Chapitre 9 : se découvrir
Le surlendemain, Emma était à son bureau, depuis plusieurs heures, afin de s'éclipser en vue du déjeuner programmé avec Regina. Elle sifflotait, incapable de cacher sa joie et sa bonne humeur. On toqua à sa porte, et la personne n'attendit pas son accord pour s'inviter dans son antre. Le vice-président se tenait dans l'encadrement de la porte, un demi-sourire aux lèvres.
- Madame Charming, quel plaisir de vous revoir !
- De même. Dites-moi, que puis-je faire pour vous ?
- Figurez-vous que je suis venu m'excuser.
- De quoi ? Je ne me souviens pas que nous soyons en litige.
- De mon dépotoir.
- Votre dépotoir ?
- Sur le serveur. Il est revenu à mes oreilles que vous étiez tombée sur mes dossiers personnels, et que vous aviez voulu y avoir accès.
- Ah. Oui, en effet. Nous avons un serveur de stockage pour les archives, et je préférerais qu'ils soient transférés dans cette partie du serveur.
- Bien naturellement. J'ai d'ailleurs demandé au service informatique de procéder au basculement des données. Ainsi, vous ne serez plus gênée par mes petites affaires.
- Je vous en remercie. Mais il était inutile de vous excuser pour cela.
- Un gentleman sait ce qu'il doit faire.
Face au silence de la chef d'entreprise, il s'avança et referma la porte derrière lui. Il fit quelques pas, et s'approcha du bureau, posant ses mains dessus, légèrement dominant et menaçant. Emma se raidit et attendit de connaître la véritable raison de sa visite. Aucun des deux protagonistes n'était dupe du jeu de faux-fuyant de l'autre.
- Vous savez, madame Charming, il n'est guère courtois de fouiller dans les affaires des autres.
- Je ne fouille rien. Et je dirige cette société. J'estime pouvoir lire tous les dossiers qui sont sur le serveur actif. Ne s'agit-il pas de la prérogative du patron ?
- Sauf si c'est personnel.
- Mais rien n'indiquait une telle chose. Soyez plus rigoureux dans votre classement la prochaine fois.
- Je n'y manquerai pas, très chère.
- Vous m'en voyez ravie, cher monsieur. Autre chose ?
- Non, je ne vous dérange pas plus. Je vois que vous êtes débordée.
- L'apanage du chef.
- Bien sûr. Je vous souhaite une agréable journée, madame Charming.
- De même, monsieur le vice-président.
Lorsque la porte se referma enfin, elle souffla. Elle ne s'attendait pas à une telle attaque dans les règles. Sa curiosité fut alors redoublée. Elle chercha un post-it sur son bureau et le dénicha, sous un tas de dossiers. « Storybrook ».
- Des recherches s'imposent, on dirait. Mais en sous-marin. Que me cachez-vous donc, vieux serpent ?
Elle sourit, en pensant à un contact en particulier. Oui, il saurait sûrement l'aider.
- Quand on veut jouer avec moi, il faut s'attendre à perdre…
Elle referma brutalement son classeur et sortit de son bureau. Elle avait un rendez-vous qu'elle ne pouvait absolument pas rater. Et ce crétin condescendant n'allait certainement pas lui gâcher cette journée.
Regina, en entrant dans le loft, en milieu de matinée, déposa ses affaires et vit qu'un nouveau post-it ornait le carnet. Elle sourit, et ne perdit pas une seconde pour lire le message qui lui était destiné. Elle avait besoin de sentir que quelqu'un faisait attention à elle. La veille, en revenant dans son entreprise pour faire le plein de produits, le patron l'avait alpagué et convoqué de suite dans son bureau. Elle avait pris peur, devant le visage intransigeant qui lui faisait face.
- Madame Mills, il semblerait que vos accointances avec madame Swan désorganise mes équipes…
- Je ne voulais pas vous causer du tort, monsieur Hood. Mais ça m'est tombé dessus, sans que je ne puisse y faire grand-chose.
- Comme Madame Swan souhaite payer doublement votre temps perdu hier chez elle, je me demande bien à quoi faire, d'ailleurs, je vous saurais gré néanmoins de ne pas recommencer ce genre de mésaventure. Il ne vous revient pas de prendre les décisions concernant votre emploi du temps et la gestion des clients. Ai-je été clair ?
