Bela ne s'y attendait pas de toute façon. Mais elle crut pendant un court instant que sa mère aurait été capable de jeter Donna par la fenêtre pour la punir de sa réponse.
_ Je ne peux rien faire.
Donna était restée inconsciente un long moment, trois jours entiers peut-être, ou quatre, elle était toujours couverte de bandages, notamment au niveau de la tête et ne parvenait pas à marcher pour le moment. Pour Alcina, qui avait donné tout son temps pour soigner Donna à son retour malgré sa colère contre Zorin, c'était une obligation pour la fabricante de poupée de sauver sa fille. Sitôt que Donna reprit conscience, elle l'emporta jusqu'au chevet de Daniela.
Mais Donna était catégorique. Quand bien même ces capacités seraient de retour à la fin de sa guérison, elle n'était pas en mesure de sortir Daniela de son coma.
_ Tu te moques de moi, gronda Alcina.
_ Alcina, je ne peux vraiment rien faire pour elle. Je n'ai aucune idée de comment faire...
_ C'est toi qui joues avec l'esprit des gens ! Comment peux-tu ne pas savoir ?
_ Ce n'est pas une question d'esprit, c'est aussi une question cérébrale et de... et de sorcellerie, je ne peux rien y faire...
_ Quand tu seras guérie, tu sauras comment faire.
_ Tu me surestimes...
_ Alors dis-moi comment faire !
Alcina tira brutalement la chaise de Donna en arrière et la tourna vers elle, entrant alors en confrontation avec le visage fatigué et stressé d'Alcina. La fabricante de poupée eut bien du mal à se reprendre alors que la voix de la comtesse avait amené un silence terrifiant dans la chambre.
_ Il n'y a que celle qui ait provoqué ce coma qui peut mettre fin à la souffrance de ta fille.
_ Ce n'est pas que ce que je te demande...
_ Tu m'as demandé une solution et je ne vois que celle-ci. Mon domaine, ce sont les hallucinations. Mais c'est différent ici. Le corps de ta fille est une prison. Son esprit est enfermé dans un cauchemar sans fin. Je n'ai pas ce genre de pouvoir.
Alcina se recula d'elle, repoussant la chaise. Bela glissa jusqu'à Donna, l'empêchant de tomber. Dimitrescu frappa le mur, d'un coup de poing puissant qui pulvérisa la pierre.
_ Il est hors de question que je l'invite à venir ici ! Je trouverai une solution par moi-même plutôt que cette femme !
_ Luke ! Jan ! Qu'est-ce que vous en train de faire ici ?
_ Lieutenant Winkle, reprit Luke après plusieurs minutes de fou rire, nous sommes... nous étions... Ah ! Ça fait du bien de rire un peu ! Je ne me souviens pas de la dernière fois où nous avions autant ris ainsi !
À l'extérieur de la pièce, à travers l'ouverture, Rip devenait de plus en plus agacée par le comportement des deux hommes, autant que par l'odeur de Moreau qui cessa rapidement de rire en la voyant.
_ Vous allez me répondre, s'énerva Rip, vous n'êtes pas rentrés au zeppelin ! Nous vous pensions disparus !
Jan se remit à rire.
_ Ah bah tiens ! Si ce gros lard tenait à nos gros culs, ça se saurait putain !
_ Nous ne pensions pas utile de revenir après avoir rencontré M. Moreau ici présent. Il est bien plus accueillant que le reste de Millenium.
_ Comment pouvez-vous dire ça...
Luke se leva et vint vers Rip, un regard un peu plus sérieux sur son visage.
_ Lieutenant, Rip, on vous a laissé mourir dans la souffrance, vous avez souffert de la manipulation, du lavage de cerveau. Le Major ne tient à vous que parce que vous faites parties des officiers les plus puissants de son armée. Pensez-vous que le Major est venu ici avec pour simple raison de récupérer des armes, du matériel, de l'argent... Juste pour une autre guerre future ?
Rip ne répondit pas alors que Luke fit demi-tour et vint se rasseoir par terre.
_ Tu peux aussi venir te torcher avec nous, invita Jan en levant son verre.
_ Oui, vous pouvez toujours venir vous amusez avec nous, rajouta Luke.
Moreau ne répondit pas à leur engouement. Il vit juste Rip secouer la tête et quitter les lieux en pleine remise en question.
Plus tard, il rejoint les deux hommes avec beaucoup moins d'engouement qu'auparavant, mais ils reprirent leur apéritif.
