Chapitre 11 : avancer

Emma suivit le duo jusqu'à un petit immeuble, bien entretenu, mais un peu vieillot, où la brune lui indiqua l'étage.

- C'est ici que nous habitons.

- Je vous suis.

La mère de famille glissa la clé dans la serrure et prit une grande inspiration. Dans son cerveau tournaient tout un tas de questions : avait-elle lavé la vaisselle ? Refait son lit ? Débarrassé la table ? Laissé traîner du linge ? Sorti la poubelle ? Elle fit taire sa petite voix qui semait le doute dans son esprit, et pénétra dans l'humble appartement, suivie par Henri et la blonde.

- Mettez-vous à l'aise, Emma. Je peux prendre votre manteau ?

- Oui, merci. C'est très coquet.

- Merci, c'est gentil.

La visiteuse tourna la tête et vit la bibliothèque. Elle s'en approcha et laissa son doigt parcourir la tranche des livres présents.

- Je m'incline, elle est magnifique. Cela a dû vous prendre des années, afin de rassembler une telle collection.

- Mon père m'en a légué une grande partie, et j'ai progressivement agrémenté l'ensemble.

Le doux sourire sur le visage d'Emma laissa une empreinte durable dans le cœur de la brune. Elle ne parlait que rarement de sa famille, et encore moins de ses parents.

- Votre père avait très bon goût. Beaucoup de classiques, et rares, en plus de cela. J'ai cru déceler une édition originale, n'est-ce pas ?

- Il n'y en a pas qu'une seule, mais une bonne vingtaine en réalité.

- Respect !

Un gargouillement monstrueux mit fin à la découverte littéraire.

- Je crois que quelqu'un meure de faim, ici…

- Maman… Tu me fous la honte.

- Henri, on ne parle pas ainsi. Va mettre le couvert, puisque tu es si pressé d'engloutir tes lasagnes.

Le bambin s'acquitta rapidement de sa tâche, en maugréant quelque peu.

- Voilà ! À table !

Emma était amusée des facéties de l'enfant.

- Je crois que nous sommes conviées à table, et fissa. Sinon, nous allons finir à la casserole.

- J'en ai bien peur. Asseyez-vous, je reviens.

Regina prit le plat qui réchauffait dans le four, et leur servit une part chacun. Elle proposa un verre de vin à son invité, qui répondit timidement par l'affirmative. La brune avait réussi à chiper quelques bouteilles de sa cave, avant de tout abandonner. Le dîner fut simple, mais convivial, et le trio apprit à se connaître, par diverses anecdotes truculentes. Henri avait été si excité, d'avoir enfin quelqu'un chez eux, qu'il tomba de fatigue avant même de profiter d'un dessin animé.

- Va te coucher, Henri, je vais venir te border.

- Mais, je veux encore regarder un Disney…

- Ne discute pas, vas-y.

Il traîna des pieds, mais se plia à la volonté matriarcale. Emma observa la scène avec un air triste, et nostalgique.

- Il est bien élevé. Vous avez fait du bon boulot.

- Merci.

- Il ne parle pas de son père…

- Il n'en a pas.

- Pardon. J'ai mis les pieds dans le plat…

- Pas de mal. Vous ne pouviez pas savoir.

- J'aurais pu m'en douter. Finalement, je n'ai pas appris grand-chose ce soir… Vous ne jurez jamais. Vous vous êtes battue avec un homard vivant et vous avez gagné. Lui, il a fini dans la marmite… Pauvre bête…

- Il était délicieux. Et Henri a pu découvrir un nouveau plat et des saveurs incomparables.

- Et un chien vous a mordu à la lèvre, ce qui explique cette mystérieuse cicatrice. Moi qui pensais que vous vous étiez bagarrée dans un bar et qu'une poivrote vous avait jeté un tesson à la figure…

- Voulez-vous un thé ?

- Euh, oui. Merci.

