Bonjour à tous. Je voulais vous remercier pour l'accueil chaleureux et bienveillant de cette nouvelle fiction. Vos commentaires m'ont fait vraiment plaisir. Un nouveau chapitre sera publié chaque vendredi (je sais, je suis déjà en retard). N'ayant aucun chapitre d'avance, je nourris aussi l'histoire de vos retours éventuels, en plus de mes idées propres. C'est gagnant-gagnant. Merci encore et bonne lecture.
Chapitre 2 : intersections
Regina se présenta chez sa première cliente dans la matinée, après avoir pris le véhicule de l'entreprise, avec une collègue, Ashley Boyd, surnommée Cendrillon, un clin d'œil facétieux quant à son efficacité légendaire en matière de ménage. Il s'agissait d'une demeure assez éloignée du centre-ville. La vaste maison devant elle la fit grimacer. Elle se tourna vers sa collègue.
- Nous ne sommes que deux pour toute la maison ?
- Oui, ça va être suffisant. Je vais t'apprendre les ficelles du métier.
Sa collègue était blonde, les yeux bleus, et semblait toujours sereine. Elle avait le don de taper sur les nerfs de la brune, mais elle ne pouvait se permettre de renouveler ses frasques passées. Il ne s'agissait pas d'une subalterne, mais bien d'un mentor dans ce nouveau domaine professionnel. Elle soupira, et gara la voiture devant la porte d'entrée massive. Ashley la regarda bizarrement.
- Pour nous, ce sera l'entrée des artistes. Par-derrière…
- Oh, oui, bien sûr.
Regina n'avait rien dit de son infortune, et avait simplement glissé dans la conversation qu'elle avait un enfant, et besoin d'horaires flexibles pour s'occuper de lui. Après avoir contourné l'immense bâtisse, Ashley sortit le matériel de la camionnette, aidée par la brune, et elle lui présenta le travail à faire : passer l'aspirateur et la serpillière, changer les lits, vider le lave-vaisselle, ranger tout ce qui n'était pas à sa place, sortir les poubelles… Regina avait déjà mal au dos en voyant tout le travail à abattre. Elle suivit Ashley pendant trois heures, et ne croisèrent personne d'autre. Le soir, Regina s'écroula sur son canapé, le corps courbatu, Henri faisant ses devoirs dans sa chambre. Il rentrait tout seul parfois de l'école, et avait appris à se repérer facilement dans le métro. Elle n'appréciait pas cet état de fait, mais n'avait toutefois pas le choix. Elle rumina et enragea de sa situation, mais se releva pour préparer à manger. Lorsqu'elle ouvrit le réfrigérateur, elle s'aperçut qu'elle n'avait pas fait les courses. Elle claqua la porte.
- Super… Je crois que ça finit ma journée en beauté. Après avoir récuré les toilettes des autres, nous allons manger des pâtes…
Elle explosa en sanglots, ses nerfs la lâchant brutalement, et elle s'effondra contre le mur, se maudissant de sa faiblesse. Elle ne voyait aucune amélioration prochaine de leur situation, et cela la taraudait et la faisait maintenant vaciller. Elle se releva, tâchant de contenir ses larmes, et reprit contenance, pour le bien d'Henri. Elle voulait absolument lui épargner tout souci supplémentaire. Il avait connu beaucoup trop de bouleversements en peu de temps.
Emma Swan rentra chez elle, et déposa ses clés sur la console de l'entrée, et ses chaussures en dessous. Elle déboula dans son salon, et savoura le tapis moelleux sous ses pieds. Elle se servit un verre de vin et ses doigts effleurèrent le clavier de son piano droit. Elle grogna légèrement, voyant la poussière qui s'accumulait dessus.
