Chapitre 24 : alliances
Réponse à Guest Danielle : Merci beaucoup. Il serait plus facile de te répondre si tu étais loguée sur le site. Bonne lecture.
Emma se réveilla plusieurs fois dans la nuit, trempée de sueur, et Regina veilla sur elle, pétrifiée par l'idée de la perdre, si jamais elle faisait une hémorragie interne. Elle ne prit guère de repos, alors qu'elle était elle-même profondément exténuée. Au petit matin, Emma se mit à tousser, et la brune l'aida à s'asseoir, afin qu'elle ne s'étouffe pas. Elle reprit connaissance dans les bras de son ancienne compagne, qui la dévorait des yeux, folle d'inquiétude.
- Emma ? Tu m'entends ?
- Oui… J'ai mal partout… Mais je dois rêver, puisque tu es là. Ça ne peut pas être réel. Tu me détestes.
- Disons que je suis en train de réviser mon jugement. Il faut que nous parlions, tu avais raison sur ce point.
- J'avais raison ?
Emma voulut rire, mais ne sortit qu'un borborygme hideux. Elle toussa à nouveau, et se reprit à temps pour ne pas vomir directement sur le tapis. Son crâne martelait, et son corps était à l'agonie. Mais elle sentait la présence rassurante de la mère de famille à ses côtés. Elle repartit au pays des rêves, pour définitivement s'éveiller deux heures plus tard.
- Bonjour, marmotte.
- Regina ? Je croyais que je rêvais… Comment es-tu parvenue ici ? Et moi aussi, d'ailleurs ? Je n'ai que très peu de souvenirs de la veille… Si, il y avait ce nain…
- Un nain ? Tu as dû recevoir un sacré coup sur la tête.
- Je suis presque sûre et certaine qu'il y avait un nain, c'est lui qui…
Emma souleva la couverture qui la recouvrait et vit les bleus ornant son corps. Elle gémit, et Regina la prit dans ses bras pour la rassurer et la bercer telle une enfant.
- Je te crois, Emma. J'aurais dû te croire depuis longtemps. Ça nous aurait évité tant de mésaventures. Et j'ai été si cruelle avec toi. Je m'en veux terriblement.
- Tu veux dire que tu me pardonnes ? Même si en soi, je n'ai rien fait de mal ?
- Oui, on peut dire ça comme ça. Je suis désolée. Sincèrement désolée. Tu as été frappée par ma faute.
Soudain, un éclair de terreur traversa les prunelles chocolat.
- Emma, il ne t'a pas touchée, autrement ?
- Je ne crois pas… Je sais pas. Je ne me rappelle de rien.
La peur se lisait dans les prunelles émeraude, et Regina ne parvint pas à lui faire oublier ce détail. Elle était navrée pour Emma, qui ne cessait de se prendre coup sur coup.
- Je vais te donner un thé à boire, ça va te faire du bien. Mais il faut que tu voies un médecin. Tu as peut-être des blessures internes graves.
- Je survivrai, ne t'inquiète pas pour si peu. J'ai connu pire.
- Comment as-tu pu connaître pire que cela ?
Face à la mine triste et mélancolique, Regina se tut et se leva pour faire du thé. Décidément, la vie de la blonde n'avait pas été de tout repos.
Seule dans la cuisine, Regina tentait désespérément de mettre de l'ordre dans ses idées. Elles devaient parler de beaucoup de choses, et changer de tactique. Emma était incontestablement une alliée, mais visiblement, elle avait des ennemis intraitables. À moins que ce ne fut une attaque fortuite ? Non, elle possédait toujours son sac à main. La bouilloire se mit à mugir, sortant la brune de ses pensées. Elle servit machinalement le thé, et ses pas la portèrent dans la chambre. La blonde avait la tête qui dodelinait dans tous les sens, prouvant sa fatigue et son besoin de repos. Elle posa son plateau sur la table de chevet et tendit la main vers la joue pâle.