Regina se leva de table et fit signe à Emma de s'installer sur le canapé. La bouilloire siffla et la brune fit infuser le thé, restant debout. La blonde vit qu'elle avait sûrement commis un impair, en rigolant. Elle patienta, fébrile. La voix rauque la sortit alors de sa contemplation.

- Je ne vais pas dans les bars, Emma. Je n'en ai pas le temps, ou le loisir. Et puis, avec qui, de toute façon ?

- Vous sortez tout de même un peu ? Au parc, notamment.

- Oui, souvent au parc. Avec Henri. Mais aujourd'hui, ce sont les seules sorties que je puisse m'autoriser.

- Aujourd'hui ?

- Peu importe.

Regina fit un petit signe de la main, laissant entendre que le sujet était clos.

- Vous êtes plus difficile à ouvrir qu'une huître…

- Je n'en sais guère plus sur vous.

- Vous exagérez… Je vous ai déclamé mon amour pour la nourriture, les rongeurs, et les balades en pleine nature !

- Le deuxième point m'interpelle toujours…

- C'est parce que vous n'avez jamais caressé une de ces petites bêtes. C'est tout doux !

- On dirait une enfant.

- Quel âge croyez-vous donc que j'ai ?

- Je ne me risquerai pas à un tel pronostic.

- Oh, comme c'est joliment dit. Dites un nombre. Je ne mordrai pas, promis !

Regina la regarda droit dans les yeux, une expression totalement neutre sur le visage. Elle soupira, voyant l'air mutin sur le visage face à elle, et lança au hasard.

- Peut-être trente-cinq…

- Pas loin. Vous êtes douée à ce petit jeu. À mon tour… Hum… Quarante ?

- Presque. Mais non.

Elles se sourirent. Ce petit divertissement avait considérablement allégé l'ambiance, et Emma se lança.

- J'ai trente-huit ans.

- Vous semblez plus jeune. Serait-ce une manière subtile de me demander le mien précisément ?

- Tout à fait.

- Puisque vous avez joué franc jeu avec moi… Quarante-trois ans.

Emma siffla.

- Vous êtes magnifique !

Regina rougit. C'était la première fois qu'une personne se permettait une telle familiarité, sans qu'elle ne la recadre aussitôt. Mais elle savait qu'il n'y avait pas de mauvaise intention derrière l'exclamation de la blonde. Cette dernière vit le trouble s'installer sur les traits du visage de la brune.

- Pardon, cela n'avait rien de très classe… Siffler comme un adolescent… Décidément, avec vous, je marche sur des œufs, et je les écrabouille, bien souvent !

- Serais-je un monstre, miss Swan ?

- Non ! Bien sûr que non. Disons que vous possédez une aura naturelle assez dominante, alors que vous êtes en réalité plutôt douce, lorsque l'on vous connaît un peu. Cette dichotomie peut surprendre.

Regina lui tendit une tasse fumante et soupira. Elle releva la tête et demanda à brûle-pourpoint.

- Emma, je suis mère célibataire, femme de ménage, et … Pauvre. Pourquoi prenez-vous la peine d'essayer de me connaître ? Pourquoi moi ? Je n'arrive pas à comprendre.

- Parce que vous êtes différente. Parce je ne sens aucune menace émaner de vous. Parce que vous m'apaisez. Parce que j'ai envie de renaître d'une vie qui ne m'a pas apporté tout le bonheur que j'escomptais.

- Je ne peux rien vous procurer de tout cela.

- Laissez-moi en seule juge. Je souhaite mieux vous connaître, et …

- Et quoi ? Je me doute que votre phrase ne se termine pas ainsi…

- Je ne vous veux aucun mal.

- J'ai beaucoup de difficulté à croire cela. Ce n'est pas contre vous, mais…

- Mais ?

- J'ai déjà tellement perdu, je ne peux pas me mettre en difficulté sciemment.

- Je ne peux même pas tenter de vous adoucir la vie ?

