Bonjour, je réponds ici à guest : merci pour ton retour, particulièrement enflammé ! Pour répondre à ta question, je prends en effet quelques libertés avec la véracité du système judiciaire, pour deux raisons : tout d'abord, afin de ne pas ennuyer les lecteurs, car sinon, mon chapitre ferait environ trente pages, et ce ne serait qu'une longue description de procédure pénale. Enfin, pour pimenter un peu mon histoire, je prends le parti de n'en faire qu'à ma tête et de ne retenir que des idées qui me plaisent et me facilitent la tâche. Il ne s'agit pas d'une fiction judiciaire, d'où mes (larges) libertés avec la réalité. La vie est devenue bien difficile pour cette petite famille, et Regina est descendue brutalement de son piédestal. En ce qui concerne Emma, tu as repéré certains cailloux, mais je sème aussi parfois de fausses pistes. Le suspense sera dûment gardé pendant encore quelque temps. Merci encore pour ton commentaire enthousiaste.
Chapitre 5 : rapprochements
Regina fut conduite en salle d'interrogatoire, et abandonnée là, en attendant le retour de toute l'équipe. Elle grelottait, le policier ayant repris sa veste, entre temps. Elle était restée menottée, et elle ne pouvait se couvrir plus, ne serait-ce qu'avec ses bras. Elle avait honte d'être dans un tel état, si peu vêtue et en pleurs. Elle était même mortifiée. Elle regarda l'horloge, au-dessus de la porte et vit que l'heure, où elle aurait dû prendre son service, approchait. Si elle perdait son travail, elle ne savait pas comment elle pourrait sortir la tête de l'eau. Le bruit de la poignée la fit sursauter.
- Madame Mills, j'espère que vous serez plus conciliante, aujourd'hui.
- Je n'ai rien à vous dire de plus.
- Vous effectuez des recherches sur un dossier frauduleux, à n'en point douter. Et vous voudriez me faire croire que ce n'est qu'une coïncidence ?
- Non, je voulais avoir des informations sur cette ville.
- Vous comptez vous y rendre en vacances ?
- Ce n'est pas drôle… J'ai encore le droit de connaître le sujet, puisque je suis suspectée.
- Cessez de jouer les victimes, madame Mills.
- Je n'ai aucun souvenir de ce dossier, pour la énième fois.
- Votre signature est partout !
- Soit elle a été contrefaite, soit j'ai signé sans regarder, ce qui me paraît hautement suspect.
- Vous désirez peut-être passer quelques heures en cellule ? Pour vous rafraîchir la mémoire ?
- Vous êtes sourd ? Je ne sais pas de quoi il retourne, mais je trouverai, puisque vous en êtes incapables !
- Modérez votre langage !
Regina fulmina, face à ce monologue fatiguant. Elle regardait de plus en plus souvent la pendule, et cachait mal son impatience.
- Vous êtes attendue ? Auriez-vous mieux à faire que de répondre à mes questions, madame Mills ?
Elle ne voulait pas s'énerver, et lui hurler au nez et à la barbe qu'elle devait faire des ménages, et récupérer son fils. Mais surtout s'habiller, pour ne plus être aussi vulnérable. L'homme en face d'elle avait bien jeté quelques regards concupiscents, mais avait vite repris contenance.
- Vous êtes muette, soudainement ?
- Je dois aller travailler, je ne peux pas me permettre d'être en retard. Et je dois aller emmener mon fils à l'école.
- Je n'ai pas terminé, donc tout cela va devoir attendre.
Regina était de plus en plus nerveuse. Le policier l'avait bien remarqué, et se délectait de voir sa suspecte sur le grill. C'est ainsi que l'on obtenait des aveux, selon sa propre expérience. Elle ne cessait de gigoter, murée dans un silence buté. Il était inutile de parler à cet homme, qui ne devait même pas chercher un autre suspect potentiel.
- Mais, au fait, vous avez retrouvé un boulot ? J'en suis fort étonné…
La brune se mordit la lèvre, sentant l'humiliation poindre le bout de son nez.
