Chapitre 6 : délaissement

Emma était à son bureau, mortifiée par son comportement puéril et dangereux. Elle se souvenait de son réveil, de son état pitoyable, et de son week-end, où elle avait passé la moitié de son temps à boire plus que de raison, avant de se faire livrer quelques courses, pour éponger l'alcool ingurgité. Elle n'était pas sortie, et avait tenté de répondre aux questions de sa femme de ménage. Mais à la place, elle s'était enivrée, pour chasser son vague à l'âme et son insécurité chronique. Sous ses airs de femme forte, elle était profondément fragilisée. Elle le savait, mais préférait faire l'autruche, afin de ne pas ressasser le passé, et les démons qui l'accompagnaient en cohorte. Aujourd'hui, son mal de crâne pulvérisait tous les records, et elle était parée d'un manteau de honte. Il fallait vraiment qu'elle cesse cette habitude stupide. Pourtant, rien qu'à l'idée de boire un verre de whisky, elle en avait déjà l'eau à la bouche. Quel jeu de mots maladroit… Elle passa la journée à potasser un dossier particulièrement important. Elle avait rendez-vous le lendemain avec l'investisseur majoritaire du projet et le maître d'œuvre, afin de caler les dépenses inhérentes à ce dernier, qui semblait largement sous-estimées. Elle resta tard, et ne rentra pas directement chez elle, de peur de retomber dans son travers. Aussi, dénicha-t-elle un petit restaurant, afin de se sustenter. Elle commanda des pâtes carbonara, et de l'eau pétillante. Elle se demandait bien quelle mouche l'avait piqué, pour demander de l'eau. Néanmoins, elle se félicita de n'avoir pas succombé à la tentation. Après un tiramisu particulièrement savoureux, elle prit le chemin de son loft, perdue dans ses pensées. Elle n'avait pas encore répondu à son acolyte épistolaire, alors que R passait faire le ménage le lendemain. Elle devait absolument trouver la force, et surtout les traits d'esprit, ce soir. Elle ne voulait pas décevoir la seule personne qui prenait un tant soit peu soin d'elle.

Alors qu'elle avait parcouru une centaine de mètres, son regard fut attiré par une silhouette familière. Elle vit la comptable, Ruby Lucas, de l'autre côté de la vitre du pub. Elle s'arrêta, et la fixa, envieuse de son énergie et de sa sociabilité flamboyante. Alors qu'elle s'apprêtait à repartir, quelque peu honteuse d'espionner une collègue, un regard vert pétillant se braqua sur elle. Les deux femmes se figèrent, comme prises en faute l'une par rapport à l'autre. Ruby fut la première à retrouver ses esprits et fit un petit signe de main à Emma, l'invitant à entrer. Cette dernière savait pertinemment bien que c'était une très mauvaise idée, elle avait beaucoup à y perdre, mais elle était hypnotisée par la jeune femme. Aussi poussa-t-elle la porte de l'établissement, se retrouvant à la table de la brune.

- Bonsoir, madame Lucas.

- Bonsoir, madame Charming. Que diriez-vous de nous installer sur cette table, plus loin ?

- Je ne voudrais pas vous importuner, vous êtes avec vos amis.

- Mais non, ils ne seront pas traumatisés, promis. N'est-ce pas ?

- Vous pouvez y aller tranquilles. Nous finissons nos verres et nous rentrons. Bonne soirée, Ruby.

Les convives de la table firent un simple signe de tête à la blonde, pour la saluer. Ruby l'entraîna à l'endroit indiqué, et un silence gêné prit place entre elles. Emma se tourna vers sa comparse.

- Je ne suis guère habituée à me retrouver autour d'un verre avec une collègue.

- Ce n'est pas mon genre de m'afficher avec le patron, afin d'entrer dans ses bonnes grâces. Détendez-vous…

- Vous n'avez pas peur de vous afficher avec moi ?

