CHAPITRE QUATRE
Peeta porte un costume blanc, plutôt simple, bien loin des tenues fantaisistes dont nous avions l'habitude jusque-là. Même Haymitch a troqué sa tenue du quotidien pour quelque chose de plus raffiné. Autour d'eux, je reconnais certains visages : Johanna, Enobaria et même Annie. Je ne parviens pas à distinguer l'expression de leur visage, mais la dernière tortille nerveusement ses doigts autour du bouquet qu'elle tient. Peut-être pense-t-elle à son fils ?
Les autres me sont vaguement familiers, mais je ne suis pas capable de leur attribuer un nom. Mon attention se reporte aussitôt sur Peeta lorsque je remarque que Haymitch pose une main sur son épaule et lui chuchote quelque chose à l'oreille.
Mon angoisse enfle d'un seul coup et je me retiens tant bien que mal au dossier de la chaise la plus proche pour ne pas tomber. Je suis incapable de détacher mon regard de lui, et il me faut plusieurs secondes pour comprendre que la présidente, qui se tient en avant, dos aux vainqueurs, est en train de discourir.
─… et ce soir, nous sommes réunis ici, sur cette place, où tout a changé, dit Paylor. Où un monde de terreur, de peur et de pertes a laissé place à un monde nouveau, que chacun d'entre nous doit s'efforcer de rendre meilleur afin que les êtres que nous chérissons ne soient pas morts en vain.
L'image de ma sœur se dessine aussitôt derrière mes paupières closes et une unique larme coule le long de ma joue. Je sens la main de Sae se poser sur mon épaule, en signe de soutien.
─Nous avons tous contribué à offrir à nos enfants et à toutes ces personnes qui nous suivront un monde où les Hunger Games ne seront plus. Un monde où nous n'aurons plus besoin de craindre que nos enfants soient envoyés se battre à mort pour le spectacle. Un monde où ces mêmes enfants pourront grandir sans crainte, sans peur, sans pression. Un monde où les treize districts peuvent enfin être unis autour d'un objectif commun : la paix.
' Bien entendu, nous avons encore du chemin à parcourir avant d'atteindre cet objectif, mais ces derniers mois nous ont permis de faire de grandes choses. D'éradiquer les peurs et les menaces d'autrefois. D'ouvrir les portes de chaque district, d'inciter les habitants à rentrer chez eux pour reconstruire. Car reconstruire est la clé de notre rédemption.
' Une rédemption chèrement payée, mais que nous nous devons. À vous, peuple de Panem, mais aussi à toutes les personnes qui n'ont pas hésité à prendre les armes pour défendre ce qu'ils ont de plus cher. Et à tous ces hommes et ces femmes qui se tiennent derrière moi et qui se sont doublement battus : dans les arènes mais aussi en dehors. Ces hommes et ces femmes qui n'ont pas hésité à répondre à l'appel de la révolution pour se battre une nouvelle fois.
' Et je tenais à vous remercier. À vous tous. À tout ceux qui sont ici ce soir, où bien derrière leurs écrans. Ceux que nous avons perdu et qui se sont sacrifiés pour nous. Et il n'existe pas de plus belle façon de leur rendre hommage que de continuer à vivre. Pour eux. Et pour nous.
Paylor se tait et un tonnerre d'applaudissements s'élève alors. Un instant, les caméras se tournent vers la foule qui inonde l'allée avant de revenir vers les vainqueurs. C'est alors que je remarque Plutarch Heavensbee, qui s'avance vers la présidente et qui se lance à son tour dans un discours dans lequel il rappelle le rôle que chacun a joué et remercie une fois de plus tout ceux qui ont combattu.
Je suis surprise qu'ils ne fassent pas référence au geai moqueur. Après tout, ils n'ont pas hésité à se servir de mon image pour faire de moi le fer de lance de leur rébellion. Même si le fait d'être tenu à l'écart de toute cette effervescence me soulage, je n'en reste pas moins surprise. Et je ne suis visiblement pas la seule, car, je finis par m'apercevoir que la foule scande mon nom par de-là le discours de Plutarch.
─Je sais tous que vous auriez aimé voir celle qui a été la flamme de ce soulèvement, sourit Plutarch. Je sais combien vous êtes déçus de ne pas l'apercevoir parmi les autres vainqueurs, mais ne croyez-vous pas que cette jeune femme mérite le repos après tout ce qu'elle a sacrifié pour nous ? Katniss Everdeen a donné bien plus que son image pour ce combat. Elle a donné sa vie, tout ce qu'elle avait de plus cher au monde. Et nous ne pourrons jamais assez la remercier pour ça. Alors, même si elle n'est pas présente avec nous ce soir, je suis certain que, de là où elle se trouve, elle vous regarde. Alors applaudissez pour elle.
Et de nouveau, un tonnerre d'applaudissements s'élève, cette fois accompagné par les vainqueurs et la présidente Paylor. Je sens Sae presser gentiment mon épaule, mais je suis incapable de lui accorder le moindre regard, surtout lorsque je vois Plutarch reculer.
Et Peeta avancer vers le micro.
Il faut plusieurs minutes à la foule pour se calmer. Et lorsque Peeta prend la parole, je comprends qu'il n'était pas sur le point de faire une crise, mais simplement nerveux de parler devant tant de monde. Ce qui est plutôt surprenant, puisqu'il a toujours été le plus à l'aise de nous deux face aux caméras.
