Chapitre 4 : déception
Emma avait fini sa journée tôt, et avait déniché un bar à l'ambiance chaleureuse, qui diffusait une musique douce en fond sonore. Elle s'était acheté un carnet, afin de pouvoir écrire librement ses pensées, mais surtout le mot à l'attention de R. Ces quelques phrases l'obsédaient pleinement. Elle ne comprenait même pas la raison de cet engouement. Elle avait un sentiment diffus de sécurité et de bien-être envers cette femme, qui prenait grand soin de son logis. Aussi, commença-t-elle à jeter quelques mots sur la première page, avant de lever le nez, afin de laisser la serveuse prendre sa commande. Elle sourit à la jeune femme, et tenta le cappuccino, ayant envie de s'envelopper de douceur. En attendant sa boisson chaude, elle retourna à son ambition première, et resta avec le stylo en l'air, concentrée. Son cappuccino servi, elle laissa tomber son activité un moment, pour profiter de l'instant. Peut-être l'inspiration viendrait-elle, si elle se détendait et pensait à autre chose ? Son regard parcourut la pièce. Elle était installée dans une alcôve un peu retirée du reste de la salle, et pouvait voir une petite scène dans le fond, avec un piano droit sur un côté. Les concerts devaient être magiques dans un endroit pareil. Des guirlandes lumineuses pendaient sur tous les murs et au plafond, laissant une douce lumière chaude envahir les lieux. Elle ferma les yeux et imagina quelques personnes sur la scène, entamant des chansons apaisantes. Elle se reprit et pensa subrepticement qu'elle aurait pu commander une verveine, ça aurait aussi bien pu faire l'affaire.
Elle revint à son carnet, une fois réinstallée dans le fond du fauteuil moelleux. Elle se fit la réflexion que ce bar serait probablement son futur repère, lorsqu'elle aurait un peu de vague à l'âme. Elle griffonna quelques idées rapidement.
« Chère R, merci d'avoir redonné vie à mon loft… »
« Chère R, votre professionnalisme vous honore… »
Emma ratura cette dernière phrase. Elle se parla à elle-même, se morigénant.
- Non, mais ça va pas ? Je ne peux pas écrire une telle horreur, on dirait que je vais la mener à l'abattoir… C'est si froid et impersonnel… Concentre-toi un peu, Swan, ce n'est pourtant pas la mer à boire !
Après cette petite admonestation de rigueur, elle se replongea dans son travail. Elle sourit et se remit à noter.
« Chère R, point de meurtre scabreux, le corps demeurera introuvable, n'ayez aucune inquiétude à ce sujet. Votre choix en matière de parure me semble très sûr, et je me complais dans mon lit propre, qui m'avait rarement paru aussi invitant et moelleux. Vous êtes une véritable fée du logis. Peut-être un lien de parenté avec Cendrillon ? Ou bien Samantha, ma sorcière bien-aimée ? J'avoue que je préfère la seconde option, plus moderne et enjouée. Même si la condition féminine a beaucoup évolué depuis, et heureusement ! Cette fois-ci, promis, je ferai une tournée de linge, pourriez-vous vous charger du repassage ? Je promets de ne pas vous faire faux bond, cette fois-ci. Encore mille excuses pour la dernière fois, j'en suis toujours mortifiée. Je réitère mes remerciements les plus sincères à votre égard, pour prendre aussi bien soin de mon appartement.
Bonne journée, en espérant qu'elle vous soit douce. Emma »
La blonde posa son crayon et rayonna d'avoir enfin trouvé les mots justes. Elle fit craquer ses vertèbres et se languissait déjà de la prochaine réponse de R. Elle fit signe à la serveuse, afin de boire quelque chose d'un peu plus fort, afin de se récompenser.
- Votre cappuccino était très onctueux, un vrai délice ! Pourrais-je avoir un verre de vin blanc ?
- Bien sûr. Moelleux ou sec ?
- Sec, toujours.
- Désirez-vous un plateau de fromages, en accompagnement ?
- Excellente idée !
- Je reviens vite.
