Chapitre 31 : retour aux affaires

Le lundi soir arriva, et la fin de leur petite parenthèse enchantée fut teintée de morosité. Elles étaient à l'accueil, afin de rendre les clés de leur chalet, et papotaient avec Victoria, qui appréciait beaucoup le couple. Regina la remercia chaleureusement.

- Merci pour le séjour, c'était parfait.

- Avec plaisir, j'espère vous revoir, bientôt. Vous êtes des clientes agréables.

- Il est certain que ce n'est pas le cas de tout le monde.

- De qui voulez-vous parler ?

- Je ne veux pas créer de problèmes.

- Si cet individu vous a ennuyé, je préférerais en être avertie. La maison ne tolère pas les comportements douteux.

Emma se retourna vivement, alors qu'elle feuilletait un prospectus.

- Un homme, qui est accompagné de sa femme, je présume, a été fort désobligeant, à plusieurs reprises, ces derniers jours.

- Pourriez-vous me le décrire ?

- Il était à l'atelier culinaire. Un peu dégarni, et bedonnant. Un air suffisant, et se croyant irrésistible.

Victoria réfléchit une dizaine de secondes, avant d'écarquiller les yeux.

- Oui, je vois de qui il s'agit.

- Enfin, bref. Mis à part ce goujat, c'était charmant, et très relaxant. Nous reviendrons avec plaisir.

- Merci. Et je vais toucher un mot à ce monsieur.

- Inutile de vous braquer contre un client.

- S'il a importuné d'autres clients, je me dois d'intervenir.

- Je vous en laisse seule juge.

- Bonne route mesdames, et à bientôt.

- Merci encore pour tout, et bonne continuation, Victoria.

Elles se saluèrent, et Emma prit place derrière le volant, attendant que sa compagne s'installe pour démarrer.

Le couple était déjà à quelques dizaines de kilomètres du ranch, lorsque l'homme, qui avait passablement agacé les deux femmes, se présenta à l'entrée du spa. Il tenta d'ouvrir la porte, mais elle était hermétiquement close. Il voyait néanmoins trois autres clients profiter des bienfaits de l'endroit. Il souffla de mécontentement, et se rendit à l'accueil, afin que la porte récalcitrante lui soit ouverte. Victoria releva un sourcil en le voyant pénétrer son espace de travail.

- Bonjour, que puis-je faire pour vous ?

- La porte du spa est coincée. J'aimerais y aller. Vous pouvez remédier à cela ?

- La porte n'est pas coincée. Vous n'êtes plus autorisé à profiter de ces installations.

- Pardon ?!

- Vous êtes interdit de spa.

- C'est une plaisanterie, je paie !

- Tout comme les autres clients. Or, j'ai eu des remarques peu flatteuses à votre encontre, en ce lieu. J'ai visionné la vidéo-surveillance, et je ne peux que donner raison aux autres clients.

L'homme vit rouge, mais réfléchit deux secondes.

- Ce sont ces deux pouffiasses ! Vous savez ce qu'elles faisaient dans le jacuzzi ?! Il vous faut un dessin peut-être ?

- Je n'ai rien vu de scabreux. Par contre, vous, vous les avez suivies, puis importunez. Ce n'est pas tolérer dans mon établissement. Ici, chacun doit se sentir libre d'être qui il veut, et personne ne peut en profiter ou être irrespectueux. En conséquence, vous n'avez plus accès au spa, puisque vous ne savez pas vous tenir.

- C'est une honte ! Je vais vous massacrer sur les réseaux sociaux !

- Qu'à cela ne tienne, j'en ferai de même, preuve à l'appui.

- Espèce de…

- Mesurez vos paroles. Bonne journée.

Elle planta là son client, qui partit du ranch une heure plus tard, avec perte et fracas, embarquant sa femme dans son sillage. Victoria souffla enfin, satisfaite de la tournure des évènements.

- Et une andouille en moins. Une !

Elle retourna vaquer à ses occupations, en sifflotant gaiement.