- Vous êtes une jolie femme, et tout le monde n'est pas au courant de votre boulot. Pour la plupart des gens, nous sommes deux copines qui se retrouvent pour boire un verre et décompresser.

- Vous avez raison, je devrais probablement sortir plus souvent.

- Apparemment.

Devant le regard dubitatif de la blonde, la comptable ne put se réfréner.

- Trop tôt pour ce genre de remarque ?

- Peut-être, en effet.

- Oups… Je vais être virée ?

- Nous ne sommes plus au travail, mais dans un bar. J'en doute fort, miss Lucas.

- Appelez-moi Ruby, ici… J'ai l'impression d'être une vieille fille, sinon…

- C'est noté.

Emma prit une grande inspiration, avant d'oser une légère boutade.

- Vous semblez connaître du monde, dans le coin.

- Je suis de nature sociable, et j'adore m'amuser. Alors oui, j'ai un bon réseau d'amis et de connaissances diverses. Vous venez d'arriver ici, donc…

- Donc je ne connais personne en ville, en effet.

Elles se sourirent, la question de la brune étant fort peu subtile.

- Alors, permettez-moi d'être votre guide.

- Vraiment ? Vous accepteriez une telle mission suicide ?

- Pourquoi pas ? Et puis, vous n'êtes pas un ogre.

- Trimballer votre supérieure partout, avouez qu'il y a plus amusant…

- Vous gagnez à être connue. Enfin, c'est mon opinion.

- Et si vous vous trompez ? Je pourrais être un véritable bonnet de nuit.

- Vous êtes entrée dans ce pub, simplement sur un signe de main. Et on s'est parlé… Environ deux heures en tête-à-tête, à titre professionnel. Donc, je présume que vous avez envie de vous changer les idées. N'hésitez pas à me contredire.

- Continuez.

- J'aime m'amuser, aussi je vous propose de prendre un verre et d'aller chanter.

- Pardon ?

- Chanter ? C'est comme parler, mais sur de la musique. Il y a un bar à karaoké, pas loin d'ici. C'est drôle !

- Ce n'est pas vraiment mon truc.

- Oh, la grande patronne a peur de se faire ridiculiser ? Je comprends…

- Vous a-t-on déjà dit que votre comportement était puéril ?

- Oui… Mais il n'y a que de vieux rasoirs pour proférer une telle horreur.

Devant le sourire machiavélique de la brune, Emma rendit les armes. Elle soupira, et ses bonnes résolutions s'envolèrent.

- Je vais avoir besoin d'un verre. Ou plusieurs, même, peut-être.

- Madame est joueuse.

- Madame a la gorge sèche.

Ruby claqua des doigts, pour interpeler le serveur.

- Un martini pour moi et…

- Un whisky sec pour son acolyte.

- Très bien, je vous apporte ça.

Une fois le serveur partit, la comptable se tourna vers la blonde.

- Mon acolyte ? Je suis donc l'héroïne ?

- Si ça peut vous faire plaisir.

- Ne soyez pas ronchon, ce n'est pas sexy.

- Vous êtes si aimable…

- Nos verres arrivent ! Ça va vous faire du bien !

Emma murmura pour elle-même.

- J'ai un doute.

Elles goûtèrent leurs breuvages, et se sentirent revigorées rapidement. Ruby était un véritable moulin à paroles, ne laissant jamais un silence s'installer. Emma en avait la tête qui tournait, à moins que ce ne fut l'alcool, qu'elle ingurgita à une vitesse effroyable. Elle devait garder contenance devant la brune, c'était son employée. Mais toutes ses barrières tombaient, alors qu'elle parlait enfin à une personne en chair et en os, depuis des semaines, une fois hors du boulot.

Elles titubèrent jusqu'au karaoké, et commencèrent à choisir divers titres de chansons, parlant beaucoup plus fort que d'habitude. Après avoir commandé des cocktails, elles firent un spectacle assez approximatif devant un parterre de fans d'un soir, passablement alcoolisés également. Après quatre chansons, d'une voix toujours plus chevrotante, elles laissèrent la place à un chanteur qui aurait mieux fait d'aller dormir depuis un bon moment. Elles suffoquaient presque, dans l'ambiance poisseuse de ce bar, plus miteux que le précédent. Emma rigola bêtement.