- Oui.
- Une personne a été assez folle pour vous faire confiance ?
- C'est un travail manuel, rassurez-vous. Je ne menace pas la tirelire d'un client, à priori.
- C'est-à-dire ?
- Je suis femme de ménage ! Vous êtes content ?!
- La chute doit être difficile, non ?
Elle ne répondit pas. À quoi bon ? La réponse était parfaitement sous-entendue.
- Bref, toujours rien à me dire ? Allez, en cellule !
- Non !
- Je ne vous demande pas votre avis ! Vous ne coopérez jamais, alors il va bien falloir employer des méthodes moins agréables !
Il prit son bras, et la poussa vers la porte. Les pieds nus de Regina butèrent contre le pied de table et elle gémit légèrement.
- Il faudrait vraiment vous couvrir, c'est indécent…
- La faute à qui ?
- Sûrement pas la mienne.
Il l'accompagna jusqu'à une cellule minuscule et l'y enferma.
- Je préfère que vous soyez seule, au vu de votre tenue. Vous ne risquez pas de créer une émeute ainsi. À bientôt !
- J'ai le droit à un coup de fil !
- On vous apporte un téléphone.
Il repartit en donnant un ordre à l'officier de garde, qui prit un appareil et le tendit à la brune, à travers les barreaux.
- Un seul coup de fil.
- Je sais.
Elle réfléchit quelques secondes, avant de finalement opter pour la solution qui la mettrait le moins en danger ultérieurement. Elle composa le numéro, qu'elle avait pris soin d'apprendre par cœur, et écouta les tonalités s'égrainer. Puis, la surprise la saisit.
- Robin Hood, que puis-je faire pour vous ?
- Bonjour, monsieur Hood, c'est Regina Mills. Je vous préviens que je ne serai pas disponible aujourd'hui, j'ai un empêchement, et je ne puis m'y soustraire.
- Madame Mills, devrais-je m'inquiéter ? Si ce travail ne vous convient plus, dites-le-moi, et nous pourrons nous mettre d'accord sur les modalités de votre départ.
- Non ! J'ai besoin de ce travail, par pitié !
Elle avait presque crié dans sa cellule, attirant l'intérêt du policier en faction. Il s'avança vers elle.
- Un problème ?
- Non, rien…
À l'autre bout du fil, son patron s'interrogeait.
- Regina ? Où êtes-vous ? Que se passe-t-il ? REGINA ?!
- Je… Je vais bien… Je suis désolée de vous faire à nouveau faux-bond.
- Où êtes-vous ? J'arrive.
- Non, inutile, vous ne pourriez rien faire.
- Regina, si vous vous taisez, je ne pourrai pas garder du personnel qui n'est pas fiable. Donc, où êtes-vous ?
Elle sanglota. Elle savait que ce n'était pas une bonne idée, mais elle était épuisée, transie de froid et si seule, face à toutes ces difficultés.
- Au poste de police du centre. Je suis…
Elle ne put finir sa phrase, le policier lui prenant le combiné des mains.
- Hé, mais à qui vous parlez, là ? C'est pas très réglementaire, on dirait…
- Rendez-moi ça !
Elle percuta les barreaux et le policier raccrocha, sans autre formalité.
- Tenez-vous tranquille.
Elle retourna dans le fond de la cellule, apeurée. Un collègue arriva dans la pièce et aperçut la femme brune.
- Quelqu'un a chopé une prostituée, cette nuit ?
- Hein ? Ah, elle ? Non, mais elle n'a pas pris de vêtement…
- Bien roulée, en tout cas.
Regina se terra sur elle-même, totalement humiliée. Il y a encore quelques mois, elle dirigeait une grande entreprise, et aujourd'hui, elle ressemblait à une prostituée. Sa déchéance était complète. Elle attendit, morte de froid, que quelqu'un daigne la sortir de ce guêpier, même si c'était pour subir un nouvel interrogatoire.