- Bois un peu, je l'ai bien sucré pour que ça te requinque un peu. Ensuite tu pourras dormir à nouveau.
- Je ne veux pas dormir, je veux parler…
- Ne fais pas l'enfant. D'ailleurs, je vais téléphoner à Henri et voir si tout s'est bien passé avec Granny.
- Pas facile, l'ancêtre acariâtre, hein ?
- Emma ! Elle a été là quand j'en ai eu besoin. C'est tout ce qui compte. Et tout le monde a son petit caractère…
- C'est pas toi qui vas dire le contraire, c'est certain…
- Bref, dors un peu, je reviens.
Regina revint une demi-heure plus tard, pour constater que la femme d'affaires roupillait. Elle lui laissa un petit mot et partit travailler, quelques rues plus loin.
Emma téléphona à Regina vers midi, un peu paniquée de se retrouver seule, mais fut vite rassurée en sachant la mère de famille à son boulot. Elle grignota le biscuit laissé sur le plateau, mais faillit le régurgiter. Sa tête lui faisait un mal de chien et elle se sentait amorphe. Des bribes de son agression s'imposaient subrepticement à elle, et elle se demanda comment elle était parvenue à se redresser après une telle rossée, afin de regagner son foyer sécurisant. Finalement, être tombée sur Regina avait été un vrai don du ciel. Elle parvint à se relever seule vers la fin d'après-midi. Elle savait que la brune travaillait encore pour quelques heures, et se rendit sur son canapé, les jambes flageolant sous son poids et les coups reçus. Elle envoya un message à Aladin, pour l'avertir du danger. Elle se souvenait maintenant du nain qui l'avait agressée. Petit mais violent et vicieux. Elle fit un rapide bilan de ses blessures, beaucoup d'hématomes et de contusions, mais rien de cassé à première vue. Son ventre était totalement violacé, et son poignet la faisait souffrir le martyr. Il était probablement foulé. Sa lèvre fendue était beaucoup plus ennuyeuse. Chaque bouchée ou gorgée d'eau lui tirait une grimace. Elle avait visiblement soulevé un loup sur le dossier Storybrook. Mais comment diable la personne aux commandes de tout ce merdier, avait-elle eu vent de sa petite enquête ? Elle s'en était ouverte à Ruby, mais elle ne la croyait pas capable de la trahir aussi facilement. Elle n'avait sûrement pas effacé ses traces aussi efficacement qu'elle le pensait. Ce devait être l'explication. La seule en tout cas qu'elle acceptait de croire en ce moment de fragilité.
Regina rentra assez tôt chez Granny, ne voulant pas laisser son fils seul, à nouveau. Elle remercia la vieille femme de s'être occupée de son enfant, et lui fit part des dernières nouvelles.
- Mon dieu, Regina ! Emma a été battue à mort, quasiment ? Il faut prévenir la police !
- Doucement Granny. Ce n'est pas ce qu'elle désire, et je crois comprendre la raison. Je repars chez elle ce soir, afin de discuter. Je sais qu'elle m'attend. Il y a tant de choses que l'on ne s'est pas dites… Et ça a failli la tuer. Je ne recommencerai pas deux fois la même erreur. Puis-je vous demander à nouveau, de vous occuper d'Henri ?
- Vous savez, Regina, c'est plutôt lui qui s'occupe de moi. Ça me rajeunirait presque ! Allez-y et soyez tranquille. Mon petit doigt me dit que votre présence ici est comptée.
