Lunagarden et Robotfan : Tout se mettent en place ^^ j'espère que vous aimerez
Nuit des Visites
Deux semaines qu'elle était là… à laver les sols… non ce n'était pas une punition, cela faisait partie de leur « formation ». Pour travailler le mental… entre deux enseignements brefs du combat, donc quatre heures par jour, le reste du temps… c'était le ménage, la vaisselle, le vide ordure… et là elle avait été assignée au nettoyage du réfectoire. Elle gardait la bouche fermée, refusant de faire plaisir à ses supérieures. Beaucoup ricanait en la voyant, avec le visage noirci par la tâche. « Couverte de suie, ne dirait-on pas le ramoneur ! » « C'est elle la Fille du Feu ? Elle ne crépite pas tant que ça ». Pour passer l'humiliation elle restait concentrée, et chantonnait dans sa tête, pour brouiller les paroles des mauvaises langues. Sauf… quand une Aînée renversait le seau rempli d'eau et qu'elle devait recommencer. Ce qui arriva. Elle se leva et toisa la jeune femme un peu plus âgée qu'elle de trois ans.
-Désolée, je crois avoir trébuché
-Oh mais ce n'est rien, mais prend garde à ne pas trébucher sur le savon que je pourrai malencontreusement mettre juste avant que tu ne poses ton pied sur sol… faudrait pas abîmer ces belles dorures et se retrouver le cul mouillé lors d'un entraînement… Yan Shun.
Evidemment la provocation déplut fort la concernée qui n'hésita pas à la frapper avec le pommeau d'un de ses saïs. Etourdie, elle ne put s'échapper à la poigne de fer qui l'attrapa par les cheveux :
-Retourne au travail, limace.
Pour couronner tout, Yan Shun ramassa le seau et enfonça la tête de la rouquine à l'intérieur, jusqu'au fond. Elle entendit un craquement et un cri noyé dans l'eau. Elle venait de lui casser le nez. Une des surveillantes intervint :
-Yan Shun, c'est bon, elle a compris. Pas la peine de t'acharner. Juen Li le dit elle-même, c'est une petite braise qui ne s'éteindra pas si facilement.
« Ca tu l'as dit… bordel j'ai mal… ! ». Elle toussant, crachant l'eau savonneuse hors de ses poumons. Remis sur pied, elle serra des dents allant jusqu'à se mordre la langue pour ne pas hurler. Elle avait compris qu'ici, exprimer sa douleur était un signe de faiblesse proscrit. Miyuki en avait fait les frais… s'étant plaint d'une crampe… une Aînée lui avait fait passer l'envie de « chouiner pour trois Gils ». De plus, ce n'était pas maintenant qu'elle allait faire plaisir à cette garce qui l'avait choisie comme souffre-douleur.
La femme qui venait d'intervenir lui remit le nez en place grâce à un sort de soin. Là elle sursauta à la douleur soudaine, puis passa une main tremblante son visage ensanglanté, avant de fixer les deux supérieures, bien venimeuse :
-Je retourne au travail… murmura-t-elle
« Mais je n'en ai pas fini avec toi, Yan Shun… je serai une Sœur… quand je le deviendrai… je me ferai une joie de te mettre au tapis ! »
Heureusement que ce n'était pas toujours comme ça… ou qu'elle savait qu'à la fin, elle aurait un petit moment de détente… lors de son exploration du la citadelle, elle avait entrevue un magnifique jardin, qui semblait être accessible à toutes. Elle était tentée d'y faire un tour… au moins une fois et profiter de l'ambiance paisible qui s'en dégageait.
Concentrée à réparer les dégâts de l'autre idiote, elle ne remarqua même pas An Thu, qui entrait avec toutes les casseroles qu'elle venait de laver. Ce fut l'effroyable fracas de métal qui l'extirpa de ses sombres pensées :
-An Thu ! Tu m'as fait peur…
-Désolée… hey il t'est arrivé quoi ?
-Rien, juste Yan Shun comme d'habitude… cette fois elle m'a cassé le nez…
-En même temps tu as tendance à les provoquer les Aînées… fais profil-bas, il t'arrivera moins d'ennuis…
-Je ne vais pas plier le genou devant une personne qui me manque de respect. On m'a peut-être assignée à un rôle de souillon, je reste celle que je suis. De toute façon que tu fasses profil-bas ou pas, le résultat est le même : tu deviens la risée…
-Pas faux… j'ai mal partout… c'est affreux… entre les entraînements et ça…
-Ne dis pas ça, Mai Ling s'est plaint de ses courbatures tout à l'heure. Devine ce qui est arrivé
-Euh…
-30 pompes et abdos de plus. Déjà qu'on fait 50 de chaque…
-Hey, les deux larves ! Au lieu de perdre votre temps à bavarder, retournez au travail ! cria une surveillante.