- Je vais devoir employer quelqu'un pour entretenir mon intérieur, je n'ai vraiment pas le temps en ce moment… Pourtant, je déteste ça. Je préfère tout faire moi-même…
Elle laissa son regard parcourir son appartement. Elle adorait cet endroit, et l'avait déniché grâce à un contact, datant de l'université. Il s'agissait d'un loft déstructuré, tout en briques et poutrelles d'acier. Elle avait fait porter ses affaires, et avait passé sa journée précédant sa rentrée, à tout organiser, afin de retrouver une ambiance chaleureuse en rentrant. Elle alluma des bougies, disposées sur la table basse et se laissa bercer par la douce lumière. Elle se perdit dans la contemplation d'une photo, avant de prendre son ordinateur et de commencer à chercher une entreprise de nettoyage à domicile. Elle étudia différents sites et offres, avant d'arrêter son choix sur une entreprise au nom évocateur : Net&clean. Elle fit toutes les démarches via le site internet et elle fut rappelée dans la foulée par le patron de l'entreprise, Robin Hood.
- Bonsoir, vous désirez disposer d'une personne pour faire votre ménage ?
- Oui, deux fois par semaine.
- Très bien, j'ai justement celle qu'il vous faut. Elle peut venir demain, cela vous conviendrait-il ?
- Parfait. Je ne serai pas là, mais je laisserai le double des clés sous le paillasson.
- Je lui indiquerai l'emplacement. Elle vous laissera un carnet de correspondance, afin de faciliter la communication entre vous, notamment sur certaines tâches à accomplir, ou produits ménagers qui viendraient à manquer, par exemple.
- Merci, c'est une excellente idée. Bonne soirée.
- Merci, à vous aussi, madame Swan.
Le lendemain, Regina se déplaça jusqu'au loft de sa nouvelle cliente, Emma Swan. Elle trouva la clé sous le paillasson, comme indiqué, et y pénétra. Elle ne put s'empêcher d'admirer le piano droit, et les meubles de qualité qui habillaient l'endroit, malgré leur nombre restreint. Elle déposa ses affaires dans l'entrée, et sortit sa tenue de travail, qui n'avait rien de seyant : une blouse avec de larges poches, et des gants en caoutchouc. Elle déposa le petit carnet de correspondance sur la table de la salle à manger, et se mit au travail. Elle termina son travail en deux heures, se satisfaisant au préalable de la netteté de la propriétaire des lieux. Cette femme aimait la décoration minimaliste, et possédait peu de meubles, mais de belle facture. Elle écrivit un mot dans le carnet, afin de rendre compte de son travail et d'ajuster les besoins de la cliente.
« Madame Swan, j'ai nettoyé votre appartement, et fait la poussière. J'ai fait la vaisselle également. Auriez-vous d'autres tâches à me confier ? Je peux repasser votre linge, ranger une pièce, faire vos courses. Votre contrat prévoit la gamme la plus étendue de services, merci de me prévenir en cas de besoin particulier, cordialement, votre femme de ménage. »
Elle se demanda brièvement si elle devait signer de son nom, mais opta pour la simplicité. Aussi, inscrivit-elle un simple « R », afin de signer son mot. Satisfaite de son labeur, elle ferma la porte à clé, et conserva le trousseau avec elle, comme demandé, afin de ne pas déranger l'occupante des lieux ultérieurement. Cette dernière avait du goût, mais ne semblait guère être souvent à demeure. Pour preuve, le lit n'était pas défait, mais le canapé témoignait de son passage récurrent, un plaid négligemment jeté dessus.
Le soir en rentrant du travail, Emma vit le carnet et l'ouvrit, curieuse de ce qui s'y trouvait. Elle lut le message laissé par la femme de ménage et fut agréablement surprise par la tournure des phrases et la maîtrise linguistique. Certains clichés avaient la peau dure, même pour elle. Elle sourit et prit un stylo, afin de répondre au petit mot.
« Madame, je vous remercie pour votre travail, je vous laisserai du linge dans le panier de la salle de bain, afin d'effectuer le repassage. Je le rangerai moi-même ultérieurement. »
Elle scruta le message, incapable de savoir s'il était suffisant ou pas. Elle était curieuse de connaître la personne qui s'occupait de son cocon, ou tout du moins son nom. Cette lettre « R » la titillait. Elle aurait bien aimé voir son visage, et imagina tout et n'importe quoi. La seule chose dont elle fut certaine, c'est qu'il s'agissait d'une femme. Elle tapota le cahier du bout de son crayon, et resta un instant, sans rien inscrire, laissant son esprit divaguer sur divers scenarii. Elle appuya la pointe du stylo sur le papier et signa de son prénom, Emma.