- Je ne mettrai pas la charrue avant les bœufs. J'ai commis de graves erreurs. Et je ne sais pas si je serai facilement pardonnée. Elle a failli mourir…
Regina fit un dernier câlin à son enfant avant de partir vers le loft. Son cœur battait la chamade à tout-va, incapable de contenir son appréhension de revoir la belle blonde vivante, et sous de meilleurs auspices. Elle prit le temps de se refaire une beauté dans le miroir de l'ascenseur, et attendit l'autorisation pour entrer chez la femme qui avait pris des coups pour elle. Lorsqu'elle pénétra dans l'appartement, la plupart des lumières étaient allumées. Elle trouva cela plutôt désagréable, mais comprit rapidement la raison de cette lumière, chassant les ténèbres de la nuit. Emma semblait terrorisée. Elle revivait clairement son agression et ne pouvait supporter le moindre centimètre carré d'ombre. La brune s'approcha d'elle doucement, et la mit en confiance avant de se détendre. Emma avait été durement choquée par cette attaque et elle en porterait les stigmates un certain laps de temps. Elle lui laissa le temps d'assimiler sa présence et lui prépara une soupe, afin qu'elle absorbe quelque chose d'un minimum consistant durant sa journée. Elle se cala dans le fauteuil qui faisait face au canapé, l'observant boire à petites gorgées, les yeux toujours assombris par l'inquiétude.
Alors que la blonde se pelotonnait dans son plaid, Regina ne tint plus et entama la conversation.
- Emma… Je sais que ce n'est peut-être pas le meilleur moment, mais je crois que je dois te parler.
- Oui, mais vas-y, commence. Je préfère…
- Très bien. Je pense que tu connais la véritable raison de ton agression, et que c'est en rapport avec la société immobilière que j'ai dirigée autrefois. J'ai compris que tu ne m'avais nullement piégée, et que j'avais un tantinet surréagi.
- Non ? Vraiment ?!
- Merci de ton sarcasme, c'est bien la preuve que ça commence à aller mieux. Donc, si tu ne m'as pas plantée de couteau dans le dos, il s'agit malgré tout d'une sacrée coïncidence, tout de même. J'espère qu'un jour, tu me pardonneras toutes les horreurs que j'ai balancées, sous le coup de la colère et de la hantise de la trahison. Mais j'ai eu si peur… Je suis désolée de t'avoir blessée, Emma. Tu as toujours été là pour moi et pour Henri, et je t'ai abandonnée, lorsque tu en avais réellement besoin.
- Regina… Je…
- Attends, je n'ai pas fini. J'ai des choses à t'avouer, mais je ne l'ai jamais dit à personne. Et je pense que c'est crucial que tu sois au courant.
- Quoi, tu connais mieux le dossier Storybrook que moi ?
- Non, ça n'a rien à voir, c'est au sujet de mes parents. Et de la raison pour laquelle j'ai aussi mal réagi.
- Je ne te suis plus, là…
- Il est vrai que je m'embrouille un peu. C'est si difficile pour moi.
- Regina, je t'aime toujours, je ne vais pas te juger maintenant. J'ai fait cavalier seul sur ce satané dossier, et ça a failli me coûter très cher. Alors parle, je t'en prie. Je pourrais t'expliquer où j'en suis de mes recherches après.
- Oui, bien sûr. Je ne te parle jamais de ma famille… Hé bien, il y a une raison à cela.
Emma la dévisagea et attendit patiemment la suite. Vu l'état nerveux de la mère de famille, ce devait être une situation passablement compliquée à expliquer.
- Voilà. Hum… Mes parents sont morts. Enfin, presque.
- Comment peut-on être presque mort ?
- Ma mère, Cora, est décédée. Mon père… Est en prison, à perpétuité.
- Perpétuité ? Il a commis un meurtre, alors…
- Oui. Il a tué ma mère.
La blonde ouvrit des yeux ronds comme des soucoupes, face à une telle révélation.
- Ma mère était une arriviste, et n'a jamais voulu de moi. Elle me battait lorsque j'étais enfant. Très souvent. Mon père s'en est un jour rendu compte et ne l'a pas supporté. Après l'avoir prévenu et menacé un nombre incalculable de fois, il a dérapé. Un soir, en rentrant du travail, il m'a trouvé, inconsciente, par terre, respirant à peine. Ma mère buvait son brandy tranquillement dans le salon, un sourire satisfait sur les lèvres. Il a pris le tisonnier près de lui et l'a massacrée. Sa tête n'était plus qu'un amas de chairs informes. C'est ce que m'ont dit les policiers à l'époque. J'étais encore jeune… Une enfant. Depuis, il croupit en prison et ne regrette pas un seul instant son geste.