Le Capitaine observa Zorin dans le grand caisson d'eau froide. Il y a une heure, il avait aidé le Doc à la déshabiller puis à la mettre dans le caisson conçu autrefois pour conserver les cadavres avant d'être utilisé pour contenir l'esprit de Zorin Blitz lorsque ses pouvoirs étaient devenus hors de contrôle pour son propre cerveau. Cela avait toujours été une bonne solution pour la calmer et la faire dormir durant les expérimentations du Doktor.
La soldate était pour le moment inconsciente, nue, suspendue par plusieurs harnais qui retenaient ses bras contre sa poitrine. Le Doc n'avait pas lésiné sur l'utilisation abusive de bandages, notamment pour couvrir la paume de la main et l'œil droit de Zorin. Cela avait été aussi le cas avec les sédatifs, il avait recouvert le corps de Zorin de cathéters pour la calmer au moment de son réveil.
Pour autant, la sorcière-vampire était encore bien loin de retrouver le chemin de la conscience. Cela ne faisait que rendre plus nerveux le Doc à chaque heure. Malgré ce que disait sa propre conscience sur la logique de sa situation, il finissait constamment par s'inquiéter pour ses créations, surement parce qu'il n'avait plus qu'elle pour se définir comme le plus grand des médecins du régime nazi.
Il ne savait plus quoi créer de nouveau pour le Major depuis leur chute commune. Il ne lui restait plus rien de son matériau de base et il avait perdu une bonne partie de ses notes personnelles. Il n'y avait plus que ces créations à titre de données sur le vampirisme, même les puces FREAK étaient devenues difficiles à concevoir et plus aucun membre de Millenium étaient sous son contrôle à présent.
Il désirait tant briller à nouveau aux yeux du Major, mais son esprit semblait s'être fatigué.
Alors à chaque blessé, il craignait de perdre une source de données.
Zorin était l'une d'entre elles, peut-être l'une des plus importantes avec Winkle et Tubalcain.
_ Je n'ai plus qu'assez de votre folie des grandeurs, Lieutenant ! Vous ignorez à quel point vous avez été une torture mentale pour moi, et cela bien avant que vous ne sachiez utiliser vos pouvoirs ! Vous pouvez y aller Capitaine, soupira le Doc, je n'ai plus besoin de vous pour la suite.
Le loup-garou ne bougea pas. Cela ne manqua pas d'effrayer le médecin. Il devenait nerveux également à cause de lui.
Refusant de déranger le Major pour ce genre d'histoire, le Doktor finit par accepter de travailler avec le loup-garou dans la pièce.
Mais au bout de plusieurs minutes à rester statique au même endroit, le Capitaine quitta le laboratoire.
Il se rendit jusqu'à un poste de surveillance et prit le contrôle de plusieurs caméras à l'extérieur, toute dirigées vers les moulins et le lac artificiel.
Rip venait de s'écarter, elle entendit les deux frères rigoler de nouveau derrière elle. Ils avaient très vite oublié son passage. Elle avança dans les sous-sols du moulin et s'y enfonça de plus en plus. Son esprit était enfin si désœuvré qu'elle ne soucia plus du chemin et de la direction à prendre, son cerveau en pleine absence, concentré sur ses pensées.
La tireuse avait évidemment les paroles de Luke en tête. Non pas qu'ils lui donnaient une quelconque prise de conscience, mais ils l'amenèrent à repenser à la situation actuelle.
Parce que Rip n'avait pas voulu attendre dans le froid, elle avait pénétré seule dans le château. Pour la sauver, Zorin avait dû affronter quatre adversaires. Puis, une nouvelle fois à cause de Rip, elle avait accepté de souffrir une nouvelle fois pour sauver Tubalcain et s'était confrontée à d'autres adversaires, dont très probablement leur ancien camarade, faisant que la soldate était maintenant inconsciente et gravement blessée.
Les derniers évènements étaient la faute de la Rip et elle en avait conscience. Mais plus que ça, la situation ne laissait le doute sur rien. Millenium n'avait rien à faire ici. Le Major cachait quelque chose et Rip buvait encore toutes ses paroles, sans aucune hésitation, alors qu'elle avait dans son esprit les arguments incontestables et indiscutables contre le Major de celui qui lui les avait greffés, il y a de cela très longtemps.