Lorsqu'elle avait emménagé dans cette nouvelle ville, elle avait décidé de prendre le nom des parents qui l'avaient adopté alors qu'elle était enfant, pour le travail. Mais dans sa vie personnelle, elle restait Emma Swan, et ainsi, elle évitait bon nombre de souci et de contrariétés. Elle connaissait les mécontentements que pouvaient engendrer son nouveau travail et se préservait ainsi de l'hostilité de certaines personnes, parfois mal intentionnées.
Elle se sentit plus légère et rangea le petit carnet à sa place. Elle s'effondra sur son canapé, et n'en bougea plus. Un livre lui tendait les bras, mais elle n'avait même pas le courage de l'ouvrir. Un fugace sentiment de honte s'empara d'elle, avant qu'elle ne cherche son plaid des yeux et le traîne jusqu'à son corps, elle s'emmitoufla dedans, et s'assoupit rapidement. Elle avait perdu l'habitude de la frénésie des grandes villes. Elle se réveilla bien des heures plus tard, la nuque endolorie. Décidément, il fallait vraiment qu'elle arrête cette vilaine manie de s'endormir sur son sofa. Mais lorsqu'elle vit qu'il faisait nuit dehors, elle grogna. Sa nuit allait encore être compliquée, tout du moins ce qu'il en restait. Trop longue à son goût et peuplée de cauchemars. Aussi se dirigea-t-elle vers son bureau et commença à trier des dossiers. Elle s'attaqua à celui d'un client récalcitrant, qui ne voulait pas démordre de son offre ridicule pour l'achat d'un immeuble en centre-ville. Elle soupira, les yeux rougis, et commença à taper une lettre expliquant le refus de son offre. Elle finit le dossier entamé en pleine nuit, et jeta un coup d'œil à l'horloge, posée sur un guéridon. Il était encore très tôt, mais certainement trop tard pour se reposer avant d'aller travailler. Elle se dirigea vers la salle de bain et se déshabilla, laissant ses vêtements au sol. Elle profita du jet brûlant et resta un long moment à se laver et à profiter de la chaleur. Elle n'en sortit que lorsqu'elle commença à frissonner. Elle mit des vêtements propres et s'en alla, boudant le petit-déjeuner. Elle arriva au boulot une demi-heure plus tard, et s'assit à son bureau, en savourant le silence des lieux. Bientôt l'étage serait l'image même d'une ruche en pleine effervescence. Elle ressortit ses dossiers, et s'attela à la tâche.
Lorsqu'elle releva les yeux vers sa montre, Emma se rendit compte qu'il était près de vingt heures. Elle fronça des sourcils et tenta d'entrapercevoir des collaborateurs dans l'espace ouvert, face à son bureau. Elle vit que les lumières étaient éteintes et frissonna. Elle avait une désagréable sensation de déjà-vu. Aussi s'agita-t-elle et attrapa son manteau, afin de regagner son logis. Au final, sa journée de travail ne fut pas différente de la veille, et elle revint à nouveau chez elle, dans son nid douillet, pour s'avachir sur son canapé. Une partie de son cerveau la réprimanda de son attitude, mais elle chassa bien vite cette idée. Elle voulait juste dormir, et aucunement réfléchir. Elle se réveilla amorphe le lendemain matin, son téléphone sonnant comme un forcené. Elle tapa dessus, jusqu'à ce qu'il daigne se taire et jeta un coup d'œil à son propre état. Elle n'avait pas pris la peine de se changer la veille et avait dormi toute habillée. Son cou criait au meurtre et un mal de tête vicieux était déjà en train de s'installer. Elle grogna et se dirigea vers la cuisine, pour trouver du paracétamol. Ça ferait bien l'affaire en attendant son sempiternel chocolat chaud à la cannelle. Alors qu'elle le préparait, elle vit le carnet et l'ouvrit. Elle contempla son intérieur et grimaça. Elle rajouta une demande.
« Le temps de faire le ménage, pourriez-vous aérer ? Je crois que l'air est contaminé par sa propre asphyxie. Merci beaucoup. Emma »
Elle rit de sa bêtise et referma le calepin, avant d'avaler d'une traite son chocolat, de poser négligemment la tasse dans l'évier et de filer sous la douche.