Le patron de Regina débarqua au poste peu de temps après, et fit un véritable esclandre, dans le but d'avoir de ses nouvelles et de la voir. Il paraissait sincèrement inquiet pour son employée, et n'appréciait guère le ton employé par le policier de l'accueil.
- Je veux savoir pourquoi elle pleurait, alors qu'elle est censée être ici ! Ce n'est pas compliqué !
- Calmez-vous, ou je vous arrête.
- J'appelle mon avocat.
- Faites donc…
Le lieutenant qui avait interrogé la brune plus tôt dans la journée, se dirigea vers le blond.
- Pardon, mais qui êtes-vous, et pourquoi êtes-vous là, monsieur ?
- Je m'appelle Robin Hood, je suis le patron de Regina Mills, et elle m'a demandé de la sortir de ce bouge.
- Modérez vos ardeurs. Restez là, je vais voir.
Le policier repartit et s'engouffra dans le bloc des cellules.
- Madame Mills, il semble que votre… Compagnon soit venu vous chercher. Ce qui n'est pas plus mal, vu votre état. De toute façon, je ne pense pas que vous me direz quoi que ce soit de plus aujourd'hui.
- Qui ?
- Robin Hood.
- Oh.
Regina s'empourpra, fait assez rare. Elle tira sur sa nuisette, terriblement gênée d'être vue ainsi par son employeur. Le policier tiqua au comportement de la brune, mais ne fit pas semblant de l'aider. Après tout, les preuves accablaient cette femme, mais elles ne représentaient qu'un faisceau d'indices, même s'il était très dense. Il manquait un mobile. Il la fit sortir, grelottante, et la conduisit près de l'homme venu spécialement la chercher. Elle baissa les yeux, et courba l'échine. Le lieutenant était réellement dérouté de la voir changer ainsi de comportement. Il fit signer une feuille de sortie à la brune et laissa l'étrange couple s'en aller.
Lorsqu'ils furent dehors, Robin mit sa veste sur les épaules de Regina, qui le remercia timidement. Il lui ouvrit la portière du côté passager et prit sa place derrière le volant.
- Je vous ramène chez vous ? Si vous ne voulez pas en parler, je peux comprendre…
- Oui, chez moi, merci. Je vais aller travailler, ne vous inquiétez pas.
- Regina, je ne veux pas paraître condescendant ou insensible, mais vous pourriez prendre votre journée, pour… Vous refaire une beauté et vous remettre de vos émotions ? Vous avez l'air défait. Prenez un peu de temps pour vous et votre enfant.
La brune écarquilla les yeux. Elle ouvrit la bouche, telle une carpe, et parvint enfin à articuler son incrédulité.
- Pardon ? Je ne vous permets pas ! Je vous remercie de m'avoir sorti de ce bourbier, mais je ne suis pas complètement à la ramasse ! J'ai été embarquée au saut du lit, mais rien ne vous autorise à me juger. Donc, si vous pouviez me ramener, pour que je puisse enfiler une tenue décente, et emmener mon fils à l'école, ainsi que le rassurer, je vous en serai gré !
Le reste du chemin se fit dans un silence particulièrement gêné, et une fois sur place, Regina sauta hors de la voiture.
- Je vous remercie, et je prendrai mon service d'ici une heure trente, le temps de retrouver figure humaine. Bonne journée, monsieur Hood.
Elle claqua la portière et s'en retourna chez elle, afin de s'habiller rapidement, et se hâta chez Granny, pour y retrouver Henri. Ce dernier l'attendait impatiemment, sirotant un chocolat chaud, la mine triste. Il se releva brusquement en voyant sa mère.