- Limpide, ça ne se reproduira plus. Je m'en excuse.
- Parfait. Vous pouvez retourner à votre travail. Une dernière chose, Regina… C'est mon dernier avertissement. J'espère que le jeu en vaut la chandelle, parce que vous avez beaucoup à perdre, de mémoire.
La brune se raidit devant la porte fermée du bureau. Elle le salua et s'enfuit à nouveau de la pièce. Elle espérait que cela ne devienne pas une habitude.
Elle lut le message d'Emma, et en fut charmée. Elle passa le bout de son doigt sur le mot « sauveuse », et sourit devant la réponse quelque peu candide de la blonde. Son estomac gronda, salivant déjà de pouvoir manger à sa faim. Elle se réprima durement, elle ne pouvait pas se permettre trop d'écart, même pour ce moment de quiétude volé. Elle sourit, et se mit à travailler, attendant l'heure convenue pour déjeuner avec la propriétaire des lieux. Le temps s'étira en longueur, laissant la brune sur les nerfs. Elle enleva sa blouse, peu flatteuse, et se retrouva en pantalon de ville et chemise à motifs. Elle avait l'impression d'en faire trop, pour un simple repas de remerciement de la part de sa cliente. En fait, elle ne savait pas comment interpréter ce repas, et préférait l'appeler ainsi. Elle n'aurait pas à souffrir ultérieurement, si elle se faisait de fausses idées. Alors qu'elle patientait sur le canapé, la porte s'ouvrit sur la femme blonde. Elle portait une robe fourreau rouge et semblait sortir d'un magazine de mode. Étrangement, elle était persuadée qu'Emma serait magnifique en jeans et pull, et peut-être plus abordable. Elle se leva et l'accueillit, avec une certaine retenue. Les deux femmes étaient particulièrement gauches, en cet instant. Elles ne savaient pas comment interagir, sans outrepasser les limites que la société leur fixait. La blonde se lança.
- Bonjour Regina. Merci d'être là, ça me fait réellement plaisir. Voulez-vous que nous commandions tout de suite ? Je me doute que vous avez peu de temps à me consacrer.
- Je veux bien, mais ça ira. Mon prochain ménage n'est que dans deux heures et pas très loin d'ici.
- Parfait. Installez-vous, je vous en prie.
Elles s'assirent sur le sofa, et Emma lui tendit le flyer du traiteur italien dans la foulée.
- Je vous invite. C'est la moindre des choses, après avoir bouleversé votre emploi du temps. Et pour vous remercier. Ce que vous avez fait dépasse largement le cadre de vos attributions.
- Je ne peux pas accepter.
- Oh, mais si, vous pouvez. D'ailleurs, je ne vous laisse pas le choix.
Regina la contempla quelques secondes, avant de soupirer.
- Très bien. Mais je suis un peu gênée par votre gratitude. Je dois l'admettre.
- Ah, je ne veux pas que vous vous sentiez redevable ou quoi que ce soit d'autre. Hé bien, disons que ce repas permet de mieux se connaître.
Devant l'air assez dubitatif de la brune, Emma piqua un léger fard.
- Je vois, ça peut prêter à confusion. Je ne cherche pas à vous mettre mal à l'aise… Aidez-moi, au lieu de me regarder m'enfoncer lamentablement…
- Je trouve ça drôle.
- Sadique…
- Merci.
La blonde releva la tête, enchantée de trouver une femme avec une telle répartie en face d'elle. Elle prit son téléphone et passa commande. Elle le reposa, laissant l'image en fond d'écran la happer quelques secondes. Regina posa sa main sur son avant-bras, essayant de la réconforter.
- C'est l'Écosse, en arrière-plan, si je ne m'abuse ?
- Oh, vous connaissez ce pays ?
- Oui, je l'ai visité, il y a quelques années.
- Alors, nous avons cela en commun. Enfin, j'y ai plutôt vécu quelque temps… J'adore cette région.
- Il y a une belle ambiance, en effet, si on apprécie le calme, ou les pubs !