─Je m'appelle Peeta Mellark. J'ai dix-huit ans. Je suis né dans le district Douze. J'ai survécu à deux Hunger Games. Comme d'autres vainqueurs des Jeux, j'ai été torturé pendant de longs mois par le Capitole pour obtenir des informations sur le soulèvement. Mais j'ai survécu. Voilà ce que j'ai besoin de me répéter tous les matins en me réveillant, lorsque je ne suis pas certain de discerner la réalité de ce qui a été inventé de toutes pièces dans ma tête. Voilà ce qu'il faut que je me répète des heures durant lorsque je me sens perdre pieds et que je vois à travers la personne que j'aime les visages de ceux qui ont fait de moi l'homme que je suis aujourd'hui.
' Il y a des jours où c'est plus difficile de se lever. Il y a des jours où la douleur est si forte que j'en viens à me demander si je pourrai être réellement heureux un jour. Où la moindre petite tâche du quotidien demande un effort surhumain. Il y a des jours où j'ai l'impression d'être de retour dans cette cellule du Capitole et que je…
Peeta s'interrompt brusquement et à travers ma vue brouillée par les larmes, je le vois se tordre nerveusement les doigts. Derrière lui, Haymitch fait un pas en avant, mais Plutarch le retient. Et je constate que la foule est silencieuse, pas un bruit ne se fait entendre autour de l'estrade.
─Dans ces moments-là, j'essaie de me raccrocher à tous ces moments de bonheur que j'ai connu auprès des gens que j'aime, reprend Peeta après une longue minute de silence. Je regarde Katniss en train de lire, Haymitch grommeler dans son coin, les enfants qui courent dans les rues du Douze. Je me remémore le visage de mes parents, de toutes ces personnes que j'ai connu mais qui ne sont plus là aujourd'hui. Je les peins pour ne pas les oublier. Je les peins pour me rappeler qu'ils sont réels. Qu'ils ont existé. Et je recommence autant de fois que nécessaire. Jusqu'à que je sente de nouveau la joie m'envahir.
' La présidente Paylor a raison : nous devons nous relever pour ceux qui ne sont plus avec nous pour partager notre bonheur. Pour ceux qui ont donné leur vie pour nous.
' Pour Primrose. Pour Rue. Pour Finnick. Pour Castor. Pour Boggs. Pour Tresh. Pour Clove, Cato, Marvel. Pour Mags. Pour Wiress. Pour mes parents, pour toutes ces personnes dont je ne connais pas le nom mais qui nous ont permis d'être là aujourd'hui, un an après.
Des larmes par dizaine m'échappent lorsque j'entends son nom.
C'est la première fois que je l'entends depuis le jour où Peeta a planté les primevères devant ma maison en son honneur. Ma poitrine se sert et j'ai du mal à respirer tant les sanglots obstruent ma gorge. Cette fois, mes jambes ne me portent plus et Sae n'a pas le temps de me retenir.
Je m'effondre contre la chaise, le corps parcourut de tremblements, incapable de m'arrêter de pleurer, alors que les souvenirs que j'ai d'elle défilent les uns après les autres. Je la revois, petite chose fragile qui m'observe de ses grands yeux clairs. Je la revois lors de son premier jour d'école, replaçant correctement son chemisier dans sa jupe, le jour où elle a eu Lady, sa chèvre. Le jour où elle a récupéré ce stupide chat et que notre père a accepté qu'elle le garde. Je la revois, ses yeux se brouillant de larmes, lorsque je lui annonce que notre père ne remontera jamais de la mine. Le jour de la Moisson. Le jour de mon retour des premiers Jeux.
Je revois l'éclat dans ses prunelles le jour de la bataille, alors que je l'appelle et qu'elle lève la tête du patient dont elle s'occupe. Je revois la stupeur dans son regard, une fraction de seconde avant que les bombes n'explosent et l'emportent loin de moi à tout jamais.
Il y a un an, jour pour jour, j'ai perdu ce que j'avais de plus cher au monde.
Il y a un an, jour pour jour, mon univers tout entier a implosé.
─Tout va bien, Katniss, chuchote Sae en me frictionnant le dos. Tout va bien.
J'ai envie de lui dire que non, rien ne va, mais les mots ne parviennent pas à franchir mes lèvres.
La seule chose à laquelle je pense, c'est le moment où je l'ai perdu. La scène se rejoue en boucle dans ma tête, avec une précision effarante. Je ressens de nouveau cette étouffante odeur de fumée, j'entends les cris de terreur et les hurlements de douleur des blessés, je perçois l'incompréhension des survivants et puis je la vois, au milieu des morts et des débris.
Et en une fraction de seconde, les flammes l'engloutissent. Lèchent ses vêtements, son visage, sa longue chevelure blonde.
─Tout va bien, répète Sae. Tout va bien.
J'essaie de m'accrocher à sa voix, et tente de réciter la liste que j'ai apprise par cœur, mais la souffrance est si forte que je ne parviens pas à me concentrer plus de quelques secondes.
─Je m'appelle Katniss Ever…
Les flammes se répandent sur mon manteau et lèchent chaque centimètre carré de ma peau.
─J'ai dix-sept ans… je…
Les cris s'intensifient alors que les ténèbres m'emportent, et un instant, je prie pour la rejoindre.
─Je suis née au district…
Je crois percevoir la voix de Sae, mais la seule chose que je retiens c'est cette sensation de froideur qui m'enveloppe alors que je perds réellement connaissance.
Oh Peeta…
