CHAPITRE TROIS

Le départ pour le Capitole est prévu trois jours plus tard. Après avoir prévenu Effie que lui et Haymitch seraient présents pour la cérémonie, Peeta se consacre entièrement à moi et nous passons le temps qui nous reste à nous promener, à discuter, à observer le coucher de soleil qui illumine le Pré. Il prend même le temps de m'apprendre comment faire cuire le pain, même si je ne suis pas très douée.

Je l'amène au lac et lui montre la cabane où mon père m'emmenait lors de nos parties de chasse. Peeta me suggère de la remettre en état, pendant les deux jours qu'il passera au Capitole, pour que je puisse m'occuper et ne pas trop avoir le temps de réfléchir et ressasser quand je serai seule.

J'accepte, surtout pour lui faire plaisir, et nous passons une grande partie de l'après-midi du jour précédant son départ à transporter des planches de bois et du matériel jusqu'à la cabane, avec l'aide de Haymitch et quelques habitants du district. Je n'aurais probablement pas le temps de la remettre entièrement en état, mais Peeta est convaincu qu'avoir une occupation va m'aider.

Le dernier soir, Haymitch prétexte être fatigué et nous offre un dernier repas en toute intimité. À mesure que le temps s'écoule, je sens une appréhension sourde s'insinuer en moi. Je n'en parle pas à Peeta, car je sais qu'il serait prêt à tout annuler pour rester près de moi. Même si c'est ce que je désire le plus au monde en cet instant, je garde ma peur pour moi et la camoufle du mieux que je peux, même lorsqu'il vient se glisser dans mon lit, alors que nous nous apprêtons à dormir.

Je lâche un soupir d'aise lorsque ses bras m'attirent contre lui et pose ma tête contre sa poitrine. Plus d'une fois, je m'imagine lui demander de rester, mais je me retiens. Ce n'est pas la solution et je le sais.

─Il n'est pas encore trop tard pour que j'appelle Effie en lui disant que je ne viens plus, lâche Peeta, comme s'il avait lu dans mes pensées.

─Non, dis-je alors que mon cœur se met à battre plus fort. Non, tu ne peux pas faire ça, Peeta. Tu ne feras pas ça.

J'essaie d'adopter un ton autoritaire, mais visiblement, ça ne fonctionne qu'à moitié, à en juger par le sourire amusé qui fleurit sur ses lèvres. Je me redresse et plonge mon regard dans le sien.

─Tu dois le faire, Peeta, j'insiste, alors qu'au fond de moi, une petite voix souffle le contraire. Tout ira bien pour moi. Je vais remettre cette cabane en état et quand tu reviendras, nous irons nous y prélasser toute une journée.

Je vois bien qu'il a envie de répondre, je le remarque à la façon dont ses sourcils se froncent et dont ses lèvres se pincent pour ne former plus qu'une seule ligne droite, pourtant, il n'insiste pas et se contente d'approuver d'un signe de tête.

─Et puis, j'ajoute pour le convaincre complètement, Sae a promis de venir me voir tous les matins. Apparemment Haymitch lui a demandé de veiller sur moi, ou quelque chose comme ça. À moins que ce ne soit toi ?

Je fais semblant de prendre un air réprobateur et comme je l'espérais, un sourire déride le visage de Peeta. Sa main exerce une légère pression sur mon épaule et je finis par me rallonger.

Nous ne parlons plus, nous contentons d'écouter les bruits qui s'élèvent de la forêt à travers la fenêtre ouverte et je finis par sombrer dans un sommeil agité, mais Peeta me réconforte patiemment à chaque fois, murmurant des paroles apaisantes à mon oreille qui m'aident à me rendormir.

La gare est étonnamment bondée pour une heure si matinale. Des dizaines de personnes se pressent sur le quai, attendant patiemment l'arrivée du train qui est imminente.

Haymitch s'occupe de récupérer les tickets que le Capitole a envoyé pour Peeta et lui. Il n'a pas dit grand-chose depuis que nous l'avons rejoint chez lui, quelques minutes auparavant. Ce qui est plutôt surprenant, lui qui a toujours été un vrai moulin à paroles. Peeta pense qu'il n'a pas eu le temps de boire ce matin, et que ça l'a mis de mauvaise humeur, mais je suis persuadée que c'est autre chose.

A-t-il changé d'avis et ne veut plus se rendre au Capitole ? Espère-t-il que je vais prendre sa place pour qu'il passe les deux prochains jours sans avoir besoin de jouer les chaperons pour nous ? Non, il ne ferait pas ça. Cette idée me fait légèrement paniquer.

Peeta, qui me tient la main, remarque le tremblement qui fait vibrer mes bras et après avoir coulé un regard inquiet vers moi, nous éloigne de la foule et des regards curieux que nous lancent certains passagers.