La serveuse lui fit un petit clin d'œil, et Emma l'admira, appréciatrice. La jeune femme brune était pulpeuse, avec des formes qui invitaient à tous les fantasmes. Et visiblement, elle n'était pas farouche. Emma contempla son carnet et préféra le ranger, patientant jusqu'au retour de l'objet de sa convoitise soudaine. Passer une agréable soirée en charmante compagnie pourrait certainement l'aider à se détendre, et à penser à autre chose qu'à sa femme de ménage mystère. Lorsqu'elle vit la serveuse revenir vers elle, les bras chargés, elle engagea la conversation.
- Ce bar est une vraie trouvaille, et le service fort attentionné. Ça change de toutes ces enseignes sans âme.
- C'est un peu comme une famille ici, en effet.
Après un petit silence, durant lequel les deux femmes se fixèrent intensément, Emma se lança enfin.
- Vous terminez votre service bientôt ?
- Dans environ une heure.
- Oh, juste le temps qu'il me faut pour apprécier mon dîner. Je prendrai bien un dessert par la suite… Sûrement dans une heure.
- Judicieuse idée.
Elles se sourirent et la barmaid tourna les talons, avant de se retourner rapidement.
- Moi, c'est Tiana.
- Emma, enchantée.
- De même.
La brune repartit, laissant la blonde savourer tranquillement son en-cas. Emma jeta son dévolu sur un morceau de brie, et une tranche de pain aux céréales. Tout en sirotant son vin, elle fit le tour de la salle du regard. Un couple s'était installé non loin d'elle et chacun était vissé à son téléphone portable. Elle soupira. C'était si triste de les voir juste à côté l'un de l'autre, mais totalement enfermés dans leur bulle numérique, plutôt que de profiter de la présence de leur moitié. Elle les délaissa, pour voir un homme, accoudé au comptoir, l'air triste. Il buvait sa troisième bière, sans rien dire. Soit il venait de subir une rupture sentimentale, soit personne ne l'attendait plus depuis bien longtemps, et il tuait le temps ici, sans parvenir à y prendre une once de plaisir. Ce spectacle mit un peu de plomb dans l'aile à la soirée de la blonde, mais elle se ravisa et redevint plus pimpante, en apercevant Tiana servir le couple numérique. Cette dernière lui fit un petit signe, avant de s'en retourner à son travail. Emma mangea le reste de son plateau, rêvassant pendant un bon moment de sa soirée prometteuse. Elle avait conscience de déplacer son engouement pour R vers la barmaid, mais elle avait besoin de contacts physiques. Et ce n'était pas près d'arriver avec sa femme de ménage. C'était même une idée stupide. Elle vérifia l'heure et sentit une présence à ses côtés.
- J'ai fini ma journée. Prête ?
- Oui, je suis repue. Ou presque.
Un regard entendu se posa sur la brune, qui sourit grandement. Cette dernière lui prit la main et la tira hors de l'établissement.
- Je te propose une petite balade avant un dernier verre ?
- Avec plaisir, j'avais envie de me dégourdir les jambes.
Elles marchèrent pendant un bon quart d'heure, flirtant, avant de se stopper devant un immeuble quelconque. Tiana sortit un trousseau de clés de son sac.
- C'est ici que j'habite. Un dernier verre ?
- Plutôt un dessert.
- Au moins, ça a le mérite d'être clair ! J'aime bien les gens directs.
Emma lui sourit et l'embrassa doucement.
- J'ai faim.
- Je ne voudrais pas que tu tombes d'inanition. Viens.
Tiana la fit pénétrer dans son studio, et s'empara immédiatement de sa veste. Emma ne fut pas en reste, et la plaqua contre le mur, la ravageant de baisers. Le moment dura, comme suspendu, avant que Tiana ne la regarde avidement.
- Tu es magnifique, même à ton âge… Tu serais une mère canon… Et tellement sexy ! Ça me donne de ces idées…
Ces quelques mots firent l'effet d'une douche froide sur la blonde. Elle perdit pied, et se referma comme une huître. Elle fit un pas en arrière, et serra instinctivement ses bras contre son torse. Tiana vit qu'elle venait de commettre un impair, l'ambiance dans la pièce changeant radicalement. Elle tenta de rattraper le coup et voulut prendre la blonde dans ses bras, pour l'apaiser.