- Je ne veux pas que ce qu'il en reste se fracasse sur un espoir déçu. Je dois penser à Henri aussi. Si jamais vous n'êtes pas fiable, je vais m'en mordre les doigts. Et je ne sais pas si je pourrais me relever, cette fois-ci.

- Regina… Que vous est-il arrivé, pour que vous ayez si peu foi en l'humanité ? En moi ?

- J'ai peur. Peur de tout. Vous pourriez être une belle surprise, ou… Mon fossoyeur.

- Jamais. Plutôt mourir.

- Facile à dire.

- Pourquoi ai-je l'impression de me prendre une fin de non-recevoir ?

Le silence qui suivit blessa profondément Emma. Elle ne pensait pas que tous ses efforts seraient ainsi pulvérisés par la belle brune. Cette dernière semblait cacher un lourd passé, et les bribes qu'elle parvenait à en tirer démontrait un changement de vie radical. Mais surtout une grande solitude. Elle sentit une larme traîtresse monter au coin de son œil, alors elle cessa de réfléchir, et lui prit la main.

- Regina, regardez-moi. J'ai tout autant à y perdre que vous. Il vous serait facile de me briser. Vous avez vu, chez moi, les dégâts engendrés par … Des pertes trop grandes pour moi. Je ne sais pas pourquoi je m'accroche à vous de cette façon. J'espère de tout mon cœur que vous n'êtes pas une bouée de sauvetage, mais la personne qui pourra me faire sourire à nouveau. J'ai envie de vous choyer, ainsi que votre fils. Je…

Emma vit le visage décomposé de la brune. Elle lui lâcha la main subitement, comprenant qu'elle avait été trop loin.

- Pardon. Je n'aurais jamais dû dire cela. Je suis stupide.

Elle se leva et chercha son manteau. Elle le prit entre ses mains, et agrippa son sac. Elle jeta un dernier regard à la mère de famille, et toucha la poignée de porte de l'entrée. Une main se posa sur la sienne et l'enveloppa. Elle sentit son souffle dans sa nuque, et quelques mots lui furent murmurés.

- Vous me faites peur, Emma.

- Vous parvenez à transpercer mon armure d'amertume et à me redonner espoir, pour finalement me le reprendre. C'est cruel, Regina.

- Je me demande pourquoi vous voulez absolument me choisir. Un bel homme serait comblé avec vous.

- C'est l'hôpital qui se fout de la charité ? Homme ou femme, qu'importe.

- Seule la personne compte ?

- En effet. On se comprend, on dirait.

- Mais vous ne me connaissez pas.

- Votre indulgence à mon égard, votre altruisme, votre façon de vous comporter, tout, en vous, hurle que vous désirez prendre soin des autres.

- Je n'ai pas toujours été comme ça. J'ai été une garce sans cœur.

- J'ai fui tout ce qui m'importait. J'ai tout laissé, et j'ai disparu.

- Pourquoi ?

- Pour survivre. Ou essayer.

Emma se dégagea de la porte. Elle fixa le visage de Regina, ravagé par les larmes. Elle effleura sa joue de la main, et la caressa, sa respiration se bloquant dans sa poitrine.

- Je crois que nous avons tous un passé, et il n'est pas utile de l'exposer à la vue de tous. Nous avons tous commis des erreurs. Nous avons tous été bourreaux et victimes, un jour ou l'autre. Nous sommes humains. La seule chose qui importe, c'est la façon dont on se relève. Et je suis fatiguée de le faire seule, Regina. Alors je prends le risque, parce que je pense que vous en valez la peine. Sauf si vous êtes une sociopathe, bien entendu.

Regina hoqueta un rire, et secoua faiblement la tête.

- Non, rien de tel. Enfin, pas tout à fait. Mais je sais que les personnes qui entrent dans ma vie, maintenant, seront peut-être malmenées par les autorités.

- Les autorités ?

