la séance de manipulation magique et alla s'asseoir à son bureau, lorgnant avec une sorte de démangeaison mentale et physique le coffre sculpté sous son lit.
Non.
Rogue avait dit de ne surtout pas dépasser une dose par jour. Une fiole entamée était posée sur sa table de nuit, à côté de la cuillère en or blanc que le professeur lui avait confiée. C'était tentant. Vraiment tentant.
La tranche de l'Histoire de Poudlard le rappela à l'ordre, le sommant de reprendre ses lectures immédiatement.
Contre la force de sa résolution, une petite bruine froide embrouillait son esprit, mais il résista et se tourna vers les pages parcheminées, recouvertes d'inscriptions serrées et difficilement déchiffrables.
Un soupir lui échappa malgré tout, sans qu'il ne s'en rende compte, car, inconsciemment, son corps cherchait à évacuer la frustration suite au ferme refus de sa raison.
— Drago… Drago… !
La voix de sa mère résonnait inlassablement dans des échos de terreur et de douleur.
— Pitié ! Pas mon fils ! Je ferai tout. Je ferai tout, mon Seigneur, je…
Mais une voix glaciale et aiguë la coupa dans ses supplications.
— Ainsi j'en ai décidé, et ainsi il en sera.
— Seize ans ! Il n'a que seize ans ! Personne d'aussi jeune n'a jamais été enrôlé…
Et la voix de sa tante, aussi hautaine que scandalisée.
— Narcissa, je te supplie de cesser de te donner ainsi en spectacle devant notre Maître. Tu embarrasses la lignée des Black, moi-même et ton propre nom avec de telles manières.
— Mais, sanglotait Narcissa de plus belle. Il est encore trop jeune pour tuer pour la cause. Il rentre seulement en sixième année à l'école !
— J'avais quinze ans lorsque j'ai tué pour la première fois et j'étais en cinquième année à Poudlard, coupa la voix avec un soupçon d'amusement et… de nostalgie. En l'honneur de l'héritage de Salazar Serpentard et de la pureté infrangible du sang des grandes familles sorcières, j'ai puni les Sangs-de-Bourbe comme il se devait, afin de rappeler à Poudlard qu'ils n'y étaient pas les bienvenus.
— Narcissa, avait alors répété sa sœur, relève-toi et remercie le Seigneur des Ténèbres de gracier le nom des Malefoy et de lui accorder une nouvelle chance par le biais de ton fils. Drago lui-même est enthousiaste à cette idée ! Honore son souhait et la généreuse offre de ton Maître.
La voix vaincue dans laquelle se brisaient toute sa volonté et son cœur, Narcissa avait sangloté une dernière fois avant de parler d'une voix plus égale.
— Merci de cet honneur, Maître. Mon fils descendra promptement.
Drago se réveilla en sursaut et en sueur.
Ce jour-là, il s'en souvenait comme si c'était hier. Le Seigneur Noir avait décrété que lui serait marqué le sceau des Mangemorts, la Marque des Ténèbres, sur le bras. Quand cela serait fait – s'était-il alors dit – il n'y aurait plus de retour possible.
Mais dans les limbes encore vives de son souvenir, adossé à la haute balustrade du premier étage et entendant toute la conversation s'étant tenue dans la grande salle de réception du rez-de-chaussée, Drago réalisait sans peine que de retour en arrière, jamais il n'avait été question.
Ce n'était pas comme s'il avait eu – ni n'en disposait maintenant ou n'en disposerait à l'avenir – le moindre choix. Même si son père avait réussi sa mission au Ministère, même si tout s'était déroulé selon les plans du Seigneur des Ténèbres, Drago se serait un jour retrouvé sur les premières lignes. Son père l'aurait voulu ainsi et, quelque part, Drago lui-même le désirait. Il avait un brûlant, ardent, désir de faire ses preuves : d'ajouter par ses prouesses davantage de noblesse à leur déjà très illustre famille.
Mais cela n'était pas de l'essence de courage – ce dont il avait toujours cruellement manqué – plutôt la distillation lente et toxique de sa haine, de sa colère et de la honte quant aux très nombreuses humiliations essuyées par la faute du Saint-Potter et de sa très sainte clique.