- Attends, Emma, je ne sais pas pourquoi ce que j'ai dit t'a mis dans un tel état, mais je ne voulais pas gâcher la soirée. Tu es une très belle femme, et…
- Stop. Je… Je vais y aller… Désolée, je ne me sens pas bien… Je préfère en rester là. Désolée, vraiment, de te laisser en plan. Mais… Je dois partir.
Emma attrapa sa veste et partit presque en courant. Elle dévala l'escalier et respira une grande bouffée d'air, une fois sortie de ce guêpier. Une larme s'échappa du coin de l'œil, et elle ragea intérieurement. La soirée serait longue, finalement, en prenant un tournant aussi inattendu.
Elle rentra chez elle, après avoir hélé un taxi, ne connaissant pas le quartier où elle avait échoué. Une fois seule et enfermée à double tour, Emma s'affaissa contre la porte d'entrée, ne retenant plus ses larmes et sa frustration. Elle rampa jusqu'à la cuisine, et en sortit une bouteille de whisky. Elle n'hésita pas une seule seconde et but directement au goulot. Elle ne souhaitait plus rien ressentir, et encore moins réfléchir. Elle annihilait consciencieusement toute pensée de son esprit, et bientôt, elle s'égara dans les vapeurs d'alcool. Elle s'endormit par terre, sur le carrelage froid, engourdie et triste. Elle se réveilla bien des heures plus tard, aux premières lueurs du jour. Un mal de tête vicieux s'empara de son cerveau, mais elle le repoussa vaillamment et se remit debout. Elle se prépara pour aller travailler, non sans accorder un soin particulier à son haleine, afin de ne pas être trahie deux fois par son penchant pour la bouteille. Elle finissait de s'apprêter, lorsque son regard tomba sur son cahier, qui était tombé de son sac à main. Elle frémit et le souleva délicatement, tel un trésor.
- Je lui écrirai ce soir, ainsi, elle pourra me répondre à son prochain passage. J'ai hâte de savoir ce qu'elle en pense de tout ça. À moins qu'elle ne me rembarre avec trois mots…
Elle sourit pour la première fois de la journée et s'en fut vers son poste de travail. Le soir venu, elle mit un point d'honneur à écrire correctement dans le carnet de correspondance, un espoir utopique dans le cœur.
Qu'elle ne fut pas sa surprise, et même sa stupeur, lorsque trois jours plus tard, elle revint dans son loft, à plus de vingt et une heures. Elle trouva la vaisselle lavée, mais non séchée, attendant près de l'évier son bon vouloir. Puis elle trouva la poubelle de la salle de bain encore à moitié pleine. Mais ce fut en pénétrant dans sa chambre qu'elle comprit qu'il y avait un problème. Le lit n'était pas fait exactement comme la dernière fois, et son pyjama avait une forme de cygne à moitié mort, ou, à tout le moins, agonisant. Elle fut frappée par le manque de finition, alors que R était très méticuleuse. Elle eut comme un doute et se précipita dans le salon, où gisait le carnet de correspondance. Elle le prit fébrilement entre ses mains et l'ouvrit à la dernière page. Son visage tomba presque et elle dut s'y reprendre à deux fois pour lire le message.
« Passage à onze heures, ménage OK. »
Elle se laissa tomber sur une chaise.
- Non, mais c'est une blague ?!
Elle décrocha son téléphone pour appeler la société de nettoyage, mais l'heure tardive l'en dissuada. Néanmoins, à la première heure demain matin, ils allaient entendre parler d'elle ! Elle avait l'étrange impression qu'une inconnue avait tripoté ses affaires, sans aucun respect pour sa vie privée. R ne lui avait jamais fait cet effet-là, et elle aurait encore moins laissé un mot aussi peu subtil. Elle grogna et s'apprêta à reprendre sa bouteille, de rage, mais s'en abstint au dernier moment. Elle jura entre ses dents et reprit le carnet de correspondance, hargneuse.