Cette vérité était toujours présente, elle sonnait comme un rappel constant à Rip, pourtant, elle continuait de suivre aveuglément le Major. Elle ne savait pas quoi faire d'autres de toute façon, pas même construire son propre chemin, c'était de toute façon impossible pour elle.
Ils avaient tous, sans exception, mille arguments contre le Major, mais personne ne voulait quitter Millenium car ils n'avaient rien d'autre et ne savait pas regarder leur vie sans le regard du Major sur celle-ci.
Rip était dans le même cas.
Les frères Valentine et Tubalcain avaient eu raison de se saisir de l'occasion de vivre loin de Millenium. Rip voulait bien croire que le Major les avait fait venir ici pour une raison, qu'il n'était pas sans arrière pensée et sans aucun plan. Seulement, elle ne savait pas comment réagir à ce problème.
La tireuse se posait la question de ce qu'elle allait advenir ici. Elle ne savait pas vers qui se tourner. Le Capitaine appartenait au Major et Zorin était juste une solitaire qui s'occupait de Rip par compassion, selon elle, tandis que Schrodinger n'était maintenant plus qu'un chat qui appartenait au Doc.
Le vent glacé la ramena enfin à la réalité. Rip était dehors, face au lac et autres moulins, en piteux état. Le lac était complètement gelé. Alors qu'elle avançait, elle aperçut du mouvement dans le bâtiment et y entra.
_ Bien le bonjour Mademoiselle la chasseresse !
_ Le marchand ? Que faites-vous là ?
Rip retrouva le Duc, lisant son lire de compte.
_ Alors, votre aventure au château ?
_ Ennuyeux.
_ Ah ! Les femmes et les hommes apprécient parfois s'y rendre, même pour y mourir ! Mais, au moins, vous en êtes ressortie en un seul morceau, grâce à votre amie je suppose, sourit-il.
_ On ne peut rien vous cachez...
_ Vous venez récupérer vos deux compagnons qui sont avec Lord Moreau ?
_ Non, Rip fronça les sourcils, "Lord Moreau", cette horreur bossue et moche ?
_ Un physique, certe, peu attrayant, mais un seigneur néanmoins, tout comme Lady Alcina Dimitrescu, Madame Donna Benviento et Monsieur Karl Heisenberg, sous l'ordre de Mère Miranda. Comment abandonner leur créatrice qui leur a donné cette vie qu'ils ne voulaient pas ? Comme vous, ils ont besoin du regard de Mère Miranda sur leur vie pour mieux apprécier celle-ci.
Rip grommela et tourna les talons vers l'extérieur.
_ Vous préfériez servir Samiel ?
Rip se retourna, sa poitrine se compressa dans la terreur lorsqu'elle découvrit une pièce totalement vide. Le Duc n'était plus là, aucune odeur, aucune de ses affaires, juste une pièce vide qui sentait le poisson.
Winkle sortit immédiatement du lieu. Elle s'efforça d'oublier cela, le Duc avait vraiment disparu et sa corpulence ne laissait en rien l'idée qu'il est simplement pu quitter la pièce. Rip sentit son odeur nulle part mais fut heureuse de retrouver le froid pour une fois.
Elle reprit son chemin en se rendant compte qu'elle l'avait un peu perdu. Elle rencontra le barrage et les différents moulins usés, ainsi que les ruines d'anciennes habitations et de bateaux de pêche. Ainsi que la moisissure, toujours présente.
La lieutenante put visiter la tour de surveillance. En entrant, elle aperçut la carte et une console de maintenance complètement détruite. Mais il y subsistait toujours quelques lettres sur les machines. Celles-ci racontaient les risques d'inondation de la vallée et du village en cas de montée des eaux.
_ Alors ce "barrage" sert à évacuer les eaux... grâce un système relié... par les moulins...
Rip regarda autour d'elle. Au fond de la pièce, il y avait plusieurs manivelles cassées.
_ Pourquoi passer par de la mécanique, dit-elle alors que son visage devint sombre et son sourire resplendissant de cruauté, il suffit juste de briser la glace... Et on pourra dire au revoir à ce village.
Rip saisit son mousquet, toujours chargé, si ces balles ne pouvaient pas servir à ramener Luke et Jan au zeppelin, elles pouvaient toujours l'aider à exprimer sa jalousie et sa frustration de ne pas avoir la même chance que ses trois camarades.
Si son esprit ne parvenait pas à se détacher du Major, alors aucun membre de Millenium n'obtiendrait la liberté de pouvoir le faire.
