Chapitre 10 : spirale infernale
La fin d'après-midi s'annonçait, le ciel se zébrait de longues déchirures rouges. Les deux femmes discutaient encore en faisant quelques pas dans le parc, se dirigeant progressivement vers la sortie. Emma tançait la brune.
- Vous n'étiez pas obligée de payer le café…
- J'y tenais. Ce n'est pas parce que vous gagnez correctement votre vie, que vous devez tout payer. Ce ne serait pas juste.
- Vous êtes têtue…
- C'est une insulte ?
- Une observation.
- Si vous le dites.
- Vous aimez avoir le dernier mot, je me trompe ?
- Peut-être…
Devant l'air taquin de la brune, Emma capitula. Sa nouvelle complice avait un fort caractère, et ne s'en laissait pas compter. Elle était quelque peu subjuguée par l'érudition de la mère de famille, qui ne cessait de la surprendre. Elle savait intérieurement qu'elle venait de rencontrer une personne qui serait susceptible de lui redonner foi en l'existence. Alors qu'elles s'étaient postées sous le porche à l'entrée du parc, elles ne savaient comment mettre un terme à ce moment, qui avait été plus que bienvenu, pour chacune des deux femmes. Regina rompit le silence.
- Je vais devoir rentrer, Henri ne devrait plus tarder.
- Oui, bien sûr, je comprends. J'ai été ravie de vous revoir. Ce fut un moment plaisant.
- Il en va de même pour moi. Il me faudra du temps pour commencer à réellement vous cerner, néanmoins.
- J'en ai autant à votre encontre !
Elles rirent, et se saluèrent, avant que la conversation ne s'éternise et ne devienne gênante. Regina rentra à l'appartement, et trouver son fils sur le canapé, à lire une bande-dessinée.
- Bonsoir Henri. Tu as passé un bon moment avec ton copain ?
- Oui. Mais je suis rentré depuis plus d'une heure.
- Pourquoi si tôt ?
- Parce que des copains de Neal ont débarqué chez lui, et je les aime pas beaucoup.
- Tu dois t'ouvrir aux autres, mon chéri. Il faut que tu fasses un effort.
- Mais ils sont méchants !
- Ils t'ont fait du mal ?
- Non…
- Henri…
- Ils ont dit des horreurs sur toi !
- Oh.
- Alors j'ai pris ta défense, et ils m'ont mis de côté. J'ai préféré partir.
- Je suis désolée que tu aies à subir cela…
- C'est pas ta faute, mais la leur. Tu travailles, mais comme j'ai pas de papa, et que tu es femme de ménage…
- Henri, tu es comme tout le monde. Tu n'es pas différent. Tu le sais, n'est-ce pas, mon cœur ?
Le petit haussa les épaules et s'en alla mettre le couvert. Regina était triste pour lui. Elle devait vraiment trouver un moyen de faire progresser l'enquête, coûte que coûte.
Emma retrouva son bureau le lundi matin. Elle avait encore des étoiles dans les yeux, malgré l'issue rapide de leur rencontre. Elle n'avait guère l'esprit travailleur, et essayait de rassembler ses idées, pour trouver un moyen, un minimum subtil, de revoir la belle brune. Elle fut interrompue par une personne toquant à sa porte.
- Entrez !
Ruby se faufila dans le bureau de sa patronne, un air dépité sur le visage.
- Bonjour Emma. Je te dérange ?
- Non, qu'y a-t-il Ruby ?
- Je voulais savoir si je pue ?
- Pardon ?!
- Tu me laisses complètement en plan, depuis quinze jours. Tu ne sors plus, tu recommences à te comporter en ermite asocial !
- Sortir tous les soirs n'est pas une option viable pour moi. Je suis plus âgée que toi, je ne peux pas suivre. Et la soirée chez Jefferson a beaucoup calmé mes ardeurs.
- Rhoo, tout ça pour une soirée… Ne fais ta mijaurée avec moi, je sais que c'est une façade !
- Ruby, ça suffit. Sortir bêtement tous les soirs, histoire de s'enivrer jusqu'à ce que mort s'ensuive ne m'amuse plus.
- Tu exagères.
- Bref. Tu voulais me voir pour autre chose ?
- Je t'apporte le bilan trimestriel, il faut que nous en parlions.