« Merci pour le ménage, mais je ne pense pas qu'il soit nécessaire de remplacer la personne titulaire, qui me correspond fort bien. Cordialement. »
Elle balança le petit livre sur la table et partit dans sa chambre, sans dîner, mais pour une fois sans boire une goutte non plus. Des sentiments contradictoires la taraudaient, entre l'envie de tout relaver derrière une intruse sans raffinement, et l'inquiétude du sort de R. Emma ne retoucha pas au carnet pendant plusieurs jours, ce qui la mit sur les nerfs. Elle passait sa frustration sur ses employés, qui commençaient à penser que le poste de directrice transformait les personnes qui l'occupaient en ogres…
Emma s'assura que l'heure était décente, afin d'appeler Net&clean. Elle tomba sur l'assistante, qui ne put guère en placer une.
- Bonjour, je suis Emma Swan, et je veux parler à votre patron. Maintenant !
- Bonjour, euh, il est… Occupé ?
- Ce n'est pas mon problème. Et si vous désirez le couvrir, ayez au moins l'air sûr de vous-même… Doux Jésus… Bref. Monsieur Hood ?
- Je… Je vais voir s'il est présent dans nos locaux. Veuillez patienter, madame Swan.
- Je vais faire ça.
Emma attendit plusieurs minutes, avant d'entendre la voix essoufflée de son interlocuteur.
- Bonjour, madame Swan, que puis-je faire pour vous ?
- Me dire où est passé ma femme de ménage et pourquoi une inconnue a été envoyée chez moi, sans même me prévenir ?
- Hé bien, je ne peux rien dire concernant la vie privée de nos employés, comme vous pouvez vous en doutez, mais la remplaçante ne sera pas renouvelée, en ce qui concerne votre contrat. N'ayez donc aucune crainte, la personne qui s'occupe de vos tâches ménagères sera de retour dans quelques jours.
- Je préfère entendre ça.
- Acceptez mes plus plates excuses, madame Swan. Cela ne se reproduira pas.
- J'espère bien, monsieur Hood. J'attends R, et inutile de m'envoyer une autre personne. Sur ce, bonne journée.
Et Emma lui raccrocha au nez, satisfaite d'avoir eu gain de cause. Robin Hood, lui, reposa le combiné, et murmura pensivement.
- R ? C'est ainsi qu'elle se fait appeler ? Voilà qui est inattendu… Mais pour une fois, ça me change les idées. Ah, les femmes…
Regina, durant ce temps, mit à profit son repos forcé, afin de renouer une relation de confiance avec son fils. Si les trois premiers jours avaient été particulièrement difficiles, du fait des brûlures à soigner quotidiennement, le reste de la semaine sembla beaucoup plus apaisé. Elle n'était que rapidement sortie deux fois pour faire de menues courses, afin de se sustenter, ainsi qu'Henri. Elle avait systématiquement demandé à Granny de veiller sur son bambin, afin de ne pas réitérer son erreur, qui aurait pu se révéler catastrophique. Elle s'était auto-flagellée durant des jours, avant d'oser regarder Henri droit dans les yeux. La vieille logeuse accepta à chaque fois de bon cœur, connaissant la situation de la petite famille. Après cinq jours, Henri réclama une sortie au parc, afin de prendre l'air et de se dégourdir les jambes. Regina en fut fort heureuse et y accompagna son fils, profitant elle aussi de cet intermède bienvenu. Finalement, une douce quiétude s'était installée dans leur foyer, et Regina n'était plus si pressée que ça de reprendre son métier ingrat. Un coup de fil de son patron la tira brutalement de sa rêverie.
- Bonjour, madame Mills ?
- Oui, c'est moi-même.
- Monsieur Hood. Je tenais à m'assurer que vous reveniez travailler demain matin.
- Oui, bien sûr. Je vous remercie encore pour votre mansuétude vis-à-vis de ma situation et de l'accident de mon fils.
- Hum, je vous en prie. Donc, demain matin ?
- Je serai à mon poste, monsieur.
- Parfait. J'avoue que je suis soulagé. Gérer certains clients en votre absence n'a pas été chose aisée.
- Euh… Ah bon ?
- Oui, particulièrement madame Swan. Elle n'a guère apprécié le changement. Mais tout est rentré dans l'ordre. À demain, donc.