- Maman ! Tu es là ! J'ai eu si peur…
Il pleura bruyamment et sans retenue, ne cessant de l'étreindre avec force. La belle brune sentit une haine féroce monter en elle, contre les policiers, les hommes qui l'avaient fait chuter de son piédestal, et la vie en général. Que n'aurait-elle pas donné pour tout effacer de la mémoire de son enfant, afin qu'il garde un peu plus longtemps son insouciance…
Emma était vissée à sa chaise de bureau depuis plusieurs heures et ne voyait plus le bout du tunnel, tant les dossiers s'accumulaient, comme par magie, sur chaque parcelle libre de sa table de travail. Elle bailla, à s'en décrocher la mâchoire et se saisit d'un nouveau registre. Cette journée lui paraissait sans fin. Alors qu'elle réfléchissait à ingurgiter son cinquième café de l'après-midi, elle vit une grande femme brune s'avancer vers son antre, un large sourire aux lèvres. Cette dernière toqua à sa porte, et Emma fut surprise que sa secrétaire ne la prévienne pas avant.
- Entrez !
- Bonjour, madame Charming.
- Bonjour. Vous êtes ?
- Ruby Lucas, la comptable de la société.
- Nous n'avons qu'une comptable ?
Ruby émit un petit rire rauque.
- Non, bien sûr, mais je suis préposée à la vérification des comptes, une fois par mois, avec vous.
- Vraiment ? Je ne me souviens pas l'avoir noté.
- Oh, hé bien, ça fait des années que les directeurs fonctionnent ainsi.
- Très bien. Ça va me changer de ces plans mal conçus. Donc, comment procédez-vous habituellement ?
- En général, je passe en revue les dossiers où une somme d'argent a été engagée le mois dernier et je vérifie que le service comptabilité a bien connaissance des projets en cours. Un échange d'informations, afin qu'il n'y ait pas de mauvaises surprises impromptues.
- Je vois. Je n'ai rien préparé, mais j'ai les fichiers en tête, donc, nous pouvons commencer.
- Parfait.
- Voulez-vous une tasse de café, avant d'entamer les listings ?
La brune fut décontenancée par la demande. Ce n'était guère habituel, pour elle. Aussi ne bouda-t-elle pas son désir.
- Avec plaisir.
- Noir ? Sucre ? Lait ?
- Noir, ce sera parfait.
- Vous êtes plus courageuse que moi. Je dois le noyer dans le sucre…
- C'est un homicide, au bas mot.
Emma la dévisagea et sourit à la boutade. Elle lui apporta sa tasse et la posa près d'elle.
- Et si nous commencions cette fastidieuse besogne, madame Lucas ?
- Je suis entièrement à vous.
Emma leva un sourcil, devant la provocation affichée de son employée. Elle ne put s'empêcher de marmonner.
- Voyez-vous cela.
Elles potassèrent les différentes affaires pendant près de deux heures, apprenant ainsi à se connaître doucement. La séance de travail se déroula vite, peut-être même trop vite, aux yeux des deux femmes, qui s'appréciaient.
- Merci madame Lucas, ce fut court, mais intense.
La brune la regarda, haussant les sourcils, avant d'exploser de rire.
- Je n'aurais pas dit mieux !
Le sourire entendu des deux femmes paracheva cet agréable intermède professionnel.
- Nous nous revoyons dans un mois ?
- Exactement. Sauf problème financier majeur. Mais dans ce cas, il y a de fortes chances pour que ce soit mon chef qui vienne vous voir.
- Rappelez-moi son nom, pour que je sache quand je dois me préparer au pire ?
- Monsieur Prof.
- Pardon ?
- Oui, je sais, c'est étrange, mais ce n'est pas une blague…
- Je tâcherai de m'en souvenir. Enfin je crois.
- Vous ne pouvez pas le rater, il est haut comme trois pommes.
Devant l'air interrogatif de sa patronne, Ruby crut bon de préciser.
- Il s'agit d'une personne de petite taille.
- Je vois.
- Ben, parfois, non, et c'est bien ça le problème…
Ruby s'esclaffa à nouveau, tandis que la blonde se tapait le front de sa paume.
- Madame Lucas, ce n'est guère professionnel…
- Mais tellement vrai… Veuillez m'excuser, je suis facilement moqueuse.
- Hé bien, espérons que cela ne parvienne jamais aux oreilles de votre supérieur.