- J'ai eu des démêlées avec la police, la justice… Pour une sombre histoire. Je n'ai rien fait, mais je suis un coupable désigné d'office. Je ne peux pas vous placarder cette épée de Damoclès au-dessus de la tête.

- Je prends le risque, peu importe.

Emma s'approcha doucement et voulut l'embrasser. Regina se recula, incapable de faire face aux sentiments qui la submergeaient. Emma en fut peinée, mais elle lut la terreur et la fragilité de la brune. Aussi, ne fit-elle aucun autre commentaire. Elle ouvrit la porte, et, alors qu'elle passait le seuil, elle observa la femme qui la ranimait et lui donnait du baume au cœur.

- Je reste là, Regina. Je comprends que cela fasse beaucoup, ce soir. Mais je ne dévierai pas de ma ligne de conduite. Je vous prouverai que vous pouvez avoir confiance en moi. Je peux être votre pilier. En tout cas, je l'espère. Bonne nuit, je vous souhaite qu'elle soit douce.

- Bonne nuit, Emma.

La brune referma la porte, en baissant les yeux. Qu'il était loin le temps où elle ne laissait personne lui marcher sur les pieds, ni lui retourner le cœur.

Durant quelques jours, les deux femmes ne s'envoyèrent aucun message. Elles étaient trop sur la défensive pour cela, et leurs atermoiements leur coûtaient. Emma avait travaillé tard et lorsqu'elle sortit, et elle vit Ruby, à son siège préféré. Elle entra dans la pub, bien décidée à lui remonter les bretelles. Elle n'avait pas pu le faire auparavant, la brune ayant été malade. Elle se posta à ses côtés, et ouvrit les hostilités.

- Bonsoir Ruby, on dirait que ça va nettement mieux.

- Oui, merci patron, je suis remise, et prête à bosser comme une folle, pour engraisser ces porcs du conseil d'administration, et toi aussi par la même occasion.

- Ruby, inutile d'être agressive. C'est plutôt à moi de t'en vouloir d'ailleurs.

- Qu'ai-je fait pour mériter ta punition divine ?

- Tu as répondu à un message qui m'était destiné et tu l'as effacé.

- Tu as des preuves ?

- Ne joue pas à ça avec moi ! Il n'y a que toi qui possèdes le code de déverrouillage de mon téléphone !

- Mais peut-être que l'autre personne t'a menti et que tu n'as rien reçu, en réalité.

- Tu es si immature, parfois. Je sais que c'est faux. Pourquoi le nier ?

- Parce que tu es pitoyable, comme amie ! Tu préfères t'envoyer en l'air avec R tous les soirs, plutôt que de penser un peu à moi !

- Mais enfin, nous ne sommes pas mariées, que je sache.

- Tu me sacrifies au profit d'un pauvre mec !

- Tu te trompes… Je t'ai certainement négligé, mais je ne t'oublie pas. Je suis même là ce soir. Juste pour toi.

- Pour me faire la morale ? Tu peux te la garder !

Ruby se leva d'un coup et partit en trombe, laissant Emma pantoise. Jamais elle n'aurait cru que la situation allait s'envenimer de la sorte. Encore une mauvaise idée, que de copiner avec une collègue. Elle se leva et rentra chez elle, de guerre lasse. Elle laissa ses affaires sur le sofa et se pelotonna en boule dans son lit. Elle aurait tant voulu parler à Regina, ce soir.

Le lendemain matin, alors qu'elle partait, Emma vit le carnet, posé délicatement sur la table de la salle à manger. Elle comprit que R avait sûrement laissé un mot. Elle se maudit de son inattention de la veille et s'en empara avidement. Elle lut le petit mot, succinct mais personnel.

« Je ne sais si c'est approprié, mais je préfère vous écrire ici. Votre logis est impeccable, et j'ai laissé un objet sur votre canapé. J'espère que vous ne m'en tiendrez pas rigueur. Je suis lâche, parfois. Affectueusement, R ».

