Chapitre 7 : à bout
Emma était sortie presque tous les soirs de la semaine avec Ruby, et une fois avec Auguste, qui s'était avéré de charmante compagnie. Elle s'étourdissait dans cette vie facile, et ne souhaitait pas en changer. Elle pensait parfois à R, et ne cessait de se poser des questions. Elle avait l'air si différente de l'archétype de la femme de ménage. Pourtant, une couche de colère sombre et froide semblait également l'animer, comme à fleur de peau. Elle était devant l'écran de son ordinateur, au travail, depuis au moins quinze minutes, à rêvasser, lorsque sa secrétaire toqua à la porte.
- Madame Charming, vous m'aviez demandé de m'entretenir avec le service informatique, qui a fait la sourde oreille, concernant le déblocage de certains dossiers. Hé bien, euh… Je n'ai pas vraiment eu gain de cause.
- C'est-à-dire ?
- Ce sont des dossiers clos à caractère personnel, pour le compte du conseil d'administration. Ce sont des archives, en somme.
- Et ?
- C'est tout ?
- Si ce sont des archives, qu'est-ce que ça fait sur le serveur actif ? On a un autre serveur pour ce genre de choses, afin de ne pas avoir de données corrompues. Ils n'ont qu'à faire le ménage !
- Je leur dirai, madame.
- Merci. Pourrais-je avoir un café, s'il vous plaît ?
- Bien entendu, madame.
La femme referma la porte derrière elle, soufflant légèrement. Elle allait devoir remonter les bretelles aux informaticiens, pour ne pas avoir consciencieusement fait leur travail. Ça aurait pu être pire.
En fin de journée, Ruby passa un bras par la porte, en prenant une pose aguicheuse.
- Arrête tes bêtises, veux-tu ?
- Quelle rabat-joie… Tu as vu ? Je t'ai dégoté un petit haut moulant très sympa. Tu pourrais me remercier.
- On est au travail…
- Ah oui… Oups ! Bon allez, les dossiers ne vont pas s'envoler… Viens, j'ai envie de prendre l'air !
- Pourquoi je sens un piège vicelard se refermer sur moi ?
- Parce que tu as le nez fin !
Emma soupira, et rangea ses affaires. Après tout, la brune n'avait pas tort, elle pourrait terminer ses dossiers demain.
Une fois sorties de l'immeuble, la comptable héla un taxi et entraîna sa comparse dans son sillage. Elles parcoururent la ville, avant de se stopper devant une maison aux proportions aberrantes.
- Attends, on est où ? C'est une famille de quarante personnes qui vit là-dedans ?
- Euh, non, juste un copain…
Devant l'air effaré de la blonde, Ruby éclata de rire.
- Tu vas comprendre…
En pénétrant dans le hall d'entrée, Emma fut amusée par le nombre de guitares et de disques vinyles encadrés.
- Un musicien, n'est-ce pas ?
- Un producteur, ma chère ! Nous changeons de registre !
- Je vois ça. Et le bon goût, il est parti en courant ? Trop de travail, en l'occurrence, pour y remédier ?
- Ce que tu peux être mesquine parfois… Mais viens donc !
Elles se rendirent à l'arrière de la maison, où trônait une piscine, avec sauna, au centre du jardin.
- Il ne fait pas dans la demi-mesure… Cette bâtisse doit valoir une fortune.
- Oh ! On est plus au boulot, chef !
Un homme brun, portant un chapeau haut-de-forme, sûr de lui, s'avança vers le duo.
- Ruby, mais que me chantes-tu là ? Tu amènes du travail chez moi, ce n'est pas sérieux !
- Jefferson ! Quel plaisir de te revoir, vieux roublard !
- Pas devant une charmante inconnue, Ruby… Voyons.
- Emma, je te présente mon ami Jefferson, le propriétaire. Jeff, voici Emma, ma patronne, mais aussi mon amie. Sois sage avec elle, hein ?
- Je suis un gentleman !
Devant l'air dubitatif de la brune, il ricana.
- Bon, peut-être avec une ou deux entorses au règlement…
- On va dire ça. Alors, que nous proposes-tu, ce soir ?