- Punaise, je ne me souviens plus quand je me suis amusée et lâchée ainsi !

- Durant le dernier millénaire ?

- Hey, je ne suis pas si vieille !

- Oups…

Devant l'air faussement contrit de la brune, elle voulut lui décocher un coup dans l'épaule, mais rata sa cible et s'écroula de sa chaise, sous le rire tonitruant de sa comparse.

- Bah alors, chef, on ne tient pas la bouteille ?

- Tais-toi ! Juste une erreur d'échelle… Ton épaule était censée être beaucoup plus proche, selon mes calculs.

- T'es pas douée en maths… Faudra que je repasse derrière toi, pour les budgets…

Emma lui fit une grimace, et attrapa sa tête entre ses mains.

- Oh, ça tourne… Je crois qu'il vaudrait mieux que je rentre.

- Ouais, t'es pas fraîche !

Emma sortit son portable, et regarda alentour.

- Merde, j'ai pas de numéro pour un taxi.

Le barman, qui avait entendu toute leur conversation, se proposa d'appeler à sa place, afin qu'elles puissent rentrer tranquillement. Une demi-heure plus tard, les deux femmes refaisaient le monde, à l'arrière d'un taxi. Ce dernier se stoppa devant l'immeuble de la blonde.

- Merci, monsieur. Et euh, à demain, Ruby !

- Si tu peux bouger !

- Mais bien sûr. Mais là, je file dormir. Bonne nuit, bisou !

Emma gloussa de sa bêtise, alors que la brune prenait ses aises dans la voiture.

- Ouais, bisou chef !

Alors qu'elle claquait la porte de son loft derrière elle, Emma peina à trouver sa chambre, ses jambes devenant lourdes. Elle s'affala sans grâce sur le canapé et s'endormit, tel un pochetron. Elle n'entendit pas le réveil le lendemain matin, son téléphone étant resté dans son sac, échoué dans l'entrée. Elle émergea dans le milieu de la matinée, avec un mal de crâne digne d'un chantier en parfaite cacophonie. Elle se redressa sur un coude, et une envie de vomir la prit aux tripes.

- Doux Jésus… Plus jamais je ne recommence… Je ne me souviens même plus de tout… Mais qu'est-ce qu'il m'a pris ?

Elle rampa presque jusqu'aux toilettes, mais elle resta prostrée, contre un mur, en attendant que ce goût immonde déguerpisse. Elle bougea longtemps après, une fois qu'elle était si gelée, que ses doigts bleuissaient. Elle se dirigea dans sa douche, balançant ses vêtements, empuantis par les vapeurs d'alcool, partout dans la pièce. Elle actionna le jet d'eau et laissa passer un gémissement de bien-être. L'eau brûlante faisait des merveilles sur son moral. Elle s'enferma dans sa bulle, inconsciente du monde qui l'entourait.