- Oui, à demain. Bonne soirée, monsieur Hood.
Elle raccrocha, légèrement troublée. Pourquoi Emma avait-elle eu des difficultés avec sa remplaçante ? Cette question lui resta à l'esprit un bon moment, et elle s'endormit sans trouver de réponse satisfaisante.
Le lendemain, Regina se leva tôt, afin de préparer son fils et le déposer elle-même à l'école. Elle fut surprotectrice, et le moment de la séparation particulièrement douloureux pour elle. Le petit brun la laissa sur le trottoir, entouré de sa maîtresse et d'un copain, qu'il était parvenu à approcher au fil des jours. Regina repartit lourdement, et se dirigea vers son entreprise, afin de disposer de ses affaires professionnelles. Elle eut la surprise de remarquer qu'elle commençait sa journée de travail par le loft d'Emma. Elle retrouva un faible sourire, appréciant la femme, simplement par ce qu'elle voyait chez elle : son goût pour les matières naturelles, son style un peu spartiate, et surtout, son écriture, laissant entrevoir un esprit vif. Elle partit d'un bon pas vers l'appartement, et entama son processus de nettoyage. Lorsque la vaisselle fut propre et rangée, le lit refait au carré, avec la parure qu'elle avait choisi la semaine dernière, et le loft aéré, elle passa l'aspirateur et prépara la serpillière. Elle fit une petite pause, afin de reposer son dos, et ouvrit le carnet. Elle lut les deux derniers messages, qui ne lui étaient manifestement pas adressés, et fut surprise du ton de la propriétaire. Visiblement, elle n'avait pas du tout apprécié le travail de sa remplaçante éclair, et le lui faisait savoir. Regina fut rassurée de constater que son travail était estimé. Mais sa véritable surprise vint en lisant le mot, beaucoup plus long que d'habitude, que la femme avait laissé pour elle. Sa vue se brouilla et elle dut sécher en toute hâte ses larmes, avant qu'elles ne tombent sur la page joliment calligraphiée du carnet. Elle le serra contre sa poitrine, et comprima un sanglot pernicieux. Elle secoua la tête, afin d'avoir les idées claires. Elle se leva, reprit son balai et se promit de répondre à cette gentille attention juste après avoir terminé sa corvée. Une fois que tout son attirail fut rangé, elle s'arma du stylo et répondit à Emma.
« Madame, je vous remercie de votre sollicitude à mon égard. Cela représente beaucoup à mes yeux, que vous attachiez une telle importance à mon travail. Je préfère en effet être une sorcière bien-aimée qu'une cruche sans cervelle. Pardonnez mon jugement un peu hâtif, mais je ne goûte guère à ce genre d'ineptie, surtout avec la version télévisuelle enfantine édulcorée. Les contes de Grimm avaient au moins le mérite de rappeler que la vie n'est pas un conte de fée, fort justement d'ailleurs. Un cadavre à cacher aurait été tout à fait à leur goût, à n'en point douter.
Évènements plus terre à terre, le linge est repassé, la vaisselle rangée, le ménage et le lit méticuleusement réalisés. Et j'accepte vos plus plates excuses quant au bazar de la dernière fois, si vous passez sous silence mon absence prolongée, qui, d'après mes sources, vous a causé quelques désagréments. Je vous souhaite une excellente journée. Chaleureusement, R. »
Regina referma le carnet, perdue dans ses pensées. Qu'il était agréable de converser ainsi avec un adulte possédant des références identiques aux siennes. Elle se sentait parfois seule, dans son monde plus littéraire que télévisuel, et de ce fait, exclue de certaines conversations. Dans un recoin de son esprit, elle savait qu'elle ne parlait pas vraiment avec la femme habitant dans ce beau loft, mais mieux valait se raccrocher à une chimère, plutôt qu'à sa vie, qui était devenue un cauchemar sans fin. Elle finit sa journée, harassée, mais avec une pointe de joie au fond du cœur.