Oui, c'était surtout une question de vengeance, d'honneur, de fierté. De juste – de son point de vue en tout cas – rétribution.
Malgré tout, aujourd'hui, il ne pouvait nier qu'une certaine forme de contrainte était venue se calquer sur son originelle et arbitraire volonté.
Son père avait essuyé un échec et, avec cela, signé une reconnaissance de dette vis-à-vis de leur Maître. Désormais, peu importait ce que Lucius Malefoy ou Drago pensaient ou voulaient. Leur choix, leur volonté en la matière, bien qu'indispensables à leur survie, n'étaient pas requis pour l'exécution des ordres. Et ainsi, le Seigneur des Ténèbres lui avait confié une importante mission :
Tuer Albus Dumbledore ou, s'il en était incapable, permettre aux Mangemorts de pénétrer dans Poudlard de quelque manière que ce soit afin qu'ils ne s'en chargent eux-mêmes le cas échéant. Diviser pour mieux régner. La Marque des Ténèbres, placée au-dessus de Poudlard, serait un signe symbolique extrêmement fort pour la communauté magique.
Quand il songeait à tout cela, il avait presque envie de rire sans joie.
Les tâches étaient aussi impossibles les unes que les autres : et il n'était pas naïf, elles ne lui avaient pas été confiées avec la vocation d'être menées à bien, mais plutôt pour le tester, pour évaluer sa loyauté et enfin, surtout, pour punir la famille Malefoy de l'affront de son père.
Machinalement, Drago jeta un coup d'œil à la pendule de sa chambre. Il était quatre heures vingt du matin. Il ne serait pas capable de se rendormir et n'était pas sûr de le désirer, car son esprit était vif, malgré le manque de sommeil. Se décidant à commencer par des exercices physiques, il s'étira et s'échauffa quelque peu le corps contre son matelas, puis se laissa reposer, immobile. Son visage bascula sur l'oreiller, caressant sa joue dans un contact agréable. Son regard, comme tous les matins, rencontra la fiole entamée ou pleine qu'il se préparait la veille et il se redressa comme un félin quittant sa langoureuse posture, s'étirant de nouveau et allongeant son bras jusqu'à attraper la cuillère en or blanc et la fiole.
Drago aurait pu, il le savait, la prendre plus tard, quand viendrait le moment de ses lectures et travaux écrits. Il n'avait plus véritablement besoin de l'Obduro pour travailler ses muscles et sa souplesse, étant ancré dans une certaine routine physique à présent. Pour autant, son rêve l'avait fortement troublé. En lui bouillait une désagréable masse d'anxiété, de doute, et la sensation l'oppressait horriblement.
Alors, lentement, il versa le liquide pétrole dans la cuillère ronde et creuse et vint l'en glisser dans sa bouche, savourant presque l'amertume et l'alcool, quand bien même il se souvenait avoir grimacé lors de la première prise. Elle avait l'encaustique goût de tourbe, d'algue et finissait sur une touche très, très, distincte de grésil. Symbolique, presque. Le liquide traversait sa trachée et picotait son sternum.
Aussitôt, le froid lui vint et se fit maître de tout. C'était comme prendre une cuillerée d'azote et de silence. La potion fit tout taire et frissonna le long de son corps et de son esprit. Les silhouettes ondulantes d'angoisses et d'insécurités, s'approchant de lui dans des mouvements de flammes, se figèrent dans la tempête de neige, incapables de ne pas geler et, par ce biais, de n'être plus que des statues sans le moindre pouvoir.
Drago ne ressentait plus rien sinon sa résolution, glaciale, cristallisée par sa haine, et toutes ses incertitudes se turent.
Une nouvelle journée commençait.
Mi-juillet, la petite bruine froide frappant aux portes de son être s'était transformée en une anxieuse grêle et, un soir, particulièrement éreinté, Drago balança un grimoire contre le mur le plus proche.
Il en avait assez de lire et relire la même phrase sans la comprendre.
Il se sentait stupide et c'était inacceptable.
Cultivant sa rage dans le fertile terrain de sa haine familière, il alla chercher le visage d'une certaine personne, invoquant chez lui une détestable et intolérable envie.