- Une soirée de folie ! Il y a de la vraie musique, du champagne, du whisky, un barman qui connaît son affaire, et des maillots de bain pour ces dames, au premier étage ! Le paradis sur terre !
- Oh ! Allons voir ce barman, avant de se changer.
Emma n'eut pas le temps d'acquiescer, que Ruby la poussait déjà vers les boissons.
- C'est un charmeur. Fais attention, tu es à son goût. Mon dieu, tu fais des ravages… Il est devenu encore plus coureur de jupons, depuis qu'il a perdu la garde de sa fille… C'est d'une tristesse…
- Oh, un père divorcé ?
- Non. Il est veuf. Mais jamais là quand il le faut. C'est sa belle-sœur qui a récupéré la petite. Il est trop brisé pour s'en occuper. Alors, on lui remonte le moral !
- Il a l'air de très bien savoir s'y prendre tout seul.
- Allez, lâche-toi, Emma ! Cesse de réfléchir, et bois un verre, ça ira mieux ! Sinon, tu vas finir vieille et desséchée !
- Tu es si poétique !
- Barman, deux coupes de champagne, merci !
Les deux femmes firent le tour de la maison, et papotèrent avec les autres invités. Après trois autres coupes, Ruby, un peu pompette, voulut aller nager et partit chercher un maillot, après qu'Emma l'eut retenu de plonger nue dans la piscine. Elle revint dix minutes plus tard, dans un bikini noir, qui ne laissait aucune place à l'imagination.
- Mate-moi ça, Charming ! Jalouse, hein ?
- Euh, non… Fais attention, Ruby…
- Oui maman !
Et la comptable plongea, éclaboussant la blonde et plusieurs autres personnes au passage. Emma râla, et patienta au bar, ne trouvant que peu de gens avec qui elle avait de réelles affinités. Ses habits étaient mouillés, et elle commençait à avoir froid. Elle voulait rentrer, elle en avait marre, et la tête lui tournait. Elle aurait dû manger un de ces petits fours qui étaient venus la narguer en début de soirée. À la place, elle tapa du pied, pour se réchauffer. Elle se fit accoster par Jefferson, qui posa une veste sur ses épaules.
- Vous avez perdu votre moitié ?
- Ruby est une amie.
- Sincèrement, je m'en fiche. Par contre, si vous voulez vous réchauffer, je peux vous y aider.
Devant l'œil torve d'Emma, le maître des lieux lui lança son plus beau sourire carnassier.
- Je vous en prie, Ruby aime s'amuser, donc si vous êtes amies, il me paraît logique que vous en fassiez de même.
- Hé bien, pas ce soir, je ne suis guère d'humeur. Et je ne suis pas partageuse.
- Peut-être changerez-vous d'avis. Barman, un autre verre pour mon invitée frigorifiée !
- Tout de suite, monsieur !
Emma but son whisky d'une seule traite, souhaitant étourdir son mal de crâne et faire disparaître l'importun. Elle vit Ruby tituber près d'un transat et se précipita vers elle.
- Hey, mais qu'est-ce que tu fabriques ?
- Je sais pas… Suis fatiguée…
- On s'en va. C'est par où ?
- Naann !
- Mais enfin…
- Je vais gerber…
- Oh merde.
Emma prit le bras de Ruby et la traîna dans la maison. Elle la déposa rudement contre les toilettes, dans une des chambres au rez-de-chaussée. La brune finit par vomir bruyamment, provoquant un haut-le-cœur chez sa comparse. Jefferson, qui avait suivi toute la scène, patientait dans l'encadrure de la porte, les observant nonchalamment.
- Alors, on a fini par changer d'avis ? C'est une invitation ?
- Dégage !
Emma lui claqua la porte au nez et ferma à clé, afin de goûter à un peu de tranquillité. Elle n'en pouvait plus de cette soirée, et de ces crétins écervelés. Elle vit la brune avachie au pied des toilettes, et déposa une serviette de bain sur ses épaules. Elle s'assit sur le lit, son regard happé par une bouteille de vin qui était à disposition des invités.
- Et puis zut.
Elle la prit et en ingurgita une bonne rasade, avant de se caler contre la tête de lit.