Regina vint faire le ménage, comme à l'accoutumée, dans le loft d'Emma. Elle ouvrit avec sa clé et déposa ses affaires dans l'entrée, avant de s'équiper. Elle changea sa routine habituelle et fondit sur le carnet. Elle avait tant attendu, elle ne tenait plus en place. Son cadeau bihebdomadaire la rassérénait, pour quelques heures au moins. Qu'elle ne fut pas sa surprise de lire son dernier mot, mais sans réponse de la part d'Emma. Elle était désappointée. Puis elle vit la trace de sang sur la tranche du petit livre. Un frisson s'empara d'elle. En l'examinant de plus près, elle comprit que la quantité du précieux liquide était infime, et en fut légèrement rassurée. Son esprit torturé fit alors défiler un questionnement sans fin. Comment devait-elle comprendre cette absence de message ? Avait-elle été maladroite, dans son dernier mot ? Ou bien peut-être avait-elle franchi une limite, en suggérant qu'une bibliothèque remplirait l'espace vide ? Probablement que la propriétaire avait pris cela pour une insulte, quant à son goût pour la décoration ? Elle ne savait que faire ni quoi penser. Et le sang la rendait anxieuse. Elle rangea maladroitement le carnet, et entreprit de nettoyer la salle de bain, avant de passer l'aspirateur. Cela l'aiderait peut-être à penser à autre chose ? Elle s'arma de son spray anti-calcaire, et d'une raclette, et se dirigea vers la salle de bain. Elle se stoppa devant la porte. Un bruit semblait provenir de l'autre côté. Elle tendit l'oreille, et pensa immédiatement qu'un voleur était entré. Ou pire, qu'il était arrivé quelque chose à Emma, cela expliquerait l'absence de réponse et le sang. Aussi, prit-elle son courage à deux mains, et entra d'un coup dans la pièce. Cette dernière était totalement embuée. Elle distingua une masse juste devant elle, et voulut la saisir, pour la mettre dehors. Mais elle ne fut pas assez rapide. Un cri lui fit perdre son audace, et elle sentit une main s'emparer de son poignet, et le tordre. Elle hurla à son tour, et fut emmenée manu militari à travers l'appartement, avant d'être projetée contre la porte d'entrée fermée.

- Dégagez de chez moi, bordel !

- Mais, enfin, je…

La gifle qu'elle reçut la laissa livide, et pantelante. Mais que se passait-il donc ? Et qui était cette furie ? Alors que la femme furibonde s'apprêtait à la cogner à nouveau, elle glapit enfin une explication.

- Je suis la femme de ménage, pitié !

Sa tortionnaire arrêta immédiatement son mouvement.

- Pardon ?!

- Je suis R ! je ne suis pas une voleuse, ou quoi que ce soit d'autre !

- Je… Je suis désolée… Oh mon dieu, vous êtes blessée…

- Mais non, je…

Regina porta la main à son front, et vit ses doigts ensanglantés. Elle regarda fixement la blonde, qui portait une simple serviette pour se couvrir. Elle la vit se troubler, avant de s'affaiblir d'un coup.

- Je ne me sens pas très bien…

- Pas étonnant, j'appelle une ambulance. Ne bougez pas.

- Où voulez-vous que j'aille ?

Devant la pique un peu aigrie de la brune, Emma se contenta de chercher son téléphone dans son sac, avant d'être brusquement interrompue pat la femme à terre.

- Attendez, pas une ambulance, ça risque d'engendrer des frais, et … Je… Je ne peux pas me le permettre. Une poche de glace et un comprimé contre les maux de tête devraient suffire.

- Je ne crois pas. Et si jamais vous aviez une commotion ? Vous m'avez fait tellement peur, que je n'y suis pas allée de main morte. Vous avez une sale tête, et je ne veux pas qu'il vous arrive quelque chose de grave ultérieurement.

- Je vais bien, j'ai le crâne dur !

- Ce n'est pas négociable ! Vous ne parvenez même pas à vous relever.

- S'il vous plaît… Je n'ai pas les moyens de m'offrir un tel luxe.

Emma la considéra un instant, avant de changer son fusil d'épaule.

- Très bien, alors, j'appelle un taxi, et c'est moi qui règle la course. Ça vous convient ?

- Ai-je le choix ?

- Non.

Regina souffla de mécontentement, face à l'entêtement de la blonde. Cette dernière lui tendit la main, afin de l'aider à se mettre debout.

- Je vais vous conduire au canapé, afin que vous puissiez vous asseoir dessus, en attendant le taxi.

- Je vous remercie.

Regina s'agrippa à la main tendue, et se leva, en se tenant au mur de l'autre bras. Elles s'écroulèrent sur le sofa, et Emma commanda un taxi. Alors qu'elle raccrochait, son téléphone sonna. Elle décrocha machinalement.