- Oh, ça ne risque pas de l'atteindre…
Elles rigolèrent toutes les deux, incapables de garder une quelconque contenance, donnant un spectacle inédit, pour les autres employés : une directrice riant à gorge déployée avec une salariée. Le monde ne devait plus tourner rond. Ou l'ère de Regina Mills était bel et bien enterrée.
Le lendemain, Regina patientait devant le loft d'Emma, un petit sourire flottant sur son visage. Elle trouva enfin le trousseau de clés, et pénétra dans l'univers qui lui était devenu familier. Elle donna un coup d'œil rapide sur la table, et trouva le carnet, posé à sa place habituelle. Elle se força à travailler, avant de se jeter sur l'objet de sa convoitise. Elle fit sa besogne plus rapidement qu'à l'accoutumée, sans pour autant négliger le moindre détail. Elle était maintenant rodée aux exigences de son employeuse, et perdait moins de temps dans ses atermoiements. Elle ouvrit le carnet à la dernière page calligraphiée, et se perdit dans la lecture du mot, qui la charma, face au tact et à la retenue d'Emma. Elle le relut quatre fois, pour être certaine de répondre correctement à la femme, qui semblait avoir un penchant pour l'écriture.
« Madame Swan, je vous remercie, encore une fois, de votre attention à l'égard de mon travail. Votre questionnement quant à mes lectures n'est nullement intrusif. Aussi je me permets d'y répondre. En effet, j'apprécie particulièrement les livres, ayant un penchant pour les classiques, que ce soient les plumes d'Agatha Christie, ou Dan Simmons, qui est notre contemporain. Je lis tout type de livres, sans jamais me cantonner à un genre ou style. Une poésie de Rimbaud, ou une pièce de théâtre trouvent écho en moi. Et vous-même, qu'en est-il ? Je ne vois pas de bibliothèque, dans votre appartement, alors que le mur de votre salon est vierge. Puis-je vous suggérer une idée d'aménagement, pour des étagères ou un meuble brut ? Ce serait du plus bel effet.
Je vous souhaite une agréable journée et à bientôt. Amicalement, R. »
Regina se relut et croisa les doigts, espérant que son salut soit bien interprété. Un sentiment de calme l'envahit. Elle le savait parfaitement fictif, mais elle en conçut une joie particulière. Après un dernier tour dans le loft, afin de s'assurer que tout était en ordre, et Regina quitta le quartier, pour repartir chez elle. Sa bouffée d'oxygène semblait déjà bien loin.
Emma était encore au bureau, et compulsait une série de croquis, pour un nouveau projet. Elle soupira, les mettant de côté. Le rendu était bien loin du compte. Elle se rendit sur le serveur interne de l'entreprise, afin d'effectuer une recherche. Elle se trompa de chemin, et atterrit dans une partie protégée du serveur.
- Mais ce n'est pas ça que je voulais… Depuis quand les machines décident-elles toutes seules de ce que nous voulons ?
Elle s'apprêtait à quitter la page affichée, lorsque son attention fut attirée par un dossier, à l'écart, en bas de l'écran : Storybrook. Par curiosité, elle pointa sa souris dessus et cliqua. Une fenêtre s'afficha alors : Accès restreint. Elle grogna, et tenta d'entrer son code personnel, remis lors de sa prise de fonction, afin de déverrouiller les dossiers sécurisés et donc sensibles. Elle fit chou blanc. Sa frustration monta d'un cran, et elle retenta l'opération, qui n'eut pas plus de succès. Elle se leva de sa chaise et héla sa secrétaire.
- Pourriez-vous venir, s'il vous plaît ?
- Oui, madame.
