Les cauchemars sont des insectes. Ils grouillent, ils vous envahissent, ils réveillent vos peurs et vos angoisses. Vous savez qu'ils sont là, vous pouvez en faire disparaitre certains mais ils reviendront toujours car on ne peut pas les anéantir, surtout quand la nature les considèrent comme utile à la vie.
Rip était sans cesse recouverte par tous ces insectes, toutes les nuits. Ils sortaient de la bouche de Samiel, il les vomissait sur son corps, sur son esprit, sur son âme, sans jamais s'arrêter. Et la tireuse le manifestait dans la réalité en gigotant dans son sommeil. Pressant l'une de ses mains contre sa poitrine, couvrant son cou avec l'oreiller, en se tordant, en gémissant et en pleurant.
La soldate se réveilla en sueur, les larmes aux yeux. Rip reconnut le laboratoire, elle n'avait plus qu'un seul cathéter dans la peau pour faire taire les douleurs restantes dans son corps.
_ Doc ? Vous êtes là, appela-t-elle avec une respiration haletante.
Le médecin sortit de derrière un rideau rouge:
_ Je suis toujours là Winkle, pourquoi criez-vous encore une fois ?
_ Je voulais être sûr de ne pas être toute seule...
Le Doc soupira lourdement puis disparut sans rien dire d'autre.
Rip renifla l'air, elle aurait immédiatement reconnu l'odeur de tabac, d'huile de moteur et de sueur de Zorin, même après les heures qui auraient suivi son passage. Ce qui signifiait qu'elle n'était pas revenue la voir depuis leur dispute.
Rip pleura de nouveau lorsqu'elle se recoucha.
Le soleil couché, Zorin sortit à l'extérieur avec son escouade. Alors qu'il contournait le village, ils surprirent celui-ci complètement vide.
Ou disons plutôt :
_ Y avait des gens hier, s'exclama Zorin dans l'allée principale du village, où sont-ils ?
Une étrange boue noirâtre recouvrait ses bottes et le sol du village, on aurait dit du goudron mais en plus gluant et organique.
_ Les lumières sont allumées mais il n'y a pas un seul villageois, continua son officier.
_ Oublions ça, lança Zorin, de toute façon, je ne crois pas qu'il y est de villageois dans ce village, juste quelques fourmis ouvrières et des épaves du monde d'avant.
Zorin cracha sa fumée en regardant le château, éclairé de l'intérieur.
_ Recolle bien tous tes morceaux le panzer roumain...
Zorin et ses hommes marchèrent jusqu'aux extrémités du village, à l'endroit où les hommes avaient essayé de franchir la rivière pour rejoindre l'usine.
_ Elle est en route ? Vous entendez ça Lieutenant ?
L'allemande tendit l'oreille, les bruits de machineries de l'usine étaient relativement forts.
_ Vous pensez qu'elle était complétement abandonnée, demanda-t-elle.
_ Hors d'usage mais néanmoins surveillé, cependant le Major ne le saura que demain matin n'est-ce pas ?
Zorin hocha la tête. Elle se regarda autour d'elle, aucune autre troupe ne devait normalement se déplacer ce soir en l'absence de Rip, de Tubalcain et des Valentine, compte tenu du retour et non retour de chacun. Mais Zorin restait sur ses gardes, elle craignait le loup-garou, bien meilleur espion que n'importe quel autre homme de Millénium.
_ J'y vais, je veux un chemin d'ici mon retour, solide, opérationnel et discret. Peu importe comment il l'est.
_ À vos ordres Lieutenant.
Zorin quitta les lieux. Elle retourna vers le village, jusqu'à son centre.
_ Tiens donc ! Vous revoilà ?
Le Duc, toujours à son même emplacement, refit face à l'illusionniste.
_ Alors, votre amie, dit-il, comment va-t-elle ?
_ En un seul morceau.
_ J'ai entendu dire que votre rencontre avec la comtesse n'avait pas été de tout repos, hum ?
_ Qui peut encore vous colporter des informations ici ?
_ Oh vous savez, je ne suis pas moi-même capable de comprendre ma propre situation. Je ne saurais vous répondre.
_ Alors, interrogea Zorin, vous ne savez pas qui pourrait habiter dans la maison près de la cascade ?
_ Oooooooh, vous parlez de notre fabricante de poupée locale ?
_ Des poupées ? Oh vraiment ?
_ Il vaut mieux ne pas sous-estimer quelque chose qui peut réveiller les pires cauchemars de l'imagination humaine.
_ Je pense en savoir assez à ce sujet-là...
_ Et bien dans ce cas, je ne vais pas vous en dire plus. Hum... Prenez cette porte là-bas, ses adorables poupées vous montrerons le chemin. Bonne soirée.