Emma et Regina furent rapidement de retour chez elles. La soirée était déjà bien entamée, et Henri ne rentrerait que le lendemain soir, permettant au couple de se retrouver avant que la petite tornade ne s'abatte sur elles. Elles remirent en place leurs affaires, et la brune s'activa autour de la machine à laver, afin de ne pas remettre les taches ménagères au lendemain. Emma furetait du côté de la cuisine, affamée.

- Regina, une pizza ce soir, ça te dit ?

La mère de famille revint près de sa compagne, une moue dubitative sur le visage.

- Ce n'est guère ma tasse de thé. Que dirais-tu de commander japonais, plutôt ?

- Excellente idée ! Un chirashi saumon pour toi, et un plateau de sushis pour moi ? De la soupe miso ?

- Oui, bien entendu.

Emma décrocha son téléphone et passa la commande. Elle raccrocha, et sourit à la brune.

- Nous pourrons manger d'ici une demi-heure.

- Parfait.

Cette dernière se rapprocha, et enserra la taille de la blonde, qui inclina la tête sur le côté.

- Madame Mills, une envie particulière ?

- Seulement un besoin de câlins, avant le dur retour à la réalité.

- Tu n'as pas tort, profitons-en.

Elles restèrent ainsi, avant d'entendre la sonnerie de l'entrée.

- Je crois que le dîner est servi !

Regina laissa la blonde prendre le repas, et dressa le couvert.

Lorsqu'Emma ouvrit la porte, elle sourit en voyant le livreur lui tendre les mets qu'elle appréciait tant. Mais en arrière plan, une ombre passa dans le couloir, la faisant plisser des yeux. Marianne la vit et ne la salua pas, toujours aussi hautaine. Emma souleva les épaules, et s'en retourna chez elle, afin de passer la soirée en charmante compagnie.

- Tu ne devineras jamais qui je viens de croiser dans le couloir.

- Le lapin de Pâques ?

- Très malin. Marianne.

À ce nom, Regina se figea une demi-seconde, avant de reprendre un air détaché.

- Oh, vraiment ? Et tu as parlé avec elle ?

- Tu plaisantes ? Je suis persona non grata, tout comme toi.

- Bien. Ça ne me dérange guère.

- Moi non plus, c'est certain. Mais je pense à quelque chose…

La brune releva les yeux vers Emma, qui semblait perdu subitement dans ses pensées.

- Marianne a eu la monnaie de sa pièce, mais Robin…

- Il ne peut plus rien me faire. Je ne travaille plus pour lui.

- Toi non, tu es en sécurité, maintenant. Mais toutes ces autres filles qui bossent pour lui… Il peut recommencer n'importe quand.

- Que peut-on y faire ? Oh mon dieu, je te connais, tu as une idée derrière la tête !

- On peut dire ça comme ça, mais j'ai besoin de ton concours, afin de parvenir à lui clouer le bec une bonne fois pour toutes, et mettre toutes les employées en sécurité.

Étrangement, Regina ne rechigna pas, et écouta attentivement la femme d'affaires. Cette dernière en fut légèrement surprise, avant de comprendre combien les avances grossières de cet homme avaient marqué sa compagne.

- Il serait peut-être utile d'en parler à Ashley, ton ancienne collègue.

- Ton plan me semble bien construit, dans ton esprit.

- En effet. Je ne veux rien laisser au hasard. J'ai failli me faire avoir une fois, pas deux !

Regina leva les yeux au ciel, exaspérée, mais aussi amusée par les frasques de sa compagne.

- Je peux joindre Ashley, et tu lui expliqueras tout. Mais pas avant de me l'avoir expliqué !

- Chef, oui, chef !

Et Emma murmura son idée machiavélique à l'oreille de son amante, qui écarquilla les yeux, avant de sourire sadiquement.

- Oh, c'est magnifiquement bien pensé, et j'adhère totalement à ton plan, cette fois-ci. Il a le mérite de penser à tous les aspects de la situation.

- Merci.

Un large sourire plus loin, et Emma mit une musique douce en sourdine, invitant la brune à esquisser quelques pas de danse. Leur dernière soirée en tête-à-tête était douce et entêtante. Mais bientôt, elles devraient mettre à jour les machinations du conseil d'administration, de son âme damnée, et ainsi recouvrer leur pleine et entière liberté.