Les deux recrues grimacèrent et reprirent leurs tâches aussitôt… jusqu'au prochain enseignement, qui commencerait dans une demi-heure. La théorie n'était que très peu enseignée, on passait vite à la pratique, histoire d'être efficace. Que ce fut la défense ou l'attaque, les recrues devait assimiler, anticiper, calculer le moindre geste de leur adversaire. Pour le moment, elle ne faisait que des combats à mains nues, base même de tous les fondements des arts martiaux. En fait, pour manier une lame, il fallait déjà connaître les jeux de jambes et les déplacements, très similaires au corps à corps. L'esquive, le recul, la roulade, le pivotement du bassin… Karen devait avouer ; c'était sa partie préférée de la journée, elle pouvait laisser toute sa colère, sa frustration, sa douleur ressortir dans le moindre mouvement. Chaque coup était associé à un sentiment, sa thérapie mentale, son baume contre l'humiliation en continu. C'était pour cela qu'elle ne parlait pas, ni qu'elle répondait toujours à celles qui se servaient d'elle comme d'un vulgaire jouet. A la fin, elle pouvait littéralement se défouler contre des êtres invisibles, s'imaginer donner une raclée à ses tyrans, à ses tortionnaires. Sa formatrice, qui n'était autre que Juen Li, avait remarqué la ferveur et la volonté dans le regard si étrange de cette jeune fille, qui entretenait sa braise, et qui lâchait des langues de feu dans ses mouvements. Elle était cette flamme incommensurable, que cherchait la Doyenne. Peut-être serait-elle prête à la suite… ou pas. Elle continuerait de l'observer, encore une semaine… parce que la Nuit des visites allait bientôt avoir lieu. Il s'agissait d'enseigner aux recrues que les nuits n'étaient jamais sûres pour une femme. Juen Li verrait bien où pouvait aller Karen. Les niveaux et les grades n'existaient pas ici. Seul comptait l'expérience gagnée. Bien sûr, il y avait des passages pour passer de néophyte à Sœur, puis Sœur à Aînée. C'était néanmoins à titre symbolique. C'était le niveau d'expérience qui donnait son titre dans la Sororité. L'âge aussi.
ooo
Les filles dormaient paisiblement dans les dortoirs… le silence régnait en maître, le vol des oiseaux et leurs cris étaient les seuls bruits que l'on pouvait entendre à cette heure-ci.
Pourtant, des ombres mouvantes approchaient de la maison en pilotis où se reposaient les élèves, fatiguées d'une journée éprouvante. Il devait y avoir dix silhouettes… elles rôdaient, puis finirent par entrer, sans éveillée la moindre personne… C'étaient des Aînées, elles n'étaient pas là pour surveiller, mais pour faire de la nuit des nouvelles un véritable enfer. Chacune postées à une porte, elles se firent signes pour entrer simultanément dans chaque pièce. Un vacarme surgit soudainement et déchira le calme nocturne. Des cris jaillirent, des éclats de détresse, et des pleurs.
Karen se débattait contre son agresseur qui semblait bien décidé à la plaquer contre le lit pour s'adonner à un plaisir bien pervers. Elle finit par perdre et la personne s'assit sur elle, sa main bloquant ses poignets au-dessus de sa tête. Effrayée par cette soudaine posture, elle fut prise en horreur devant le visage qui la scrutait. Nataku la tenait fermement :
-Tu t'es laissée avoir, l'homme qui sautera dans ton lit pendant ton sommeil aura eu le temps de te violer trois fois. N'oublie jamais, Fille du Feu, que la nuit des femmes n'est jamais une nuit de repos. Elle doit se tenir prête à chaque instant à avoir la visite d'un homme qui voudra son corps.
Tétanisée par ces mots, elle ne sentit même pas la poigne se desserrer et finalement se lever. Karen tremblait comme une feuille, alors que la colère, la peur et l'angoisse prenaient le dessus :
-C'est quoi votre jeu ?! et les autres alors ?!