- Tout à fait.
- Cette photo semble vous rendre nostalgique.
- Disons amère et triste. Ce serait plus proche de la réalité. Mais inutile de gâcher notre moment avec de vieux souvenirs.
- Bien sûr. Vous aimez manger italien, donc ?
- Subtil changement de conversation, Regina.
- Je me suis surpassée, en effet.
Elles rirent de la boutade, allégeant passablement l'ambiance. Elles papotèrent de tout et de rien, avant d'entendre la sonnerie de l'entrée. Emma prit le repas et paya, avant de déposer les mets sur la table basse.
- Un peu d'eau gazeuse, en accompagnement ?
- Avec plaisir.
Regina prit son plat de pâtes au saumon, savourant chaque bouchée. Elle faillit laisser passer un soupir de contentement, qu'elle retint difficilement. Elle n'avait pas aussi bien mangé depuis des jours, et même sûrement la semaine, au bas mot. Elle s'empêcha de tout avaler goulûment, mais lorsqu'elle vit qu'Emma avait aussi commandé un dessert, elle craqua.
- Un tiramisu ? Merci beaucoup, mais c'est trop.
- Vous pouvez l'emporter, si vous n'avez plus faim.
- Excellente idée. Vous n'avez pas idée comme cet intermède me fait du bien. Je n'avais pas ainsi conversé depuis des mois.
- Vous n'avez pas trop perdu la main, on dirait.
Après un silence confortable, Regina osa enfin poser la question qui la taraudait.
- Emma… Pourquoi m'inviter à déjeuner ? La véritable raison, je veux dire.
Le rire un peu débile qui lui répondit la fit se renfermer. Pourquoi avait-il fallu qu'elle ouvre sa bouche ? Elle ne pouvait pas profiter, comme tout le monde, d'un bon repas et d'une compagnie agréable ? Emma vit son désarroi et s'agita, comprenant qu'elle venait probablement de la décevoir.
- Désolée pour la réaction, c'était malvenu. Pour répondre à votre interrogation, je ne le sais pas moi-même. Ou j'essaie de ne pas mettre de mot dessus. Je pourrais vous mentir, mais je n'en vois guère l'intérêt. Vous êtes intelligente, drôle, douce. Vous m'avez séduite par vos quelques mots, votre façon de ranger tout comme il fallait chez moi, comme si c'était naturel, un peu chez vous. Je me suis sentie en sécurité. Et cela faisait bien longtemps que ça ne m'était pas arrivé. Alors j'ai voulu pousser ma chance, et vous rencontrer, sans que le travail ne rentre en ligne de compte. Juste une femme avec une autre femme, dégustant un bon repas, et s'appréciant. Vous devez croire que je suis folle.
- C'est… Un rendez-vous ?
- Je ne sais pas. Vous voulez que ça le devienne ?
- Je l'ignore. Ma vie est très compliquée, j'ai peu de temps libre, et… Pas les moyens de sortir en ce moment. Alors… Non, ça ne peut pas être un rendez-vous.
- Oh… Je vois. Juste un déjeuner entre copines, alors ?
- Nous sommes copines ?
- Seulement si vous le désirez.
Le regard brillant de la brune fit comprendre à la blonde qu'elle en avait envie, mais n'osait pas le dire. Aussi, Emma prit sur elle, et se lança.
- Nous pouvons devenir amies. J'en serai honorée.
- Oui, ce serait possible. Merci, de me percevoir comme votre égale.
- Je ne vous ai jamais vu autrement.
Regina la remercia encore, avant de voir l'heure à la pendule.
- Je suis désolée, il faut que je file, je ne peux pas être en retard.
- Oui, moi aussi. Nous nous reverrons, n'est-ce pas ?
- Je l'espère. À bientôt, Emma.
- Bonne journée, Regina.
La brune partit rapidement, préférant écourter les adieux, afin de ne pas commettre une bêtise. La blonde semblait facilement percer sa carapace, même si elle ne le montrait pas. Son cœur était fermé depuis si longtemps, que le sentir battre si fort à nouveau, la chamboulait.