Emma était partie depuis quelques heures déjà, lorsque Regina poussa la porte de l'appartement. Elle posa son sac et s'empara du carnet, qu'elle lut, un sourire amusé aux lèvres.
- Une contamination, rien que ça ?
Elle laissa échapper un petit rire rauque. Elle en fut la première étonnée. Cela faisait quelque temps qu'elle n'avait plus esquissé le moindre sourire, sauf à Henri, mais elle pouvait très certainement les compter sur les doigts d'une main. Elle chercha le linge à repasser, mais ne vit rien qui puisse y ressembler. Elle ramassa les vêtements qui traînaient sur le sol de la salle de bain, tout en lorgnant sur le slip échoué là. Elle ne put s'empêcher de lever un sourcil mi-interrogateur, mi-renfrogné, devant le spectacle lui faisant face. Elle aurait pu se retrouver dans la pièce d'une adolescente mal éduquée, qui laissait tout traîner. Elle poussa un soupir d'agacement, sa première bonne impression envolée. Elle entreprit de faire le ménage, passablement énervée, et ouvrit les baies vitrées. Elle s'attarda quelques instants sur la vue magnifique qui s'offrait à elle, et revint terminer sa besogne, après avoir lancé une tournée de linge expresse. Il y a encore un mois, elle n'aurait même pas su par quoi commencer. Aujourd'hui, elle maîtrisait les aspects de la procédure de nettoyage sur le bout des doigts, au moins pour ce qui était le plus basique à effectuer, comme ce loft. Elle trouva un étendoir à linge et mit les vêtements à sécher, avant de ranger son matériel et de refermer les fenêtres. Elle épousseta le canapé, toujours visiblement très sollicité, et prit un stylo.
« Bonjour madame Swan, je me suis permise de laver votre linge, trouvé par terre dans la salle de bain. Il sèche, je pourrai le repasser la prochaine fois, si vous le désirez. L'appartement a été aéré, les miasmes de contamination, chimiques ou zombiesques, ont disparu. Bien à vous, R. »
Elle relut sa prose, et ne put réprimer un rictus devant sa boutade. Après tout, elle pouvait bien prendre un peu de plaisir à ce travail, certes pécuniairement nécessaire, mais relativement ingrat. Elle replaça le tout sur la table et sortit, verrouillant la porte. Elle souffla en s'appuyant sur la porte. Elle marmonna alors tout bas, pour elle-même.
- Vraiment, quelle drôle de femme, la propriétaire… On pourrait croire une enfant, pourtant, tout démontre une adulte… Je suis curieuse de savoir qui elle est en réalité.
Sur cette interrogation, ou souhait, elle repartit chez elle, pouvant même aller chercher son fils à son école, si elle se dépêchait un peu.
Emma fit attention à l'heure, pour une fois et partit relativement tôt de son bureau. La soirée était déjà bien entamée, mais elle souhaitait marcher un peu, afin de se dégourdir les jambes et se changer les idées. Elle fit un tour dans son nouveau quartier d'adoption et dénicha un restaurant spécialisé dans les hamburgers et pizzas. La carte était alléchante, et la blonde ne tarda pas à y succomber. Elle prit un menu à emporter et sur le chemin du retour, elle piqua dans ses frites, qu'elle dévora rapidement. Une fois revenue chez elle, elle s'installa à son comptoir de cuisine et déballa l'appétissant hamburger. Mais après quelques bouchées, elle mâchonna en soupirant, ayant perdu tout appétit. Son regard fit le tour de la pièce vide et froide, elle lâcha la nourriture pour allumer ses bougies, sentant que la mélancolie la guettait. Elle redoutait plus que tout le poids de la solitude, auquel elle était particulièrement exposée ici. Elle ne connaissait personne et savait qu'elle devait se forcer à sortir, si elle ne voulait pas s'enfermer dans son travail et sa routine solitaire. Sa respiration commença à devenir laborieuse, une crise de panique débarquant de son subconscient foisonnant. Elle se raccrocha au comptoir, ses jambes tremblant, par son anxiété mal maîtrisée. Elle vit alors le carnet de correspondance. Elle l'attrapa avidement, telle une bouée de sauvetage. Elle lut le mot laissé par la fameuse « R » et perçut son pouls qui ralentissait déjà. Elle souffla, et alla s'asseoir dans son canapé, pour finalement exploser de rire : « Les miasmes chimiques ou zombiesques ?! »
