CHAPITRE SIX

Lorsque je me réveille quelques heures plus tard, la matinée semble déjà bien engagée. Le soleil brille haut dans le ciel et une brise printanière circule à travers la pièce. Peeta n'est plus à mes côtés, mais à en juger par les bruits qui proviennent du rez-de-chaussée, il n'est pas très loin.

Je reste allongée encore un petit moment, voulant profiter de la douceur qui se diffuse dans la chambre. Ce n'est seulement lorsque la voix de Haymitch résonne dans tout l'étage du bas que je me décide enfin à me lever, et après un léger détour par la salle de bains, je les rejoins dans la cuisine.

Mais ils ne sont pas seuls.

Sans ses habituelles perruques farfelues, Effie et ses jolies boucles blondes paraissent méconnaissables. Mais je n'ai pas le moindre mal à la reconnaître, alors même qu'elle me tourne le dos. Elle porte une jolie robe violette à manches bouffantes qui fait ressortir sa taille fine et ses jambes. Ce n'est que lorsque Peeta lève la tête en m'entendant qu'elle se tourne vers moi.

Son éclat de surprise me fait sourire malgré moi et j'accepte son étreinte avec enthousiasme. Même si notre dernière conversation téléphonique n'a pas été des plus courtoises, je suis heureuse de la voir. De sentir son odeur si particulière, qui, je dois le reconnaître, m'a beaucoup manqué. Lors de notre Tournée de la Victoire, Effie a tenu le rôle de mère de substitution pour nous et je me souviens des larmes qu'elle a eu la veille de l'Expiation, alors qu'elle offrait leur cadeau à Peeta et Haymitch.

─Oh Katniss, s'écrie-t-elle en me ruinant les tympans.

─Moi aussi je suis contente de vous voir, Effie, dis-je.

─Oh, ma chérie, comme tu m'as manqué !

Je ne réponds pas et la serre un peu plus fort, pour lui faire comprendre qu'elle m'a manqué aussi.

Même si le docteur Aurelius m'a conseillé d'exprimer un peu plus mes sentiments, il n'y a qu'avec Peeta que je suis assez à l'aise pour le faire. Parce qu'il me connaît, me comprend, qu'il ne me juge pas. Jamais. Et même si j'ai parfaitement conscience que je peux faire confiance à Effie, les mots refusent encore de sortir. Peut-être y parviendrais-je un jour, mais ce n'est pas encore gagné…

Elle finit par me lâcher et plante deux baisers bien humides de larmes sur mes joues, avant de s'asseoir sur une chaise, sur la table du petit-déjeuner où trônent plusieurs pains à peine sortis du four.

Je souris, un peu gênée, lorsque Peeta s'approche de moi à son tour et plante un rapide baiser sur mes lèvres, sous le regard émerveillé d'Effie et un peu moqueur de Haymitch, qui, heureusement, ne fait pas le moindre commentaire.

─Qu'est-ce que vous faites là ? je questionne Effie, alors que tout le monde se met à manger. Je croyais que vous étiez encore au Capitole.

─J'y étais, confirme-t-elle. J'étais présente lors de la commémoration. Mais j'ai décidé de venir avec les garçons lorsqu'ils m'ont annoncé qu'ils rentraient dans le district Douze, hier soir. Un peu de vacances, ça ne fait de mal à personne.

Le regard qu'elle coule vers Haymitch, qui garde le nez dans sa tasse de café, m'interpelle. Je ne suis visiblement pas la seule, puisque, du coin de l'œil, je vois Peeta les observer tour à tour, mais Effie change rapidement de sujet, s'enquérant de tout ce qu'il s'est passé dans le Douze depuis sa dernière visite, à savoir, le jour de notre départ pour l'Expiation.

─Une usine pour fabriquer des médicaments a été construire, lui répond Peeta. Elle emploie beaucoup d'anciens mineurs qui n'avaient plus de travail. La mine a été condamnée pour de bon.

─Un marché a été inauguré, j'ajoute, me souvenant que Sae doit y être, pour aider Dick.

─Et toi, Peeta ? demande Effie. Tu vas reprendre la boulangerie ?

Je me tourne vers lui, étonnée. Même s'il a évoqué cette idée, une fois, alors que nous discutions, installés sur les marches devant ma maison, je ne savais pas qu'il y songeait réellement. Mais visiblement, si.

Il acquiesce, précisant qu'il veut d'abord se donner le temps avant de faire rebâtir la boulangerie.