Emma avait piaffé toute la journée, écourtant même une réunion avec ces crétins rasoirs, qui composaient le conseil d'administration. Elle n'avait cure de leur cirer les bottes, et le dernier-né de leur projet était tout bonnement grotesque, au vu des sommes engagées. Son impatience se manifesta à travers son tic nerveux, et sa jambe se mit à sauter sur place, hors de contrôle. Après avoir poussé un soupir quelque peu bruyant, elle exposa rapidement ses arguments, qui firent mouche, laissant là les hommes d'affaires, passablement déroutés. Elle s'excusa, et prétexta un appel téléphonique important pour enfin s'éclipser. Une fois dans son bureau, elle bougonna un bon moment, décrochant son téléphone, lorsqu'elle vit des regards suspicieux, quant à son prétexte fallacieux, se tourner vers elle, à la sortie de ces messieurs, de la salle de conférence. Elle attendit tout de même que tous partent de l'établissement, avant de se jeter sur son sac et sa veste, et de prendre ses jambes à son cou, ne demandant pas son reste et rasant les murs, afin de ne pas être retenue par une secrétaire zélée. Son stratagème fonctionna à merveille, et elle s'engouffra dans la bouche de métro la plus proche pour rentrer, et lire avec délectation le mot, qu'elle espérait plus construit et moins factuel, laissé par l'énigmatique R.
Emma déboula chez elle et huma le doux parfum floral, laissé par R et ses produits ménagers. Le loft sentait l'air frais et elle vit sa cuisine parfaitement ordonnée. Un sourire s'étala sur son visage, et elle fit un petit détour par sa chambre, pour trouver son lit prêt à l'accueillir, et son pyjama plié simplement dans un coin, sans fioriture inutile. Elle trouva la pile de linge plié, attendant son bon vouloir, afin de prendre place dans son armoire. Une fois qu'elle eut fait le tour de son logis, ravie, elle fondit sur le carnet de correspondance, objet de toute sa convoitise. Elle vit un paragraphe complet, écrit par R. Elle lut posément ce cadeau, et en fut bouleversée. Emma avait visé juste. R était une femme de ménage véritablement inhabituelle. Sa culture dépassait de loin la moyenne, et son style laissait présager des études supérieures. Emma était au comble du ravissement. Elle comprit que ce simple petit mot était le fait marquant de sa journée et tenta de rejeter son sentiment de devenir de plus en plus pathétique, la submerger. Elle relut plusieurs fois le message, l'apprenant par cœur, sans le vouloir, et ne put se réfréner, pour rédiger tout de suite une réponse adéquate. Pour une fois, elle n'avait nullement envie de s'enivrer, mais bien au contraire, elle souhaitait garder les idées claires, afin d'esquisser un mot, qui pourrait faire écho à R. Elle gribouilla dans son carnet pendant plus d'une heure, avant de s'endormir dans ses draps, fourbue et rêveuse.
Cela lui prit toute la matinée, mais Emma n'était pas femme à se laisser abattre par une difficulté passagère. Délaissant ses dossiers par moments, elle revenait sans cesse à sa prose. Son travail pâtissait rarement de son comportement, mais en l'occurrence, elle éprouva un soupçon de culpabilité, qu'elle balaya néanmoins assez rapidement. Ses dossiers pouvaient bien attendre deux ou trois heures, ça n'allait pas les tuer. Elle reprit son brouillon, laissé en plan quelques minutes auparavant, et se lança.
« Chère R, votre touche personnelle est incomparable, en matière ménagère. Je n'ai nulle envie de changer de professionnelle, je préfère attendre et être certaine que ce soit vous, plutôt qu'une tierce personne, qui vous occupiez de ma demeure.
Je vois que vous appréciez les personnages féminins forts, je ne puis que plussoyer à la chose. De plus, seriez-vous une adepte des livres ? Si seulement j'avais le temps d'en lire davantage… Et vous, R, qu'aimez-vous comme lecture ? Si cette question n'est pas indiscrète, bien entendu. Je ne souhaite pas devenir intrusive. D'après vos précédentes références, je dirai que vous prisez les classiques.