- Mais qu'est-ce que je fiche…
Elle pensa à R, qui n'avait pas donné signe de vie. Elle devait lui écrire dans le carnet. Elle en ressentait la nécessité, mais également l'urgence. Cependant, avant cela, elle devait passer la nuit ici, coincée dans ce bouge libertin, et survivre à son énième cuite. Alors elle descendit la bouteille, et tomba dans un sommeil lourd, qui la cueillit rapidement.
Regina souffla lourdement en rentrant chez elle. Cette semaine l'avait profondément éreintée, tant physiquement que moralement. Elle se remémora alors cette période harassante. Elle n'avait eu de cesse de parcourir la ville, afin de se rendre chez des particuliers, pour faire les ménages demandés. Elle avait augmenté ses heures, afin de gagner un peu mieux sa vie. L'amertume qu'elle ressentait aujourd'hui s'était retrouvée décuplée par Emma. Elle avait passé la semaine, fébrile, à attendre une réponse de la blonde. Réponse qui n'arriva jamais. Elle se permit néanmoins d'écrire dans le carnet, de façon très professionnelle, lors de ses deux passages dans le loft. Elle avait cependant remarqué que tout semblait propre et rangé, comme si la femme blonde n'y vivait presque plus, ou n'y était que pour dormir, avant de repartir. Elle constata que le réfrigérateur était vide, et que la bouteille de whisky sur la table basse était maintenant à moitié vide. Elle la prit, ainsi que le verre l'accompagnant, où restait un fond d'alcool, et les emporta. Elle plaça la bouteille dans le placard et nettoya le verre, puis le rangea. Elle avait envie de punir la femme, pour cet abandon imaginaire, alors qu'elle l'avait frappé, il y a quelques jours seulement.
Regina préféra penser au présent, à l'abri chez elle. La brune enleva ses chaussures et se dirigea vers la chambre d'Henri, toquant à la porte. Elle n'obtint aucune réponse. Elle se permit donc d'ouvrir et de jeter un coup d'œil à l'intérieur. La pièce était vide. Elle fronça les sourcils, et appela son fils dans l'appartement, mais aucune voix ne vint mettre un terme à son trouble. Elle vérifia les deux dernières pièces, mais fut confrontée au vide intersidéral de son logement. Son enfant n'était pas rentré de l'école, alors qu'il était bientôt dix-neuf heures. Elle commença à paniquer et à tourner en rond. Elle sortit de son logis, et se rendit chez Granny. Peut-être Henri avait-il fait ses devoirs chez la vieille logeuse, et était-il resté pour goûter tardivement ? La femme lui répondit qu'elle ne l'avait pas vu, et que c'était l'heure de son jeu télévisé. Elle lui claqua presque la porte au nez, peu encline à discuter. Elle revint jusqu'à chez elle, et prit son téléphone. Une révélation la frappa alors. Jamais son petit garçon ne lui avait parlé véritablement d'un ami, à l'école. Il y avait bien ce garçon, qu'elle avait croisé le jour où elle l'avait ramené à l'école, après sa brûlure. Elle ne connaissait pas son nom… elle fouilla dans les affaires de son enfant, en quête de l'identité de ce garçon, qui saurait peut-être où était son fils. Elle ne trouva rien qui puisse la mettre sur la piste de ce bambin. Elle faillit tout mettre sens dessus dessous. Elle enragea. Elle savait qu'elle ne pouvait pas aller voir la police, qui aussitôt contacterait les services sociaux. Elle faillit devenir folle, jusqu'à ce que la porte d'entrée ne s'ouvre, une heure plus tard.
- Henri !
- Maman ?
- Mais où étais-tu passé ? J'étais morte d'inquiétude !
- J'étais avec mon copain, Neal. J'étais chez lui, on a pris un goûter et fait nos devoirs. Et puis on a joué au foot, j'ai pas vu l'heure passer.
- Tu ne pouvais pas me laisser un message ? Je ne savais pas où tu étais, il aurait pu arriver n'importe quoi !
- Je vais bien, je te téléphonerai la prochaine fois…
- La prochaine fois ?! Tu es privé de sorti !
