CHAPITRE UN
─Katniss…
Je sens l'hésitation dans la voix d'Effie à travers le combiné. Je n'ai pas besoin de l'avoir en face de moi pour comprendre qu'elle n'a aucune envie de m'annoncer ce qu'elle s'apprête à me dire. Une autre personne l'a certainement obligée à décrocher le téléphone pour m'appeler.
Une longue minute s'écoule durant laquelle ni elle ni moi ne prononçons le moindre mot. J'essaie de réfréner la terrible envie qui me ronge de lui raccrocher au nez, envoyant bouler toutes les bonnes manières qu'elle a tenté – vainement – de m'inculquer durant tous nos voyages ensemble. Pourtant, je ne le fais pas. Et j'attends.
Elle finit par se racler la gorge, mal à l'aise. Face à moi, à travers la fenêtre du salon, j'aperçois Haymitch et Peeta qui discutent sur le banc face à la maison. De là où je me tiens, je n'entends pas ce qu'ils se disent, mais pour la première fois depuis qu'il est rentré, le visage de Peeta semble plus serein.
Plus détendu, et une seconde, j'ai l'impression de retrouver le garçon des pains qu'il était avant… avant tout ça.
─Katniss, souffle Effie. Je sais bien que le moment est mal choisi, mais la présidente Paylor tenait à ce que… à ce que je t'annonce la nouvelle en personne.
─Venez-en au fait, Effie, je soupire. Ça ira plus vite pour tout le monde.
─Katniss… soupire-t-elle cette fois. Bon… comme tu le sais, cela fera bientôt un an que… un an que… enfin, que tout est fini. Paylor et ses conseillers veulent organiser une cérémonie d'hommage pour marquer l'événement. Et…
─Et ils veulent que je sois présente, je comprends, lui coupant indignement la parole. Hors de question.
─Je savais que tu dirais ça, Katniss. Mais ce serait bien que tu… que vous soyez tous présents. C'est important pour renforcer l'unité qui se développe entre les districts. Il faut…
─Non, je tranche froidement. Ce n'est pas la peine d'insister, Effie. C'est non. Je ne leur ferai pas ce plaisir.
Et je raccroche sans lui laisser le temps de protester.
Le silence se fait de nouveau dans le salon. J'essaie tant bien que mal de me calmer, de réprimer le tremblement compulsif de mes mains, de retrouver l'apaisement – certes éphémère – qui était le mien avant de recevoir l'appel d'Effie, mais j'en suis incapable. Des souvenirs refont surface, des images fugaces du Capitole, tel que je l'ai découvert pour la première fois il y a quelques années, puis des visages, d'abord souriants, puis déformés par la peur et par…
La Mort.
Mon cœur se met à battre plus fort et je parviens tout juste à me laisser tomber sur le fauteuil le plus proche. Mes oreilles bourdonnent et j'ai l'impression d'être en train de suffoquer. Les images défilent, les unes après les autres, certaines se révélant être de vrais souvenirs, tandis que d'autres ne sont que des inventions causées par la douleur. Je les revois tous, les uns après les autres.
Elle.
Finnick.
Rue.
Castor.
Et tant d'autres encore.
Mais une petite voix parvient à se frayer un chemin dans mon esprit torturé et me rappelle les consignes que le docteur Aurelius m'a tant de fois recommandé lors de nos séances téléphoniques.
« Faites la liste de toutes les bonnes choses auxquelles vous avez assistées, Katniss. Et vous vous souviendrez qu'il reste encore de la beauté dans ce monde ».
Je n'y ai pas cru, la première fois qu'il me l'a dit. Je pensais qu'il me sortait une de ces phrases toutes faites dont les médecins se servent pour amadouer leurs patients. Pourtant, cette fois, j'ai envie d'y croire.
─Je m'appelle Katniss Everdeen, je murmure en fermant les yeux. J'ai dix-sept ans. Je vis dans le district Douze. J'ai survécu à deux Hunger Games. La guerre est finie, la paix est enfin revenue dans tout le pays. Je me souviens d'elle et de son sourire, de la façon dont l'arrière de sa chemise ressortait toujours de sa jupe. Je me souviens de Rue et de son regard…. Je….