- Oui ?

- Bonjour, madame Charming, c'est votre secrétaire. Nous commencions à être inquiet, du fait de votre absence, ce matin.

- Merde, vous avez raison ! Euh…

Elle coula un regard vers la brune, qui était pâle, mais semblait toujours lucide. Elle inspira et entendit sa secrétaire parler rapidement.

- Madame Charming, vous avez une réunion avec un gros client dans moins d'une heure, que dois-je faire ?

- C'est pas vrai… Je m'en rappelle. Je serai présente à l'heure pour la réunion, ne vous inquiétez pas. Une petite urgence… familiale à régler, et j'arrive.

- Très bien, à tout à l'heure madame.

Emma raccrocha, et serra sa serviette contre son corps. Elle n'aurait jamais le temps d'accompagner R à l'hôpital, et elle n'était pas certaine que la femme y aille d'elle-même. Elle se racla la gorge, et obtint l'attention de son interlocutrice.

- J'ai une réunion importante, que je ne peux pas rater. Je règle le taxi, et vous allez à l'hôpital, je réglerai les frais ultérieurement. J'appellerai votre patron, pour tout mettre en ordre. D'accord ?

- Oui ?

- S'il vous plaît, faites- vous examiner, ça me rassurerait.

Avant que Regina ne puisse répondre, Emma disparut dans sa chambre, pour finir de se préparer, et mettre ses lentilles. Elle évoluait dans un brouillard effroyable, entre sa vue défaillante et sa gueule de bois carabinée. Elle s'habilla, mit ses lentilles, et se maquilla, afin d'être enfin présentable. Elle revint dans la pièce à vivre, et vit que la femme de ménage tenait un mouchoir contre son front.

- Comment vous sentez-vous ?

- Beaucoup mieux, la peur et le coup sur la tête m'ont fait faiblir, mais je reprends déjà des forces. Ça va aller, ne vous inquiétez pas.

Emma s'approcha et posa sa main sur celle de la brune.

- Je suis sincèrement désolée, vous m'avez surprise. Ce n'est pas une excuse pour vous avoir frappée, bien entendu. Mais si jamais vous avez besoin de quoi que ce soit…

Une sonnerie retentit, et Emma se leva. Après avoir parlé dans l'interphone, elle revint vers Regina.

- Votre carrosse est prêt à vous conduire à l'hôpital, je ne peux vous y accompagner, mais tout sera pris en charge, de mon côté. Encore mes plus plates excuses…

- Inutile de vous justifier, vous êtes chez vous, j'aurais dû frapper, au lieu d'entrer comme une folle dans la salle de bain. Merci pour tout… Emma.

- De rien, R…

Un léger sourire orna les deux visages. Regina prit ses affaires et partit, afin de prendre le taxi. Elle fut tentée de donner son adresse au chauffeur, afin de se reposer à son aise, mais elle y renonça, pour une obscure raison. Elle pensait encore à la jolie femme blonde qui l'avait assaillie, alors que le taxi se stoppait face à l'entrée des urgences. Le chauffeur se tourna vers elle.

- Le trajet est déjà payé. C'est un forfait. Bonne journée

- Très bien. Au revoir.

Regina descendit et se retrouva les bras ballants, ne sachant quoi faire ensuite. Elle fit un pas, et regarda l'accueil du service, qu'elle connaissait, après sa visite avec Henri.