─Katniss, ça va ? souffle-t-il.

J'acquiesce difficilement. Peeta doit croire que c'est son départ prochain qui me met dans un tel état puisqu'il me sert contre lui, en me murmurant que tout ira bien pour moi et que nous nous retrouverons vite.

─Tout va bien ? questionne Haymitch en nous rejoignant.

Il a les sourcils froncés et nous observe l'un après l'autre avec étonnement.

─Oui, répond Peeta en s'éloignant, sans pour autant lâcher ma main.

─Le train arrive, indique notre mentor.

En effet, une seconde plus tard, la locomotive entre en gare et les premiers passagers pénètrent à bord. Peeta s'éloigne quelques minutes, le temps d'aller leur trouver des places et installer leurs bagages dans le wagon prévu à cet effet.

─Vous veillerez sur lui ? dis-je à Haymitch.

Il se tourne vers moi et je fais mine de ne pas remarquer la lueur de pitié dans son regard.

─Bien sûr, fait-il avec sarcasme. Mais c'est plutôt toi qui devrai faire attention.

Je ne réponds pas. Ma gorge se noue à l'idée des deux journées que je vais devoir passer sans Peeta. Finalement, je ne trouve plus vraiment bonne l'idée qu'il s'éloigne de moi… Et si j'avais une nouvelle crise que je ne parvenais pas à gérer sans lui ?

Haymitch doit sentir ma panique, car, à ma grande surprise, il tend le bras pour me serrer contre lui.

─N'oublie pas ce que le docteur Aurelius t'a dit, chérie, murmure doucement Haymitch à mon oreille. Tu es en sécurité Katniss, c'est fini.

J'aimerai lui dire que rien ne sera jamais fini, mais le retour de Peeta m'empêche de le faire. Après un dernier regard, Haymitch monte dans le train et Peeta me serre aussitôt contre lui.

Je sens mes yeux se remplir de larmes, mais je tiens bon. Je ne veux pas qu'il voit combien son départ m'affecte. Je ne veux pas qu'il se dérobe ou qu'il s'inquiète pour moi durant les deux prochains jours, même si je sais bien qu'il le fera quand même.

─Je reviens vite, me promet-il. Tu n'auras pas l'occasion de te rendre compte que je ne suis pas là.

─Embrasse Effie pour moi.

─Promis, dit-il. Fais attention à toi, Katniss.

─Toi aussi.

J'ai la gorge de plus en plus nouée. Une voix annonce à travers les hauts-parleurs placés tout au long du quai que le train part dans cinq minutes.

Les battements de mon cœur s'accélèrent et une fine pellicule de sueur recouvre mon front. Peeta recule de quelques pas et encadre mon visage de ses deux mains.

─Tout ira bien, répète-t-il. Pour toi, comme pour moi.

─Je sais, dis-je.

─Et Katniss, n'oublie pas : je t'aime.

C'est la première fois qu'il me le dit depuis que nous nous sommes retrouvés, dans le Treize. C'est la première fois que je saisis la véritable portée de ces trois petits mots et que je me rends compte de l'amour que Peeta me porte.

─Je sais, dis-je de nouveau. Moi aussi.

Réel.

Je souris faiblement et accepte son baiser sans la moindre hésitation.

─A dans deux jours, lâche-t-il lorsque la voix s'élève de nouveau, annonçant la fermeture imminente des portes.

Lentement, les mains de Peeta lâchent mon visage et j'ai aussitôt l'impression que sans la chaleur de son corps près du mien, mon corps tout entier est plongé dans une grande baignoire d'eau glacée.

Je le regarde monter dans un wagon et se caler contre une fenêtre. Dans son dos, j'aperçois Haymitch qui m'observe également et j'agite doucement la main en signe d'au revoir. Les larmes que je retenais m'échappent lorsque le train se met en marche et plonge mon regard dans celui du garçon que j'aime jusqu'à que le train ne devienne plus qu'un petit point sombre à travers la forêt.

Je reste un petit moment sur le quai, observant distraitement les personnes autour de moi partir les unes après les autres pour vaquer à leurs occupations. Je ne suis pas certaine de parvenir à en faire autant, mais la promesse que j'ai faite à Peeta me revient en mémoire et je finis par trouver la force de bouger les pieds.

Je retourne au village des Vainqueurs, où, sans surprise, je tombe sur Sae. Son sourire m'accueille et elle me tend une boîte pleine d'outils, qu'elle a apparemment réussi à trouver dans une des cahutes des Pacificateurs qui a survécu au bombardement.

─Je t'attends pour le dîner, m'indique-t-elle.