- Mon dieu, Regina, si j'avais su combien tu étais seule, et brisée par ta famille.
- Nous sommes dans le même bateau, aujourd'hui. Ton histoire est tout aussi sombre que la mienne. Je suis allée voir mon père en prison, mais il a cessé de répondre à mes lettres, puis à mes demandes de visites. Depuis l'adolescence, je suis seule. J'ai été émancipée très tôt, et j'ai travaillé, tout en prenant des cours du soir. J'ai réussi à m'élever dans la société, depuis le bas de l'échelle, puis j'en ai changé, et ainsi de suite, jusqu'à devenir directrice. J'ai accompli un miracle professionnel, en l'espace d'une vingtaine d'années. Puis, j'ai tout perdu. Tout ce que j'avais construit s'est écroulé, et tu as cristallisé ma haine. Tu représentes tout ce que je ne serai jamais. Une fille de bonne famille, qui sait qu'elle peut compter sur les autres.
- Tu sais que c'est faux. Je suis seule aussi, même si mes parents adoptifs sont là pour moi. Disons que c'est compliqué.
Elles se sourirent, devant la constatation que leurs vies étaient certes différentes, mais si semblables, au final. Emma grimaça, lorsque sa lèvre se rouvrit, et Regina se précipita vers elle.
- Je ne veux pas devenir comme mes parents, et répéter le schéma familial. J'ai horreur des menteurs, des brutes. Ton alcoolisme me terrifie, car tu pourrais perdre le contrôle, et nous faire du mal, à Henri et moi.
- Jamais je ne vous toucherai ! Lorsque je suis saoule, je me détruis, mais sûrement pas les autres.
Timidement et gauchement, elles se serrèrent doucement dans les bras l'une de l'autre, et soupirèrent de contentement, de concert. Ce début d'apaisement entre elles signifiait tant pour chaque femme.
Emma dut se reposer un couple d'heures, avant d'émerger d'un sommeil de plomb. Elle était encore nauséeuse, et Regina redoubla d'attentions envers elle, malgré son bras blessé. Emma l'en remercia silencieusement. Elles restèrent assises l'une à côté de l'autre dans le canapé, et la blonde osa enfin affirmer ce qui lui trottait dans la tête.
- Regina, je sais que notre situation, peu commune, t'a fait beaucoup de mal, mais je n'en suis pas responsable. Et malgré tout ce que tu m'as dit, je t'aime. Je ne te cache pas qu'il me faudra néanmoins du temps pour passer outre certaines choses. Cependant… J'aimerais que toi et Henri reveniez vivre au loft. Si jamais ce nabot t'attaquait… J'en tremble d'avance. Je me doute combien cela doit te paraître difficilement surmontable, de me refaire confiance, mais pense à l'avenir, je t'en prie. C'est ensemble que nous pouvons être fortes. Séparément, je ne donne pas cher de notre peau…
La brune la dévisagea, soupesant le pour et le contre. Elle n'était plus certaine de rien, mais savait dorénavant qu'elle pouvait faire front avec Emma. Et cette pensée la rassura énormément.
- Je vais revenir, Emma. Je ne veux pas me battre contre toi, mais avec toi. Et je crois que je ne veux surtout pas te perdre.
Regina s'approcha doucement, déposant délicatement ses lèvres sur celles de la blonde. Un soupir heureux lui répondit. Elles partageaient enfin un vrai moment d'espoir et leurs sentiments réapparaissaient par la même occasion, toujours aussi forts, mais cachés sous une montagne de non-dits, de trahison et de douleurs. Ce baiser scella leur avenir, au moins pour un temps.