Elle tourna vivement la tête vers le sofa, au point d'entendre un léger craquement, tant le mouvement fut brutal pour son cou. Elle souleva le plaid, posé et plié de telle sorte, qu'il puisse cacher une enveloppe. Elle la décacheta délicatement et lut la missive.

« Emma, j'aurais peut-être dû vous retenir, mais je ne m'en sentais pas le courage. J'espère n'avoir rien gâché. J'ai vu votre détresse, lorsque je me suis reculée, et je m'excuse de vous avoir blessé. Ce n'était pas mon intention. Vous m'êtes précieuse. Votre présence est un baume au cœur. J'apprécie tant ces échanges écrits, qui sont tellement plus authentiques qu'un simple texto pour demander si tout va bien. J'aimerais me faire pardonner et vous revoir. Henri ne tarit pas d'éloge sur vous. Il vous adore. En réalité, vous êtes la première personne qu'il voit, dans notre cercle personnel. Je ne suis pas douée en amitié, ni en amour. J'ai très certainement un retour de karma, pour tout ce que j'ai fait par le passé. Je ne suis pas quelqu'un de bien. Mais je ne crois pas que nous méritions une telle déchéance, mon fils et moi. Je ne dis pas que tout sera facile, à partir de maintenant. Je pense même l'inverse. Parce que je pourrais redevenir celle que j'étais et vous faire du mal, avec une volonté implacable, si j'apprenais que pour vous, tout cela n'était qu'un jeu stupide. Mais j'ai vu dans votre regard que vous avez souffert au-delà de ce que bien des gens pourrait supporter. Alors je garde espoir. J'espère vous lire très bientôt. Affectueusement, R ».

Elle reposa la lettre et s'assit, sous le choc. Ainsi, Regina consentait à la laisser entrer dans sa vie, et celle de son fils. Elle n'avait pas tout perdu. Elle en resta coite de stupeur. Elle ne fit pas un mouvement et s'ébroua, lorsqu'elle vit l'heure. Elle serait de nouveau en retard aujourd'hui. Une fois à sa table de travail, elle ne perdit pas une minute et arracha presque la poche de son manteau, afin de sortir son téléphone. Elle s'apprêtait à appeler Regina, mais un appel s'interposa à la dernière seconde. Elle fronça des sourcils et répondit immédiatement.

- J'attendais de tes nouvelles, justement, Aladin.

- Tout est sur une clé informatique,que je t'ai envoyé par la poste. Emma, je ne sais pas dans quoi tu as mis les pieds, mais un conseil, tire-toi de là.

- C'est mauvais à ce point ?

- De ce que j'ai pu en lire, il existerait une société dans ta propre société. Ça sent les ennuis à plein nez. Et c'est moi qui te le dis, alors ne le prends pas à la légère.

- Entendu, je vais compulser ce dossier sulfureux, et en tirerait les conclusions.

- Fais attention à toi, et donne-moi des nouvelles à l'occasion. Je serai rassuré.

- Bien sûr, grand frère.