Le retour d'Henri fut un moment de joie pour les deux femmes, et le bambin fut un véritable moulin à parole durant deux jours. Le calme revint durant le week-end suivant, où Emma peaufina son plan, en compagnie de Regina, qui était enfin prête à parler avec Ashley. La brune gardait une certaine rancœur contre son ancien patron, qui avait largement outrepassé la bienséance. Elle s'était sentie piégée un nombre incalculable de fois, et savait pertinemment bien que d'autres femmes, après elle, auraient droit au même traitement. Et cela lui donnait envie de vomir. Après avoir peaufiné la version de cette vengeance amplement méritée, Emma tendit son téléphone à Regina.

- Il est temps de faire une proposition indécente à Ashley.

La brune pouffa de rire, devant son air taquin et composa son numéro. Elle n'eut guère à attendre longtemps, avant d'entendre la voix de son ancienne collègue, et très certainement amie.

- Allô ?

- Bonjour Ashley, c'est Regina.

- Regina ? Quelle bonne surprise ! Comment vas-tu ? Tu as réussi à rebondir ?

- Oui, et même plutôt bien, je dois dire.

- Petite veinarde !

- Et toi, ça va ? Pas trop difficile de toujours bosser chez Net&clean ?

- Franchement, ça ne s'est pas amélioré.

- Je m'en doutais un peu. C'est pour cette raison, que j'aimerais en discuter avec toi, et peut-être offrir une porte de sortie aux employées de cette société de malheurs !

- Hé bien, tu ne mâches pas tes mots. Mais tu as titillé ma curiosité. Je suis libre cet après-midi, si ça te convient.

- Impeccable. Rendez-vous au parc du centre, tu vois où il se situe ?

- Oui, à peu près. À tout à l'heure !

Elles raccrochèrent, et Regina cuisina, afin de ne pas penser au coup tordu qu'elle s'apprêtait à mettre en branle.

Emma et Regina se promenèrent un peu, avant que la brune n'aille rejoindre son ancienne collègue. La blonde resta en retrait, laissant à la mère de famille le soin de prévenir son amie, et ne voulant pas lui chiper la vedette, pour cette vengeance si particulière. Elle n'était pas vraiment impliquée dedans, alors que Regina semblait y tenir particulièrement. Et c'était suffisamment rare pour être souligné. Elle vit une femme blonde faire de grands signes à sa compagne et reporta son attention sur le livre qu'elle avait emmené avec elle. Regina fit une légère accolade à son ancienne collègue, et lui sourit maladroitement. Tant de choses s'étaient passées depuis qu'elle était partie de Net&clean. Elle se sentait en décalage avec la blonde. Cependant, elle n'en fit rien remarquer, et lui désigna le troquet, afin de prendre un café. Ashley opina du chef, et elles s'attablèrent, légèrement en retrait.

- Ashley, dis-moi comment ça va, au boulot. Sans rien omettre.

- Hum, tu connais Robin, toujours un peu… Taquin ?

- Ashley…

- Ok, très bien. Il a engagé une nouvelle femme de ménage, pour te remplacer. Elle est un peu plus jeune que nous, et je vois bien qu'il lui tourne autour. J'essaie de l'embarquer avec moi le plus souvent possible, mais arrivera un moment où je n'aurais pas cette chance, et je crains qu'elle ne passe sous sa coupe.

- C'est exactement ce que je craignais.

- Et comment veux-tu changer cet état de fait ? Nous ne travaillons pas dans cette société de gaieté de cœur.

- Je le sais. Et c'est bien pour ça que j'ai une proposition à te faire.

- Je suis toute ouïe.

- Alors… Robin étant un homme très imbu de lui-même, perdre son statut de mâle dominant lui causerait très certainement beaucoup de chagrin.

- Je ne vois pas où tu veux en venir.

- Je crois avoir trouvé la solution à tous vos problèmes.

Devant le regard dubitatif d'Ashley, Regina se lança enfin dans son explication.