- Mais c'est mon seul copain ! T'as pas le droit !
- Je suis ta mère, donc, si ! Et ne me réponds pas !
- T'es méchante !
- Henri ! Reviens ici immédiatement !
La porte de la chambre du petit claqua et elle entendit la serrure être verrouillée. Elle tambourina à la porte durant une minute, avant de comprendre qu'Henri ne lui ouvrirait pas la porte.
- Henri ! Ne fais pas ça !
- J'ai pas faim, je vais me coucher !
- Henri !
Elle tenta malgré tout de forcer le passage, en vain. Elle tourna alors le dos à la chambre et glissa le long de la porte, épuisée.
- Henri…
Son murmure n'avait pas passé le seuil de la pièce, et elle resta là, prostrée, souhaitant seulement parler de nouveau à son fils et le serrer dans ses bras.
Le lendemain matin, Henri trouva sa mère étendue par terre, contre la porte. Elle avait passé la nuit à attendre qu'il daigne lui ouvrir. Il en fut troublé, et la secoua légèrement afin qu'elle se réveille. Elle gémit, et ouvrit les yeux pesamment.
- Que… Henri ?
- C'est le matin… Faut bientôt partir à l'école.
- Je vais préparer ton petit-déjeuner. Henri, pourquoi n'es-tu pas rentré, hier soir ?
- Parce que…
- Tu peux tout me dire, tu le sais. Je ne suis pas en colère, j'ai eu très peur, c'est tout.
- Parce que c'est cool chez Neal. Il habite une maison et il a un chien ! On a joué à la console aussi, même si tu n'aimes pas que je le fasse.
- C'est ton ami, alors ?
- Oui.
- Tu voudrais peut-être l'inviter ici ?
- Non !
La brune fut surprise par la véhémence de son fils. Elle voulut tout de même en connaître la raison.
- Henri, attends… Pourquoi pas ? Si tu t'es fait un ami, c'est normal qu'il vienne ici aussi.
- Non, je veux pas qu'il sache …
- Sache quoi, Henri ?
- Cet appartement, où on vit ! Toi !
Regina s'arrêta net. Elle se tourna vers le bambin, qui était rouge, mais elle ne savait pas si c'était de honte ou de colère.
- Pardon ?
- Mais c'est vrai, quoi ! J'ai pas envie qu'il voit que c'est minable ici ! Et que toi, tu es femme de ménage !
La fin de sa phrase mourut presque sur ses lèvres. Il comprit trop tard qu'il venait de blesser sa mère. Il voulut la prendre entre ses petits bras, mais elle se défila au dernier moment, lui tournant le dos, afin de lui cacher les larmes qui menaçaient de la submerger. Elle trifouilla dans la cuisine, afin de dresser la table, et ne pipa plus un mot, abasourdie par les paroles de son fils adoré. Le petit ne savait pas quoi faire pour être pardonné et effacer l'expression sombre et triste de sa mère.
- Maman, je suis désolé ! J'aurais pas dû dire un truc aussi débile, c'est même pas vrai !
- Si, Henri. Je sais bien que c'est la réalité. Et je ne sais pas comment en sortir. Je te fais honte. Mon enfant préfère me cacher, telle une paria, parce qu'à cause de moi, nous sommes pauvres. J'ai perdu mon travail, notre foyer, tout ce que nous possédions, presque. C'est moi qui suis désolée d'être une si mauvaise mère.
Elle explosa en sanglots, incapable de se retenir davantage. Elle s'enferma dans la salle de bain, passant devant Henri, qui était consterné de sa propre bêtise.
- Maman… Je t'aime…
Là encore, personne n'entendit ce murmure de l'autre côté de la porte.
Regina repartit travailler le cœur lourd. Elle avait emmené Henri jusqu'au portail de l'école, et lui avait adressé un petit sourire peu convaincu. Elle avait fait bonne figure sur le chemin, mais elle gambergeait pour remédier à la situation. Elle devrait peut-être offrir un cadeau à son fils ? Quelque chose qu'il souhaitait depuis déjà quelque temps… Mais elle ne voyait pas comment elle pourrait se le permettre. Son budget était millimétré. La moindre entorse pouvait s'avérer désastreuse. Elle cogita ainsi, jusqu'à se trouver devant le loft d'Emma. Elle ouvrit, et se dirigea vers le carnet, où trônaient ses deux derniers messages. Elle les relut, sentant à nouveau les larmes monter.