La blonde lui expliqua son problème, mais la jeune femme ne lui fut d'aucune aide. Aussi, Emma la renvoya à son bureau, passablement énervée. Elle n'avait pas de temps à perdre avec ce genre de bêtise. Elle écrivit un mail au service informatique, afin de lui débloquer l'accès, et passa à un autre dossier, non sans coller un post-it sur son bureau, pour ne pas oublier de retourner compulser le dossier, lorsqu'elle aurait enfin le temps et les droits d'accès. Elle consulta l'heure, et fit la moue. Il était déjà tard, aussi rangea-t-elle son bureau. Elle ferma la porte et fut soulagée de prendre enfin l'air. Elle resta sur le trottoir, tergiversant quant à la suite de sa soirée. Elle n'avait guère envie de rentrer chez elle, seule. Mais son énigmatique femme de ménage devait être passée et donc quelques phrases l'attendaient patiemment, nichées au cœur du carnet de correspondance. Elle allait enfin se décider pour marcher jusqu'à son loft, lorsque les lumières d'un bar, à l'angle de la rue, l'attirèrent. Elle vit quelques personnes en train de fumer sur le trottoir, et elle voulut se mêler à la foule. Ce soir, les mots ne feraient pas le poids, face à un bar bondé, pour combler sa solitude. Elle traversa alors la rue et se dirigea vers l'estaminet. Quand elle entra, son odorat fut tout de suite agressé par une odeur de bière et de transpiration. Mais elle força un passage jusqu'au comptoir et commanda un verre de vin blanc. Elle voulait simplement se détendre, et apprécier le fait d'être entourée de personnes vibrantes, qui dodelinaient de la tête, sur une musique stéréotypée.
Elle dénicha un siège libre, au fond du bar. L'endroit était parfait, L'assise était dans un renfoncement, mais restait proche du comptoir, qui avait une forme à moitié ovoïde. Elle attendit que le serveur lui apporte sa commande, et observa son environnement. La clientèle était éclectique, composée aussi bien de salariés sortant du boulot, que d'habitants du quartier. Ces derniers semblaient être connus, le barman les interpelant par leurs noms. Emma se cala dans le fond de son siège, et sirota son vin, son esprit s'engourdissant progressivement. Elle battait le rythme musical du bout des doigts, le regard perdu dans le vague. Elle voulait rentrer et lire ces quelques mots, qui n'étaient destinés qu'à elle, et qui n'étaient pas impersonnels. Ils ne ressemblaient en rien aux notes internes et autres documents de travail, qu'elle lisait à longueur de journée, entre deux réunions. Une personne pensait à elle, au moins le temps de lire et répondre à sa propre prose. Elle appela le serveur, et lui demanda un nouveau verre de vin. Elle avait un cadeau précieux qui l'attendait chez elle, mais elle pouvait faire durer le moment de le déchiffrer encore un peu, afin de se complaire dans cette sensation bienheureuse. Au bout du quatrième verre, elle estima qu'elle pouvait enfin rentrer et ouvrir son cadeau. Elle fit signe à un taxi, sa vue se troublant alors qu'elle marchait prudemment dehors. Alors qu'elle passait la porte de son appartement, l'odeur caractéristique que laissait R derrière elle la saisit. Un sourire flotta sur ses lèvres, tandis qu'elle saisissait le carnet et se lovait dans son canapé. Elle agrippa le plaid et le tira sur elle, avant de voir que sa bouteille de whisky était sur sa table basse, avec un verre propre à côté. R pensait vraiment à tout, se dit Emma. Elle se servit une bonne rasade, et ouvrit le petit livre. Elle ne fit pas attention à ses mouvements, devenus raides par l'alcool ingurgité, et se coupa l'index. Elle n'en fit pas cas, mais une traînée rouge coula le long de la tranche inférieure du carnet. Elle finit par trouver la bonne page, après en avoir passé plusieurs, déjà griffonnées, et finit son verre d'une traite, avant de le reposer maladroitement sur la table. Il chuta, et éclata par terre en mille morceaux. Elle grogna, mais n'y fit pas attention. Elle entendit un rire lointain, sans comprendre qu'il s'échappait de sa propre gorge. Alors qu'elle perdait le fil de ses pensées, elle but au goulot plusieurs lampées, et laissa le carnet retomber sur son ventre. Elle hoqueta, et s'endormit, sans avoir lu le moindre mot, ivre morte.
