CHAPITRE DEUX
Il me faut plus de deux jours pour trouver la force de mettre Peeta et Haymitch au courant de l'appel téléphonique d'Effie. Mais ils n'ont pas l'air vraiment étonné d'entendre ce que le Capitole compte faire pour marquer la première année qui suit la guerre.
─C'était à prévoir, commente Haymitch alors que nous dînons tous les trois dans ma cuisine. Il y a toujours des événements comme ça après une guerre comme celle que l'on a connu. Les gens veulent se souvenir que les combats qu'ils ont mené n'ont pas été vains.
─J'ai entendu plusieurs personnes en parler aujourd'hui, ajoute Peeta, alors que je vendais quelques miches de pain. Il paraît que l'événement sera retransmis en direct pour que tout le monde puisse y assister.
L'idée de devoir regarder les festivités me donne la nausée et je repousse mon bol de soupe d'un geste de la main, ignorant le regard inquiet que Peeta coule sur moi.
Je n'ai pas besoin de leur dire que je ne compte pas y aller, ils l'ont compris. À la place, Haymitch propose de nous représenter tous les trois. Peeta accepte sans hésiter, et je comprends que lui non plus n'a pas spécialement envie d'aller là-bas. Ce qui est logique, après tout ce qu'il y a vécu.
─Interdiction de vous soûler, par contre, fait Peeta en débarrassant. Il est hors de question que vous teniez des propos déplacés ou que vous racontiez n'importe quoi sur nous.
─On croirait entendre Effie, bougonne Haymitch, en avalant une rasade d'alcool.
─Ils ont raison, dis-je, prenant la parole pour la première fois depuis que je leur ai tout raconté. La présidente Paylor ne nous pardonnera pas de venir et si en plus, nous lui envoyons un alcoolique, alors…
─C'est bon, grogne-t-il. J'ai saisi le message, chérie.
Je grimace, pas convaincue, mais d'un regard, Peeta m'intime de ne pas insister. Ce que je fais, même si je suis certaine que Haymitch n'en fera qu'à sa tête. Une fois encore.
─D'accord, je soupire.
J'aide Peeta à faire la vaisselle, puis Haymitch rentre chez lui, la démarche chaloupée. Je sais qu'il faudrait que je sois plus inquiète de le voir dans cet état, mais cela fait bien longtemps que nous nous sommes habitués à ne plus côtoyer un Haymitch sobre. Il a même fini par renoncer à s'occuper des oies. Peeta a plusieurs fois essayé de le convaincre de lui donner un coup de main pour préparer les pains, mais notre mentor refuse à chaque fois, assurant qu'il parvient parfaitement à s'occuper tout seul.
─Qu'est-ce qu'il y a Katniss ? demande Peeta, quelques minutes plus tard, alors que nous observons le coucher de soleil à travers l'ouverture de l'entrée. C'est cette histoire de commémoration qui te tracasse ?
─En partie, je réponds après un temps de réflexion.
Je sens son regard couler vers mon visage, mais je garde obstinément la tête tournée vers l'extérieur. Je sais très bien qu'il attend que j'en dise plus, mais je ne sais pas trop comment m'expliquer. Je n'ai jamais été à l'aise avec les mots, ça tout le monde le sait, et même si j'ai parfaitement confiance en lui et que je sais qu'il ne va pas me juger, j'hésite.
Mais nous nous sommes jurés que nous serions sincères l'un envers l'autre. Après tout ce que nous avons vécu, il est le seul en qui je peux avoir confiance, qui me protège de moi-même lorsque les crises surviennent.
─J'essaie juste de… de comprendre l'intérêt de tout ça, dis-je.
─La commémoration ?
J'acquiesce et me tourne enfin vers lui. Ses sourcils sont froncés et visiblement, il a parfaitement saisi où je voulais en venir. C'est si simple avec Peeta : il me comprend parfois mieux que n'importe qui, même lorsque je suis incapable d'avoir des pensées cohérentes. Que mon esprit est si embrouillé et que les mots refusent de sortir.
─Je crois que c'est une façon pour tout le monde de se rappeler par quoi il a fallu passer pour vivre enfin en paix, dit-il en plongeant son regard dans le mien.
─Ressasser le passé c'est… enfin…
─Beaucoup de personnes n'ont pas subi tout ce que nous avons subi, Katniss. Certains ont rejoint la rébellion simplement parce qu'ils en avaient assez de vivre sous la tyrannie de Snow, sans réellement la subir, en fait. Ceux qui n'ont pas participé aux Jeux ne comprendront jamais complètement tout ce que cela cachait. Pour eux, c'est juste une façon de célébrer leur combat et leur réussite.
─Tu voulais y aller ?
Je sais bien qu'il a refusé lorsque j'ai mentionné la demande d'Effie, durant le dîner, mais une seconde, je me demande si c'est plus en soutien pour moi ou parce qu'il n'en a vraiment pas envie. Même si ça commence à aller mieux, je sais bien que Peeta a encore du mal à se remettre du lavage de cerveau que lui ont fait subir les hommes de Snow.