« Madame, j'ai fait le nettoyage et la mise en place, comme d'habitude, de votre logement. Je vais mieux, et j'espère ne pas vous avoir créé un désagrément, suite à notre rencontre percutante. Je suis terriblement désolée de vous avoir fait peur, en priant pour que vous souhaitiez me garder, afin de prendre soin de votre appartement. Bien à vous, R. »
Le second message paraissait presque désespéré, et manquait cruellement de subtilité. Il avait été écrit sous le coup de l'émotion, qui n'était guère bonne conseillère.
« Madame, ne recevant aucune réponse de votre part, je me permets de m'enquérir de votre état, en espérant que vous alliez bien. J'espère sincèrement que notre accrochage ne vous a pas causé du tort. Je vous assure que tout va bien de mon côté. J'ai aéré le loft, et changé les draps. Tout est propre et rangé. Je ne voulais pas me montrer intrusive ou blessante, en parlant de votre mur nu, qu'une bibliothèque pourrait agrémenter. En espérant vous lire. Acceptez de nouveau mes plus plates excuses. Bien à vous, R. »
Regina ferma le carnet, le faisant claquer entre ses doigts fins. Elle soupira, et se remit au travail, ne trouvant que quelques traces du passage de la propriétaire en ce lieu. Elle eut un léger vertige, et se rattrapa à la poignée de porte de la chambre. Elle jura entre ses dents, et continua son ménage, de plus en plus tourmentée par ses idées noires et sa mélancolie. Elle repartit, laissant un message laconique quelconque. Aujourd'hui, elle n'avait plus envie de se battre pour espérer grappiller les miettes d'une femme qui avait autre chose à faire que de lui adresser au moins un message de sollicitude.
« Madame, le ménage est fait, selon vos attentes. Je m'excuse pour mes derniers messages, et j'espère ne pas vous avoir offensé ou importuné. Cordialement, R ».
Elle referma la porte, et se dirigea vers son prochain client. Elle ne s'arrêta pas pour souffler, et rentra à nouveau tardivement chez elle. Heureusement, Henri l'attendait sagement à son bureau, l'air penaud.
- Bonsoir maman.
- Bonsoir Henri. Je vais préparer le repas. Des pâtes, ça te va ?
- Encore…
- Je n'ai pas eu le temps de faire les courses. Donc oui, encore. Mais il y a de la glace en dessert, si tu veux.
- Merci. J'adore ça !
- Je sais.
- Dis, maman… Je voulais pas te faire du mal hier soir, je suis désolée.
- C'est oublié, ne t'inquiètes pas.
- C'est vrai ?
- Oui. Allez, on mange, et je vérifie tes devoirs.
Ce qu'Henri ne vit pas, c'est la ration diminuée de moitié qu'elle cuisina. Il fallait qu'elle économise, afin de chérir son fils. Elle ne pouvait pas être une honte ambulante pour lui. Elle se l'était juré. Jamais il ne devrait pâtir de son revers de fortune. Aussi mangea-t-elle une pomme et une cuillerée de pâtes, laissant son enfant se régaler. Elle lui sourit, l'air de rien. Il ne devait pas s'en apercevoir. Elle voulait le préserver à tout prix. Quitte à se priver, elle. Après tout, elle était l'adulte responsable du foyer, et c'était son devoir de faire passer le bien d'Henri avant le sien.
Emma rentra dans son appartement, après la nuit chez Jefferson, une fois Ruby revenue chez elle, grâce au taxi appelé par la blonde. Elle s'effondra sur le canapé, et fourragea dans sa chevelure. Elle était encore vaseuse de sa cuite, mais ne semblait pas vouloir succomber aux méandres de son cerveau embrumé. Elle se releva, et vit que tout était rangé. Elle ne voyait nulle part sa bouteille favorite, et fronça les sourcils. Elle la chercha, afin de s'assurer qu'elle était toujours là, et la vit dans son placard, avec son verre. Elle se souvint que lorsque c'était R qui faisait le ménage, tout était dressé sur la table basse. Elle eut alors une peur viscérale que la brune n'ait été blessée par sa faute et donc remplacée. Ceci expliquerait cela. Elle décrocha son téléphone immédiatement, et appela la société Net&clean.