Le Duc se tût sur un ton de parole plus sombre et moins souriant. Zorin le regarda ouvrir son livre de compte avant de le quitter sans un mot et d'emprunter l'immense double porte marquée de son symbole ailé.
L'illusionniste traversa les buissons et les fourrées, lorsque ses yeux découvrirent les sentiers larges, les arbres et les poupées suspendues à leurs branches, elle ressentit immédiatement la différence de terrain et la sensation d'aller combattre sur un front bien plus différent qu'était celui du château. L'atmosphère est pesante et silencieuse, Zorin voit là un décor de cauchemar parfait, qui mettrait en condition un esprit endormi à l'horreur qu'il est sur le point de subir, celui qui accélère la circulation du sang et les battements du cœur.
Elle pouvait deviner les effets qu'il produirait sur le rêveur, pour autant cela ne l'empêcha pas d'avancer dans ce jardin à la décoration douteuse. Les poupées étaient abimées, leur porcelaine tachée par la saleté et les insectes qui s'étaient établis à l'intérieur pour se protéger du froid, puis leurs vêtements, déchirés par le temps et l'usure. Elle continua encore, traversa le pont suspendu qui tenait encore malgré l'état du cordage et atteint un immense jardin. Zorin marcha dans ce jardin enneigé, apercevant l'ancienne maison du jardinier de la famille et les parterres de fleurs abandonnées.
Passant sans aucune émotion devant la tombe imposante, gardées par d'autres poupées, jusqu'à se retrouver devant une porte.
_ "Abandonne tes souvenirs" ?
Zorin rit. Elle poussa la porte, ses loquets avait été détruits par Tubalcain et ses soldats la veille. Blitz longea la grotte jusqu'à l'ascenseur, toujours fonctionnel. Au cours de la montée, elle s'interrogea sur ce qui avait bien pu empêcher Tubalcain de ne pas revenir sur le zeppelin.
_ Ce n'est pas comme si personne n'aurait ses raisons de quitter Papa.
L'illusionniste se ralluma une cigarette, elle en avait fumée déjà deux ce soir. Quand elle sortit de l'ascenseur, elle emprunta le chemin enneigé et se retrouva enfin devant la maison. Petite et tranquille, elle réveilla encore plus la curiosité de la soldate et le mystère autour de la disparition de Tubalcain.
Elle s'avança jusqu'à la maison, ses oreilles étant envahies par les bruits produits par la cascade d'eau. L'allemande zyeuta au travers des fenêtres, vide et sans mouvement. Elle écrasa sa clope sur le palier en bois, frappant le sol avec sa botte épaisse pour faire taire les cendres. Après ça, elle rentra silencieusement, passant doucement sa faux au-delà du seuil de la porte avant de la remettre sur son épaule.
La maison fut encore plus silencieuse que l'extérieur, mais avec une odeur beaucoup moins agréable, de renfermé, de poussiéreux et de vieux, renvoyant une certaine acidité dans les narines de Zorin. Un peu plus tard, alors qu'elle explora la maison, elle perçut une odeur semblable à du pollen, bien qu'un peu étrange, mais qui fut bien plus agréable à son nez. Cela lui rappela l'étrange boue noire qui recouvrait le sol du village plus bas.
La sorcière continua d'avancer dans la bâtisse, rien d'exceptionnel, que de l'usure, de l'ancien et des poupées. Puis elle respira à nouveau une odeur hors du commun.
_ Du poison ?
Zorin retrouva les cartes à moitiés brûlées de Tubalcain sur le sol, ainsi que son sang, elle suivit la trace jusqu'à un autre ascenseur qui amener à l'étage d'en dessous, elle l'emprunta.
Alors dans l'ascenseur qui descendait, la lumière se coupa.
Zorin en grogna bruyamment, sa vision lui permit de voir dans le noir mais l'arrêt de l'appareil l'agaça violemment. Elle cogna son bras à plusieurs reprises contre la paroi pour qu'il se remette en route.
_ ALLEZ SALOPERIE !
L'appareil reprit son fonctionnement, la porte s'ouvrit et Zorin fut dans un manoir beaucoup plus grand, beaucoup plus spacieux et beaucoup plus familier...
Plongée dans le noir, les couloirs et le rappel dans son esprit rendirent son visage livide, ses yeux écarquillés jusqu'au sang et sa mâchoire crispée. Son sang se refroidit, son ventre se retourna, ses jambes se mirent à trembler, elle en devint presque cadavérique.
_ Ça... Ça ne se peut pas...
Les murs, la teinte des ténèbres et du feu du zeppelin en feu à l'extérieur à travers des fenêtres, l'odeur de la fumée produite par les armes, tous furent les mêmes que le jour de...
Et... Et est-ce qu'elle était là aussi ?
_ Non...