- Très bien. Disons après-demain, dans l'après-midi ?
- C'est noté, chef.
La brune volcanique tourna les talons et referma un peu trop brutalement la porte. Emma secoua la tête, tiraillée entre son désir de ne pas perdre son amitié, et son envie de sortir la tête de l'eau.
Alors qu'elle quittait enfin le bureau, et que la nuit venait de tomber, Emma passa devant la devanture du pub, où elle avait passé ses premières soirées avec Ruby. Un pincement au cœur, elle voulut accélérer le pas, et ne pas regarder à travers la baie vitrée, mais sa curiosité fut plus forte. Elle vit alors Ruby, seule au comptoir, en train de papoter avec le tenancier. Elle soupira. Elle ne devait pas entrer dans ce bar, elle le savait pertinemment bien. Mais elle ne voulait pas non plus être brouillée avec la brune fougueuse. Elles travaillaient ensemble, et étaient amenées à se revoir régulièrement. Elle devait lui expliquer la situation, sans pour autant trop se dévoiler. Elle poussa la porte presque malgré elle et se dirigea vers son amie. Elle fit un signe de tête à Auguste, et s'assit à côté de la jeune femme.
- Je te tiens compagnie ?
- Oh, une revenante ! Auguste, fais gaffe, je crois que des zombies envahisse ton petit coin de paradis.
L'homme eut un haussement d'épaules, et fixa Emma, lui demandant silencieusement ce qu'elle désirait boire.
- Un thé glacé, s'il te plaît.
- Tu n'as pas peur de rouiller ?
- Je suis fatiguée, je n'ai pas envie de boire d'alcool.
- Alors pourquoi es-tu là ?
- Pour discuter un peu avec toi.
- Je n'ai pas besoin de chaperon. Et tu vas faire couler son affaire, si tu bois ce genre de truc pour fillette.
Auguste la rappela sèchement à l'ordre.
- Ruby, dois-je te signaler qu'Emma est libre de faire ce qu'elle veut ?
- Oh, ça va, le chevalier servant !
Emma tritura sa paille, ne sachant comment aborder le problème de son penchant pour la bouteille.
- Ruby, je ne peux pas faire la fête tous les soirs. Ça n'a pas de sens.
- Tu préfères passer tes soirées à… D'ailleurs, que fais-tu ? Tu tricotes ? Tu regardes la télévision ?
- Euh, non, rien de particulier.
- Tu es étrange. On dirait que tu me caches un truc. Attends voir… Si tu m'as lâché, c'est que tu as rencontré quelqu'un ! Ça explique tout !
- Ce n'est pas ça. Enfin pas tout à fait. Peut-être… Peu importe.
- Pourquoi ne veux-tu pas en parler ? C'est un homme marié ? Ça ferait tache dans le paysage, madame la directrice ?
- C'est juste une personne qui a besoin de moi, autant que j'ai besoin d'elle. Je crois.
- Tu as adopté un marginal, ou quoi ?
- Non… Mais je ne veux pas en parler. C'est trop… Frais.
- Tu ne me fais pas confiance ?
- Je n'ai jamais dit ça. Mais ce n'est pas ce que tu penses. Et je n'ai pas à me justifier.
- Je vais trinquer à ton nouveau mec, alors ! Ça devrait te faire du bien, un peu de sport !
- Très classe, Ruby…
- Y a pas de mal à se faire du bien.
- Punaise, je préférerais être bourrée, plutôt que t'entendre annoncer ce genre de conneries…
- Auguste ! Un scotch pour madame, elle se décoince enfin !
Quelques secondes plus tard, un verre était poussé vers Emma, avec un clin d'œil du barman, qui discutait à l'autre bout du comptoir. Emma soupira une nouvelle fois. Elle n'avait pas eu l'idée du siècle en venant ici. Ruby leva son verre pour trinquer et porta un toast à sa vie débridée. Machinalement, la blonde fit tinter son verre et but cul sec son nectar. Elle ne grimaça même pas. Elle se perdait dans ses pensées, alors que la brune redemandait une tournée à son ami. Emma ressortit de là, seule, laissant Ruby aux prises avec un de ses amis, deux heures plus tard. Elle héla un taxi et s'affala sur la banquette, tout en donnant son adresse. Arrivée chez elle, elle balança ses chaussures et son sac dans la grande pièce et s'endormit immédiatement sur le canapé, oblitérant de proposer une rencontre à Regina.