Regina entama son week-end en proposant une balade à son fils. Ses brûlures guérissaient correctement, et il voulait sortir un peu dehors. Sa convalescence forcée lui mettait les nerfs à rude épreuve. Il avait envie de jouer au foot, avec son copain. Pour l'instant, il était encore un peu tôt pour l'envisager, mais il pourrait très bientôt mettre à profit ses week-ends, pour perfectionner sa technique. Elle lui prépara un gratin de pâtes, après leur longue promenade au parc, et Henri dévora plus que sa part. Regina était ravie de pouvoir choyer son enfant, qui n'avait pas eu la vie facile depuis quelque temps. Ses notes n'avaient pas trop chuté, mais elle veillait au grain, afin qu'il puisse s'épanouir en classe. Alors qu'il croquait dans une pomme, il arrêta son geste, et resta pensif.
- Dis, maman ?
- Oui, mon lapin ?
- Les policiers ne reviendront pas, hein ?
Regina le dévisagea, surprise et inquiète. Elle se rapprocha de lui, et encercla ses épaules de son bras.
- Je ne pense pas, mon chéri. Je ferai tout pour que jamais tu n'aies à revivre une telle épreuve. Je suis tellement désolée…
- Mais ce n'est pas ta faute, maman. Tu as dit que des méchants avaient mis partout ta signature, alors ce sont eux qui devraient aller en prison !
- Mais ce n'est pas si simple, Henri. Je n'ai pas de preuves, et aucun accès aux données, ni au dossier. Je suis démunie. Ils sont en train de gagner la partie.
Le bambin se colla à sa mère, sans piper mot. La sonnette retentit alors. Henri regarda sa mère, anxieux. Ils n'attendaient personne, et ne recevaient aucune visite. La brune se leva et ouvrit au visiteur impromptu. Une femme d'une petite cinquantaine d'années patientait sur le palier.
- Bonjour.
- Bonjour, madame Mills, je me présente, Sarah Fisher, je travaille pour les services sociaux.
La chape de plomb qui s'abattit sur Regina ne passa pas inaperçue aux yeux de la visiteuse. Celle-ci le nota dans un coin de son esprit, et exposa le motif de sa visite.
- Votre fils, Henri Mills, a été admis aux urgences, pour des brûlures et des traces de coups. Le médecin a fait un signalement. Je viens m'enquérir de son état de santé et de la décence de votre lieu de vie.
- Mais ce n'était qu'un accident !
- Vous l'avez laissé tout seul, ce serait plutôt de la maltraitance… Et c'est mon devoir de protéger cet enfant.
La femme se posta dans l'embrasure de la porte, forçant Regina à battre en retraite. Si elle ne la laissait pas passer, ce serait encore un mauvais signal envoyé aux services sociaux. Elle se sentait acculée et prise au piège. Sa respiration devint plus laborieuse, sous l'effet combiné du stress et de la peur. Si elle perdait Henri, plus rien ne la retenait ici. Elle serait capable de faire une bêtise irrémédiable. La femme s'avança vers l'enfant, qui se tassait sur sa chaise.
- Bonjour, tu dois être Henri ?
Il coula un regard rapide vers sa mère, qui opina du chef, pour lui faire comprendre qu'il pouvait répondre.
- Oui, madame.
- Comment vas-tu ?
- Bien.
- Et tes brûlures ?
- Je vous assure que ça va beaucoup mieux, maman s'est bien occupée de moi !
- Je n'en doute pas, Henri. Et tu avais aussi une grosse entaille à la tête. Tu n'as plus mal ?
- Non, plus du tout. J'ai la tête dure.
Madame Fisher parut amusée quelques secondes par la réplique de l'enfant, puis elle s'agenouilla face à lui, et lui chuchota quelques mots.
- Tu ne dois pas avoir peur, Henri. Si tu penses ne pas être en sécurité ici, hoche la tête, et je comprendrai.
Devant l'air éberlué du gamin, elle continua.
- Ou si ta maman ne prend pas soin de toi. Elle t'a abandonné, et tu as été blessé. C'est de sa faute.
