CHAPITRE CINQ

Ils courent dans le Pré.

Ils essaient de fuir les flammes qui lèchent les brins d'herbe, les feuilles vertes des arbres.

Ils essaient d'échapper aux parachutes qui tombent inlassablement du ciel.

Ils essaient de s'éloigner des Pacificateurs qui leur tirent dessus.

Ils essaient, mais ça ne fonctionne pas.

Je voudrais leur crier qu'ils ne doivent pas perdre espoir, mais quelque chose m'empêche d'ouvrir la bouche.

Je me débats, mais je n'arrive pas à dénouer les liens qui me retiennent.

La seule chose que je peux faire, c'est les voir s'écrouler les uns après les autres.

Peeta. Haymitch. Finnick. Sae. Ma mère. Gale. Rue. Ma sœur.

Et encore tant d'autres.

Mon hurlement se bloque au fond de ma gorge lorsque le président Snow émerge de la mare de sang qui les entourent et que son sourire diabolique se tourne vers moi.

Je me réveille en sursaut, le cœur battant la chamade, les mains moites. Je me redresse et allume instantanément la lampe sur ma table de chevet, effrayée par la pénombre qui règne dans la pièce. Des ombres se projettent contre les murs et je pousse un cri de terreur lorsque l'une d'elles se déforme pour ressembler au visage de Peeta.

D'un geste, je repousse les couvertures qui m'entravent et cours me réfugier dans la salle de bains, fermant la porte à clés, avant de me laisser glisser contre le carrelage froid de la baignoire. J'ai l'estomac noué et crains une seconde de rendre les quelques aliments que je suis parvenue à avaler la veille.

Je ne sais pas quelle heure il est. Je ne me souviens même pas avoir rejoint mon lit et ce serait étonnant que Sae soit parvenue à me porter jusqu'à l'étage. Elle a peut-être demandé de l'aide à un habitant du Douze. À vrai dire, ça n'a pas d'importance.

La seule chose que je veux en cet instant, c'est que les dernières traces de mon cauchemar s'effacent. C'est que j'oublie les visages ensanglantés des gens que j'aime. Je ne veux plus revoir le sourire sardonique de Snow et j'ai beau me répéter qu'il est mort, la peur reste encore présente. J'ai peur de le voir revenir d'un instant à l'autre, remettre en place les Jeux, faire souffrir ceux que j'aime. Arracher le peu de bonheur que nous avons réussi à construire, Peeta et moi.

Un long moment s'écoule, probablement plusieurs heures. La pièce est dépourvue de fenêtre, alors je ne peux pas savoir si nous sommes encore la nuit ou le matin. Mais peu m'importe. Je n'ai rien envie de faire. Hormis rester cloîtrée dans cette pièce jusqu'à que Peeta revienne et vienne me rassurer. Jusqu'à que les cauchemars s'estompent pour de bon, même si je sais que ça ne sera jamais le cas. Que je puisse passer une seule journée sans m'inquiéter, sans avoir peur constamment, juste profiter de l'instant présent.

Je finis par entendre des pas dans les escaliers, et j'espère une seconde qu'il s'agit de Peeta, avant que la voix de Sae ne s'élève, appelant mon nom. Un court instant, j'hésite à lui répondre, mais je sais qu'il ne sert à rien de l'angoisser elle aussi. Elle serait capable d'appeler Haymitch sur le champ pour lui dire que j'ai encore fait une crise et Peeta et lui sauteraient dans le premier train, alors que la commémoration n'est pas encore achevée.

Je me relève lentement, grimaçant lorsque mes muscles protestent sous cette effort soudain, après toutes ces heures prostrée dans la même position. Le cliquetis de la serrure résonne dans le silence et je tombe nez à nez avec Sae qui pousse un soupir de soulagement lorsque j'ouvre la porte.

─Ah, Katniss, tu es là, fait-elle en posant ses mains sur mes épaules. Je me faisais du mauvais sang en ne te voyant pas dans ton lit. Comment tu te sens ? Tu veux manger quelque chose ? Je peux faire cuire des œufs et du bacon si tu as envie ?

Je secoue négativement la tête, nauséeuse à l'idée d'avaler quelque chose dans l'immédiat.

─D'accord, accepte-t-elle. Tu devrais prendre une douche, je t'attends en bas.

─D'accord, je répète.

Elle me sourit gentiment avant de descendre et je fais un léger détour par ma chambre pour récupérer quelques vêtements.

Je ne m'attarde pas vraiment sous la douche, ne pouvant supporter la vision des cicatrices et traces de brûlures que j'ai accumulées sur le corps depuis mes premiers Jeux. J'ai plus ou moins réussi à endiguer la crise et je n'ai pas envie que toutes ces traces me replongent dans mes mauvais souvenirs. Pas maintenant.