Zorin essaya de reprendre l'ascenseur mais celui avait disparu, il était devenu une illusion d'optique très réaliste peinte sur le mur. Sa faux n'était plus entre ses mains, disparue, seulement son corps était malgré ses muscles qui menaçaient de s'effondrer sur le sol.
Zorin était bloquée dans un couloir, ses pieds avancèrent pour entendre un grognement enragée se rapprocher d'elle et la surprendre sous une masse rouge humanoïde diffusant de nombreuses ombres cramoisies autour d'elle.
L'oeil valide de Zorin devient plus écarquillé et injecté de sang, son coeur accélère, elle connait cette affreuse sensation désagréable et terrifiante qu'elle va mourir.
Acculée, Zorin se dirige vers les fenêtres, mais celles-ci sont comme des téléviseurs, ne diffusant que des images et rien de plus. Elle prend alors une porte à proximité de l'ascenseur, là-voilà en train de fuir à présent.
Blitz courait mais ne savait pas se cacher, la vision du manoir la terrifiait beaucoup trop et désorienta chacun de ses sens en peu de temps. Elle ouvrit des portes, plein de portes, mais qui menaient tous au vide et au néant. Sa vision se détériorait, elle voyait des lettres noires gothiques envahirent sa vision, l'aura violette recouvrant sa vue alors qu'une épaisse ligne de sang se dessinait sur tous les murs à sa droite. Elle s'essoufflait, ne savait plus comment respirer, comment courir bientôt, ni voir.
Comment se battre.
Et l'humanoïde continuait de l'appeler avec une rage sanguinolente.
Zorin ouvrit une porte, chuta. Son corps s'écrasa brutalement dans le font d'un puits profond, l'eau n'étant qu'à un niveau très bas. Tout son corps en subi les conséquences avant que la régénération ne se fasse. Mais avant ce temps-là, Zorin se meus en dépit de l'affreuse douleur, se traine contre les pierres humides et froides, et se recroqueville en position foetale, les mains couvrant sa tête, pleurant et gémissant comme un enfant traumatisé, tout en priant pour que celle qui la chassait l'abandonne ici.
Quand son corps fut guéri, elle resta dans la même position et le même état, ainsi que dans le même silence. Tremblante et terrifiée, en état de choc sévère, souffrant, avec les larmes et les cris silencieux, de son cauchemar éternelle.
Elle vivait chaque instant dans la peur constante de la voir surgir au-dessus de sa tête et de descendre la chercher.
La fermeture d'une porte résonna dans son esprit, prisonnier de sa phobie.
_ Le soleil va se lever ! Où est le lieutenant ? Est-ce qu'on l'attend encore ?
_ Merde... On doit rentrer, sinon on va passer la nuit ici.
_ J'ai faim et on se les caille putain !
_ Fais chier !
_ Peut-être si on dit au Major qu'on doit surveiller le pont, il acceptera qu'on reste dehors ?
_ Si on ne rentre pas, on ne pourra plus rentrer du tout idiot !
_ C'est pas vrai ça !
_ Bon... Passe-moi la radio...
_ AAAAAAAHHHHH ! Arrêtez ! Pitié ! Pitié ! Pitié ! Pitié ! Pitié ! Pitié ! Pitié ! Pitié !
L'eau était glacée, elle s'infiltrait douloureusement dans ses plaies. Aucune femme ou homme ne voulaient se plier à sa miséricorde, n'avait-elle pas fait de même avec eux après tout ?
L'eau était comme des couteaux qu'on enfonçait partout dans son corps. Avant ça, on lui avait fait subir un arrachage de dents, d'ongles, de chairs, d'organes... On lui enfonça des aiguilles entre les restes d'ongles et sa chair, dans les gencives et les dents, les yeux et les paupières...
Puis une fois son corps nue torturée, et ensuite plongée plusieurs fois dans l'eau glacée, elle fut tirée jusqu'à l'extérieur pour être jetée dans le froid.
Elle s'agrippait au seuil de la porte, quand parmi ses anciennes victimes, une femme terrifiante sortit de l'ombre. Son regard, son visage, sa peau... et ses yeux qui transpercèrent son cerveau et sa esprit, pour qu'un coup de poing lui atterrisse en plein visage et l'éjecte dans la neige.
La chute brutale de température se fit sentir, elle pleura, hurla des sons muets, mais ressentit une douleur réelle alors que la culpabilité se frayait un chemin dans son esprit pour la convaincre qu'elle méritait tout.
Parce qu'elle avait déçu sa mère.
Bela se réveilla dans le sursaut classique qui survint quand on sort d'un cauchemar violent et perturbant. Son corps pulsait de partout, être dos à la porte et se réveiller sans pouvoir distinguer quoique ce soit dans la chambre à cause des rideaux, ne fut pas l'idéale pour la rassurer au réveil. L'ainée Dimitriscu se redressa assez rapidement dans son lit alors que son esprit se remettait en place.