- Bonjour, Net&clean, que puis-je faire pour vous ?
- Bonjour, c'est Emma Swan, pourrais-je avoir monsieur Hood immédiatement, s'il vous plaît ? C'est urgent.
- Euh, oui, bien sûr, patientez.
Elle entendit un cliquetis et la voix de l'homme résonna.
- Madame Swan, que se passe-t-il ? Tout va bien ?
- Oui. Non. Je ne sais pas. Je venais aux nouvelles pour R. Et régler sa facture d'hôpital, bien entendu.
- Pardon, mais je ne vous suis plus du tout.
- Ma femme de ménage, R, je ne connais pas son vrai nom, qui a été hospitalisée il y a une semaine, après que je l'ai bousculé. Vous devez être au courant, non ?
- Je ne le suis pas… Puis-je savoir ce qu'il s'est passé, exactement ?
- J'avais oublié qu'elle venait, et je l'ai frappé très légèrement, puisque je sortais de ma douche. J'ai cru qu'on m'attaquait. Mais elle a été blessée, et je l'ai mise dans un taxi pour l'hôpital. Je m'étonne qu'elle ne vous ait rien dit.
- Je vais tirer ça au clair avec elle, et je vous recontacte. Bonne journée, madame Swan.
- J'attends votre appel. Bonne journée.
Elle raccrocha, peu certaine des conséquences de son acte. Elle pria pour ne pas avoir commis d'impair, qui coûterait sa place à R.
Regina reçut un message de son patron, alors qu'elle travaillait dans une maison cossue du centre-ville. Elle ne décrocha pas lors de l'appel, puisqu'elle passait l'aspirateur, trop bruyant pour son téléphone. Lorsqu'elle sortit les poubelles, elle entendit le bip régulier lui indiquant qu'elle avait un message. Pensant immédiatement à son fils, elle l'écouta fébrilement. Elle pâlit au fur et à mesure que la voix de son patron se faisait plus dure. Elle regarda l'appareil, une fois qu'elle eut fini, et ressentit un brutal malaise. Elle allait devoir expliquer la raison qui l'avait poussé à ne pas être soignée par un professionnel. Elle se mit à la place de son enfant, qui avait honte d'elle. Elle était dans le même état esprit. Elle soupira et se rendit dans les locaux de son entreprise, afin d'avoir une discussion avec Robin Hood. Elle n'était guère enchantée de la tournure de la situation. Elle aurait préféré rentrer et se reposer, ou jouer un peu avec Henri. En passant le seuil de la société, elle vit l'homme blond l'attendre derrière la vitre de son bureau et lui faire un petit signe, lui indiquant d'entrer. Elle vit que l'endroit était désert, puisque la fin de journée avait déjà sonné pour la plupart des salariés.
- Bonsoir monsieur Hood.
- Bonsoir Regina. Asseyez-vous, j'ai à vous parler.
Elle obéit, commençant à craindre pour son boulot.
- Bien, Regina, j'ai reçu un coup de fil de madame Swan, comme je vous le disais tantôt. Et je voudrais savoir pourquoi je n'ai aucune trace d'un… Incident avec elle.
Regina se rencogna dans le fond de sa chaise, et se racla la gorge.
- Je ne voulais pas lui causer du tort.
- Elle m'a dit que vous étiez blessée.
- Juste une petite coupure au front, rien de grave. Je vous assure que je me porte comme un charme.
- Vous avez été à l'hôpital, ou pas ?
- Le taxi m'a déposé devant les urgences, mais… Je n'y suis pas entrée.
- Ils vous ont soigné sur le trottoir, peut-être ?
- Non, bien sûr que non. J'ai… Je suis partie pour me reposer chez moi. Je savais que cela suffirait.
- Regina, que ne me dites-vous pas ?