Le lendemain, Emma était plongée dans un dossier, et cherchait en même temps un contact précis, afin d'extirper les vilains petits secrets du conseil d'administration, des serveurs de l'entreprise. Elle prit un stylo, et nota un mot dessus : Aladin. Satisfaite, avec un large sourire narquois collé sur le visage, elle continua son travail, sans faire attention aux personnes qui s'affairaient face à elle. Puis, alors que l'heure avançait et que la nuit tombait, elle patienta, satisfaite d'être enfin seule. Elle marcha dans les couloirs, et visita chaque recoin de l'étage. Elle revint à son bureau, ferma la porte et prit son téléphone. Elle tapa un message succinct et réceptionna rapidement la réponse. Aladin se tenait à sa disposition. Elle l'appela, afin de lui demander ce qu'elle désirait.
- Bonsoir Aladin.
- Bonsoir, Swan. Cela fait bien longtemps que tu ne m'as pas contacté.
- Disons que j'ai été occupée. Mais je suis tombée sur quelque chose, qui pourrait potentiellement ne pas me plaire.
- Privé ou professionnel ?
- Professionnel. Je veux une discrétion maximale. Et je sais que tu ne laisses jamais de trace.
- Ne suis-je pas le prince des voleurs ?
- Dans ton domaine de compétence, tu es le meilleur, en effet.
- Alors, trêve de compliments, que veux-tu de moi ?
- Que tu fouilles, et que tu exhumes un dossier, tout particulièrement.
- Dis-m'en davantage, tu m'intéresses.
- Je flaire un traquenard, qui pourrait potentiellement me mettre en difficulté. Le conseil d'administration me cache des choses, et un dossier a attiré son attention, lorsque j'ai voulu y avoir accès. Je veux que tu me fasses une copie de ce dossier, sans laisser aucune trace.
- Oh, une infiltration… J'aime quand tu me titilles les neurones. Ça marche, Swan, je t'en dois une, de toute façon. Je te recontacte rapidement.
- Je te fais confiance.
- Je ne te trahirai jamais, tu le sais.
- J'attends ton coup de fil, vieux frère.
- Bonne soirée, Swan.
Elle raccrocha et prit ses affaires. Bientôt, elle saurait ce que lui cache le conseil d'administration et elle pourrait jouer avec eux, d'égal à égal. Pour l'instant, elle était trop démunie pour s'engager dans une quelconque bataille.
Durant une semaine, les deux femmes ne purent se revoir ou échanger, Henri étant tombé malade, Regina dut prendre soin de lui. Une grippe sévissait depuis quelque temps, et le bambin n'y avait pas échappé, laissant sa mère sans autre solution, que de veiller sans cesse sur lui. Aussi, la semaine suivante, Regina trouva un mot dans le carnet, qui lui fit chaud au cœur.
« Chère R, je vous laisse le loft dans un état pitoyable, mais j'ai préféré que personne, à part vous, ne vienne le nettoyer. J'espère que votre petit garçon va mieux. J'attends de vos nouvelles avec une certaine fébrilité, je dois l'admettre. D'ailleurs, je me posais une question : Cela vous plairait-il que nous échangions nos numéros de téléphone ? Ce serait plus commode pour communiquer. Rien ne vous y oblige, bien entendu.
J'aimerais vous revoir prochainement, autour d'un café, peut-être ? Je vous souhaite une agréable journée, Emma ».
Regina fut soulagée de savoir que personne n'avait pris sa place en son absence. Elle referma le carnet et se mit à l'ouvrage le cœur léger. Elle revint vers l'objet tant aimé, une heure et demie plus tard. Elle l'ouvrit à nouveau et s'arma d'un stylo.
« Madame Swan, je vous remercie pour votre marque de confiance, qui me touche particulièrement. Tout le ménage a été effectué, par mes soins. Merci pour votre sollicitude envers Henri, qui va beaucoup mieux. Il a pu retourner à l'école aujourd'hui même. Voici mon numéro de téléphone (X X X), afin de faciliter nos échanges. Bien à vous, R ».