Je la remercie et m'engouffre sur le chemin qui ramène à la lisière de la forêt. J'hésite une fraction de seconde lorsque je me retrouve face à l'ouverture dans le grillage et jette un regard de chaque côté, pour enfin apercevoir la dizaine d'hommes qui a été embauché pour faire tomber la barrière. Mais je finis par la franchir et pousse un profond soupir de soulagement en dépassant les premiers arbres, retrouvant aussitôt le silence reposant de la forêt.

J'essaie de ne pas trop penser à Peeta alors que je remonte le chemin qui conduit au lac. De ne pas me demander ce qu'il peut être en train de faire, s'il pense à moi, s'il ne s'inquiète pas trop de se retrouver au Capitole. S'il tiendra le coup et qu'il n'aura pas à gérer de nouveaux flash-back. Je sais que Haymitch a déjà assisté à ce genre de crises et qu'il saura gérer mieux que n'importe qui là-bas, mais l'inquiétude persiste.

Je finis par arriver et grimace en remarquant la montagne de planches que nous avons amenées la veille. En faisant le tour de la cabane, je me dis que je me suis peut-être lancée un défi un peu trop colossal pour une seule personne, mais Peeta a raison : il faut que je fasse quelque chose qui m'occupe l'esprit sinon je vais devenir folle.

Alors, sans réfléchir, je me lance dans la tâche. Je débarrasse la cabane des objets qu'il faut jeter et entasse ceux qui peuvent encore être utiles sur un autre tas. Puis je retire les planches les plus abîmées et mets en place les nouvelles.

Les tâches sont répétitives et fatigantes, mais en tout cas, ça fonctionne. Je ne pense à rien d'autre qu'à ce que je suis en train de faire, me concentrant pour ne pas me planter un clou dans la main, même si je m'égratigne à plusieurs reprises. Rapidement, tout un pan de mur retrouve de l'éclat et je m'empresse d'y accrocher la toile que Peeta a faite il y a quelques semaines et qui représente le Pré.

Je fais une légère pause vers midi, avalant avec appétit les pains au fromage que Peeta a préparé pour moi avant de me remettre au travail, heureuse et fière d'être capable de redonner vie à cet endroit si cher à mon cœur, en me disant que mon père serait touché de voir ça.

Il est tard lorsque je décide de rentrer, mais pas suffisamment pour que je sois encore capable de chasser quelques dindons. Sae sera contente de pouvoir les vendre au marché demain. Même si le grillage est tombé, je sais que de nombreux habitants ont encore quelques craintes à aller se promener librement dans la forêt. Je suis une des rares à y aller pour chasser.

─Merci, commente Sae lorsque je lui tends les quatre dindons que j'ai récupéré.

De la lumière s'élève de la cuisine, ainsi qu'une odeur de ragoût qui me rappelle ceux que ma mère faisait avant la mort de mon père. Sae me précède dans la cuisine et je la vois farfouiller quelque chose devant elle, mais elle n'a pas le temps d'étendre l'écran avant mon entrée.

Et la première chose que je remarque est le grand geai moqueur peint en rouge sur l'ancienne place où défilaient les tributs.

─Désolée, Katniss, marmonne Sae. Je ne pensais pas que tu rentrerais si tôt, alors j'ai commencé à regarder la commémoration. Je vais éteindre.

Je suis sur le point de lui dire que c'est une bonne idée, lorsque l'éclat d'une chevelure blonde m'interpelle.

Peeta et Haymitch, ainsi que d'autres vainqueurs sont placés derrière la présidente Paylor qui s'apprête visiblement à faire un discours.

─Non, attendez, dis-je.

Mon regard ne se détache pas du visage de Peeta, qui ne semble plus très à l'aise parmi cette foule.

Et l'espace d'un instant, je redoute de le voir perdre pieds de nouveau.


07/07/2021 : Bonjour. Je sais que je n'ai pas dit grand chose depuis le commencement de la publication de cette histoire, mais je tenais tout de même à remercier les personnes qui ont pris la peine de lire ces trois premiers chapitres. Cela faisait bien longtemps que je n'avais rien posté par ici, mais je suis contente d'être de retour, alors merci pour les vues. Et également merci à la personne qui a ajouté l'histoire dans ses favoris, ça me fait très plaisir ! N'hésitez pas à laisser votre avis et vos impressions, je suis ouverte à toutes les critiques, les bonnes comme les mauvaises, surtout si je parviens effectivement à écrire sur les quelques quinze années qui précèdent l'épilogue finale. Au moment de publier ce message, j'en suis à l'écriture du 15e, ce qui représente environ 100 pages Word et un peu plus de 30 000 mots, que j'ai hâte de vous faire découvrir ! Encore merci !