Le lendemain matin, le réveil fut douloureux pour la blonde. Elle se maudit intérieurement pour sa faiblesse. Elle s'ébroua, et se dirigea péniblement vers la salle de bain. Lorsqu'elle vit son reflet dans le miroir, elle grimaça. L'image n'était guère flatteuse, et ses cernes trahissaient sa longue soirée enivrée. Elle se laissa choir dans la douche, adossée à la paroi en verre. La température glaciale dans son dos, couplée au jet d'eau brûlante firent un effet bienfaisant à son corps endolori. Elle sortit rapidement de là, ne voulant pas perdre le bénéfice de ce moment de détente et se prépara rapidement. Elle partit si vite qu'elle ne remarqua pas le canapé défait et le carnet abandonné sur la table basse la veille.
Regina se hâta chez Emma, afin de se repaître de cette atmosphère si particulière qui émanait de l'habitat de la blonde. Mais elle vit immédiatement que quelque chose clochait. Un plaid gisait sur le sofa, abandonné là, à l'instar du carnet. Elle le prit, mais ne vit aucun message qui lui était destiné. Elle ne lirait donc plus jamais ces petits mots réconfortants, maintenant qu'elles échangeaient par téléphone ? Un pincement au cœur lui indiqua combien cela la chagrinait. Elle se dirigea vers la chambre, où elle trouva le lit fait, et sûrement pas de ce matin. Elle soupira. Certes, elle n'avait pas trouvé de verre ou de bouteille, mais elle se doutait que la propriétaire des lieux retomberait facilement dans ses mauvais travers. Finalement, sa présence n'était que peu impactante pour cette dernière. Elle fit le ménage, assez rapidement, et dépitée. Elle voulait tellement croire qu'elle revêtait une certaine importance pour Emma. Mais elle devait se rendre à l'évidence : ce n'était pas le cas. Elle repartit, non sans avoir laissé un mot succinct dans le carnet. Après tout, rien ne l'empêchait, elle, d'être professionnelle et rigoureuse.
Ruby était parvenue à voir Emma une journée plus tôt que prévu, pour le bilan trimestriel. Elle était en face de sa patronne, qui se tenait droite et arborait une posture assez rigide. Cette dernière tapait quelques notes sur son ordinateur, afin de présenter son rapport aux membres du conseil d'administration. Emma releva la tête et vit que Ruby était légèrement troublée. Peut-être était-ce dû à la soirée d'hier ? Elle préféra ne pas aborder le sujet, afin de rester dans sa sphère de compétences. Elle se leva, et sortit de son bureau, en lançant un laconique « photocopieur », à l'attention de la brune. Ruby pinça des lèvres, et patienta. Elle ne cessait de croiser et décroiser les jambes, mal à l'aise. Elle entendit alors le téléphone portable de la blonde sonner, pour l'avertir de la réception d'un message. L'écran étant tourné vers elle, elle vit la notification et une grande partie du propos s'afficher. Elle plissa les yeux, et ne put s'empêcher de lire.
« J'espère que tout va bien, le lit n'était pas défait ce matin. Je suis là, si le besoin de parler se ressent. R ».
Le pincement de jalousie prit Ruby par surprise. Elle se savait sujette aux émotions, et les exprimait souvent outrageusement, lorsqu'elle n'était pas au travail, mais la chape qui lui tomba dessus la laissa colérique et aigrie. Ainsi, Emma voyait bien quelqu'un, et c'est pour ça qu'elle l'avait laissé tomber comme une vieille chaussette ? Elle jeta un bref coup d'œil au couloir, et vit que plusieurs personnes attendaient au photocopieur. Elle se saisit alors du téléphone, et composa un message à l'adresse du fameux R. Elle connaissait le code de déverrouillage, la blonde lui ayant donné un soir où elles avaient dû appeler un taxi en urgence, et Emma n'était pas vraiment en état de parler. Elle ne mit pas deux secondes pour réfléchir à la teneur de ses propos et tapa sur le clavier numérique brutalement. « J'ai une vie, et je sors le soir avec qui ça me chante. Je suis libre de mes mouvements, toi aussi. À plus ». Elle reposa nonchalamment le combiné, et reprit sa place, en se calant bien au fond de son siège. Elle avait pris soin d'effacer les deux messages auparavant. Sa patronne revint enfin avec ses tableaux, maugréant après la machine qui donnait déjà des signes de faiblesse. Elles continuèrent à décortiquer les comptes pendant une bonne heure, avant que Ruby ne reparte, un sourire cruel sur les lèvres.