Cette femme avait assurément de l'esprit. Jamais elle ne se serait attendue à une telle réponse. Elle la remercia intérieurement d'avoir permis à son esprit de s'évader suffisamment pour que son corps se détende. Elle relut plusieurs fois les quelques lignes, et vit également le reproche à peine voilé dans l'expression « le linge trouvépar terre ». Elle rougit telle une fillette et se fustigea de son comportement. Elle passait par tous les stades émotionnels, ce soir. Puis elle se souvint qu'elle avait aussi laissé traîner sa lingerie. Elle se sentit passablement gênée, ne connaissant pas « R ». La femme de ménage devait avoir une piètre opinion d'elle, maintenant. Elle repoussa le carnet et prit son plaid. Elle s'allongea sur le sofa, et consentit à lire un roman. Cela lui permettait bien souvent de se vider l'esprit et elle voulait trouver une réponse adéquate à son employée. Elle chercha la meilleure façon de formuler des excuses et de lui demander à nouveau quelques menus travaux supplémentaires. Après avoir lu quelques pages, elle se releva, tel un diable dans sa boîte, et s'empara du stylo posé sur la table. Elle s'appliqua, sans aucune raison, simplement mue par une envie irrépressible de faire bonne figure. Elle était pathétique. Un petit mot glissé dans un carnet professionnel la mettait dans tous ses états. Elle se serait bien giflée. Mais au moins, elle pensait à autre chose pendant ce temps-là.
Après avoir griffonné un brouillon, elle se lança dans l'écriture du mot à l'attention de « R ». Sans s'en rendre compte, elle fut tellement absorbée par sa tâche, qu'elle tira légèrement la langue, occupée à ne pas écrire une bêtise, ou, comble de l'horreur, une faute d'orthographe.
« Madame R, je vous remercie pour votre sollicitude concernant la potentielle contamination. L'invasion zombie ayant été évitée de justesse, je vous serai gré de procéder au même processus scientifique, quant à l'éradication des miasmes présentes dans l'air.
Elle sourit et retrouva son plaid. Elle se décida à migrer enfin vers sa chambre, à reculons. Lorsqu'elle entra dans la pièce, elle ne put s'empêcher de se frapper le front. Son lit n'était même pas fait. Et elle n'avait aucune envie de fouiller dans son carton intitulé « linge de maison », afin de se fabriquer un nid douillet. Elle resta interdite un moment, avant de simplement hausser les épaules. Elle revint dans le salon et prit son carnet, légèrement confuse. Elle inspira et recommença à écrire.
« Pourriez-vous également mettre des draps propres dans le lit ? Tout ce qu'il faut est dans le carton « linge de maison ». Choisissez la parure qui vous plaira, j'ai envie d'être surprise. Je m'en remets à vos bons soins. Merci. Emma. »
La blonde calcula qu'il restait trois jours avant que la femme de ménage ne revienne lui faire son lit, elle devait donc encore attendre pour que son mal de dos s'estompe. Elle s'endormit, rêvassant d'une rencontre fortuite avec « R ». Ce qui ne se produirait certainement jamais.
Regina passa le week-end avec son fils, à s'occuper de lui et à prendre l'air dans le parc situé près de leur immeuble. Si la verdure était au rendez-vous, il n'en fut pas de même pour les jeux pour enfants. Un vieux toboggan trônait au milieu d'un bac à sable douteux, dont l'odeur exhalée, ne laissait planer aucun doute quant à la présence de déjections canines. Henri parut hésiter, mais préféra battre en retraite, voyant sa mère grimacer de dégoût.
- Maman, on fait une soirée pizza ce soir ?