- Que se passerait-il si toutes les employées de son entreprise allaient voir ailleurs ?

- La banqueroute… Sans parler de sa réputation de coureur de jupons qui n'est plus à démontrer, c'en serait fini de lui. Mais où aller ? Qui recruterait plus de quarante femmes, d'un coup ? C'est impossible, et nous ne pouvons pas nous permettre de perdre notre travail.

- Et si c'était toi, la patronne ?

- Hein ?

- Réfléchis. Tu montes ton entreprise, avec mon aide, et les fonds d'une amie, qui souhaite encourager ce genre d'initiative. Puis, d'un coup, vous présentez toutes votre démission le même jour. Il sera à genoux. Vous expliquez la raison de cette démission globale à la cantonade. Il ne s'en relèvera jamais.

- C'est peut-être un peu cruel, non ? Il nous a aidé quand nous étions dans la merde…

- Pour mieux profiter de vous, non ? À combien de femmes a-t-il tenté d'extorquer une partie de jambes en l'air, tout ça pour flatter son égo ? Tu peux me le dire ?

- Trop, je le sais pertinemment bien ! Mais je n'ai pas les épaules pour ça, Regina ! Je ne connais rien à la comptabilité, ni à la gestion d'entreprise.

- Moi si. C'était mon boulot. Et je peux m'y remettre avec grand plaisir.

- Tu serais la patronne ?

- Non. Mais la gestionnaire administrative, je m'y colle sans problème. Ce serait ta société.

- Je dois y réfléchir. Ce n'est pas rien, ce que tu me proposes là.

- Bien sûr. Je ne t'oblige à rien. Penses-y. Pèse le pour et le contre. Et rappelle-moi, quelle que soit ta décision.

Ashley fixa le fond de sa tasse, et la but d'un trait, avant de se lever et de prendre congé de la brune, la tête dans les nuages.

Emma ne perdit rien de l'entrevue, et s'assit à la place d'Ashley quelques minutes plus tard, après son départ. Elle caressa la main de sa compagne, qui soupira.

- Je ne sais pas si elle est prête à se jeter tête la première dans cette aventure.

- Laisse-lui le temps. Ça ne doit pas être simple pour elle. Tout son monde s'en trouvera bousculé. Mais je ne me fais guère de souci. Elle sait où se trouve son intérêt.

- Je l'espère, Emma. Pour le bien de toutes.

- Que dirais-tu de rentrer, et de nous prélasser avec Henri, qui rentre bientôt de chez son « meilleur pote », dans le canapé, en regardant un dessin animé ?

- Je n'en demande pas plus pour cette fin de journée.

- Vendu !

La blonde lui tendit la main, et elles regagnèrent leur domicile, un sourire aux lèvres.

Regina attendait avec une certaine fébrilité la réponse de son ancienne collègue, qui tardait à venir. Lorsque la sonnerie de son téléphone retentit, elle bondit presque de sa chaise, afin de décrocher rapidement. En voyant le prénom d'Ashley sur l'écran, son anxiété monta d'un cran.

- Allô, Ashley ? Comment vas-tu depuis notre sortie au parc ?

- Bonjour Regina. Je suis… stressée, tendue, et… remontée à bloc !

- Ah ? Et pour quelle raison ?

- Robin a recommencé ses bêtises, avec la nouvelle… je l'ai trouvée en pleurs dans les vestiaires, hier soir… Je crois que ça m'a donné le courage de mettre ton plan à exécution.

- Quelle bonne nouvelle !

- Pour ne rien te cacher, ça me fait peur.

- Je me doute que c'est un grand saut dans l'inconnu. Mais pense au futur. Enfin un boulot où c'est toi qui décides et qui peut protéger tout le monde.

- J'admets que ça fait rêver. Tu sais vendre ton idée.

- Certainement. Ça me tient à cœur également. Ce n'est pas par pure mesquinerie. Même si c'est amplement mérité !

- Merci pour ton aide, en tout cas. Comment procède-t-on ?

- Je vais voir avec notre sponsor, et je te tiens au courant.

- Très bien. J'attends ton coup de fil.