- Hum… Je ne pouvais pas y aller.
- Mais enfin, pourquoi ?
- Je n'étais pas certaine que madame Swan paie les soins, c'est trop cher pour moi ! Et puis, je ne voulais pas croiser un médecin en particulier.
- Je ne comprends pas.
- Il a soigné Henri, mon fils, après qu'il se fut brûlé. S'il me voyait là, il aurait pu faire un signalement, je n'ai pas voulu courir le risque.
- Vous auriez pu avoir une commotion ! Vous ne devez pas faire n'importe quoi. Madame Swan est une excellente cliente, je ne veux pas la perdre, parce que vous êtes têtue !
- Je ferai attention, il n'y a aucune conséquence, je vous assure.
- Je déteste être appelé par une cliente VIP, pour ce genre d'histoire. Je ne veux pas que cela se reproduise. C'est clair ?
- Oui, promis, je ferai très attention.
Robin se leva de sa chaise, et s'assit sur le bord de son bureau, envahissant l'espace personnel de la brune. Il soupira, et s'adressa à nouveau à Regina, plus doucement.
- Je vous apprécie, mais j'ai une boîte à faire tourner. Ne recommencez jamais ce genre de choses. Vous obéissez aux clients, surtout si ça concerne la santé. Les procès sont vite arrivés, de nos jours.
Il lui sourit, et se permit de lui remettre une mèche derrière l'oreille. Sa main s'attarda sur son épaule, et il se pencha, afin de murmurer.
- Regina, je suis là. Je peux vous aider… Laissez-moi faire…
Il se pencha encore, et posa ses lèvres sur la bouche charnue de la brune, qui ne comprit pas ce qui était en train de se produire. Elle écarquilla les yeux, mais ne parvint pas à faire un seul geste, afin de le repousser. Il poussa sa chance, croyant que la femme ne s'y opposait pas, et toucha sa poitrine, palpant un sein, le caressant, plus que ravi. Regina sursauta alors brutalement, sortant de sa torpeur et de sa surprise. Elle claqua la main de Robin, afin qu'il la lâche, et se redressa vivement, faisant tomber sa chaise derrière elle. Elle s'écarta, en reculant, tel un animal traqué, et se retrouva coincée dans l'angle de la pièce, à l'opposé de la sortie. Son patron la regarda, navré, et sut qu'il venait de commettre une erreur de jugement. Il leva les mains, en signe d'apaisement, et rejoignit sa chaise de bureau, laissant le champ libre à la brune, pour s'enfuir. Regina jeta un coup d'œil à la porte, désormais libre, mais préféra tirer les choses au clair. Un moment de faiblesse ne pouvait pas lui coûter sa place.
- Monsieur Hood… Je vais oublier ce malencontreux incident. Nous nous sommes mal compris. Mais j'ai besoin de cet emploi. Ne me renvoyez pas…
L'homme reprit contenance, comprenant que son employée lui offrait une porte de sortie.
- Bien sûr, je m'excuse, j'ai mal interprété la situation. Vous gardez votre emploi, cela va de soi. Hum, bonne soirée, madame Mills.
- Bonne soirée, monsieur Hood.
Regina se précipita dehors et prit de grandes inspirations, afin de calmer son cœur affolé. Jamais elle n'avait été aussi fragile et seule, de toute sa vie. Elle divagua dans les rues, incapable de fixer son attention sur quoi que ce soit. Alors qu'elle errait depuis une heure, son attention fut attirée par une chevelure blonde, de l'autre côté de la vitre d'un pub. Elle s'arrêta, interloquée. Elle devait avoir une vision, ce n'était pas possible qu'une telle coïncidence se produise. Elle fixa la femme, qui était accoudée au comptoir, attendant qu'elle se tourne vers elle pour avoir confirmation de son identité. Elle n'eut pas à attendre longtemps, puisque le reflet de la blonde s'incrusta dans la miroir, derrière le bar. Il s'agissait bien d'Emma. Elle ne sut quoi faire. Elle s'apprêtait à pousser la porte et peut-être créer un esclandre, pour toute cette journée pourrie, voir même la semaine complète. Mais elle se retint. Elle avait trop à y perdre. Elle ne pouvait se permettre une telle chose, sans perdre ce travail qu'elle exécrait. Aussi, Regina se retira et rentra chez elle, et sourit en voyant son fils se précipiter dans ses bras, pour profiter d'un moment à deux.