Regina sentit son cœur se serrer. Elle permettait à Henri de manger certains samedis soirs une pizza. C'était une petite tradition entre eux, et ils regardaient un dessin animé, avec un pot de glace. Mais les pizzas coûtaient cher. Trop cher pour son nouveau revenu de femme de ménage. Elle voulait faire plaisir à son fils, qui avait connu bien des bouleversements, sans se plaindre. Aussi fit-elle une entorse à son inflexibilité.
- D'accord, une pizza pour toi, Henri.
- Ouais, trop bien ! T'es la meilleure !
La brune lui sourit, et ils marchèrent encore un peu, avant de rentrer chez eux. Elle appela la pizzeria et fut livrée une demi-heure plus tard. Elle blêmit légèrement devant le prix de la pizza, mais revint avec un sourire plaqué sur son visage, pour que son fils ne devine rien de son émoi. Elle lui tendit le carton et le gamin la regarda, interloqué.
- Bah, et toi ?
- Je n'ai pas faim, mon chéri.
Son ventre se mit à grogner à ce moment précis, la trahissant vicieusement. L'enfant haussa un sourcil, et sourit.
- Je vois ça. On peut partager, tu sais, je vais pas tout manger, sinon.
Regina admira son fils pour sa clairvoyance et sa bienveillance. Elle ignorait la façon dont elle était parvenue à l'éduquer ainsi, mais elle s'en félicita silencieusement. Ils s'installèrent et elle prit une part, pour contenter l'œil suspicieux du petit brun. Elle avait un bloc de glace à la vanille dans son congélateur, elle leur en servit deux parts dans des coupelles en dessert. Le gamin regarda son dessert, l'air navré.
- Il n'y a pas de sauce au chocolat ?
- Nous n'en avons plus, il faudra te contenter de cela.
- C'est déjà très bien, merci maman.
Regina comprit qu'il était déçu, mais elle ne pouvait satisfaire à tous ses caprices alimentaires. Elle n'avait jamais été regardante auparavant sur ce genre de détails, mais aujourd'hui, elle se démenait pour qu'il y ait toujours un plat sur la table, quitte à se priver un peu, pour que son enfant mange correctement. Mais son travail, très physique, la laissa parfois laminée de fatigue le soir et elle se couchait le ventre creux. Elle avait remarqué des maux de ventre brutaux la nuit, lorsqu'elle sautait des repas, mais elle ne pouvait pas faire autrement. Depuis maintenant quatre jours, elle jetait un coup d'œil à sa boîte à bijoux. Elle savait qu'il lui faudrait bientôt commencer à s'en séparer. Elle repoussait le moment fatidique, afin de se convaincre qu'elle avait encore le choix, et un minimum de contrôle sur sa vie.
À l'autre bout de la ville, Emma dormait paisiblement, lorsqu'un bruit la réveilla en sursaut. Elle se releva dans son sofa, et jeta un regard paniqué autour d'elle. Ses monstres intérieurs avaient tôt fait de revenir la hanter. Elle fit le tour de son loft, et choisit de sortir dehors, afin de ne pas penser à la froideur des lieux. Elle se couvrit et parcourut plusieurs rues, avant de revenir chez elle, jugeant son escapade nocturne peu sûre. En poussant sa porte, elle resta sur le seuil, ne parvenant plus à se sortir de la boucle cauchemardesque où elle s'enfermait progressivement. Elle serra les poings et se murmura quelques mots, qui ressemblaient étrangement à un mantra.
- Tu es plus forte que ça. Tu peux respirer, avancer et aller dormir. Allez, bouge, bordel !