-Elles ont le même entraînement. On appelle ça, la Nuit des visites. Les nouvelles comme toi sont soumises à des exercices de nuit surprises pour vous apprendre à vous défendre contre les agressions dont les femmes sont trop souvent victimes. Les hommes veulent le corps des femmes, Karen, ils veulent leur corps, pour se sentir plus fort, mais l'homme a peur de la femme. Donne une raison aux hommes de te craindre, Fille du Feu.
-Je risque d'être… violée… ?
L'horreur se lisait dans son regard, l'Aînée s'approcha d'elle et inclina la tête :
-Oui, c'est hélas le destin qui peut attendre toutes les femmes. Surtout les jolies comme toi, qui ne se laissent pas faire. Garde toujours une longueur d'avance avant que cela n'arrive. Tu as compris ?
Machinalement, elle inclina la tête et Nataku sortit. Le calme venait de retomber, malgré l'angoisse de cette terrible soirée. Elle eut du mal à retrouver le sommeil, encore hantée par les mots de la Sœur. « Apprendre à dormir que d'une oreille… et… il faut que je sois armée… au cas où ça arriverait une nouvelle fois… je ne veux pas de ce destin… ça va se reproduire… je dois me préparer… »
Aucune des recrues n'étaient parvenue à se rendormir cette nuit-là. Le lendemain, elles étaient fatiguées, certaines n'avaient pas saisies ce qui s'étaient passées, d'autres n'avaient pas supporté et avait demandé à partir de l'école. Sur les dizaines d'élèves, six partirent, dont Mai Ling et Miyuki. Karen était attablée avec An Thu, qui n'arrivait pas à manger sa soupe de poisson. Deux recrues vinrent se joindre à elles : Vuong et Chan et Xiang Ying.
-Vous avez compris pourquoi elles ont débarqué comme des furies ?
-Non, avoua An Thu, mais j'espère que c'est la dernière fois…
-Ce ne sera pas la dernière fois, répondit Karen. A nous de dormir d'une seule oreille…
-Les journées sont déjà dures comme ça, on va devoir se taper des imprévus nocturnes comme ça ?
-Je pense… de toute façon on a bien compris : cette école n'est pas comme les autres, soupira Vuong Chan. Simple fait de curiosité, vous venez d'où ? Je viens de Nha Than, au bord de la Mer de Jade.
-An Thu et moi venons du village de Nagoya.
-C'est loin au Sud ça, fit Xian Ying. Je viens de la Capitale me concernant.
-Alors, si tu viens de la Capitale, tu as déjà vu l'Empereur ?
-Non, il sort rarement de son palais. Même lors des fêtes et qu'il y apparaît, il y a tellement de monde que finalement tu ne le vois pas. Hey, dis donc tu as des yeux bizarres, je n'avais jamais remarqué.
Karen soupira. Dans son village natal, elle faisait soit peur, soit on la prenait pour une magicienne, soit pour un démon. Elle répondit sèchement :
-Je suis née comme ça. Et j'ai été adoptée. J'ai pas envie de savoir pourquoi j'ai des yeux de serpent.
-J'aurais plutôt dit des yeux de chat, mais moi j'aime bien, se défendit Xian Ying
-Oui, reprit An Thu, ça te rend unique. Et tu es plutôt sympa comme fille, donc bon…
-Ca donne une particularité de plus et ça va bien avec tes cheveux, ça les met en valeur, la rassura Vuong Chan
Karen ignorait pourquoi, mais elle fut touchée par ces mots, et c'était la première fois depuis qu'elle était ici qu'on lui disait quelque chose de gentil. D'ailleurs, au fil du repas, elle se surprit à être aussitôt connectée au deux wutaiennes… elle les appréciait, peut-être parce qu'elles pensaient la même chose concernant cet endroit… qu'elles aspiraient au même but ? En tout cas, elles voulaient les revoir, en savoir plus sur elles… peut-être avaient-elle compris qu'ici il fallait avoir un mental d'acier… Il fallait survivre ici. Ne pas avoir de scrupules pour se préserver… et prouver sa valeur. Elle devait être prête assez tôt, avant la nouvelle Nuit, qui pouvait être ce soir comme demain… vu que c'était au hasard. Elle termina son bol et se leva, pour déposer sa vaisselle dans le chariot prévu à cet effet. Elle ne se laisserait pas vaincre.