Dans la soirée, Regina, en rentrant chez elle, consulta ses messages. Elle avait passé un après-midi exécrable, à supporter les railleries d'une cliente, qui était restée sur son dos pour vérifier son travail. Elle avait une migraine atroce, et ses lombaires étaient en compote. Aussi, lorsqu'elle vit la notification, elle fut contente de lire un message venant d'une personne qu'elle appréciait. Mais plus elle lisait ces mots si durs, plus sa bonne humeur fraîchement retrouvée, se fracassait sur la méchanceté de la diatribe. Elle dut le relire une nouvelle fois, afin de s'assurer qu'elle n'avait pas la berlue. Elle laissa sa main pendre le long de son corps, tenant toujours l'objet. Elle s'assit sur le canapé, tel un boxeur venant de recevoir un crochet. Elle vit son fils qui l'observait bizarrement, et elle se redressa, pour donner le change.
- Ce soir, ça te dirait des lasagnes, mon chéri ? J'ai envie de te faire plaisir et à moi aussi.
- D'accord. Tes lasagnes me manquent. Je les adore ! Mais… Tu es sûre que ça va aller ? Tu es toute pâle.
- Ce n'est rien, Henri, un simple petit coup de mou. Ça va passer en mangeant.
- Alors, je t'aide !
- Bien sûr, mon grand garçon.
Regina devait bien admettre que son revers de fortune avait contribué à rendre son fils plus aimant et plus prompt à passer du temps en sa compagnie. Elle ne pouvait pas rester dans une situation aussi précaire, mais le comportement du bambin lui mettait souvent du baume au cœur. Elle s'appliqua à lui transmettre son savoir culinaire, et ainsi fut absorbée par la tâche à accomplir. Ce n'est que bien plus tard, une fois son enfant au pays des rêves, qu'elle revint au message d'Emma. Elle en aurait pleuré, après les moments partagés ensemble. Elles ne se connaissaient pas très bien, certes, mais une certaine alchimie existait entre elles, c'était indéniable. Alors pourquoi se montrer si rêche et distante ? Elle avait eu l'impression qu'une version adolescente lui avait répondu. Elle fronça les sourcils. Elle relut le message pour la énième fois. Et là, elle vit ce qui la turlupinait. Le tutoiement. Jamais Emma ne se serait permis une telle chose. Mais peut-être se trompait-elle ? Peut-être que la blonde cuvait son whisky quelque part ? Elle s'ébroua. Elle sentait qu'il y avait un loup. Alors elle tenta le tout pour le tout. Et elle écrivit un message rapide, pour en avoir le cœur net.
Emma était toujours à son bureau, préparant consciencieusement sa réunion du lendemain, avec le conseil d'administration. Les membres l'attendaient sur les chiffres et son bilan trimestriel, afin de se prononcer sur son travail. Elle entendit alors l'avertissement sonore, lui signalant un nouveau message. Elle regarda l'objet.
- J'espère que ce n'est pas Ruby, qui a encore besoin que quelqu'un lui tienne la jambe, pour boire un coup. Ce soir, c'est hors de question. Je ne me laisserai pas piéger comme hier.
Elle faillit envoyer bouler l'appareil, avant de s'apercevoir au dernier moment qu'il s'agissait de Regina. Elle s'empressa de déverrouiller le message.
« Bonsoir Emma, je ne souhaitais pas me montrer intrusive, et je m'excuse auprès de vous, si mon précédent message vous a donné la sensation de vous étouffer. Ce n'était pas mon intention. À bientôt. R ».