Une fois la communication coupée, Regina se tourna vers sa compagne.

- Il va falloir s'y mettre sérieusement. Parce que la nervosité d'Ashley pourrait faire tout capoter.

- Je vois avec Aladin, afin de transférer les fonds, et permettre ainsi la création de l'entreprise. Ni vue, ni connue !

- Merci. Pour tout.

- De rien. Et puis, c'est tellement agréable de remettre un porc à sa place.

- Langage, miss Swan !

Elles éclatèrent de rire, avant que la blonde ne s'isole, pour parler des détails avec son frère.

Toute la paperasserie fut rapidement balayée, au profit d'un organigramme précis de la nouvelle société, qui s'appelait ironiquement Seconde chance. En deux semaines, tout avait été fait, et l'entreprise prête à être lancée. Encore fallait-il convaincre les collègues d'Ashley du bien-fondé de cette idée un brin farfelue. Aussi, Regina s'effaça-t-elle, afin de laisser son ancienne collègue argumenter en faveur d'une démission généralisée et la signature d'un contrat de travail plus avantageux dans la foulée, au sein de la nouvelle structure.

Une petite réunion s'organisa donc un soir, en catimini, presque, afin de voter en faveur ou non de ce changement professionnel assez radical. Pour certaines femmes de ménage, cela représentait des années de travail difficile au sein de Net&clean, ce qui rendait parfois la tâche ardue, car elles étaient attachées à l'entreprise. Néanmoins, à la surprise d'Ashley, toutes répondirent présentes ce soir-là. Le bouche-à-oreille avait parfaitement fonctionné, et les agissements de Robin, qui étaient connus dans la société avaient excédé tout les monde. Un vent de changement soufflait donc sur la réunion, menée par la blonde.

- Bonsoir mesdames. Je vais être rapide, nous avons toutes mieux à faire que d'être ici, j'en conviens. Comme vous le savez, Net&clean perd des employées, suite aux agissements de Robin, notre patron. Je ne vous cache pas que j'en ai marre de subir ses lubies, et de ramasser les nouvelles à la petite cuillère. Donc, voici ce que je propose : j'ai créé une entreprise de nettoyage, en concurrence directe avec celle de Robin. Elle est financée par une riche femme d'affaires, qui préfère garder son anonymat. Si vous êtes partantes, les filles, je vous propose de démissionner toutes en même temps cette semaine, afin que je puisse vous engager dans la foulée. Il y a du travail pour tout le monde. Personne ne sera laissé sur le carreau. Et l'entreprise de Robin accusera forcément le coup, certes, mais il a bien cherché la petite bête, alors maintenant, il va la trouver !

Un silence de plomb accueillit cette proposition, qui surprit, voire choqua certaines salariées. Devant ce mutisme, Ashley se sentit pâlir, ne s'attendant pas à un tel mur glacial, face à elle. La première réaction vint de la nouvelle employée de Robin, qui avait refusé ses avances.

- Mais, c'est risqué, non ? Il pourrait nous le faire payer, tu ne crois pas ?

- Non. Comment pourrait-il ? Ici, on est au pays de l'entreprenariat. Il a joué, il a perdu. Il est grand temps qu'il sache que son statut de patron ne lui donne pas tous les droits.

Ashley planta son regard dans celui de la nouvelle, qui hocha légèrement la tête, avant de la baisser. Elle embrassa la salle du regard. Une quarantaine de femmes la sondaient, incapable de se décider. Elle soupira lourdement.

- Si vous préférez être traitées comme de la merde, par un homme qui pense avoir tous les droits sur vous, libre à vous. Moi, je m'en vais de cette entreprise nocive.

La nouvelle prit la parole.

- Moi aussi. Je préfère bosser pour toi. Tu m'as tout appris.

Comme si les autres avaient besoin de ce coup de pouce, elles se levèrent bientôt par petits groupes, afin de proclamer leur volonté de voir tomber ce roitelet corrompu, et de partir pour un nouveau royaume. Ashley en avait les larmes aux yeux. Elle les contempla un instant, avant de simplement ajouter un mot.