Regina referma le carnet et sourit. Elle avait réussi à franchir un cap, en donnant son numéro à Emma. Jamais personne ne l'obtenait, à part pour les urgences professionnelles et Henri. Mais peut-être qu'avec la blonde, elle pouvait se permettre de baisser un peu la garde et d'être surprise par ses messages. Elle repartit, heureuse, avec une pointe d'angoisse, anticipant le prochain mouvement de la propriétaire.
Lorsqu'elle revint chez elle, Emma admira quelques instants le carnet, sachant que pouvait s'y trouver un bien précieux à l'intérieur. Elle enleva ses chaussures, posa ses affaires et lut enfin le dernier mot. Un immense sourire éclatant trônait sur son visage. Regina avait répondu, et elle possédait maintenant son numéro de téléphone. Elle s'empressa de l'enregistrer dans ses contacts et resta à observer l'écran. Devait-elle lui envoyer un message, afin qu'elle ait, elle aussi, son numéro ? Ou devait-elle l'inscrire dans le carnet et patienter encore plusieurs jours avant de pouvoir la saluer par messages ? Ce tourment, digne d'une midinette, l'occupa une bonne partie de la soirée, et elle se coucha sans avoir pris de décision. Elle s'accorda une chose : il était difficile, passé un certain âge, de se faire des amis, ou plus. Elle tenta de taire cette petite voix, qui ne pouvait que lui refaire dévaler la pente qu'elle remontait tout doucement. Le lendemain, Emma se leva alerte, elle avait pris sa décision. Elle attrapa son téléphone, le déverrouilla et inspira à fond.
- C'est parti, ma vieille, t'as pas intérêt à te dégonfler !
Elle tapa alors quelques mots et appuya sur « envoyer ».
- Advienne que pourra !
Elle fit ses ablutions, et partit au travail, certaine d'avoir fait le bon choix.
Regina réceptionna un message, qu'elle ne put lire de suite. Elle était avec Ashley, dans la grande maison de campagne, qu'elles lustraient à deux, afin de se répartir cette tâche colossale. Elle fredonnait malgré elle, et Cendrillon ne put s'empêcher de la taquiner.
- Regina, on dirait que tu as fait une belle rencontre…
- Pardon ?
- Allez, à d'autre ! Tu as des vues sur quelqu'un ?
- Non, absolument pas.
- Oh, mais tu rougis !
- Tu racontes n'importe quoi, j'ai passé l'âge pour ces gamineries !
- On est jamais trop vieille pour l'amour…
- Très bien, madame la sagesse incarnée, si tu as fini de m'asticoter, il reste l'étage. Et les toilettes, c'est pour toi ! Ça t'apprendra à m'enquiquiner.
- Que tu es cruelle… Tu me le revaudras. J'aurais tous les détails croustillants, j'en fais le serment.
Regina lui tendit la balayette pour récurer la cuvette des toilettes.
- Voici ton arme, preux chevalier.
La brune ricana, alors que Cendrillon maugréait. Elle s'était fait piéger comme une débutante. Mais elle était heureuse de voir un sourire éclairer le visage d'habitude si austère de la mère de famille. Elle espérait que la brune n'ait pas à le payer plus tard. Une fois le ménage terminé, Regina referma le coffre de la voiture de service, et s'installa sur le siège passager. Elle sortit son téléphone, se rappelant le bip qu'elle avait entendu deux heures auparavant. Elle vit que le correspondant était inconnu, et sa respiration s'accéléra. Serait-ce un message de la blonde ? Elle fut sortit de ses pensées par sa collègue.
- Hey, ça va ? Tu as reçu une mauvaise nouvelle ?
- Euh, non. Enfin, je ne crois pas…
- C'est suspicieux, ça ! Oh, c'est ton amant secret ?
- Arrête tes bêtises et conduis ! Nous allons être en retard, et Robin va encore être mécontent.
- C'est moi ou il a une dent contre toi ?
- Disons que nos relations sont tendues.
- Il t'embête ? Je veux dire… Tu sais…
- Non… Ne t'inquiète pas, je sais me défendre.
- Regina… Tu n'es pas seule, tu sais.
- Si, je suis seule. Mais je m'en accommode.