Ils raccrochèrent simultanément, et la blonde se replongea dans sa paperasse, soucieuse et pressée de lire ce fameux dossier « Storybrook ». Elle observa toute la journée ses employés, croyant discerner un sourire narquois par-ci, ou un regard menaçant par-là. Il fallait vraiment qu'elle rentre chez elle et lise ce dossier, c'était en train de la rendre folle. Elle partit rapidement, presque sur la pointe des pieds et ouvrit fébrilement sa boîte aux lettres. Elle trouva le pli provenant d'Aladin, et le cacha dans son sac à main. Elle s'enferma à double tour chez elle, et sortit son vieil ordinateur, qui n'était pas connecté à internet. Elle inséra la clé et ouvrit le seul fichier qu'elle contenait. Elle passa en revue les tableaux de suivi, les comptes bancaires, les achats et cessions qui ne figuraient nullement au bilan officiel de l'entreprise. Lorsqu'elle eut fini de compulser toutes les données, il faisait nuit noire, et ses yeux la piquaient. Elle renversa sa tête sur l'appui-tête du canapé, et soupira lourdement. Elle avait eu des doutes, mais c'était maintenant bien autre chose. Elle devait absolument faire quelque chose, ou cette histoire allait lui exploser au nez et à la barbe. Elle fit une copie de la clé, qu'elle cacha en haut d'un meuble de cuisine. Même Regina n'aurait pas l'idée de regarder à cet endroit. Une vague de culpabilité s'engouffra en elle. Son regard dévia vers le carnet et elle gémit. Elle n'avait toujours rien répondu à la belle brune. Elle était trop fourbue pour y parvenir, sans écrire une bêtise. Aussi fila-t-elle au lit, sans demander son reste. Demain, il serait temps de remercier Regina et de lui proposer quelque chose, sans la brusquer.

Le lendemain matin, Emma se faufila hors du lit tôt et s'empara du carnet, tout en sirotant son café. Elle jouait avec son stylo, et pesait chaque mot qu'elle écrivait. Elle était sur un petit nuage, grâce à Regina, mais de multiples questions trottaient dans sa tête, suite à sa lecture nocturne. Elle ferma le carnet, après avoir relu son laïus.

« Regina, je ne saurais vous dire combien votre réponse a réchauffé mon âme et mon cœur. J'avais déjà cru perdre la partie, avec vous, si vous me passez l'expression. Et j'en étais particulièrement affectée. Vos quelques mots me font immensément plaisir. J'espère être à la hauteur. Chaleureusement, Emma ».

Elle déposa le petit livre sur la table et prit une douche bien méritée. Elle sortit de chez elle, beaucoup plus légère que la veille. La journée fut longue, et Emma fut tentée d'effectuer quelques recherches rapides sur cette petite ville du Maine. Elle revint chez elle le soir, et veilla tard, recherchant toutes les informations disponibles sur la bourgade, et sur des bâtiments d'intérêt communautaire, qui auraient été érigés ou restaurés par sa société. Elle trouva quelques brochures du journal local, le Daily Mirror, mais rien de très palpitant. Elle referma brutalement son ordinateur, quelque peu déçue par son enquête infructueuse. Elle ne pouvait pas en rester là. Elle ne voyait pas comment tirer parti du dossier en sa possession. Elle devait vérifier par elle-même les faits qui y étaient rapportés.

Regina, qui s'apprêtait à retourner chez Emma, devait auparavant faire un détour par Net&clean, afin de se réapprovisionner. Elle entra à pas feutrés, et vérifia que personne ne viendrait la déranger. Elle n'avait aucune réponse de la blonde, et son état de fébrilité était plus que palpable. Elle ne voulait pas tomber sur Robin, ou une collègue, et faire la conversation. Elle avait peu dormi, et se sentait épuisée. Elle vit une ombre sur le mur face à elle et se retourna, aux aguets. Elle fut soulagée de constater qu'il s'agissait de Cendrillon.

- Bonjour Ashley, tu m'as fait peur.

- Bonjour Regina, désolée, pas fait exprès. Tu vas voir ta cliente favorite, aujourd'hui ?

- Euh, madame Swan ? Oui, je vais chez elle. J'apprécie son rangement et son minimalisme. Peu de poussière à faire, et le sol est facile à récurer.

- C'est simplement pour ça ?

- Hé bien, ça me facilite grandement le travail !

- Si tu le dis.

Après un petit temps de silence, Ashley revint à la charge.

- Alors, et ton mystérieux contact ?

- De quoi me parles-tu ?

- Ben, tu sais, tu n'as pas voulu décoincer un mot dessus, alors que tu venais de recevoir un message. Tu le gardes pour toi ? Tu as trouvé un moyen de mettre le grappin sur un gros poisson et tu pars bientôt ?

- Mais pour qui tu me prends ?!