- Non, je ne peux pas… Pas encore… Si jamais je tombe sur Whale…

Elle fit alors demi-tour et s'engouffra dans le métro, afin de rentrer chez elle. Elle s'octroya une heure de repos, avant de repartir travailler cet après-midi. Elle sortit sa trousse de secours, et mit un bandage sur son front, après avoir désinfecté la plaie. Elle fut satisfaite de ses propres soins, et mangea un plat de pâtes, afin de ne pas tomber. Elle ne voulait pas qu'Emma ait des problèmes, parce qu'elle était têtue comme une mule. Elle se posa sur une chaise, dégustant son assiette, et songea à la femme énergique qu'elle avait finalement rencontrée. Elle était belle, c'était indiscutable. Et un peu brutale, également. Mais elle semblait aussi… Regina chercha le terme adéquat. Enfin, un mot s'imposa dans son esprit : détachée. Oui, c'était bien cela, Regina avait eu l'étrange impression de s'adresser à une personne qui n'était pas complètement là. Comment une telle chose était-elle possible ? Elle avait beau se creuser les méninges, elle sentait qu'un élément lui manquait cruellement. Elle finit son déjeuner, se releva précautionneusement, et lava ses ustensiles. Elle vérifia l'heure à sa montre et maugréa. Elle ne devait pas traîner, afin d'enchaîner chez un autre client, à l'autre bout de la ville. Elle soupira et reprit son sac, en fermant la porte, encore un peu abasourdie par cette rencontre inopinée.

Emma arriva juste à temps pour sa réunion, où elle décrocha un juteux contrat, pour l'édification d'une tour de bureaux. Elle était particulièrement fière de la tournure des évènements, ayant cru que le client serait allé voir la concurrence. Mais son discours bien rôdé lui permit d'obtenir facilement ses faveurs, finalement. Elle savait pertinemment bien que l'individu l'avait reluqué à maintes reprises, mais elle fit l'impasse sur ce comportement digne d'un goujat. Sa longue chevelure blonde était parfois un atout, tout comme cela la desservait avec les femmes, bien souvent. Lorsqu'elle fut enfin seule, elle remit de l'ordre dans ses dossiers et rangea le nouveau contrat signé dans une chemise. Elle s'assit, et repensa à sa matinée. Certes, elle avait fort mal commencé, mais sa rencontre impromptue avec R l'avait tourneboulé. Elle avait remarqué sa silhouette fine, ses cheveux bruns, mais aussi sa peur. Car elle en était persuadée, c'était bien de la peur qu'elle avait lu dans les beaux yeux chocolat : une première fois lorsqu'elle l'avait expulsé de la salle de bain, et une seconde fois quand Emma avait parlé de l'hôpital. Elle se souciait d'autant plus du sort de R, qu'elle était la seule personne à ne pas la juger. Elle réfléchit. La femme s'était présentée comme R, mais elle n'avait pas donné de plus amples détails sur son identité. Et la rencontre avait été brève, mais intense. Tout compte fait, elle se retrouvait presque au point de départ. Elle connaissait maintenant son visage, mais rien d'autre. Et elle en conçut un certain chagrin.

Alors que la journée touchait à sa fin, Ruby toqua à la porte du bureau d'Emma, et passa la tête par l'entrebâillement.

- Bonjour patronne, je crois que j'ai gagné mon pari…

- Bonjour madame Lucas. Votre pari ? De quoi s'agit-il ?

- Euh, ben… Que ce matin, vous ne seriez pas capable de vous lever. Bingo !

- Certes. J'ai eu un contretemps.

Ruby ferma la porte, et s'approcha de la blonde.

- Va falloir m'expliquer tout ça. Car un pari est un pari. Et s'y soustraire, c'est moche.

Emma regarda autour d'elle, et ne vit personne les observer.

- Je ne me dérobe pas. J'ai eu une surprise, ce matin, et je ne m'y attendais pas. Pourquoi je me justifie, d'ailleurs ?

- Parce que tu vas me raconter tout ça d'ici trente minutes, au bar d'hier. Ça te va ?

- Je n'ai pas fini ici.

- Les dossiers attendront demain matin. À moins d'une autre surprise ?

- Je ne crois pas, non. Enfin, je ne l'espère pas.

- Alors, vendu ! On se retrouve en bas. Pour éviter de faire jaser ces pimbêches ! Et si tu n'es pas là, je viens te chercher !

- C'est une menace ?