- Merci.

Ainsi se termina la réunion, avec une date pour donner leur lettre de démission en totale synchronicité.

Regina était plus que ravie de la tournure des évènements, et elle s'attela à la tâche, préparant les contrats de travail à la chaîne, aidée par Emma. Cette dernière couvait sa reine du regard, plus amoureuse que jamais. Henri s'amusait à lécher les enveloppes, afin de les sceller, pour mettre lui aussi la main à la pâte. L'ambiance bon enfant mais studieuse de la maisonnée égayait leurs vies, après ce week-end qui les avaient tant rapprochées. Le jour J, tout était prêt, et Ashley arriva au travail, suivie de l'ensemble des femmes de ménages de la société Net&clean. La standardiste, qui était proche de Robin Hood, fut estomaquée de cette invasion barbare.

- Bonjour, dois-je vous rappeler que les vestiaires sont au bout de ce couloir ? Ne restez pas dans l'entrée.

- Non, nous désirons parler avec monsieur Hood. C'est important.

- Vous êtes à court de détergent ?

- Non, de patience.

- Hein ?

Ashley et sa suite plantèrent là la secrétaire, qui cherchait encore la clé de ce mystère. Elles entrèrent dans le bureau du patron, ce dernier relevant les yeux de son écran.

- C'est pour quoi ? On ne vous a jamais appris à frapper avant d'entrer ?!

- Si, mais je m'aligne sur mon interlocuteur, en ce qui concerne les manières.

- Pardon ?!

Et sans attendre, Ashley déposa sa lettre de démission sur son bureau, suivie par toutes les autres employées. Une montagne d'enveloppes gisait sur le meuble, laissant Robin perplexe.

- Vous vous êtes mises au Lego ?

- Il s'agit d'une démission collective, face à votre façon d'agir. Nous avons trouvé beaucoup mieux ailleurs, et nous en profitons pour prendre notre envol. Nous avons également bien fait passer le message que le droit de cuissage était toujours de rigueur chez Net&clean. Je ne pense pas que les agences d'intérim, ou vos futures annonces pour trouver des salariés, trouvent preneur. Enfin, l'espoir fait vivre…

- Comment osez-vous ?! Vous n'êtes rien, sans moi.

- C'est plutôt l'inverse… Je ne vous souhaite pas une bonne journée. Nous avons un travail qui nous attend. Bye.

La petite armée s'en alla, le sourire aux lèvres, laissant Robin et sa secrétaire les yeux écarquillés. Il tempêta tant, qu'il était entendu jusque dans la rue. Cette petite rébellion lui fit prendre conscience de l'ampleur du désastre qui venait de se produire. Il n'avait plus personne pour les ménages de la journée. Ni pour le reste de la semaine, et encore moins pour le mois. Il était dans une merde noire. Il lança un regard oblique à la standardiste.

- Appelez les clients, et dites-leur qu'on ne peut pas honorer les contrats cette semaine. Passez une annonce en urgence dans tous les journauxet agences, afin de trouver des remplaçantes à ces connasses.

Il repartit dans son antre, furieux et humilié. La semaine suivante, il dut se rendre à l'évidence : personne n'avait postulé. Le travail de sape était parfaitement exécuté, et il ne pouvait aller faire le ménage lui-même. L'infortune le guettait, le plongeant dans le marasme.

Ashley s'était rendue dans les locaux de sa nouvelle entreprise, suivie par toutes ces femmes, qui avaient décidé de s'en remettre à elle. Elle sentait le poids des responsabilités sur ses épaules, mais également un étrange sentiment de liberté et de plénitude. Elle était enfin à la tête de son entreprise, et elle adorait l'idée. Chaque femme signa son nouveau contrat de travail, et dès le lendemain, elles furent dispatchées en équipe de deux, afin de satisfaire un carnet de clientèle déjà bien fourni. Elle se tourna vers Regina.

- Comment as-tu fait pour dégoter autant de monde ?

- Ce n'est pas moi, c'est notre sponsor, qui a le bras long.

- Remercie-la de notre part, veux-tu ?

- Ce sera fait.