- Je suppute, puisque tu ne racontes jamais rien.

- Ma vie privée ne concerne personne.

- Donc tu reconnais que c'est vrai.

- Pas du tout. C'était une… Amie, qui avait des problèmes.

- Essaie au moins d'être crédible, quand tu racontes ce genre de bobard… Je ne te juge pas, chacune de nous voudrait bien être loin d'ici.

- Je ne mange pas de ce pain-là.

Regina s'affaira dans la réserve, vérifiant le contenu de son sac de ménage. Ashley la suivit, et continua sa petite enquête.

- Rhoo, allez, tu peux bien me le dire à moi.

- Je n'ai rien à dire.

- Alors pourquoi le patron te coince dans son bureau parfois ? Et pourquoi est-il venu te chercher au poste de police ?

La brune devint blême. Qui avait bien pu cafarder sur ces évènements ? Elle ne répondit rien, ce qui mit la puce à l'oreille de la blonde.

- Oh, alors c'était vrai ?! Mais quelle cachottière ! La police ? Qu'as-tu fait de répréhensible, pour en arriver là ?

- Rien, une simple erreur… Qui t'as dit ça ?

- Ce sont les bruits qui courent à ton sujet. Je ne sais pas qui a balancé, mais si c'est vrai… Tu sais, le patron en a viré pour moins que ça… Tu dois être spéciale. Ou très douée…

- Je n'apprécie guère tes insinuations.

- Tant pis pour toi. Tu n'avais pas à me rembarrer de la sorte, la dernière fois. Il faut bien qu'on se serre les coudes, entre nous, mais toi, tu fais toujours bande à part ! Tout le monde trouve ça louche, ici.

- Tout le monde ?

- Les filles… Pourquoi te garder si tu es un nid à problèmes ?

- Parce que je suis efficace et que je ne me plains jamais ?

- Tu as un truc à me reprocher ?

- Non. En aucun cas.

Regina se retourna complètement vers Ashley, et planta ses iris dans les siens.

- Je ne connais pas la raison pour laquelle subitement tu m'attaques de la sorte, mais je ne crois pas t'avoir causé du tort. Tu es curieuse, mais ma vie est simple, et je ne suis pas une Marie couche-toi là. Inutile de me prêter des liaisons scabreuses avec un inconnu riche, qui me couvrirait de cadeaux, me sortant de cette situation précaire, où je me trouve. Ce n'est pas le cas, et mon fils m'attend à la maison tous les soirs. Je ne me démène que pour lui. Maintenant, si tu le veux bien, je vais faire le ménage chez ma cliente préférée, qui ne me coince pas dans des pièces sombres, afin de m'extorquer des informations racoleuses. Bonne journée, Ashley.

La blonde s'effaça, un peu penaude, mais surtout honteuse de son comportement. Elle rattrapa la brune par le poignet.

- Attends, Regina. Désolée d'avoir été brusque, mais on se monte vite la tête, entre nous. J'aime bien travailler avec toi, alors j'espère que tout ça sera vite oublié.

- Pas de souci.

Le ton froid employé par Regina ne laissait guère planer le doute quant à leur future collaboration, qui serait purement professionnelle et aussi glaciale que la banquise. Ashley soupira et la laissa partir. Aucune des deux femmes ne vit que la scène entière n'avait pas échappé à Robin Hood, qui resta dans l'ombre.