Emma avait décidé de se modérer, notamment sur le nombre de ses soirées hors de son logis. La dernière aventure avec Ruby l'avait quelque peu douché, et elle souhaitait réellement prendre des nouvelles de R. Une boule s'était formée dans son ventre, face à la réaction du patron de la belle brune. Elle savait qu'elle venait de la mettre dans une situation fort incommodante. Ce soir, devant sa bière, Emma ne souhaitait qu'une seule chose : rentrer et écrire à R. alors, une fois qu'elle eut terminé son verre, elle se leva.
- Ruby, je file, j'ai un truc à faire ce soir, et je ne peux plus le reporter.
- Oh, grande coquine ! Qui est l'heureux élu ?
Emma sourit tristement.
- Tu n'y es pas du tout. Je dois prendre des nouvelles d'une personne que j'ai blessée et trop longtemps ignorée.
- Ah, en effet, ça n'a pas l'air très gai…
- Souhaite-moi bonne chance, alors.
- Courage, et à demain, Emma ! Je reste encore un peu, mais promis, pas de bêtise. J'ai déjà donné la semaine dernière.
- Sage décision. Bonne soirée et à demain, Ruby.
Elles s'enlacèrent rapidement, et Emma revint chez elle. Elle délaissa sa bouteille, et prit son carnet, avant de s'installer sur le canapé. Elle laissa son cœur parler, pour la première fois depuis bien longtemps. Ce dernier savait probablement ce que son esprit voulait ignorer. Elle noyait son vague à l'âme dans des soirées superficielles, mais rien ne la touchait véritablement. Sauf R.
« Chère R, je m'excuse sincèrement pour mon retard, dans les messages que nous échangeons. Tout ceci est entièrement de ma faute, et pour vous répondre, je ne vous trouve absolument pas intrusive. D'ailleurs, je vais très certainement reprendre votre idée de bibliothèque. Merci beaucoup de me l'avoir suggéré. Je n'ai jamais voulu vous mettre en porte-à-faux avec votre patron, monsieur Hood. Mais quand je l'ai appelé, pour m'enquérir de votre état de santé, il fut aussi surpris que moi. Pourquoi ne pas avoir été à l'hôpital ? J'ai craint une blessure grave à votre tête une bonne partie de la semaine. Je ne vous blâme pas, naturellement. J'espère que vos messages resteront comme avant cet incident. Votre esprit enjoué et espiègle me manque terriblement.
J'ai vraiment l'impression d'avoir été en dessous de tout, depuis quelque temps, avec vous. J'aimerais véritablement me faire pardonner.
Je me permets de vous faire une proposition : puisque vous venez en fin de matinée (enfin d'après ce que j'ai pu comprendre), je vous invite à déjeuner dans mon loft, pour me faire pardonner. Cela peut certes paraître cavalier, mais je ne sais pas trop comment parvenir à vous présenter mes excuses de vive voix. Je vous en prie, n'hésitez pas à me répondre, même si c'est pour décliner mon invitation, fort peu conforme aux us et coutumes. En espérant vous lire très prochainement, sincèrement vôtre, Emma ».
La blonde reposa son stylo, assez fière d'elle. Elle avait osé. Son envie de connaître la belle brune avait pris le pas sur toute autre considération. Et pour une fois, elle envoyait tout le reste valdinguer. Elle voulait la connaître, tout simplement. Ou peut-être discuter avec un être censé et normal, qui ne semblait pas se situer dans le paraître, mais plutôt dans l'humain. Elle avait terriblement besoin de ce genre de relation, afin de ne pas sombrer. Son nouveau départ s'avérait mitigé, pour le moment. Mais elle ne désespérait pas de trouver un point d'équilibre. Qui sait, ce serait éventuellement R ? Elle pria pour que tout se termine bien, afin d'apprendre à connaître la femme, qui titillait tant sa curiosité.