- Non, une promesse.

- Pire, donc.

- Exactement.

- Ruby, on est au travail, alors pour le tutoiement…

- Juste quand on est entre nous, c'est compris, chef ! À tout à l'heure !

La brune volcanique s'échappa du bureau, telle une bourrasque. Emma en avait presque le tournis.

- Mon dieu, mais dans quelle galère je m'embarque, moi, encore ?

À l'heure précise, elle retrouva sa comparse dans le hall de la société, la pluie tombant de façon drue dehors. Elles se sourirent et portèrent leurs sacs au-dessus de leurs têtes. Ruby proposa la marche à suivre.

- On fonce dehors, et on court jusqu'au bar. Ça te va ?

- Je te suis.

- C'est sûr que ça change de la journée.

Devant le sous-entendu équivoque, Emma haussa un sourcil, alors que la comptable s'en allait déjà.

- Et merde…

La blonde courut, et faillit se tordre la cheville sur une plaque d'égout, chaussée de ses escarpins.

- J'aurais dû prendre des baskets…

Elle avait déjà les pieds trempés et sentait la pluie s'insinuer dans son col et dévaler dans son dos. Elle ne fit pas attention et percuta la brune, qui lui ouvrit galamment la porte du bistrot. Elles ricanèrent, et s'ébrouèrent à l'entrée, créant une mare à leurs pieds. Le tenancier les regarda faire, dépité. Elles se contentèrent de lui faire un petit sourire contrit et elles se posèrent sur la table de la veille.

- On a un abonnement à cette table, ma parole.

Ruby leva les yeux.

- En fait, c'est ma table. Je connais bien le patron, Auguste, et il fait toujours en sorte qu'elle soit libre à cette heure-ci. Il est chou !

Emma observa l'homme derrière le bar à la dérobée, et se fit la réflexion qu'il était bel homme, avec sa barbe de trois jours. La brune suivit son regard.

- Il est célibataire, tente ta chance ! Tu as l'air à son goût.

- Et qu'est-ce qu'il te fait dire cela ?

- D'habitude, il hurle sur les clients qui abîme son précieux parquet.

- Je t'accompagne. Et mon petit doigt me dit qu'il ne te crie jamais dessus.

- Il a essayé une fois.

- Et ?

- Il n'a plus jamais recommencé ce genre d'enfantillage.

Le sourire vicieux s'étalant sur le visage de la comptable valait toutes les explications du monde.

- Je vois…

- J'en doute…

Ruby héla Auguste.

- Hey, grand fou ! Viens un peu par ici !

- Ruby ! Tu n'es pas sortable…

- Non, en effet. Auguste, que dirais-tu de nous offrir à boire, et de prendre rendez-vous avec Emma ?

- Euh, hé bien avec plaisir. Pour les deux. Qu'est-ce qui vous ferait plaisir ?

- En boisson, ce seront deux mojitos. Et pour Emma, un bon resto, un cinéma, et une nuit de passion !

- Ruby !

Les deux victimes du traquenard de la comptable s'écrièrent en même temps. Ils se tournèrent l'un vers l'autre, et rirent.

- Emma, enchantée. Ne la croyez pas.

- Auguste, de même. Ça fait longtemps que je ne l'écoute plus. Faites pareil, ça soulage les tympans. Et les neurones !

- Je vais tacher de m'en souvenir.

- Hey, les tourtereaux, je suis toujours là, et vous me le paierez.

- Je suis ta patronne, je peux te virer quand ça me chante…

- Alors, Auguste, je me vengerai deux fois sur toi. Et deux fois plus fort.

- Mais…

Le pauvre homme préféra battre en retraite, avant de subir les foudres de son amie. Ruby tapa le bras de la blonde.

- Alors, qu'en penses-tu ? Joli petit cul, en prime !

- Je ne vais pas le nier.

- Oh, intéressée ?

- Pourquoi pas ? Mais ce sera sans toi, madame l'entremetteuse…

- T'es pas drôle.