J'espère que tout va bien pour vous, votre absence (quelle absence, d'ailleurs ?) n'a guère été remarquée, à part peut-être d'une ou deux personnes… Mais elles se tairont, pour l'éternité. Bien à vous, Emma. »
Satisfaite de sa prose, la blonde se permit quelques minutes de répit, dans cette fourmilière géante. Elle n'aurait plus qu'à écrire au propre ce soir, son petit laïus, afin d'entamer une véritable conversation avec R. Elle s'était fixée cet objectif, et ne voulait pas y déroger. Elle savait qu'elle devait avancer pas à pas, et ne jamais regarder en arrière. Plus facile à dire qu'à faire…
Regina enchaîna plusieurs ménages, en binôme avec Cendrillon. Elle appréciait la placidité de la jeune femme et son écoute, même si elle ne s'étendait guère sur sa vie. Une question la taraudait et elle s'en ouvrit à sa collègue.
- Ashley, j'aimerais savoir quelque chose.
- Je t'écoute.
- Comment fais-tu pour vivre décemment, avec le salaire dont on dispose ?
- Hum, hé bien, ça dépend de plusieurs facteurs.
- Ce n'est pas très clair…
Cendrillon jaugea la brune, et, ne voyant aucune mesquinerie dans son interrogation, elle lui répondit franchement.
- J'arrondis mes fins de mois avec des extras.
- Des extras ? Que veux-tu dire par là ?
- Disons que c'est du travail non déclaré.
Devant l'air interrogatif de la brune, Ashley haussa les sourcils. Regina crut comprendre le fond de sa pensée.
- Oh, tu te prostitues ? Mais c'est… Inenvisageable…
La blonde se tourna vivement vers elle.
- Bien sûr que non ! Je parlais de ménages ! Dans des familles qui ne veulent pas s'encombrer de la paperasse ! Pour qui tu me prends ?!
- Je suis désolée, mais je n'y entendais rien. Vraiment, je suis navrée pour ma bévue. Je ne voulais pas dire que tu avais une petite vertu, et tu es une jolie femme, alors… Je vais m'arrêter là…
- Excellente idée…
- Désolée.
- On ne va pas y passer la journée… Bref, si tu as besoin d'argent, ça reste une possibilité.
- Oui, merci pour l'information.
Ashley la regarda et lui sourit malicieusement.
- Par contre, tu aurais un succès fou, en matière de prostitution…
Regina s'étrangla.
- J'ai un enfant ! Je ne suis pas ce genre de femme !
- Je plaisantais, descends de tes grands chevaux.
- Ce n'est pas drôle.
- Tu es en galère ? Financièrement, je veux dire ?
- Disons que c'est un moment compliqué. Mais je sais que je vais me relever.
Regina se rembrunit, incapable de s'ouvrir davantage.
- En tout cas, je te remercie. Maintenant, finissons ce château, et rentrons !
- Tout à fait d'accord.
La blonde avait compris que le sujet était clos, et brusquer son binôme ne servirait à rien. Elles terminèrent le ménage et partirent rapidement, en silence.
Le soir même, une fois Henri couché, et enfin seule, en nuisette noire, elle fureta sur internet, dans son lit, à la recherche de petites annonces pour du ménage, sans succès. Elle devait forcément laisser ses coordonnées sur les sites, et elle n'était pas dupe, si son patron l'apprenait, elle ne donnait pas cher de son boulot. De rage, elle fit quelques investigations supplémentaires et tapa machinalement « Storybrook ». Elle voulait subitement en savoir davantage sur ce lieu, qui avait entraîné sa chute. Elle parcourut la page de la mairie, assez peu fournie, et s'enquit des activités au sein de la bourgade. Il s'agissait d'une petite ville de pêcheurs, coincée entre forêt et montagne. Pourquoi diable ce dossier ne lui disait rien ? À part un vague souvenir ? Comment avait-elle pu signer quoi que ce soit ? Elle s'endormit, tardivement, cherchant à rassembler les pièces du puzzle. Ce fut la sonnette de l'entrée qui la tira de son sommeil, peu réparateur. Elle se leva et s'enquit de la personne qui la dérangeait à une heure aussi indue, à six heures du matin. Alors qu'elle s'apprêtait à regarder par l'œilleton, quelqu'un tambourina de l'autre côté de la porte.