Une fois rassurées sur le retour des Mills au loft, Emma voulut faire un point sur le dossier Storybrook. Maintenant qu'elles faisaient équipe, il fallait qu'elles disposent des mêmes informations. Emma lui expliqua le dossier et l'aide non négligeable d'Aladin. Regina hocha la tête, et se remémora un détail.
- Emma, quand nous étions à Storybrook, j'ai remarqué comme toi, qu'il manquait certains bâtiments. Alors j'ai fait un tour au cadastre.
- Oh, je n'ai pas réussi à y aller, avant de me faire alpaguer au bar…
- Hé bien, tu n'as pas perdu grand-chose. Cependant, un nom me revient. Le patron de la conserverie et l'armateur de la flotte de cette bourgade, c'était Killian Jones. Un nom aussi ridicule, difficile de l'oublier.
- Pardon ?
Emma était devenue blanche comme un linge. Elle tanguait même légèrement. Regina la rattrapa et fronça des sourcils.
- Emma ? Tu ne te sens pas bien ? C'est sûrement le contre-coup de ton agression ! Il faut aller à l'hôpital !
- Non… Mais tu as bien dit Killian Jones ?
- Oui, c'est ce nom que l'agent du cadastre m'a donné.
- Regina, cet homme est… Mon ancien conjoint.
La brune resta interdite. Elle ouvrit la bouche, mais mit plusieurs secondes avant de formuler une phrase correcte.
- Ton ancien compagnon, comme celui qui t'a abandonné pour sa maîtresse enceinte ? Cet abruti congénital ?
- Euh, oui, c'est ça. Comment est-ce possible ?! Je ne comprends pas, mais la coïncidence est trop énorme, ce n'est pas possible.
- En effet, il y a un problème, mais nous n'avons pas toutes les clés du problème.
- Regina, cette affaire dépasse de loin tout ce que j'ai pu imaginer. Et j'ai l'imagination fertile !
- Ils ne détruiront pas deux fois nos vies, Emma. Je te le jure.
Elles se fixèrent, les yeux dans les yeux, et chacune put y lire des choses différentes : de la détermination et une lueur vengeresse dans les prunelles chocolat, de la peur et de l'incompréhension dans les prunelles émeraude.
Le lendemain soir, Regina était de retour chez Granny, afin de reprendre son fils et ses affaires et repartir vivre chez la blonde. Le gamin piaffait d'impatience de revoir la femme d'affaires, qui adorait passer son temps libre à jouer avec lui. Granny était soulagée de savoir que la situation s'était considérablement améliorée entre les deux femmes.
- Je ne sais pas ce qu'il s'est passé, mais on dirait que vous avez enfin pu parler.
- Oui, et j'ai aussi pu me rendre compte que j'avais commis une erreur monumentale. Je vous remercie pour tout, Granny. Grâce à vous, je n'ai pas été à la rue, lorsque j'ai eu besoin d'une main tendue. C'est si rare de nos jours.
- Et puis, vous ne pensiez pas une seule seconde que j'étais assez sympathique pour faire une telle chose ! Avouez !
- Je ne parlerai pas, même sous la torture !
Elles s'esclaffèrent, faisant retomber une partie de la pression accumulée ces derniers jours. Cependant, la vieille femme prit la brune à part et lui murmura un avertissement.
- Regina, je ne veux pas vous faire peur, mais un homme furetait ces deux derniers jours par ici. Un nain, plus précisément.
Elle se raidit immédiatement à cette information.
- Emma s'est faite attaquer par un nain…
- Il ne s'est pas aventuré dans la cour de l'immeuble, car je veillais au grain, mais il ne me dit rien qui vaille.
- Si jamais il revient dans les parages, appelez la police. Il est dangereux, Granny. Et je ne veux pas qu'il vous arrive quoi que ce soit à cause de nous. Vous ne devez pas payer pour avoir eu la bonté de nous héberger. Je suis sincèrement désolée d'avoir fait parvenir le danger jusqu'à vous.