La fatigue était encore dans son corps, elle frottait ses yeux plusieurs fois mais avait besoin de se rassurer avant de se rendormir. Après une bonne minute, un processus de détente se déclencha enfin dans son corps. Bela pu enfin constater son état, en pyjama, avec des bandages un peu partout sur son corps, et des mouches isolées qui dormaient un peu partout sur le lit.
Et puis enfin ses deux soeurs, Cassandra, au visage complètement recouvert de bandages et de compresses, teintés d'un rouge cramoisi, et sa toute petite soeur, Daniela, droit et immobile, le visage humidifié de larmes.
Bela se rappela des évènements. Elles avaient durement échoué, et elle par deux fois. Sa mère devait être terriblement déçu par son incapacité à protéger ses soeurs et leur château.
_ Mmmm... Mmm...
Bela se retourna, Cassandra gémissait douloureusement dans son sommeil et pleurait à travers ses bandages. Bela se baissa vers elle, essayant de la calmer, de la bercer et de la rassurer.
_ Taisez-vous... Taisez-vous, elle répéta deux fois.
_ Tout va bien Cass, tout va bien, lui dit sa soeur qui l'avait prise dans ses bras.
Cassandra se réveilla avec une forte agitation que sa soeur parvint à stopper. Mais la cadette sentit rapidement les couches sur son visage et les arracha rapidement. Saisie par son agitation et sa panique, Bela ne parvint pas à arrêter le geste et se décida plus à se préparer au résultat et le faire endurer à sa soeur.
Cassandra couvrit son visage et se mit à pleurer.
_ Je suis devenue moche ! Cette salope m'a tout détruit ! Maman va me détester maintenant !
_ Montre-moi, insista Bela.
Elle surprit sa soeur en abaissant rapidement ses mains vers le bas. Cassandra releva la tête vers elle, Bela sourit avec compassion.
À part les traces des larmes, des bandages serrés sur sa peau et quelques cicatrices de coupures, le visage de sa soeur était intact. Les mouches termineraient sans doute le travail après un bon repas.
_ C'est horrible c'est ça ?
Bela l'a prise dans ses bras.
_ Non tu es toujours belle, ça va aller.
Une fois calmés, les deux soeurs se retournèrent vers la troisième. Cassandra essaya de la réveiller; sa soeur n'avait aucune réaction, pas même celui d'une personne dans un sommeil profond qui bougerait à cause des parasites qui perturbaient son somme. Elle était inactive, mais toujours en train de verser des larmes.
La porte de la chambre s'ouvrit :
_ Les filles ? Vous êtes réveillées ?
_ Mère ?
Alcina se précipita jusqu'au lit de ses filles.
_ Oh je suis si heureuse que vous me soyez enfin revenue, sourit-elle.
À l'ouverture des rideaux, Bela et Cassandra sursautèrent et se reculèrent d'elle. Alcina les découvrit alors tremblantes, le regard abaissé vers le bas.
_ Les filles... Mais qu'avez-vous donc ?
Alcina caressa leurs cheveux avec la plus tendre attention mais elle ressentit une peur et une crainte de la part de ses protégées qu'elle n'avait jamais vues auparavant. La comtesse finit par s'asseoir sur le lit, les rassurant sans arrêt, retirant leurs bandages, leur disant qu'elles pouvaient encore se reposer, qu'elle leur apporterait leurs repas, les laverait, continuerait à s'occuper d'elles jusqu'à ce qu'elles puissent se tenir debout et repartir à la chasse.
Mais pendant tout ce temps, Bela et Cassandra demeurèrent silencieuses alors que leur coeur de leur mère se déchirait petit à petit.
Alcina jeta un oeil à Daniela pour constater que son coma était toujours là.
Quand leur mère quitta les lieux, Bela et Cassandra se recouchèrent sans se reparler, dos à dos. Elles s'imaginaient tous deux, à leur manière, leur mère être en colère contre leurs réactions.
En sortant de la chambre, Alcina serra le poing et frappa dans un mur jusqu'à transpercer la pierre, détruisant même un tableau, son regard noirci par la colère et la vengeance.
_ Je t'arracherai tout... Et je dévorai ce à quoi tu tiens le plus...
Peu de temps après le lever du soleil, Rip se réveilla avec le Capitaine en face d'elle. Le loup-garou avait un regard sombre sur son visage.
_ Capitaine ? Qui a-t-il ?
Le Capitaine traça la dernière lettre de l'alphabet sur la joue droite de Rip.
_ C'est Zorin ? Elle est là ? Elle va bien ?
Le loup-garou baissa la tête, les yeux vers le sol.
Rip se mit à pleurer.