- Police, ouvrez, madame Mills !
Elle sursauta et resta pétrifiée. Mais les coups redoublèrent. Elle se précipita pour ouvrir, afin de ne pas attirer l'attention des autres résidents et de son fils.
- Arrêtez ! Vous allez réveiller mon garçon.
- Bonjour Madame Mills. Nous allons procéder à une perquisition. Voici le document officiel qui en atteste.
- Mais comment ? Pourquoi ?!
- Vous avez fait des recherches sur Storybrook, hier soir. Une alarme s'est enclenchée de notre côté, tout simplement.
Comment avait-elle pu être aussi imprévoyante ? Elle était sous le coup d'une enquête, la police n'allait pas la lâcher aussi facilement. Elle se fustigea de sa légèreté et maudit les nouvelles technologies.
- Madame Mills, auriez-vous quelque chose à me dire ? C'est maintenant ou jamais.
Elle reconnut le policier qui l'avait interrogé lors de son arrestation. Elle frémit, et se recula d'un pas, mal assurée.
- Non.
Elle vit un des hommes de loi s'approcher de la porte de la chambre de son enfant, aussi réagit-elle immédiatement.
- Non, pas là, mon fils dort dans sa chambre.
- Nous devons tout vérifier, madame Mills, vous devriez en être consciente.
Elle voulut se précipiter, mais fut vite ceinturée par un molosse. Incapable de bouger, elle entendit Henri hurler en se réveillant face à un inconnu.
- Lâchez-moi ! Vous lui faites peur ! Vous n'avez pas le droit !
- Puisque vous n'êtes guère coopérative, on vous emmène au poste, pour un nouvel interrogatoire !
- Non ! Je dois m'occuper de mon fils !
Elle tenta de se débattre, mais ne parvint à rien. Henri sortit en trombe de sa chambre, pour voir sa mère, fort peu vêtue, prisonnière d'un homme. Son sang ne fit qu'un tour, et il mordit le policier, qui lâcha la brune.
- Mais ça va pas, sale morveux ?
Le policier voulut gifler le gamin, sous le coup de la colère. Regina se mit sur la trajectoire et prit le coup à sa place. La force de l'homme la projeta à terre, terrorisée. Sa nuisette s'était déchirée, et elle tentait de cacher son corps, tout en prenant son fils dans ses bras, pour le protéger. L'enfant pleurait à chaudes larmes, se cachant dans le giron maternel. Elle tremblait elle-même comme une feuille, se sentant particulièrement vulnérable. Jamais auparavant, quelqu'un ne se serait permis une telle humiliation envers elle. Et l'horreur s'insinua dans son esprit : jamais, non plus, elle ne retrouverait ce qu'elle avait perdu. Sa vie avait basculé, entraînant son enfant avec elle. Désormais, elle n'était plus rien, ni personne. Alors que l'effroi la saisissait, un policier lui empoigna le bras et la fit se lever brutalement.
- Ça suffit maintenant ! Vous nous suivez bien sagement, ou vous serez accusée de résistance à agent !
Regina fut traînée par le représentant des forces de l'ordre hors de son logement, Henri sur les talons, essayant maladroitement de lui faire lâcher prise. Ce fut peine perdue. La brune cria vers son fils.
- Henri, va chez Granny ! Elle prendra soin de toi ! File, vite !
Le bambin courut vers le rez-de-chaussée, où se trouvait le logement de la vieille femme. Il frappa et tenta d'entrer, mais la porte était fermée à clé.
- Granny ! Ouvrez ! S'il vous plaît !
Alors qu'Henri s'époumonait en bas, Regina fut menottée et installée à l'arrière d'une voiture banalisée. Un policier eut la délicatesse de la couvrir de sa veste, et elle le remercia faiblement. Elle ne pouvait pas appeler son patron, pour le prévenir de sa nouvelle absence, et son fils était encore tout seul, le temps que Granny ne s'en occupe. Elle-même n'était guère mieux, et elle laissa ses larmes creuser un sillon sur ses joues. Il n'y avait plus aucune lumière, dans ce long tunnel sombre, qu'était devenue sa vie.