Il faut que je tienne encore une journée, puis Peeta sera là.

Près de moi.

─Tu comptes toujours aller réparer cette cabane ? me questionne Sae lorsque je la rejoins dans la cuisine, moins de cinq minutes plus tard.

─Oui, dis-je. Ça fera plaisir à Peeta.

Elle acquiesce et me tend un baluchon dans lequel elle m'explique m'avoir préparer un déjeuner.

─Sois prudente, souffle-t-elle alors que j'enfile ma veste et mes bottes.

Je secoue la tête et quelques mèches de cheveux viennent se coincer sur mes lèvres sèches. Mes cheveux ne sont plus aussi longs qu'avant, mais ils recommencent à pousser et les trous laissés par l'incendie disparaissent peu à peu. Haymitch en rigole disant que j'ai enfin une tête convenable pour une jeune fille de mon âge. Mais ça ne le fait rire qu'à lui.

Le silence de la forêt m'apaise et je m'arrête une seconde pour observer la nature qui m'entoure. Je regarde les oiseaux s'envoler, la mousse sur les arbres, observe une biche qui court à plusieurs mètres de moi. J'écoute l'eau qui s'écoule dans un ruisseau quelque part. Je respire à plein poumon cette odeur que j'ai toujours préféré à n'importe quelle autre.

C'est presque comme si rien ne s'était passé cette nuit que je me mets à la tâche, m'appliquant avec soin à redonner vie à cette petite bicoque. J'oublie vite ces visions cauchemardesques, n'ayant en tête que le son du marteau sur les clous, du grincement des planches lorsque je dois les hisser à bout de bras.

C'est presque comme si ces deux dernières années n'avaient jamais existé, mais la réalité me rattrape plus vite que je ne l'aurais espéré.

Il fait nuit lorsque je réalise qu'il est temps pour moi de rentrer. Sae doit s'inquiéter. Alors, j'accroche ma dernière planche, récupère mon sac vide et fais le chemin inverse, prenant garde à ne pas tomber dans la pénombre qui m'entoure. Mais bien vite, j'aperçois les lumières qui s'échappent du Douze et je rentre chez moi sans attendre.

─Ah, te voilà, fait Sae en se levant du fauteuil dans lequel elle était en train de tricoter. Tu as un peu de ragoût sur le feu. Je t'ai fait du pain pour demain.

─Merci, Sae, dis-je.

─Je ne pourrai pas venir, ajoute-t-elle en rangeant ses affaires. J'ai promis à Dick de l'aider à installer son stand au marché. Il va vendre ses premières récoltes.

Elle m'enlace rapidement et je me retrouve seule de nouveau. Mais cela ne dure pas longtemps.

Car, lorsque je me réveille une première fois au beau milieu de la nuit, les bras de Peeta sont là pour me réconforter et c'est contre lui que je me rendors, écoutant les battements de son cœur.

─Salut, sourit-il à mon réveil.

Son regard brille. Ses prunelles ne luisent pas de cet éclat de fatigue auquel je me suis habituée ces derniers mois. Il a l'air plus serein, plus apaisé. Plus calme. Je remarque même que ses joues paraissent moins creusées qu'auparavant. En l'observant, j'ai l'impression qu'une éternité s'est écoulée depuis son départ.

Et je comprends que je suis désormais incapable de vivre sans lui.

─Salut, je réponds.

Peeta gigote et se redresse contre la tête de lit, sans pour autant me lâcher.

─Quand est-ce que tu es rentré ? je demande.

─Un peu après minuit. Haymitch a réussi à convaincre Paylor de nous laisser partir dès la fin de la commémoration.

─Et comment tu te sens ?

J'appréhende un peu sa réponse, mais le sourire qu'il esquisse me rassure aussitôt.

─Ce n'était pas facile, admet-il. Mais tu avais raison, j'en avais besoin. Je ne dis pas que tout s'est arrangé, mais ça m'a permis d'affronter ce que j'ai vécu avec plus de recul. Je n'oublierai jamais, mais maintenant, il ne tient qu'à moi d'en faire ma force.

─Je ne te savais pas si sage, Peeta Mellark, je commente.

Il lâche un petit rire et ses lèvres trouvent aussitôt les miennes. Je savoure la sensation de chaleur qui m'inonde et imprime l'odeur de ses lèvres dans ma mémoire.

─Il y a beaucoup de choses que tu ne sais pas sur moi, Katniss Everdeen, sourit-il en éloignant sa tête.

Ses paroles me font rougir malgré moi et je replonge ma tête dans son cou pendant qu'il rigole de nouveau.

─Et toi ? demande-t-il.

Un instant, je n'ai pas envie de lui dire ce qu'il s'est passé hier soir pendant que je regardais la commémoration, mais il finira par le savoir, d'une manière ou d'une autre. Et je préfère être celle qui le lui dira.