Emma ne comprit pas la signification des mots de Regina. Mais la belle brune s'excusait pour un message. Cependant, cela faisait deux jours qu'elles n'en avaient pas échangé un seul. Pourquoi faisait-elle une telle chose, alors ? Elle laissa de côté ses tableaux de chiffres rébarbatifs, et remonta le fil de la conversation. Aucune trace de précédent message… Bizarre. Elle fouilla dans sa mémoire, pour tenter de se rappeler si elle aurait pu l'effacer par erreur, mais elle écarta bien vite cette hypothèse. Non, elle n'avait aucun souvenir d'un tel message. Et personne n'aurait pu s'emparer de son téléphone. Sauf… Un léger frisson la parcourut, lorsqu'elle pensa à la brune volcanique, au caractère bien trempé. Elle n'aurait pas fait une chose pareille ? Et si c'était le cas, qu'avait-elle pu dire, pour que Regina s'excuse par la suite ? Elle ne perdit pas davantage de temps en conjecture. Elle savait. Et elle avait soudainement peur de perdre R. Et cela, elle ne pouvait le tolérer. Alors elle appuya sur l'icône d'appel. Elle devait parler à R, maintenant.
Regina zappait sur plusieurs programmes depuis un petit moment, incapable de trouver le sommeil, la tristesse s'étant emparée de tout son être. Elle détestait faire ça, mais elle ne voulait rien faire d'autre. Son moral était plus bas que ses chaussettes, et si elle avait pu, elle aurait mangé une glace au chocolat. Mais elle se contentait de jouer avec la télécommande, atone. Lorsque son téléphone vibra, elle posa son regard dessus, irritée d'être ainsi dérangée dans son marasme. Mais le nom qui s'afficha la tira de son apathie. Elle décrocha à la vitesse de l'éclair, sans même y réfléchir.
- Emma ?
- Bonsoir Regina. Je n'ai pas tout compris à votre texto, mais je voulais m'assurer que tout allait bien.
- C'est plutôt à moi de vous le demander.
- Vous vous excusez, mais je n'en connais même pas la raison.
- Hé bien, je ne voulais pas vous déranger, vous étouffer, voir vous donner la sensation de vous coller à la culotte. Pardon, mauvaise formulation.
- Me coller à la culotte, hein ? Intéressant.
Le rire d'Emma résonna à travers le combiné. Elle reprit son sérieux, et mit les pieds dans le plat.
- Regina, m'avez-vous envoyé un texto aujourd'hui ?
- Bien sûr, puisque vous y avez répondu. Sèchement, d'ailleurs.
- Regina, je n'ai jamais reçu ce message, ce n'est pas moi qui ai répondu. Mais j'ai une petite idée de l'identité de l'usurpatrice, et elle va passer un sale quart d'heure, je vous le promets.
- Mais… Alors, pourquoi m'appeler ?
- Je ne voulais pas qu'il y ait de malentendu entre nous. Et j'avais un doute. Vos excuses tombaient comme un cheveu sur la soupe. Qu'elle était la teneur de votre précédent message ?
- Je m'inquiétais pour vous, car j'ai remarqué ce matin que vous aviez dormi dans le canapé. Je proposais de parler avec vous, si vous en ressentiez le besoin. C'était peut-être un peu cavalier. Je m'en aperçois maintenant.
- Pas du tout. Merci pour votre bienveillance constante à mon égard, malgré mes travers. Et ne le niez pas, je me doute que vous avez pensé : « Mais où est passée la bouteille ? » N'hésitez surtout pas à me contredire.
- Touché… Je voulais m'assurer que vous étiez en bonne santé.
- Je crois que c'est plutôt à moi de m'excuser. Je vous donne du travail et des soucis. Vous savez, si vous n'y prenez pas garde, vous aurez bientôt encore davantage de rides…
Regina hoqueta sous l'attaque en règle.
- Pardon ?!
- Ah, voici une réaction comme je les aime !
- Vous me provoquez, miss Swan ?
- Dès que je le peux, oui, ce sera toujours avec plaisir d'avoir une joute verbale contre vous.
- Votre confiance en vos capacités devrait être modérée. Croyez-vous être à la hauteur ?
- Absolument ! J'irradie de confiance en moi.
- Balivernes !
- Aïe ! En plein cœur ! Ça fait mal.
- Je ne me suis même pas encore échauffée.
- Oh, souhaitez-vous procéder à une intimidation dans les règles ?
- Je pense pouvoir y parvenir.
- Regina ?
- Oui, Emma ?