- Ne vous inquiétez pas, Regina. J'ai ma vieille pétoire dans mon armoire. Plus toute jeune, mais toujours prête à servir. Un peu comme moi, en fait.
Cette fois-ci, la logeuse fut la seule à rire de sa blague douteuse. Regina lui prit les mains et lui intima de ne rien faire d'irresponsable. Elle avait réellement peur pour la vieille femme, qui lui avait sauvé les fesses de la déveine plus d'une fois. Regina prit les sacs qu'elle avait apportés et prit Granny dans ses bras, dans une embrassade serrée.
- Prenez soin de vous, et encore merci pour tout. Je sais que je ne suis pas toujours facile à vivre.
- Je crois avoir connu pire ! Bonne chance Regina. Et toi, mon garçon, écoute ta mère ! Elle est très courageuse. Même si elle a parfois besoin d'une petite piqûre de rappel.
La logeuse fit un clin d'œil à la mère de famille, qui lui sourit en levant les yeux au ciel. Ils se saluèrent une dernière fois tous les trois, et la famille Mills partit rejoindre son cocon douillet.
Regina et Henri étaient rentrés depuis bientôt une semaine à l'appartement, et la blonde avait également repris le travail, afin de ne pas trop éveiller les soupçons. Elle avait annulé ses réunions, prétextant une vilaine bronchite, qui ne voulait pas partir. Elle restait prostrée derrière son bureau, et priait intérieurement pour que le vice-président n'entre pas, avec son petit air mesquin et hautain. Elle ne le supporterait pas. Mais elle ne comprenait pas le chaînon manquant au dossier qui les tenait tant en haleine. Quel lien pouvait-il y avoir entre son ancien compagnon, Killian, le vice-président, et les magouilles comptables de son entreprise ? Plus elle y pensait, et plus son mal de crâne empirait. Elle se saisit de son téléphone portable et tapa un message à Ruby, afin de lui parler, après le boulot. En réalité, elle avait une idée derrière la tête, et en avait parlé avec Regina, qui avait plussoyé à la chose. Aussi, préparait-elle cette soirée, dans une perspective bien particulière. Le bar d'Auguste serait parfait pour cela. Une notification arriva rapidement, répondant par la positive. La chef d'entreprise sourit. Son plan pouvait démarrer sous de bonnes augures.
La soirée s'étirait, et Emma se rendit en compagnie de Ruby dans le bar de leur ami. Elles prirent un verre, et pour une fois, sans alcool pour la blonde. Ruby la dévisagea, un sourcil arqué, mais ne dit rien en prenant leurs verres, afin de les apporter à leur table fétiche.
- Bon, alors, Blondie, je te manquais ? Tu avais envie de sortir te changer les idées avec une superbe brune incendiaire ?
- Et tes chevilles, comment vont-elles ? Toujours enflées à ce que je constate ?
- Attends, tu te moques de moi, là ? Tu t'es vue ? On dirait un panda ! Tu camoufles des bleus sous ton maquillage, je ne suis pas stupide.
Le regard sincèrement inquiet de la brune radoucit Emma. Cette dernière ne pouvait pas croire que cette femme, qu'elle considérait presque comme son amie, ait pu la trahir si facilement. Elle rejeta bien loin d'elle cette idée, et vint directement au sujet qui l'intéressait.
- Ruby, tu t'y connais en basse vengeance ?
- C'est-à-dire ?
- Disons, par exemple, qu'une certaine personne ait fait du mal à une autre, qui m'est cher, et que ça me démange de lui donner une bonne leçon.
- C'est limpide comme de la boue.
Emma avait bien remarqué que sa collègue s'était tendue devant cette assertion, mais ne releva pas. Elle enchaîna, afin de lui expliquer la situation.
- J'ai une… Amie, qui a été victime de la méchanceté de ma voisine. Et j'ai envie de le lui faire payer.