Cette dernière réflexion blessa Ashley, qui mit le contact et ne pipa mot de tout le trajet. Regina, quant à elle, ne s'aperçut pas du changement de comportement de sa voisine, et attendit d'être en privé pour lire le message. Elle ne doutait pas qu'il s'agisse d'Emma. Et elle désirait ne pas être dérangée, afin de savourer le contenu du mot.
Lorsqu'elle partit en pause déjeuner, elle se précipita vers un banc libre, au soleil, et profita enfin de sa quiétude passagère pour lire le message, qui ne cessait de la narguer depuis des heures. Elle prit garde à être tranquille et ouvrit le message.
« Bonjour Regina, C'est Emma Swan. Ainsi, vous avez mon numéro automatiquement. Je vous remercie pour cette marque de confiance, j'en ferai bon usage. J'aimerais vous revoir, autour d'un café, d'un verre, ou juste un moment, pour discuter. Excellente journée à vous, et à bientôt ».
Regina soupira et laissa sa tête partir en arrière, laissant son visage baigner dans les rayons du soleil, la réchauffant rapidement. À moins que ce ne fut l'attention d'Emma ? Comment savoir ? Elle réfléchit à une réponse simple, mais qui en dirait long sur son envie de la revoir. Elle prit sa gamelle et piocha dans sa salade, la tête ailleurs, et le cœur tambourinant légèrement. Elle sortit un petit calepin, et commença à gribouiller dessus, en jetant des mots ou des idées qui lui paraissaient essentiels. Elle vit l'heure passée à toute vitesse, et remballa ses affaires, sans avoir pu répondre à la belle blonde. Elle soupira et repartit travailler.
Le soir, une fois bien au chaud chez elle, et alors qu'elle préparait le repas, son enfant vint près d'elle.
- Dis, maman, tu as l'air joyeuse.
- Tu trouves, Henri ? J'ai passé une bonne journée, voilà tout.
- Oui, mais ça fait plaisir de te voir comme ça. Ça faisait longtemps…
Regina se tourna vers lui et lui prit le visage en coupe.
- Je suis désolée, mon chéri, je vais faire des efforts.
- Tu sais, je suis grand, je comprends, que c'est pas tous les jours évident pour toi.
- Tu es mon bébé, alors je veux te préserver, pour que tu vives une enfance heureuse.
- Alors, je pourrais aller jouer chez Neal, dimanche ?
- Tu avais une idée derrière la tête…
- Oui… Mais j'ai très envie de retourner chez lui, pour jouer au foot et caresser son chien.
- Je vois… Tu préfères un chien à ma compagnie. Charmant enfant.
- S'il te plaît ! C'est mon meilleur ami ! Et j'ai demandé l'autorisation…
Regina l'observa un moment, le laissant mariner dans son jus, afin de savourer la grimace de dépit qui s'étendait sur sa frimousse. Puis elle soupira lourdement, avant d'éclater de rire.
- Très bien, Henri, tu pourras aller voir ton ami dimanche. Mais je vais tout d'abord téléphoner à ses parents.
- Ouais ! Trop cool ! T'es la meilleure !
- Retiens cette idée, alors, lorsque tu fais du nez sur tes légumes.
- On ne mange plus de légumes…
- Je sais… Mais ça changera un jour. Je te le promets.
- Tu m'as toujours dit qu'il ne fallait pas faire de promesse que l'on ne pouvait pas tenir.
- Quand es-tu devenu si mature, mon chéri ?
L'enfant se contenta de sourire, et fit un câlin à sa mère.
La soirée passa rapidement, et Regina permit à son fils de regarder un Disney en sa compagnie. Elle avait envie de lui faire plaisir, après sa grippe. Une fois Henri couché, elle en fit de même, et une idée germa dans son esprit. Puisque son fils serait absent dimanche après-midi, elle pourrait inviter la blonde. Mais pour quoi faire ? Elle aurait adoré se rendre au musée en sa compagnie, mais l'entrée était définitivement trop onéreuse. Un restaurant peut-être ? Non, le problème était le même. Elle souffla, elle devait trouver une activité peu coûteuse et susceptible de plaire à Emma. Une promenade dans un parc ? Elle se redressa sur le canapé. Mais oui, c'était ça, sa porte de sortie ! Elles prenaient l'air ensemble, et elles pourraient papoter tranquillement, sans se préoccuper de rien. Elle attrapa son téléphone, qu'elle avait laissé choir sur le sofa, et tapa rapidement un message, en priant pour que la blonde ne soit pas déjà en train de dormir.