- Au contraire.

L'homme revint avec leur commande, et déposa leurs verres sur la table, en adressant un clin d'œil à Emma.

- T'as carrément un ticket !

- La ferme, Ruby…

Elles passèrent une heure, confortablement installées, à refaire le monde. Lorsque la brune se leva, elle fit signe à la blonde de rester assise.

- Je file aux petits coins et je t'emmène dans un restaurant, dont tu me diras des nouvelles.

- Tu ne t'arrêtes jamais ?

- Quand je serai morte.

En passant près du bar, elle glissa une note à Auguste.

- Son numéro personnel. Me dis pas merci, hein. Bye !

Elle s'éclipsa, laissant le barman bienheureux. Après avoir pris le bras de sa patronne, elles se rendirent à un restaurant qui ne payait pas de mine.

- Tu me remercieras plus tard, une fois avoir eu un orgasme culinaire, avec leur plat fétiche : leurs lasagnes ! C'est à se damner !

- Tu es toujours aussi subtile ? Jamais dans l'exagération ?

Pour seule réponse, elle poussa la porte, en lui tirant la langue.

Alors que le repas était déjà bien entamé, et qu'Emma avait dû admettre que ces fameuses lasagnes étaient divines, Ruby se pencha vers elle, telle une conspiratrice.

- Alors, ta surprise de ce matin, c'était quoi ?

Emma n'y pensait plus, et la gêne la fit légèrement rougir.

- Oh, c'est croustillant !

- Pas du tout, mais j'ai honte de moi…

- Explique-moi tout.

- Il n'y a pas grand-chose à en dire. J'ai cru qu'il y avait un intrus chez moi, et je l'ai entraîné vers la sortie, en le cognant contre la porte.

Devant le regard implorant d'Emma, Ruby ne put se contenir davantage.

- Et ?

- C'était ma femme de ménage…

La brune explosa de rire, devant l'incongruité de la situation.

- Oh, c'est moche, ça… La pauvre…

- Je sais, inutile d'en rajouter. Je l'ai mise dans un taxi pour l'hôpital, j'étais déjà en retard…

- Encore plus moche… Et tu as eu de ses nouvelles ?

- Non. Pourquoi en aurais-je eu ? Je ne la connais pas.

Le cœur d'Emma se contracta à cette assertion. Elle baissa les yeux, peu sûre d'elle.

- Bon, plus de peur que de mal, tout de même ?

- Elle saignait de la tête.

- Tu ne sais rien faire à moitié… Elle pourrait porter plainte.

- J'en doute.

- Tu es une cible de choix.

- Je le sais, c'est tout.

Devant l'air buté et fermé de sa patronne, Ruby préféra temporiser.

- D'accord, je ne vais pas l'accabler, ta fée du logis. Tu comptes t'excuser ?

- Déjà fait.

- Avec un panier de fruits ? Ou un autre cadeau de ce genre ?

- Pas bête ton idée !

- Je sais, je suis un génie.

- N'exagérons rien.

- T'es pas gentille !

Emma rigola, face à la gamine renfrognée qui lui faisait face maintenant. Elles prirent un dernier verre, et elles rentrèrent, fatiguées de cette journée.

Une fois chez elle, Emma trouva le carnet de correspondance à sa place, et elle s'aperçut, en l'ouvrant à la dernière page, qu'elle n'avait pas répondu à R.

- Mais quelle gourde je fais, parfois…

Aussitôt ces mots prononcés, des images l'assaillirent, et elle resta prostrée, incapable de respirer, presque. Après de longues minutes, elle parvint à se sortir de ce cauchemar éveillé, et elle agrippa la bouteille de whisky, d'une main tremblante. Elle s'enfila une bonne rasade, et la reposa brutalement sur la table. Elle prit le carnet, sa bouteille, et se dirigea vers sa chambre. Mais au lieu d'écrire, elle but, jusqu'à s'endormir d'épuisement.