- Merci. Pour tout. Pour votre sollicitude, pour ce moment de détente plus que bienvenue.
- Merci d'avoir appelé. J'étais triste ce soir.
- Je vais l'étriper !
Ce fut au tour de la brune de ricaner faiblement.
- Inutile, mais peut-être pourrions-nous convenir d'un moment pour se voir.
Emma fut charmée que la brune propose à nouveau et aussi vite une rencontre.
- Bien sûr. Quel jour ?
- Euh… Je ne suis pas allée jusque-là…
- Alors, que dites-vous de déjeuner à nouveau ensemble à l'appartement dans deux jours ? Une fois votre travail terminé, ainsi que le mien.
- Difficile, car je n'ai pas assez de temps pour rejoindre mon prochain ménage.
- Et un soir ?
- Je les passe avec Henri.
- Oui, je suis bête.
- Pas du tout.
- Et après, en soirée ?
- Je ne laisserai pas mon fils seul.
- Et je n'ai pas le droit de venir voir votre cocon ?
- Ça ne ressemble en rien au vôtre. Je serai un peu gênée, je crois.
- Pardon, ma demande était déplacée.
- Seriez-vous curieuse, miss Swan ?
- Je dois l'admettre. Vous piquez ma curiosité. Je vous estime, Regina, plus que vous ne le pensez. Et je ne me moquerai jamais de vous, de votre logis, de votre famille.
- Ces mots résonnent agréablement à mes oreilles. Vous n'avez pas peur de vous afficher avec une femme de ménage ?
- Nous savons toutes les deux que vous n'êtes pas seulement cela. Et puis, vu tous les crétins condescendants que je croise à des postes de direction, permettez-moi d'émettre de sérieux doutes sur l'humanité de ces branquignoles…
Regina explosa de rire. Elle ne put se réfréner, et mit en toute hâte une main devant sa bouche. Elle entendit la porte de la chambre de son fils s'ouvrir et il la regarda avec des yeux ronds.
- C'est qui au téléphone ?
- C'est, euh, une amie ?
- Mais c'est génial ! Faut que je la rencontre ! Elle te fait rire ! Ça faisait super longtemps que ce n'était pas arrivé !
- Henri ! Retourne te coucher ! Immédiatement !
- Mouais… Bonne nuit maman.
Il retourna dans son antre, en traînant des pieds. Regina reprit le combiné et entendit un gloussement de l'autre côté de la ligne. Emma reprit contenance, et poussa sa chance.
- Il semblerait que je sois attendue comme le Messie.
- Vous osez profiter de la crédulité d'un enfant ?
- Vous oseriez décevoir un enfant ?
- C'est un coup bas.
- C'est de bonne guerre.
- Vous êtes sans scrupule et sans pitié…
- Merci.
- Ce n'était pas un compliment.
- Hey !
- Mais puisque mon fils m'a lâchement abandonné sur le champ de bataille, je n'ai plus qu'à me soumettre à votre demande.
- Vraiment ? Si je mets Henri dans ma poche, j'obtiens tout ce que je veux ? Très intéressant.
Face au silence de la brune, Emma paniqua légèrement.
- Je suis allée trop loin ?
- Non. Enfin. Cette conversation s'égare, non ?
- Peut-être pas.
- Vous me faites du rentre-dedans, là ?
- Peut-être bien.
- Et si je n'étais pas intéressée ?
- Alors, j'aurais tout compris de travers.
Après un long silence, Regina formula sa question. Elle jeta au clou tout le reste. Elle voulait vivre et ressentir. Se savoir vivante, et désirée.
- Rendez-vous au parc du quartier nord demain soir, à dix-huit heures. Cela vous convient ?
- Absolument. Vous me donnez une bonne excuse pour m'éclipser plus tôt de ma réunion. Je n'en demandais pas tant. D'ailleurs, je dois m'y remettre.
- Vous êtes encore au bureau ?
- Oui. Pas de repos pour les braves.
- Je compatis. Je vous souhaite une douce nuit, miss Swan. À demain.
- Merci Regina. Bonne nuit. J'ai hâte d'être à demain et de faire la connaissance d'Henri.