« Emma, j'aurais une proposition à vous soumettre : mon fils étant absent dimanche après-midi, que diriez-vous d'une promenade dans le grand parc de la ville ? La nature s'éveille en cette saison, et j'aimerais tant profiter du soleil. Je vous souhaite une bonne nuit. Regina ».
De l'autre côté de la ville, Emma réceptionnait le message, aux anges. Elle s'endormit le téléphone en main, détendue, en ayant hâte d'être au week-end.
Le dimanche arriva, et les deux femmes avaient convenu d'un point de rendez-vous, à l'entrée principale du parc. Regina patientait depuis déjà quinze minutes, étant arrivée très en avance, lorsqu'une chevelure blonde fendit la foule des badauds. Regina se redressa, rassurée de ne pas avoir été victime d'un lapin.
- Bonjour Regina, pardonnez mon retard.
- Bonjour Emma. C'est moi qui suis en avance, en réalité. N'ayez aucune crainte.
- Je préfère ça. Je ne voudrais pas paraître mal élevée si rapidement.
Devant le sourcil arqué de la brune, elle se mordit l'intérieur de la joue.
- Bref. En tout cas, merci pour la découverte de ce parc, je n'y ai jamais mis les pieds.
- Vraiment ? C'est un crime.
- Vous y allez peut-être un peu fort…
- Venez, vous comprendrez rapidement mon point de vue.
La brune les entraîna rapidement vers une allée moins empruntée, qui serpentait entre les grands chênes et les sapins.
- Il est étonnant que toutes ces variétés se côtoient sans problème.
- Disons que leur différence n'est pas un obstacle à leur croissance, ni à leur bien-être.
- Vous aimez les balades dans les parcs ?
- Oui, j'en fais souvent avec mon fils. Mais toujours accompagnée d'un ballon de football. J'avoue que ça me change de simplement profiter du moment.
- Il est jeune ?
- Il est en primaire. Et il s'est découvert une passion pour ce sport. Je crois que c'est surtout un excellent moyen pour lui de se faire des amis. Il en a cruellement besoin.
- Il est timide ?
- Pas vraiment. Mais il a changé récemment de vie, alors, il s'adapte.
- Vous êtes secrète. Tout ce que vous me racontez reste flou. C'est volontaire ?
Regina l'observa sans ciller. Elle haussa les épaules.
- Peut-être en effet.
- Vous ne me faites pas confiance ?
- Pas encore tout à fait. Je suis devenue méfiante, avec les années.
- Je ne crois pas qu'il y ait seulement cela…
- Peut-être en effet.
- Ah ! Ça, ça veut dire changement de sujet !
Regina rit devant les facéties de la blonde.
- Vous êtes fine observatrice.
- Bien, alors, que diriez-vous de parler du beau temps ?
Devant l'air dubitatif de la brune, Emma changea son fusil d'épaule.
- Je plaisantais, bien entendu !
- Vous savez beaucoup de choses, sur moi, mais en revanche, j'ignore presque tout de vous.
- Il n'y a pas grand-chose d'intéressant.
- Serait-ce un moyen subtil de me dire de changer de sujet ?
Devant le sourire énigmatique d'Emma, Regina ne sut comment réagir, et sentit un léger malaise monter en elle. La blonde le vit et la sortit de cette ornière.
- Vous avez raison, si nous devons devenir amies, il faut que je vous raconte peut-être deux ou trois petites choses sur moi.
La tension de son interlocutrice s'estompa un peu. Aussi poursuivit-elle.
- Alors, par où commencer ?
- Avez-vous des frères ou sœurs ?
- Non, fille unique.
- Je ne sais même pas ce que vous faites, comme métier…
- Oh, oui, bien sûr. Je travaille comme encadrante dans une société, au centre-ville. Je brasse beaucoup de papiers et je vois des clients. Pas très passionnant en fait. Ce n'est pas ce dont je préfère parler.