─Thom, un ancien mineur m'a dit que de nombreux éléments avaient survécu de l'incendie et qu'ils ont été conservés, nous précise-t-il. Il faut que je vois ce qu'il me reste avant de me décider.

─C'est une très bonne idée, approuve Effie en le couvant d'un regard empli de fierté. C'est bien que vous trouviez une occupation. Et toi, Katniss ? Que comptes-tu faire ?

Je n'y ai jamais vraiment réfléchi.

J'ai passé les derniers mois bloquée dans mes souvenirs, coincée dans ce passé auquel je me rattachais car il était le seul qui m'aidait à me souvenir de ma sœur et de tous les amis que j'ai perdus. Mais maintenant que la voie qui s'ouvre devant moi s'est légèrement éclaircie, je réalise qu'il va falloir que je trouve quelque chose à faire, moi aussi. Surtout si Peeta a réellement l'intention de retourner travailler à la boulangerie. Je ne vais pas pouvoir rester indéfiniment cachée dans cette maison.

─Je ne sais pas, je réponds sincèrement. Je n'y ai pas vraiment réfléchie.

─Tu as le temps, me rassure-t-elle. Tu es encore si jeune, ma chérie !

Haymitch grommelle et Effie lui lance un regard furieux qui annihile la bonne humeur qui s'était installée entre nous. Peeta coule un regard de surprise vers moi, mais je me contente de hausser des épaules, aussi étonnée que lui.

Je n'ai jamais su précisément quelle genre de relation unissait Effie et Haymitch. Avant tout ça, je me rappelle l'avoir aperçue quelques fois lors des Moissons. Peut-être était-elle déjà présente l'année de ma première participation, mais je n'en suis pas certaine. Ils ont donc du passer de nombreux moments ensembles, en compagnie des anciens tributs du Douze.

Ils ont probablement eu l'occasion de se connaître, mais j'ai pourtant la sensation que ce n'est qu'avec Peeta et moi que leur relation a évolué. Dans quel sens, je ne saurais pas le dire. Je n'ai jamais été très douée pour comprendre ce qui lie les gens. Il suffit de voir combien de temps je me suis voilée la face concernant mes sentiments pour Peeta pour le comprendre. Puis, brusquement, me revient en mémoire le baiser qu'ils ont échangé le jour où Haymitch et moi avons quitté le Capitole, peu de temps après mon procès. Ce baiser veut-il dire qu'il s'est passé plus que ça entre eux ? J'en doute, car ils ne se parlent pas du tout durant le reste du petit-déjeuner.

Effie décide d'aller se promener dans le Douze pour aller voir les changements tandis que Haymitch rentre chez lui, sans avoir prononcer le moindre mot.

─Il y a eu un soucis, hier ? je questionne Peeta lorsque nous nous retrouvons tous les deux pour débarrasser.

─Je crois pas, réfléchit-il. À vrai dire, ils n'ont pas beaucoup parlé non plus. Ni dans le train.

Je lui parle alors du baiser qu'ils ont échangé, mais il n'est pas plus avancé que moi. Je n'insiste pas, car, après tout, ça ne me concerne pas vraiment. Si je dois apprendre à m'ouvrir aux autres sur mes sentiments, alors Haymitch a aussi besoin de quelques conseils en la matière. Hormis sa désopilante façon de m'appeler chérie, il n'a jamais vraiment eu de geste de douceur envers Peeta ou moi. Certes, il a essayé de veiller sur nous pendant les Jeux, mais c'est son rôle de mentor qui le voulait.

Nous ne les revoyons pas de la matinée. Ni l'un ni l'autre. Peeta s'installe dans un coin du salon pour peindre, tandis que je l'observe faire, tout en réfléchissant à la question que m'a posée Effie pendant le petit-déjeuner.

Elle a raison. Maintenant que tout est fini, il faut que je pense à demain. Même si cette idée m'effraie une seconde, je réalise qu'elle ne sera pas la seule à me poser la question à l'avenir. Et à vrai dire, je n'y ai jamais réfléchi. Même avant mes premiers Jeux. La seule chose à laquelle je pensais c'était de m'occuper de ma famille, de veiller sur ma sœur et faire attention à ce que ma mère ne sombre pas dans la folie.

Mais désormais, il n'y a plus que moi. Cette constatation me sert la poitrine mais je chasse les larmes que je sens perler au coin de mes yeux et réfléchis à ce qui me plaît le plus et que je pourrai faire pour le restant de mes jours sans me lasser.