Elles se sourirent, et se retroussèrent les manches. La brune ne travaillait que le lundi dans cette nouvelle société, puisque la boucherie était fermée. Les autres jours, elle vérifiait le soir si son expertise était requise, et restait tranquillement au loft en attendant Emma, qui avait repris le travail également, sans grand enthousiasme.

Alors que la mise en place de cette nouvelle routine était enfin rodée, Emma montrait de plus en plus de signes de fatigue. Elle devenait de plus en plus nerveuse, et piaffait de trouver une solution, afin de faire avancer le dossier Storybrook. Un soir, alors que le trio dînait, la sonnette retentit. Emma se leva et observa la personne à l'interphone. Elle ne la reconnut pas, et questionna sa compagne.

- Regina, c'est pour toi, peut-être ?

Elle se rendit auprès de la blonde et fixa l'écran. Puis elle balbutia quelques sons inaudibles, avant d'ouvrir précipitamment.

- Qui est-ce ?

- Je crois que c'est Belle…

- Belle ?

- La bibliothécaire de Storybrook.

- Oh. Mais pourquoi…

- Je n'en sais pas plus que toi. Mais je doute qu'elle soit venue jusqu'ici pour prendre le thé.

Regina lui ouvrit la porte, incrédule et surprise.

- Belle, je ne m'attendais pas à vous voir. Entrez, je vous en prie.

- Merci. Je ne sais pas si je fais bien de venir vous voir, mais j'ai pensé que vous, peut-être…

Elle laissa sa phrase en suspens, et avança dans le loft, s'asseyant sur le canapé.

- J'ai appris que vous posiez beaucoup de questions à Storybrook, sur les bâtiments des docks, et de possibles… Malversations.

Le couple échangea un regard, avant de se tourner vers la jeune femme.

- En effet. Mais je ne vois pas en quoi cela vous concerne.

- Personnellement, non. Enfin, oui, peut-être. Il s'est passé pas mal de choses depuis votre départ, il y a plusieurs mois. Mais ce n'est pas dans cette ville que je trouverais de l'aide, ou même une oreille compétente, afin de faire la lumière sur le passé. Ou le présent.

- Nous vous écoutons, je sais que vous êtes dévouée à votre ville.

- Je l'étais… Car j'ai perdu mon emploi de bibliothécaire, la municipalité a fermé la petite médiathèque, peu de temps après votre passage. Je les soupçonne de savoir que je vous ai parlé, à l'époque, et ils pensent que j'ai raconté des choses qui auraient dû être tues.

- Je ne vous suis plus, Belle. Nous avons échangé à propos d'Henri, mais rien d'autre.

- La rumeur, fondée ou non, circule vite, dans un petit village.

Emma intervint alors, comprenant ce que la jeune femme laissait entendre.

- Ils vous ont menacé, c'est ça ?

- Oui… J'ai trouvé le cadavre de mon chat sur le pas de ma porte, le cou brisé. Je suis partie immédiatement. Je n'ai pas envie de découvrir ce que ces soiffards peuvent me faire…

- Vous avez bien fait, vous êtes en sécurité ici.

- J'émets quelques doutes. Ils savent que vous fouinez un peu partout.

- Je sais. Mais pour l'instant, c'est chou blanc sur toute la ligne, de notre côté.

- Alors, il est peut-être temps que je parle librement.

- Vous avez des informations à nous communiquer ?

- Mieux. J'ai une preuve.

Le couple s'arrêta de respirer. La fin de leur cauchemar serait peut-être pour bientôt… Elles l'espéraient sincèrement.

- Nous sommes toute ouïe, Belle. Et sachez une chose : vous bénéficiez dès à présent de la protection de ma famille.

- Les Charming ?

- Comment connaissez-vous mon véritable nom ?

- Il faut vraiment que je vous parle.

Elles discutèrent un long moment, avant que le silence ne s'abatte dans la pièce. Emma était abasourdie, et profondément blessée. Regina tentait de ravaler la boule de colère et d'humiliation qui lui rongeait l'estomac. Il leur fallait un nouveau plan. Et vite.