- Et vous m'accusiez d'être vague…
- L'hôpital qui se fout de la charité ?
- Exactement !
- Vous connaissez également de moi des côtés peu reluisant…
- Votre penchant pour l'alcool ? Ou votre manie de dormir sur le canapé ?
- Hey ! Ça fait mal, c'est douloureux, dit comme ça !
- Veuillez me pardonner, c'était fort indélicat, en effet.
- Mais vous avez raison.
- Et vous ne souhaitez pas en parler.
- Non.
- Je peux l'entendre. Il nous reste la nourriture, les films, et la météo, donc.
- La cuisine, ça, c'est neutre !
- J'ai cru comprendre que vous appréciez la cuisine italienne.
- Entre autre, mais je ne suis pas aussi fermée ! J'aime tout, enfin sauf ce qui ressemble à un truc vivant…
- Comme quoi ?
- Les huîtres ! Mais quelle horreur ! Et les tripes ! Mais quelle idée d'avaler une chose aussi peu ragoutante !
- Bien préparée, ça se défend.
- Non, c'est indéfendable. Coupable ! Au bûcher !
- Quelle vindicte !
- Pas de pitié !
- Pour les croissants ?
- Je connais la référence, très drôle…
- Alors, que diriez-vous d'un café, au troquet, là-bas ?
- Avec plaisir ! J'en bois en perfusion…
- Je faisais pareil… Mauvaise idée. Mais de temps en temps, ça ne fait pas de mal.
Elles s'installèrent sur la terrasse, au soleil, et profitèrent pleinement du moment. Elles se sourirent, et attendirent leur commande. Le serveur arriva et commenta la scène devant ses yeux.
- Et voilà, deux cafés bien chaud pour ces charmantes dames !
Regina leva les yeux au ciel, tandis qu'Emma le reprenait aussitôt.
- La goujaterie a encore de beaux jours devant elle, visiblement. Nous sommes encore un peu jeunes pour être traitées de dames !
- Mille excuses, on dirait qu'une des roses a des épines…
Il se tourna vers la brune et lui sourit grandement, en lui faisant un clin d'œil. Elle ne résista pas à l'envie de le remettre à sa place, et prit la main d'Emma.
- Ne t'énerve pas, chérie, ça ne sert à rien.
Le serveur, offusqué, partit en trombe, sans demander son reste, sous le rire goguenard de quelques clients. Le sourire narquois de la belle brune en disait long sur son agacement. Elle tomba sur le regard de la blonde, qui fixait leurs mains liées. Regina se défit aussitôt de l'étreinte chaude.
- Pardon, ce geste était assez cavalier. J'espère ne pas vous avoir froissé. C'était irréfléchi.
- Je ne vais pas m'en plaindre. C'était même drôle… Et très agréable.
Emma lui sourit alors, se faisant charmeuse. Mais Regina se tint immédiatement droite et se mit à touiller énergiquement sa boisson. Emma tenta de se rattraper.
- Pardon, c'est moi qui suis maladroite, finalement.
- Pas de problème.
- Vous êtes gênée par mes propos ?
- Pas vraiment.
- Dois-je prendre un ouvre-boîte pour espérer obtenir une autre réponse ?
- Vous êtes plaisante, il est normal que cet homme vous complimente. Même si c'était très lourd.
- Il ne m'intéresse pas. Je préfère les personnes plus authentiques.
Regina l'observa à la dérobée, sans piper mot. Elle murmura après un certain laps de temps, comme pour elle-même.
- Moi aussi.
Cela n'échappa nullement à Emma, qui sourit à s'en décrocher la mâchoire. Cette femme était un vrai mystère. Et cela ne faisait que titiller sa curiosité davantage. Elle voulait la connaître, devenir sa confidente, son amie, une personne de confiance pour elle. Peut-être même davantage, si Regina lui autorisait l'accès à son cœur. Mais elle supputait que cette partie serait la plus difficile à obtenir. La belle brune était telle une forteresse imprenable, et Emma cachait elle aussi beaucoup de choses, qu'elle n'avouerait qu'à la personne qui raviverait sa confiance en l'autre, et aussi son âme.