Elles raccrochèrent simultanément, un sourire sur le visage. Regina s'endormit, sans penser aux conséquences pour une fois. Elle ne voulait plus se battre, ni contre les autres, ni contre elle-même. Elle l'avait fait toute sa vie. Et au final, où cela l'avait-il menée ? Au chaos et à l'humiliation. Alors elle lâcha prise, pour la seconde fois de sa vie. Emma, quant à elle, termina sa besogne, et éteignit son ordinateur. Elle ne pouvait pas voir Ruby demain, mais elle lui demanderait des comptes un autre jour. Son jeu de mots l'amusa un bref instant. La jeune comptable cristallisait aujourd'hui tous les défauts. Mais elle ne lui jetait pas toute les pierres. Elle-même était une amie épouvantable. Elle appela un taxi et rentra se coucher dans son lit, d'un sommeil sans rêve.
Le lendemain, Emma se prépara pour son entrée dans l'arène. Le conseil d'administration allait passer au peigne fin ses premiers mois à la tête de la société et rien ne lui serait épargné. Aussi arriva-t-elle la tête haute, afin de se donner du courage. Elle engloutit deux cafés coup sur coup et se présenta à ces vautours. Elle fit sa présentation, chiffres à l'appui, et en tira la conclusion que la société était assainie et en expansion. Elle fut sous le feu des questions durant plus d'une heure trente, et la pause déjeuner se fit sentir, à grand renfort de grognements. Elle sourit et proposa de continuer après un repas bien mérité, ce qui mit tout le monde d'accord. Elle en profita pour souffler, et ne mangea qu'un croissant, qu'elle avait acheté sur la route ce matin-là. Son estomac était fermé, et ne se rouvrirait qu'une fois cette mascarade terminée. Elle eut une pensée amusante, en se demandant combien d'économie ferait la société, si l'ensemble des membres du conseil d'administration perdaient leur boulot. Ça, ce serait productif ! Puis elle se souvint de la raison du renvoi de la personne qui la précédait. Son air mutin disparut, et elle se replongea dans ses notes, afin de ne rien laisser passer.
Elle regardait fébrilement la pendule depuis un bon quart d'heure, lorsqu'elle n'y tint plus.
- Messieurs, ce fut un moment d'échanges fort intéressant et rigoureux, mais j'ai une obligation personnelle, qui m'oblige à partir. Je ne doute pas que vos questions seront portées par le vice-président, en cas de besoin. Je vous remercie pour votre écoute et je vous souhaite une bonne soirée.
Le vice-président saisit l'occasion de la tacler.
- Madame Charming, estimez-vous que l'entreprise passe après vos rendez-vous ?
- Monsieur le vice-président, cela fait six heures que nous discutons ensemble des résultats de la société, qui se porte comme un charme, vous me l'avez vous-même concédé. Mais il n'y a plus d'interrogations pertinentes sur les chiffres, et la saveur douteuse de la machine à café me laisse indifférente. Je demanderai au service de la maintenance de vérifier si elle est déréglée, et si ce n'est pas le cas, nous dénoncerons le contrat avec ce prestataire, voilà tout. Sur ce, bonne soirée, messieurs.
Emma tourna les talons rapidement, afin de ne pas se faire happer par une autre question saugrenue. Elle sauta sur son manteau et son sac, avant de dévaler les marches. Elle s'arrêta trois étages en dessous et reprit l'ascenseur. Ainsi, elle ne croiserait aucun de ces hommes barbants. Elle s'engouffra dans un taxi, n'apercevant pas Ruby au loin, qui se précipitait vers elle, ni son visage révélant une grande déception, lorsque la voiture jaune s'éloigna à vive allure du quartier d'affaires.
Emma se trouvait à l'entrée du parc, priant pour que Regina l'ait attendu, avec son fils. Elle avait déjà dix minutes de retard, à cause de ces maudits bouchons. Elle courait presque, alors qu'elle portait encore ses escarpins. Elle se sentait ridicule, ici, habillée ainsi. Mais elle n'avait pas pensé à se changer. Elle se traita mentalement d'idiote une bonne dizaine de fois, avant de croiser un petit garçon brun, qui jouait avec son ballon contre le mur de la balustrade.
- Henri ?
L'enfant se retourna et lorsqu'il vit la blonde, il écarquilla les yeux.
- Waouh, t'es trop belle !