- Il est rare que tu consentes à ce genre de bassesse.
- Les conséquences auraient pu être dramatiques… Et cette connasse recommencera dès qu'elle le pourra, j'en suis certaine.
- Carrément un nom doux d'oiseau ? Hé bien, je n'aimerais pas être à la place de cette femme. Raconte-moi tout, et je suis certaine de te concocter un plan machiavélique.
- C'est tout ce que je voulais entendre.
Elles se sourirent de connivence, et trinquèrent à leur futur plan.
Quelques verres plus tard, Ruby était déchaînée, et Emma peinait à la calmer.
- On pourrait l'enduire de miel et la laisser aux fourmis rouges !
- On habite en ville, Ruby, pas à la campagne… Et je suis sûre d'avoir vu ça dans une série…
- On pourrait l'attacher à un poteau par les pieds, et son cerveau exploserait sous la pression sanguine !
- Trop long.
- On pourrait la kidnapper et la jeter dans les égouts, avec les rats, qui la dévoreraient !
- Pauvres bêtes ! Les rats n'ont pas mérité une indigestion…
- Ouais, c'est une vieille carne, t'as raison, Blondie ! Alors, on pourrait… La prendre à son propre jeu !
- Là, tu m'intéresses !
- Elle est jalouse de toutes les personnes qui t'entourent. Donc, c'est que sa solitude lui pèse. Et si on lui refilait le prince charmant dans les pattes ? Ou la princesse ? D'après toi ?
- Je pencherai pour le prince.
- Un prince pas charmant du tout, en réalité ! Et bim ! Ensuite, elle tombe des nues et elle te fout la paix, avec quelques menaces, ça passe toujours !
- Rappelle-moi de ne pas t'énerver inopportunément…
- Ouais, je suis un génie du Mal !
- On va se calmer sur la vodka et passer au jus d'orange…
- Rabat-joie !
- Merci.
Elles éclatèrent de rire, devant tant de bêtises. Puis Ruby redevint sérieuse.
- Mais c'est une idée qui mérite qu'on y réfléchisse.
- C'est assez cruel, mais elle l'a été aussi. Et à un moment, le karma vous revient toujours en pleine figure…
- Alors, qui pourrait être son prince ?
Leurs yeux se tournèrent vers Auguste, qui souriait en plaisantant avec des clients. Ruby frappa dans ses mains, telle une adolescente.
- On tient notre pigeon ! And the winner is… Auguste !
- Il a tout du gendre idéal. Ça devrait lui plaire.
- Alors, on suit cette pétasse, pour connaître les endroits qu'elle fréquente, et puis, on improvise une rencontre impromptue. Puis, il lui fait la cour et paf ! Ça fait des Chocapics, il se transforme en gros connard misogyne, et il la largue avec perte et fracas, plus menaces à la clé.
- La fête des voisins devrait être sympa cette année.
- C'est sûr. Mort aux rats et arsenic au menu des petits plats à partager !
Elles repartirent dans un énorme fou rire, et hélèrent Auguste, qui se prit au jeu de ses amies, malgré ses réticences à faire souffrir une femme. Mais le regard d'Emma le persuada d'accepter la proposition scabreuse. Néanmoins, il se montra plus curieux que Ruby.
- Au fait, cette amie, on la connaît ?
Emma fut légèrement décontenancée, mais se reprit bien vite. Après tout, elle leur en demandait beaucoup, il était temps de leur dire la vérité.
- Non, vous ne la connaissez pas. Il s'agit de ma compagne.
Devant les yeux ronds du duo comique, Emma sourit doucement.
- Elle est tout ce qui m'importe, et Marianne, ma voisine, la traite comme de la merde, parce qu'elle n'a pas un boulot tape-à-l'œil. Elle était femme de ménage, quand on s'est connues et aujourd'hui, elle est vendeuse dans une boucherie du quartier. Marianne l'a prise en grippe et s'est acharnée sur elle, jusqu'à la faire douter de notre couple. J'ai failli la perdre. Et ça, c'est impardonnable.