Comment faisait-elle pour avaler toutes ces informations ?
Il l'avait vue à la bibliothèque, sur un rebord de fenêtre dans un couloir, dans le cloître, dans les salles d'étude et de cours, en train de se tartiner des paragraphes, griffonnant sans s'arrêter, sans respirer, comme un zombie, possédée par le savoir lui-même.
Pourquoi en était-elle capable et pas lui ?
Ce n'était qu'une arriviste, une putain d'erreur de la nature : une saleté finie au foutre de Moldus incompétents.
Attrapant sa baguette, il serra les doigts et balança un violent maléfice de constriction contre son oreiller qui explosa ridiculement dans un fouillis de plumes. Absolument insatisfait de cette démonstration pathétique en flots de douceur, qui ne faisait en réalité qu'enflammer davantage sa colère, il jeta un Reducto contre la fenêtre de sa chambre. Le verre éclata, mais le sort ne s'arrêta pas, fusant dans le jardin en contrebas et fit littéralement exploser la fontaine de marbre blanc sur laquelle sa mère adorait s'asseoir chaque matin.
Estomaqué devant la puissance de son sort, mais ne parvenant pas à se calmer, il identifia en lui un tourbillon de brûlure désagréable, symptomatique du manque.
Quelqu'un frappa doucement à sa porte, et, fiévreux, il sursauta.
— Quoi ? cria-t-il avec hargne. J'ai dit que je ne voulais pas qu'on me dérange !
— Drago, mon ange ? murmura la douce et inquiète voix de sa mère derrière le panneau de bois. Tout va bien ?
Drago serra les dents et les poings, sentant nettement ses ongles percer sa chair. Un ange ?
Tout cela allait minablement bien avec toutes les plumes qui lévitaient toujours dans sa chambre.
— OUI ! hurla-t-il.
Haletant, il inhala une plume et la cracha bruyamment, s'arrachant moitié la langue de ses doigts gauches pour extraire la saleté de tige qui collait à sa salive. Il était pathétique.
— TOUT VA BIEN ! VA-T'EN ! ordonna-t-il, presque hystérique.
Pris d'un grand vertige, il se laissa tomber au sol et posa les avant-bras sur ses genoux dans une posture passive de défaite et d'abdication. Des larmes de rage vinrent lui brûler les joues, mais, au milieu de l'agonie de son vide intérieur à senteur de lave qui manquait ô combien désespérément de froid, il ne les remarqua même pas.
Il entendit sa mère s'en aller et l'imagina, la mine défaite, la peine au cœur, et la colère le dévasta de plus belle, détruisant tout doute et scrupule.
Tant pis.
Tant pis.
Que Merlin lui vienne en aide si ce qu'il allait commettre le condamnait, mais il ne pouvait plus s'en retenir.
Cédant à l'ouragan de flammes qui vrillait désormais sa résolution à la prudence, la jetant à genoux sur la lave recouvrant tout, Drago empoigna la fiole entamée sur sa table de nuit, la déboucha et en avala le reste du contenu avant de tituber dans la tempête, le picotement au sternum désormais familier.
Quelques moments après, il ne regrettait plus rien.
Il ne connaissait plus le regret.
Le froid s'empara de son esprit, de son corps et de son cœur, le calme lui revenait par houles. Placidement, comme si la potion lui avait fait oublier qui il avait été la seconde précédente, il répara d'un seul et même sort l'oreiller, la fontaine et la fenêtre d'un geste presque ennuyé, récupéra le grimoire au pied du mur et se rassit studieusement.
Le trouble était loin. La glace au cœur, débordant jusque dans ses yeux, lesquels ils sentaient vides, il ne percevait plus la moindre distraction et la haine froide au contraire le compassa d'une terrifiante boussole. Il tourna négligemment les pages du livre, retrouva celle où il s'était arrêté, puis glissa ses yeux vers la phrase originellement incomprise qui lui avait, il y avait de ça quelques minutes, fait perdre son sang-froid, le consumant dans une lave rouge.
L'amas de mots ressemblait à présent à une notion simple, étrangère, mais affriandante et il n'en fit qu'une lampée oculaire et intellectuelle avant de passer immédiatement à la suivante. Comme si de rien n'était.