- Vous mentez !
Henri se mit debout et courut dans les bras de sa mère.
- Vous êtes une méchante, vous voulez faire du mal à maman ! Partez ! Maman prend soin de moi, et j'ai fait une bêtise, c'est ma faute à moi si j'ai été blessé ! J'ai été stupide, je recommencerai pas, je le promets ! Laissez ma maman tranquille !
Regina le prit dans ses bras, malgré son poids. Elle voulait qu'il se sente protéger, et croire qu'il ne lui serait jamais arraché. Elle lança un regard désespéré à la femme glaciale et fermée en face d'elle. Cette dernière observa l'appartement.
- Je veux voir sa chambre et m'assurer qu'il vive dans de bonnes conditions.
- Sa chambre est derrière vous.
- Le canapé ? C'est une plaisanterie ?
- La porte, à côté.
Madame Fisher jeta un coup d'œil peu aimable à la brune et pénétra dans le refuge du garçon. Elle inspecta minutieusement son lieu de vie et ressortit cinq minutes plus tard, un appareil photo à la main.
- J'ai pris quelques clichés, afin de garder une trace, et voir s'il est possible d'améliorer la vie de cet enfant. Je vais en prendre d'autres, pour ne rien laisser au hasard.
La femme des services sociaux mitrailla le petit appartement, et posa maintes questions à Regina, quant à son travail, ses horaires, sa présence au sein du foyer et son revenu. Elle y répondit difficilement, tant sa gorge était nouée. Cette femme la jugeait, elle, comme si elle était une meurtrière en série. Elle maudit le médecin qui l'avait dénoncé. Alors que Madame Fisher s'apprêtait à partir, cette dernière se retourna brusquement.
- Ceci est un simple rappel à l'ordre, il n'y aura pas de suites données, pour l'instant. Henri semble en bonne santé, et son accident paraît être isolé. Mais je reviendrai, pour m'assurer que ce n'est pas de l'esbroufe.
- Je l'aime, et jamais je ne…
- Je connais ce refrain. Si vous saviez combien de fois je l'ai entendu, avant que le pire ne se produise. Bonne soirée, madame Mills, j'espère que vous prendrez bien soin de lui. À bientôt.
La femme referma la porte derrière elle, alors que Regina respirait à nouveau.
- C'est du délire… Le système est en faillite totale…
Elle se tourna vers son fils.
- Henri, ça va ? Elle ne t'a pas fait peur ?
- Si… Elle veut nous séparer, j'ai vu ça dans un film.
- Non, elle ne le fera pas, parce que je t'aime et que je veillerai toujours sur toi.
Elle le berça contre elle, et ils s'endormirent tous les deux, enlacés, sur le canapé. La présence de l'autre suffisait à calmer les angoisses de chacun. Plus tard dans la nuit, la belle brune se réveilla, après un cauchemar sans fin. Elle vit son enfant dans une position peu confortable, et le prit dans ses bras, afin de le déposer dans son lit. Elle lui déposa un baiser sur le front, avant de murmurer de douces paroles. Henri ouvrit les paupières, et la regarda droit dans les yeux.
- Je t'aime, maman. Tu restes avec moi ?
- Oui, bien sûr, mon ange.
Elle se recroquevilla au pied du petit lit et berça son garçon, jusqu'à ce que le sommeil les emporte tous les deux. Le lendemain matin, elle était glacée, et courbatue, mais son fils avait glissé sa main dans la sienne, et semblant apaisé et heureux. Elle le fixa pendant de nombreuses minutes, une pointe d'amertume et de chagrin lui transperçant le cœur. Elle ne pouvait pas rester sans rien faire. Mais elle ne voyait pas de solution acceptable. Toutes les possibilités qui s'offraient à elle étaient vaines, sans amélioration rapide de sa condition. Elle gémit, et se leva maladroitement pour préparer le petit déjeuner de son enfant. Au moins, ça, elle pouvait encore le réaliser, pour lui faire plaisir. Ce fut une maigre consolation.