Elle fit enfin un pas, puis un autre, et s'arrêta dans sa cuisine. Elle tremblait presque. Elle sortit un verre, et une bouteille de whisky, et s'en servit une bonne rasade. Elle devait aller de l'avant. Ou prendre rendez-vous avec un psychologue. Elle écarta finalement cette dernière hypothèse. Elle voulait laisser son passé derrière elle, pas le ressasser. Elle but distraitement l'alcool, qui ne la brûlait plus, tout en caressant les bords du carnet. Pourquoi attachait-elle une telle importance à cet objet sans valeur ? Peut-être parce qu'il s'agissait de son seul lien, autre que professionnel, avec le monde extérieur ? Un semblant de normalité, une discussion qui n'en était pas une, mais qui en donnait l'illusion ? Elle serra son verre, désormais vide, et le fit éclater entre ses doigts. Elle respira anarchiquement, et ouvrit les yeux. Du sang coulait sur le sol. Elle gémit et se laissa tomber à terre, parvenant à attraper sa bouteille. Elle la finit durant la nuit, ce qui lui permit de s'endormir à l'arrivée du matin. Elle ne se réveilla qu'au milieu de l'après-midi, encore embuée des vapeurs d'alcool, et elle se traîna jusqu'à la salle de bain, afin de se soigner sommairement. Elle prit son sac de voyage, enfourna quelques affaires dedans et partit précipitamment, laissant tout en plan. Elle trouva un hôtel, non loin de là, avec un bar au rez-de-chaussée. Elle loua une chambre, incapable de faire face au silence et à son sentiment de solitude, dans son loft. Dans sa fuite éperdue, elle avait embarqué le carnet de correspondance de sa femme de ménage. Elle prit une longue douche, et appela la réception pour se faire monter un repas, lorsque la soirée se profila. Une fois son estomac rempli de pâtes au fromage, elle récupéra son précieux carnet, et écrivit quelques lignes.
« Chère R, l'appartement est dans un triste état, et c'est entièrement de ma faute. Pourriez-vous passer la serpillière ? Et ne faites pas attention au sang par terre, je me suis coupée, et j'ai dû partir en urgence. Vraiment désolée de vous laisser faire cela. Je laisserai un dédommagement supplémentaire entre les pages de ce carnet, pour vous remercier de votre travail. Affectueusement, Emma. »
Elle se relut et raya le « affectueusement ». Quelle mouche l'avait donc piquée ? Elle parlait à sa femme de ménage, pas à une confidente. Elle regarda la rature, et comprit que même barré de multiples fois, le mot ne s'effacerait pas. Elle geint, et griffonna un simple mot : « Pardon ». elle jeta le carnet sur le bureau à disposition dans la chambre, afin de ne plus écrire sous le coup de ses émotions. Elle prit la télécommande de la télévision, et zappa pendant une heure, avant qu'elle aussi ne rejoigne le carnet. Décidément, elle ne parvenait pas à se sortir ses idées noires de la tête. En vérifiant l'heure, elle prit la décision de descendre au bar, et de boire un verre. Un homme vint l'aborder pour lui en offrir un, mais elle déclina l'invitation, peu subtilement. Elle enchaîna plusieurs doses de son vice caché, un whisky single malt écossais, sec, comme toujours. Lorsque le barman refusa de la servir à nouveau, elle remonta piteusement dans sa chambre d'hôtel, pour n'en ressortir que le lendemain matin, afin d'attaquer une nouvelle journée de travail.
Emma attendit le soir pour oser remettre un pied chez elle et posa le carnet sur la table, le regard fuyant. Elle mit un billet de cinquante dollars entre deux pages, et partit le plus rapidement possible. Ainsi, elle était assurée de ne plus écrire de bêtise à une parfaite inconnue, et d'avoir l'esprit libéré. Elle revint au bar de l'hôtel, et reprit sa mauvaise habitude. Elle porta un regard lucide sur elle-même. Avait-elle seulement de bonnes habitudes, aujourd'hui ? Elle préféra s'arrêter au bout de trois verres et remonta se coucher. Après un sommeil perturbé, elle se leva tôt et fut, une fois de plus, la première présente sur son lieu de travail. Même sa secrétaire avait compris qu'il lui fallait un café très fort, à tout moment de la journée. Cette dernière arriva et porta directement le gobelet chaud sur le bureau de sa patronne.
- Bonjour, madame Charming, votre café. Désirez-vous autre chose ?
- Je souhaite que vous me transmettiez le dossier dont on a parlé vendredi, mais que je ne trouve nulle part.
- Tout de suite, madame.
- Merci.
Ainsi reprit sa semaine, attendant le retour de « R », et sa réponse. Pourquoi espérer une telle chose, si futile ? Elle chassa cette idée et se replongea dans son travail, préférant s'abrutir, plutôt que de réfléchir à sa vie.