Ses yeux dévorèrent, petit à petit, dans leur iceberg acier, chaque concept, chaque subtilité et même chaque maladresse de l'auteur. Les pages défilaient à chaque minute. Il était dans l'oubli d'une crevasse, sous l'avalanche de son propre esprit, tourneboulant avec clarté, emporté par une vive course glacée.
Cette nuit, il saurait maîtriser les sorts de l'intégralité de ce grimoire ou il ne s'appelait pas Drago Malefoy.
Ce que le jeune sorcier ignorait alors, c'était que Narcissa avait quitté sa compagnie, un air résolu sur le visage et s'en irait à l'aube à la rencontre de la seule personne pouvant l'aider. Sa sœur était toujours en bas, dans le petit-salon, mais elle n'aurait pas le temps ni l'envie ou la patience de se justifier auprès d'elle. Pour autant, elle lui avait confié son projet car elle souhaitait lui donner congé, au grand scandale de Bellatrix qui, de manière prévisible, avait éclaté de colère. La dispute entre les deux sœurs dura la majorité de la nuit, dans la plus parfaite ignorance de Drago.
Et ainsi, dans cette même ignorance se scellerait au matin suivant, comme à la manière d'une destinée, le serment inviolable qui régirait quelque peu sa prochaine vie à Poudlard. Oui, dans la méconnaissance de tous ou presque, la réaction en chaîne de l'accès de rage de Drago et de la prise de décision de Narcissa avait finalement décidé de la main qui arracherait à Albus Dumbledore son dernier souffle.
Dans la pénombre du département des Mystères, quelques sphères de prophétie s'éclairèrent brièvement, mais personne ne le remarqua.
Ainsi allait le monde des sorciers.
Jeudi 1er août 1996 – Manoir Malefoy, Wiltshire, Angleterre.
Drago prenait deux doses par jour, désormais. Presque deux-tiers d'une fiole, évitait-il de compter.
Cette quantité, ironiquement dès la prise, l'empêchait de prendre vraiment conscience qu'il avait dépassées, et de loin, les consignes de Rogue.
Et pour cause : le détachement que lui procurait la drogue, le givre total et complet de la potion anesthésiait toute prudence à l'égard de ce qu'il considérait comme son nouvel état perpétuel. Son nouveau lui.
Entre les doses s'improvisaient l'insoutenable lave, la fièvre, les insécurités et les passions. Mais aussitôt la nouvelle dose prise, la glace gelait le basalte en fusion et éparpillait ses cendres en de plus nombreux flocons.
La haine, elle, demeurait. Elle entretenait l'addiction : l'écorchait dans les braises du sevrage et pulsait froidement dans la prise. Drago, incapable de distinguer la déchirure mentale, s'enfonçait plutôt dans sa brèche, s'engloutissant dans la connaissance et l'expertise, et jamais dans une telle mort de ses émotions n'aurait-il cru se sentir si puissant et en contrôle.
En maîtrise pure, parfaite et délectable de tout son être, ses souvenirs et ambitions.
Intraitable, implacable, indocile, insoumis, invaincu, il balayait des ouvrages entiers en quelques heures et pouvait désormais manier avec ambidextrie les mouvements de sorts magiques sigillaires et runiques, quand bien même il était toujours forcé d'utiliser verbalement les formules. Les sorts étaient peut-être basiques pour l'instant, mais d'ici une ou deux semaines, il saurait exécuter des sortilèges et maléfices complexes, puissants, et surtout…
Inconnus de ses ennemis.
Il convoitait presque leur mépris car chère, très chère se paierait leur mésestime.
Dans le sang, les cris, les larmes et la mort.
Quand enfin il abandonnait l'étude pour le coucher, il s'endormait et défilaient à la pointe de son esprit les visages honnis. Les expressions larmoyantes, suppliantes, étaient sa berceuse et ses rêves. Et quand venait à ses tempes son visage à elle… Il se léchait gourmandement les lèvres, au plus profond de son sommeil, serrant inconsciemment ses doigts sur les draps.
D'elle, particulièrement d'elle, il n'allait faire qu'une, seule, putain, de, bouchée.