Une seconde, je revois son visage tuméfié, amaigri par sa détention, la lueur de folie dans ses pupilles dilatées. Et une part égoïste de mon être espère qu'il n'aura pas envie d'y retourner, car je crains une seconde que ce voyage ne fasse revenir le garçon qui a tant de fois essayé de me tuer. Même si lors de certains flash-back, je sais que l'envie lui revient parfois, Peeta a appris à rejeter ces pensées négatives. Il arrive de mieux en mieux à distinguer la réalité des inventions du Capitole et je ne veux pas que tous ses efforts aient été vains s'il retourne là-bas.
─Je ne sais pas, finit-il par répondre. Une grande partie de moi est terrifiée à l'idée de remettre les pieds là-bas après… Mais en même temps, je ne peux pas m'empêcher de penser que ce serait bien d'être présent. Peut-être que ça pourrait m'aider à comprendre que tout est vraiment derrière nous… Que désormais, il ne faut regarder que vers l'avenir.
Il se tait et son regard se fait plus intense.
Même si je refuse de l'admettre, une partie de moi comprend parfaitement ce qu'il ressent. Je comprends qu'il ait besoin de tourner la page, de véritablement commencer une nouvelle vie, un peu comme nous espérions le faire après nos premiers Hunger Games, pourtant… je suis pétrifiée de peur à l'idée d'avoir à remettre les pieds là-bas. De revoir tous ces gens que j'ai laissé derrière moi lorsque Haymitch et moi sommes rentrés au Douze, près d'un an auparavant.
De marcher dans ces rues, autrefois truffées des pièges mortels mis au point par les concepteurs des Jeux. De revoir tous ces endroits dans lesquels j'ai perdu des amis, des membres de l'escouade qui m'accompagnaient. De faire face à cette maison présidentiel, qui, je sais, est devenue le centre politique de tout Panem. De me retrouver face à ces grilles en fer, devant lesquels étaient réunis tous ces enfants sans défense, qui ont regardé avec espoir les parachutes venus du ciel, avant que ceux-ci ne leur explosent à la figure… de me retrouver à l'endroit où… où elle a perdu la vie.
C'est au-dessus de mes forces.
Mais je vois combien Peeta en a besoin. Alors, qui suis-je pour l'empêcher de trouver la paix ? Je sais qu'il refusera d'y aller sans moi, mais si nous voulons réellement nous construire un avenir serein ensemble, alors il faut que nous la trouvions nous aussi. Celle qui sommeille en nous et que toutes ces années de terreur ont enfoui au plus profond de nous.
Pour moi, c'est ici, au Douze. Dans la forêt. Dans le Pré.
Pour Peeta, c'est au Capitole.
─Vas-y, dis-je, même si c'est plus difficile que ce que je pensais. Tu dois y aller.
─Mais toi ? rétorque-t-il.
─Non, je ne peux pas. C'est encore trop difficile.
─Alors je reste avec toi, déclare-t-il. Je ne te laisse pas seul ici.
─Non, je refuse en me positionnant à genoux pour lui faire face. Non, tu dois y aller. Tu en as besoin. Et je veux que tu y ailles.
─Katniss… tente-t-il.
Mais cette fois, je ne compte pas lui laisser l'occasion de me faire changer d'avis. Alors, pour l'empêcher de parler, je m'appuie sur ses genoux et colle mes lèvres sur les siennes. Si, au départ, il semble surpris par mon geste, il ne tarde pas à répondre à mon baiser, et la sensation que j'ai si souvent ressenti en l'embrassant me revient. Une chaleur bienvenue se répand dans tout mon être, et pendant un court laps de temps, j'oublie tout. Tout ce qui n'est pas Peeta.
C'est la première fois que nous nous embrassons depuis cette fameuse nuit où j'ai fini par m'avouer que j'étais amoureuse de lui. Qu'il l'ait compris avant moi n'était pas surprenant, après tout. Peeta a toujours su lire en moi comme dans un livre ouvert. J'ai juste eu besoin d'un peu plus de temps pour comprendre.
Comprendre que c'était lui depuis le début. Depuis ce premier baiser dans la grotte, lors de nos premiers Jeux. Que c'était de sa douceur, sa patience, son obstination et sa générosité dont j'avais besoin pour faire face à cette fureur qui m'animait depuis la mort de mon père. Une colère qui n'a fait que croître après avoir été envoyée deux fois dans l'arène, après avoir été contrainte d'endosser un rôle qu'on avait créé de toutes pièces pour moi à cause d'une stupide poignée de baies.
Lui seul est parvenu à démolir la carapace que j'avais construite autour de mon cœur, pour m'éloigner du moindre sentiment positif. Même elle n'y est jamais parvenue. Et je ne pourrai jamais assez le remercier pour ça, même si, certains jours, j'ai si peur de le perdre et de perdre le bonheur qu'il m'offre que je n'ose même pas sortir de mon lit.
─Tu dois y aller, Peeta, dis-je en m'éloignant. Il faut que tu le fasses. Pour toi.
─Pour nous, ajoute-t-il avant de me serrer contre lui.
Un long moment, j'écoute les battements réguliers de son cœur et je me surprends à imaginer que oui, il y a peut-être un espoir pour que nous nous en sortions.
Pour que nous soyons capables de nous construire un foyer heureux et plein d'amour.
Car nous nous devons de vivre pour tout ceux qui se sont sacrifiés pour que nous vivions.