Bien sûr, je pourrai proposer mon aide à Peeta s'il ouvre une nouvelle boulangerie, mais rester enfermée plusieurs heures par jour ne m'enchante pas. Depuis que je suis retournée dans la forêt, pour réparer la cabane du lac, j'ai retrouvé ce besoin irrépressible qui m'animait autrefois : être dehors, au grand air, sans barricades autour de moi. Je pourrai continuer de chasser, mais ce n'est qu'un besoin qui s'est transformé en plaisir.

Et puis, l'idée me vient lorsque je pose inconsciemment mon regard sur les primevères qui décorent la place devant ma maison.

Il me faut plusieurs jours pour y réfléchir concrètement, et ce n'est qu'une semaine après la commémoration que je trouve enfin le courage d'en parler à Peeta.

─Ce n'est pas une mauvaise idée, dit-il après que je lui ai expliqué que j'aimerai m'occuper d'une serre, dans laquelle je pourrai faire pousser des plantes et les vendre par la suite.

─Je me suis dit que je pourrai l'installer non loin du Pré, j'ajoute. Peut-être que ça inciterait les gens à s'y rendre.

─Tu pourrais les vendre à la boulangerie, me propose-t-il.

J'esquisse un faible sourire, songeant que cette idée nous permettrait de passer plus de temps ensemble. À en juger par le pétillement dans les prunelles de Peeta, lui aussi y a pensé.

Et alors qu'il est baigné par la lumière du soleil couchant, je ne peux pas m'empêcher de me pencher vers lui et de l'embrasser.

Effie décide de prolonger son séjour et, après avoir constater que les choses étaient encore tendues entre elle et Haymitch, Peeta lui propose de s'installer dans sa maison. Elle accepte sans hésiter, et nous annonce, trois jours plus tard, que quelques meubles à elle seront envoyés du Capitole par le prochain train et qu'elle compte faire rebâtir toute la partie qui a été abîmée pendant le bombardement.

Peeta accepte sans hésiter. À dire vrai, il n'a pas de raison de faire le contraire. Depuis son retour du Capitole, il y a un peu plus d'un an, il s'est directement installé chez moi. D'abord dans une chambre d'amis, puis, peu après, il a fini par venir dormir près de moi. Il a même fini par déménager le peu d'affaires personnels qu'il avait là-bas.

Lorsque je l'ai vu ranger quelques vêtements dans la commode bien peu remplie de ma chambre, j'ai pris conscience que désormais, notre relation n'avait plus rien à voir avec celle que nous entretenions avant.

Et il me faut un moment pour parvenir à le formuler dans ma tête.

Nous formons un couple.

Et cette idée m'effraie autant qu'elle me rend folle de joie.

Car, aussitôt, le sourire carnassier de Snow me revient en mémoire et une fraction de seconde, je le vois franchir le seuil de ma porte et pointer une arme dans le dos de Peeta, alors qu'il pétrit patiemment du pain dans la cuisine. Je retiens tant bien que mal le hurlement de peur qui veut sortir de ma gorge, alors que la balle fuse avec une lenteur infinie vers le garçon que j'aime.

Mais elle ne l'atteint pas, et s'évanouit dès qu'il se tourne vers moi.

Je me penche aussitôt vers le livre que j'étais en train de lire, ne voulant pas qu'il remarque les larmes au coin de mes yeux et essaie d'apaiser ma respiration saccadée. J'attends qu'il me tourne le dos pour se replonger dans sa tâche avant de me lever et rejoindre l'étage, le plus normalement possible, pour ne pas l'inquiéter.

Je me réfugie dans ma chambre et me laisse glisser dans un coin, le cœur battant la chamade. Et je murmure aussitôt :

─Je m'appelle Katniss Everdeen. J'ai dix-sept ans. Je vis dans le district Douze. J'ai survécu à deux Hunger Games. La guerre est finie. Snow est mort. Coin est morte. Peeta est avec moi. Nous sommes en sécurité. Plus personne ne viendra nous faire du mal.

Et je recommence inlassablement, jusqu'à que je sente ma terreur s'effacer lentement. Jusqu'à que je sois capable de comprendre que les hallucinations que j'ai de Snow ne sont pas réelles. Qu'il est mort et qu'il ne causera plus jamais d'ennuis à qui que ce soit.

J'ai parfois l'impression d'être sans cesse en train de jouer. Pour empêcher toutes ces horreurs qui me collent à la peau de me détruire complètement.

C'est un jeu qui me semble sans fin.

Mais j'espère un jour en sortir victorieuse.