─J'ai regardé la cérémonie, hier soir, dis-je doucement. Je t'ai vu.

─La présidente Paylor a demandé aux Vainqueurs de faire un discours, mais personne n'en avait vraiment envie, m'explique Peeta en dessinant des cercles sur le dos de ma main. Johanna a dit qu'il était hors de question qu'elle s'exhibe devant tout Panem pour lui faire plaisir. Alors j'ai proposé de le faire.

─C'était un beau discours.

─Je ne savais pas vraiment quoi dire jusqu'au moment de monter sur scène, avoue-t-il. À un moment, Haymitch m'a suggéré de rien faire, que Paylor trouverait le moyen de dire quelque chose pour nous, mais je sentais que je devais le faire. Je ne sais pas comment expliquer, mais je l'ai senti.

─Je comprends, je réponds.

─Je n'étais pas très à l'aise, mais quand je me suis retrouvé face à tous ces gens, j'ai su. J'ai su qu'il fallait que je dise la vérité, que je leur explique que tout le monde n'avait pas eu la chance de sortir indemne de cette guerre. Que nous avions tous beaucoup perdu.

Je pense aussitôt à elle et les larmes me viennent. Peeta me serre un peu plus fort contre lui.

─Elle aurait adoré, dis-je dans un souffle.

J'ai la poitrine compressée, et la gorge qui se noue, mais je m'efforce de ne pas pleurer. Je repense à Peeta qui fait face à ces milliers de personnes en faisant face à ses propres démons et je comprends qu'il est temps pour moi d'en faire autant.

Je n'ai pas prononcé son nom une seule fois depuis qu'elle est morte mais c'est le moment.

Pour ouvrir un nouveau chapitre de ma vie.

─Elle me manque, je lâche en sanglotant. Chaque jour. Chaque minute, chaque seconde. Elle me manque, Peeta. Si tu savais comme elle me manque. Je suis terrifiée à l'idée de vivre sans elle. De ne plus l'avoir près de moi. Elle… Prim me manque, c'est horrible.

Je continue, encore et encore, laissant libre cours à ma souffrance. Je me remémore quelques souvenirs que je raconte à Peeta. Je la revois, petite, apprenant à marcher dans les rues de la Veine. Je la revois, plus âgée, courant en riant à gorge déployée derrière notre père. Je la revois, quelques semaines avant sa première moisson, jouant avec ses amis. Je la revois, qui fixe le vide, alors que son nom retentit longuement devant l'Hôtel de Justice. Je revois l'incompréhension dans son regard lorsque je me porte volontaire à sa place.

Je revois son sourire, le jour où nous nous sommes retrouvées au district Treize, et qu'elle m'annonce avec fierté qu'elle fait partie de l'équipe médicale. Je la revois à mes réveils, son visage serein, la respiration apaisée, dormant profondément dans les bras de notre mère.

Je me rappelle son odeur, son rire, sa façon de marcher, sa façon de rouler des yeux chaque fois que je disais une ânerie dans le seul but de la faire rire. Je me souviens de son air concentré alors qu'elle essaie de mémoriser le nom des plantes médicinales, qu'elle compte sa petite monnaie pour acheter des petits gâteaux dans la boulangerie des parents de Peeta.

Peeta se contente de m'écouter sans m'interrompre, essuyant les larmes qui coulent sur mes joues au fur et à mesure qu'elles m'échappent. Lui aussi a le regard brillant et je me souviens qu'il a passé quelques moments avec elle, après notre retour des premiers Jeux. Prim aimait bien le regarder peindre, elle disait que c'était un magicien capable de reproduire la beauté sans la ternir.

─Elle serait fière de toi, Katniss, me souffle-t-il à l'oreille. Elle serait fière de voir la femme que tu es en train de devenir.

Je n'en suis pas certaine, surtout lorsque je pense à toutes les fois où j'en ai eu assez de me battre et que je n'avais qu'une idée en tête : la rejoindre.

Mais je n'ai pas la force de le contredire. Je le laisse me serrer dans ses bras et finis par me rendormir.

Profitant de quelques heures de sommeil où aucun cauchemar ne vient me hanter.

Un jour, je serai capable de penser à elle sans avoir ce pincement au cœur, de me souvenir d'elle sans me sentir coupable d'être encore en vie et pas elle.


CarlaHG : Merci beaucoup pour ton review, je suis contente que ce début

d'histoire te plaise ! (:

17/07/2021 : Bonjour, rapide message pour remercier celles et ceux

qui lisent cette histoire ! Et qui semblent l'apprécier ! Au moment de publier ce chapitre,

je suis en train d'écrire le 23e chapitre, et l'histoire compte désormais plus de 55 000 mots.

Je prends toujours autant de plaisir à l'écrire et j'espère que ça se ressent dans

mes chapitres. Encore mille mercis !