Lorsque Regina pénétra enfin dans l'appartement d'Emma, elle se permit de s'asseoir deux minutes, pour souffler et faire redescendre la tension qui s'accumulait depuis ce matin. Elle n'avait pourtant rien laissé filtrer de ses déboires personnels, afin de conserver son anonymat et sa tranquillité toute relative. Mais si ses collègues devenaient curieuses, nul doute qu'elles découvriraient le pot-aux-roses, sur son ancienne vie. Elle reporta son attention sur le carnet, et vit qu'il n'était plus là où elle l'avait laissé. Un léger sourire orna son visage. Enfin quelque chose de positif aujourd'hui. Elle lut le mot, incapable de se retenir plus longtemps. Emma ne lui avait pas donné de nouvelles, et elle avait eu des sueurs froides, pensant que la blonde l'avait écarté de sa vie, suite à son refus de se voir davantage, pour peut-être plus que de l'amitié. La réponse positive d la propriétaire des lieux la transporta de joie, même si elle n'en montra rien. Elle avait enfin obtenu une réponse, et c'est tout ce qu'elle demandait, pour le moment. Elle ne savait pas si elle pouvait lui faire confiance et se jeter à l'eau, mais elle n'en pouvait plus de cette vie terne et solitaire. Elle prit son téléphone et pianota un seul mot, « Merci », à destination de sa cliente favorite. Elle était si légère, en cet instant, qu'elle ne prit pas garde à son environnement. Elle ne vit qu'au dernier moment la silhouette qui la surplombait. Elle hurla, mais une main se plaqua rapidement sur sa bouche, afin de la faire taire. Elle sentit le poids de la personne sur elle, et elle se débattit pour s'en défaire. Une voix grave murmura à son oreille.

- Doucement, c'est moi, Robin. Cessez de vous agiter.

Elle regarda dans sa direction et vit que c'était bien son patron. Elle ne comprenait plus rien. Il se pencha à nouveau vers elle.

- Je vais vous lâcher, alors ne faites rien de stupide.

Il desserra son emprise et elle se décala, afin de ne pas être à ses côtés. Elle le regarda, avec des yeux ronds, et osa enfin prendre la parole.

- Mais, enfin, que faites-vous ici ? Pourquoi m'avoir fait peur ?

- Je voulais m'assurer que tout allait bien.

- C'est… C'est le cas, jusqu'à ce que vous apparaissiez. J'ai eu la peur de ma vie.

- Je ne voulais pas vous agresser, rassurez-vous. Mais je fais des visites de routine, parfois, afin de contrôler le travail de mes employés.

Regina goba à moitié cette explication, qui lui sembla un tantinet facile. Elle ne pouvait remettre en cause sa parole, mais elle se tint sur ses gardes. Elle vit qu'il posait son regard partout, comme pour analyser ce qui attirait Regina en ce lieu. Cette dernière avait l'impression trouble que l'intimité d'Emma était violée, et la présence de cet homme lui parut insupportable. Elle prit son nécessaire de ménage et le contourna, pour se rendre dans la salle de bain, afin d'être tranquille. Elle voulait le mettre dehors, le chasser. Mais elle n'avait nullement le droit de commettre un tel acte. Elle le quitta des yeux et partit s'enfermer dans la pièce adjacente à la chambre, afin de ne plus y penser. Elle n'aimait pas faire l'autruche, mais elle ne parvenait pas à se dresser face à lui.

Robin parcourut la grande pièce, tripota les quelques bibelots qui traînaient là, et parut satisfait de l'ensemble. Il était sur le point de partir, lorsqu'il aperçut le carnet de correspondance de ménage. Il le prit et le lut. Lorsqu'il comprit que la teneur du petit livre n'avait rien de professionnel, et que les deux femmes s'appréciaient visiblement beaucoup trop, à son goût, il le reposa, et sortit, non sans ourdir un plan machiavélique. Il n'appréciait guère que l'on se moque de lui impunément. Pour qui se prenait cette traînée de Regina, qu'il avait sorti du poste de police ? Elle lui préférait une enragée, qui l'appelait uniquement pour l'enguirlander, quasiment. Jamais il ne tolérerait une telle chose. Et il savait parfaitement ce qui pouvait contraindre la brune à plier devant lui. Finalement, elle pourrait même demander pardon et vouloir se rapprocher de lui. Un petit sourire en coin apparut sur son visage, alors que ses yeux étaient habités d'une lueur cruelle.