- Emma, petite coquine ! Tu nous avais caché ça ! Décidément, on ne s'ennuie jamais, avec toi !
- Merci Ruby. Tu places la barre très haute, j'essaie de te suivre.
Elles se sourirent, complices comme au premier jour. Auguste s'ébroua enfin, se reconnectant avec les deux femmes.
- Je comprends mieux pourquoi mon charme n'a pas fait effet sur toi.
- Ne pars pas du principe que je n'apprécie que les femmes…
- Mon amour propre vient de mourir à tes pieds.
- Qu'il repose en paix.
Ils s'esclaffèrent comme des gamins, et se firent un câlin collectif. Après tout, un peu d'amitié spontanée, dans ce monde de brutes, ne pouvait pas faire de mal.
Lorsqu'elle revint au loft, Emma vit Regina en train de lire, tout en jouant avec les cheveux de son fils, endormi sur ses genoux. La scène la bouleversa et elle resta dans l'entrée, à les admirer. Elle ne voulait plus jamais être séparément de ceux qu'elle considérait comme sa famille. Le bruit de la porte attira l'attention de la brune, qui lui sourit tendrement.
- Bonsoir. Alors cette soirée ?
- Je ne pense pas que Ruby soit la taupe. Et nous avons trouvé un plan pour donner une bonne leçon à Marianne.
- Je t'ai déjà dit que ça ne me met pas très à l'aise, ce genre de choses.
- Regina, elle a failli nous séparer. Elle est mauvaise comme une teigne et n'arrêtera que s'il lui arrive un truc qui fasse comme un déclic, pour elle. Auguste est partant pour jouer au prince charmant se transformant en crapaud.
- Elle va s'en douter.
- Elle ne l'a jamais vu auparavant. Et il sait très bien se rendre délectable.
- Oh, vraiment ?
Le sourcil arqué de la mère de famille fit frémir Emma.
- Mais il ne représente rien, et ne fait absolument pas le poids, face à toi.
Emma l'embrassa chastement, sans réveiller le bambin.
- Je le dépose dans son lit ?
- Oui, je veux bien. Il s'est endormi comme une masse.
La blonde grimaça, encore assez amochée, mais borda l'enfant, en lui déposant un baiser sur le front.
- Dors bien, fais de beaux rêves, gamin.
Elle se retourna et prit la main libre de sa compagne, pour l'emmener jusqu'à leur chambre.
- Si madame veut bien se donner la peine.
- Madame vous suit, miss Swan.
- Tu es magnifique.
- Emma, je suis déjà dans tes bras, inutile de me charmer encore et encore.
- Si. Tu n'es pas une chose acquise, et chaque jour, je te dirai combien tu m'es précieuse. Et combien tu es belle.
- Je ne suis pas qu'un corps. Cassé, en plus.
- Ton esprit est aussi beau que ton corps, rassure-toi. Tu n'es pas une ravissante idiote, mais la femme parfaite.
- Emma… Tu as bu ?
- Non. Je crois simplement que je suis amoureuse de toi.
Regina la dévisagea et une larme solitaire coula sur sa joue. Elle l'embrassa à son tour, et la fixa droit dans les yeux.
- Je t'aime, Emma. Mais je ne me pardonne pas encore tout ce que je t'ai fait subir.
- Nous avons tout le temps pour cela.
- Nous avons surtout beaucoup de travail, avant d'être libres et de pouvoir nous aimer, sans avoir une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes.
- Et nous y parviendrons. Mais chaque chose en son temps. Pour l'instant, je veux juste m'endormir dans tes bras.
- Et moi donc.
Elles se couchèrent, se faisant face et s'enlaçant, malgré leurs blessures. Une nouvelle vie commençait pour elles, et elles avaient tant de choses à régler, pour parvenir enfin au bonheur.