Je continue inlassablement jusqu'à que les souvenirs s'estompent et que mes pensées parviennent à se fixer sur quelque chose de réel, de vrai. Mon regard s'attarde sur le nécessaire à peinture que Peeta a placé dans un coin du salon, près d'une fenêtre, et mes yeux se posent sur le paysage qu'il est en train de produire. La toile n'est pas encore finie, mais une indéniable beauté s'en dégage déjà.
─Peeta est avec moi, finis-je, d'une voix rauque. Il est ici, avec moi et nous sommes en sécurité.
Comme s'il s'était rendu compte que je parlais de lui, je le vois soudainement passer le seuil de l'entrée et son regard rencontre immédiatement le mien. En une fraction de seconde, je vois l'inquiétude faire luire ses prunelles, et sans prendre la peine de retirer ses bottes, il se précipite vers moi et se laisse tomber à genoux devant le fauteuil, ses mains s'emparant aussitôt des miennes.
─Tout va bien, Katniss ? demande-t-il.
Incapable de dire quoi que ce soit, sachant pertinemment que je risque de me mettre à pleurer si je lui explique que je viens de faire une nouvelle crise, je me contente de hocher la tête et tente un sourire.
─Je vais te chercher de l'eau, dit-il.
Sans me laisser le temps d'opiner, il rejoint la cuisine et je l'entends farfouiller dans un placard avant que le bruit de l'eau qui s'écoule dans l'évier ne se fasse entendre. Peeta revient moins d'une minute plus tard et j'avale d'une traite le grand verre qu'il me tend.
─Merci, dis-je difficilement. Merci, Peeta.
─Est-ce que tu te sens mieux ? me questionne-t-il aussitôt. Tu as besoin de quelque chose ?
─Non, c'est… c'est passé.
Il hoche la tête avant de s'asseoir à mes pieds, ses mains trouvant aussitôt les miennes. Nous restons ainsi de longues minutes durant, sans avoir besoin de parler. Peeta comprend. Il comprend toujours. Et je sais qu'il en souffre à chaque fois. Comme ça me fait mal à moi de le voir anéanti et terrorisé par ses propres souvenirs. Lorsqu'il s'éloigne brusquement de moi, sans raison et qu'il s'enferme des heures durant dans une pièce à l'étage. Ces moments sont toujours les plus difficiles, car je ne peux rien faire pour l'aider. Je sais parfaitement ce qu'il voit lors de ces temps de crise et le docteur Aurelius a dit qu'il était impératif que je m'éloigne pour ne pas aggraver les choses.
Parce que c'est moi que voit Peeta. Moi comme le lui a montré le Capitole lorsqu'ils le tenaient prisonnier. Moi, dont ils ont modifié les souvenirs, pour me faire paraître comme une méchante.
Comme une mutante.
Comme la seule et unique responsable de son malheur et de la mort de sa famille.
Alors, quand ça arrive, je m'assois contre la porte de sa chambre et attends qu'il me revienne. J'attends de sentir de nouveau ses bras qui se musclent un plus chaque jour m'enlacer pour me rapprocher de lui. Et j'écoute les battements de son cœur qui finissent par s'apaiser.
Il ne se passe pratiquement pas une seule journée sans que l'un de nous soit assailli par tous ces mauvais souvenirs. Parfois, lorsque je me réveille en hurlant, au beau milieu de la nuit, j'ai la désagréable sensation de n'être jamais sortie de l'arène. Que j'y suis encore et que Peeta et moi nous affrontons pour un ultime combat à mort contre d'autres tributs qui représentent nos pires souvenirs.
Qu'au bout du compte, nous ne pourrons jamais nous en sortir.
Et dans ces moments-là, je revois le sourire sardonique sur les lèvres de Snow, alors que ma flèche attend Coin en pleine poitrine.
Il n'avait pas menti.
C'est ce que nous aimons le plus qui nous détruit.