- Henri ! Ce n'est pas ainsi que l'on s'adresse à une femme… Bonsoir Emma.
- Bonsoir Regina. Et enchantée de te connaître, Henri.
- Bonjour, madame Swan.
- Mon Dieu, on dirait ma mère… Appelle-moi Emma, ce sera beaucoup mieux. À condition que je puisse t'appeler Henri, bien entendu.
- Tope-la !
Le garçon mit sa main devant lui, et la blonde tapa dedans doucement pour sceller leur accord. Regina leva les yeux au ciel, se sentant déjà exclue de cette belle dynamique. Le garçon partit en courant dans le parc, ballon aux pieds. Les deux femmes marchèrent de concert, un peu gênées.
- Vous m'aviez caché que vous aviez un si beau garçon, et poli, en plus.
- Vous m'avez caché que vous aimiez les enfants, et que vous parliez leur langage.
- Décidément, pas de trêve, avec vous.
- Pardon. La journée a été longue ?
- Assez, oui. Je suis éreintée, en fait. Mais je n'aurais loupé ce moment pour rien au monde.
La brune se contenta d'acquiescer à ses propos. Elles firent quelques pas et s'arrêtèrent sur un banc, d'où Regina pouvait garder un œil sur son fils. Son regard obliqua vers l'ensemble que portait sa cliente préférée.
- Vous aviez un rendez-vous professionnel ?
- En effet, je me suis apprêtée, pour leur en mettre plein la vue.
- Et ça a fonctionné ?
- Pas du tout. Mais j'évite le rose bonbon, question de principe.
- Quelle horreur, en effet.
- Et vous ? Vous avez eu le temps de vous changer, veinarde !
- Oui. Je fais parfois quelques passes avec mon fils, et les talons sont proscrits. Sauf si vous souhaitez les détruire.
- Je les aime bien, je préférerais éviter.
- Bien sûr, à votre guise.
- Alors, vous vivez dans ce quartier ? C'est assez éloigné du centre.
- C'est tout ce que je puis me permettre.
- Pardon, c'était malvenu de ma part. Je ne voulais pas insinuer…
- Il n'y a pas de souci. Nous n'exerçons pas le même métier, voilà tout. Tant qu'Henri est heureux et ne manque de rien, je peux m'en accommoder.
- Vous ne parlez pas comme tout le monde. Il est si agréable de simplement vous écouter.
- Merci, Emma. C'est plaisant à entendre.
Elles restèrent ainsi un certain laps de temps, avant qu'Emma ne commence à frissonner.
- Vous avez froid ! Et moi aussi, on va rentrer. Henri ! On y va.
- Je suis désolée, je suis si fatiguée que nous n'avons presque pas parlé. Alors que je me faisais une joie de papoter avec vous.
Regina l'observa, sans aucune honte. Emma rougit légèrement, sous le regard inquisiteur de la mère de famille.
- Venez manger avec nous, nous discuterons, et Henri adorerait avoir une autre personne que moi, afin de vanter ses exploits au football.
- Je ne voudrais pas m'imposer.
- Je vous invite. Vous vouliez voir notre humble demeure. Ce sera chose faite dans cinq minutes.
- Avec grand plaisir.
- Ce sera un reste de lasagnes, que nous avons cuisiné hier. Rien de bien excitant.
- Tout dépend du dessert.
Regina tourna la tête d'un coup vers Emma, qui commença à paniquer.
- Je voulais dire, un dessert à manger ! Un fruit, une pomme, un yaourt, peu importe ! Cessez de me traumatiser, avec votre silence sentencieux !
- Je vous laisse simplement vous empêtrer, et c'est drôle. Néanmoins, j'apprécierais que ce genre de phrase ne soit pas évoqué devant lui.
- Oui, oui, désolée, vraiment.
- Cessez de vous excuser. Suivez-nous. Enfin si vos talons vous le permettent, et ce n'est pas si sûr.
- Je tiens le pari !
- La compétition dans l'âme, hein ?
- Un peu.
- Ce n'est pas un mal. Mais pas tout le temps.
- Mais je perds toujours avec vous…
- Exact.
Regina lui sourit grandement, et Emma se sentit pousser des ailes. Elle suivit la petite famille, heureuse et détendue. Cela faisait bien longtemps qu'elle n'avait connu une telle quiétude.
